LE TEMPS QU’IL FAIT LE 29 SEPTEMBRE 2017 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 29 septembre 2017. Merci à Marianne Oppitz !

Bonjour, nous sommes le vendredi 29 septembre 2017 et je voudrais vous parler d’une réflexion au confluent de deux événements quasiment simultanés. C’est le fait que, hier, je suis passé à France Culture en compagnie de Pierre Dockès et d’une dame qui s’appelle Clara Gaymard et nous avons parlé de la mort du capitalisme. Et l’autre événement, c’est la sortie, je crois que c’est le 3 novembre – en tout cas pour moi il y a le bon à tirer qui est ces jours-ci, je crois que c’est aujourd’hui – du livre qui s’appelle À quoi bon penser à l’heure du grand collapse. Continuer la lecture de LE TEMPS QU’IL FAIT LE 29 SEPTEMBRE 2017 – Retranscription

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Monnaie de renommée et monnaie de réciprocité, par Dominique Temple

Billet invité. P. J. : J’attire votre attention sur ce texte à proprement parler fondateur. Ouvert aux commentaires.

Il n’est pas de marché ni de monnaie qui n’ait pour raison les valeurs éthiques que les sociétés humaines ont privilégiées à partir des structures sociales qui leur donnent naissance et qu’elles ont élues. Mais que se passe-t-il entre ces structures sociales qui instaurent la confiance, la solidarité, la paix, la justice et les entreprises capitalistes ? Continuer la lecture de Monnaie de renommée et monnaie de réciprocité, par Dominique Temple

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La réciprocité ternaire généralisée et le marché de réciprocité. La leçon de Tamati Ranaipiri, par Dominique Temple

Billet invité.

Marcel Mauss (1872 – 1950) souligne à quel point dans les sociétés archaïques les faits dénoncent l’interprétation occidentale de leurs prestations économiques : exemple, Franz Boas (1858 – 1942) interprète le potlatch en termes de capital, d’intérêt, de prêt, de plus-value. Or, il suffit de remplacer l’idée « d’accumuler » par celle de « donner » pour créer une dialectique inverse de celle de l’économie capitaliste. Boas ne le voit pas et ne peut l’imaginer. Continuer la lecture de La réciprocité ternaire généralisée et le marché de réciprocité. La leçon de Tamati Ranaipiri, par Dominique Temple

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Dominique Temple et Mireille Chabal, La réciprocité et la naissance des valeurs humaines (I) Le tiers dans la réciprocité positive

Billet invité. Première partie d’un résumé par Madeleine Théodore du livre de Dominique Temple et Mireille Chabal, La réciprocité et la naissance des valeurs humaines, Paris : L’Harmattan, 1995.

L’hypothèse du livre est la suivante : partout où le sens apparaît, la réciprocité en est le siège. Les auteurs partent d’un constat : l’être social peut aussi bien naître de la réciprocité positive que de la réciprocité négative. Dans l’Éthique à Nicomaque d’Aristote, celui-ci montre que la réciprocité parfaite, symétrique, est reconnue au sein de la Grèce antique comme la source des valeurs politiques les plus hautes : justice, amitié, grâce.

Plongée dans les affres du néolibéralisme, la société s’inquiète d’acquérir une connaissance objective des structures de réciprocité afin de maîtriser la genèse de la valeur.

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Qui étions-nous ? Comment faire fonctionner une société ? (III) La « pensée chinoise » et la « pensée occidentale » sont bien radicalement différentes

Quant à l’attitude de Jean-François Billeter lui-même dans Contre François Jullien (2006), que peut-on en dire ?

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Deux économies ou une seule économie ? Un principe ou deux principes ?, par Dominique Temple

Billet invité

L’économie de réciprocité est une économie naturelle comme l’économie d’échange.

Les hommes comme le rappelle Aristote partout se sont réunis pour s’entraider mais ils ont observé ce phénomène singulier que l’entraide leur apportait un sentiment commun qu’ils ignoraient dans leur solitude et qu’ils apprécièrent d’autant plus qu’il s’accompagnait d’une raison qui lui donnait une forme : l’éthique. Celle-ci leur permettait de s’accomplir dans un autre domaine que celui de la vie, le domaine de l’esprit. L’éthique leur parut alors la motivation principale du vivre ensemble.

De l’actualisation de cette nouvelle puissance sont nés les sciences et les arts, et les biens d’un autre ordre que ceux pour lesquels les hommes s’étaient initialement secourus.

Les biens créés au nom de l’éthique s’ajoutèrent aux biens nécessaires à la vie. Les biens sont donc de deux sortes : ceux qui satisfont les besoins et qui sont créés dans le cadre de la réciprocité, et les biens créés à partir du sujet humain qui résulte de la réciprocité – le sujet non plus biologique mais la conscience qui se substitue au sujet biologique et qui semble par rapport à lui libre, souverain – autrement dit les biens qui correspondent au désir du bonheur (eudemonia).

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Dette, 5000 ans d’histoire, de David Graeber, par Vincent Présumey

Billet invité.

Dette, 5000 ans d’histoire, de David Graeber, paraît en français aux éditions Les liens qui libèrent, deux ans après sa parution aux États-Unis où le livre a connu un succès significatif, accompagnant le mouvement Occupy Wall Street. L’auteur est un universitaire londonien qui s’inscrit dans le courant de pensée anarchiste entendu au sens large. Une bonne partie de ce succès d’édition, sans aucun doute un signe des temps et certainement un bon signe, s’explique par la préconisation faite en conclusion : ne plus payer la « dette publique ». Il s’explique aussi par le fait que c’est un livre agréable à lire et fourmillant d’informations et d’anecdotes toujours signifiantes et bien placées. Malgré ses près de 500 pages on peut donc l’avaler assez vite, après quoi, passé le goût sucré et stimulant de ce plat, on se demande qu’est-ce que l’auteur a voulu formuler exactement, comme explications théoriques, historiques et sociales des problèmes majeurs auxquels nous sommes aujourd’hui confrontés. Et l’on réalise qu’une certaine légèreté, pour ne pas dire une certaine inconsistance, est ici présente. Les mêmes caractères qui concourent au charme de l’ouvrage : le recours illimité à l’analogie comme méthode dans l’analyse et la description des sociétés humaines en tous lieux et toutes époques, fondé sur une tendance manifeste à considérer que tout se répète toujours et qu’il n’y a pas beaucoup de nouveautés sous le soleil, apparaissent alors comme ses points faibles.

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QUESTIONS QUI RESTENT À RÉSOUDRE – PREMIER BILAN

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le dimanche 4 mars, j’ai pris la route pour la Belgique, sachant que – vu mon emploi du temps très chargé – je n’aurais pratiquement pas le temps de consulter le blog avant mon retour chez moi le dimanche suivant. J’ai pris l’ébauche d’un chapitre de mon livre à venir : Les questions qui restent à résoudre, et je l’ai mis en ligne sous la forme d’un feuilleton qui couvrirait cinq jours.

À mon retour, j’ai regroupé tous vos commentaires sous la forme d’un seul fichier que j’ai entrepris de lire, ce qui, vu ses 466 pages, m’a pris un certain temps. J’en ai pratiquement terminé la lecture.

Première satisfaction, celle d’avoir anticipé certaines de vos objections : c’est avec un plaisir mal dissimulé que je m’écriais à la lecture de vos commentaires de la seconde livraison, par exemple : « Ah ! Ah ! mon gaillard(e), tu l’ignorais mais je t’attendais de pied ferme au quatrième épisode ! »

Seconde satisfaction : que vous ayez pu ajouter tant d’éléments, j’ai réuni en effet plus de trente pages de notes qui me serviront lors de la rédaction de la version définitive de mon chapitre.

Que tirer de ce premier bilan ? Que c’est un autre regard que nous portons bien sûr sur l’économie que celui qui nous est servi depuis ses débuts par la « science » économique. Ce qui m’a rappelé cette fameuse Histoire des doctrines économiques (1909) de Charles Gide et Charles Rist où j’ai trouvé mon inspiration pour ces « questions qui restent à résoudre » et où il est écrit :

Adam Smith, Ricardo, Jean-Baptiste Say, ont séparé nettement le domaine de l’économie politique de celui de l’organisation sociale. La propriété […] est un fait social qu’ils acceptent sans discuter. Son mode de répartition et de transmission, les causes qui le déterminent, les conséquences qui en découlent, restent en dehors de leur discussion. Par répartition ou distribution des richesses ils entendent simplement la répartition du revenu annuel entre les facteurs de la production. Ce qui les intéresse c’est la manière dont se fixe le taux de l’intérêt, du fermage et du salaire. Leur théorie de la répartition n’est pas autre chose qu’une théorie du prix des services. Elle ne se préoccupe pas des individus ; le produit social se répartit pour eux d’après les lois nécessaires entre des facteurs impersonnels : la Terre, le Capital, le Travail. Ils personnifient quelquefois ces facteurs pour la commodité de la discussion (quand ils parlent des propriétaires, des capitalistes et des travailleurs), mais cela ne change rien au fond des choses.

Pour les Saint-Simoniens et pour les socialistes le problème de la distribution des richesses consiste surtout à savoir comment se distribue entre les hommes la propriété. Pourquoi certains sont-ils propriétaires, et pourquoi d’autres ne le sont-ils pas ? Pourquoi les revenus individuels qui résultent de cette répartition sont-ils si inégaux ? À la considération des facteurs abstraits de la production, les socialistes substituent la considération des individus vivants, ou des classes sociales, et des rapports que le droit positif a établis entre elles. Ces deux conceptions de la distribution des richesses, et les deux problèmes si différents qui en découlent – l’un purement économique, l’autre avant tout social – vont subsister côte à côte tout le long du siècle, sans que souvent on prenne soin de les distinguer. (262-263)

Auguste Comte, fondateur de la sociologie, était – je le rappelle – Saint-Simonien. Marcel Mauss, fondateur de l’anthropologie économique, était lui socialiste.

P.S. Si vous avez envie d’aller marcher cet après-midi, et que vous hésitez en raison du temps peu clément, souvenez-vous de ce que disent les Hollandais : « Il n’y a ni beau, ni mauvais temps : seulement des vêtements appropriés ».

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Gide, Charles & Charles Rist, Histoire des doctrines économiques depuis les physiocrates jusqu’à nos jours, Paris : Sirey 1909

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 3 FÉVRIER 2012

Un monde qui craque à chacune de ses coutures

Profit vs. Gratuité / Don
Le MAUSS
Marcel Mauss (1872-1950)
Le capitalisme à l’agonie (2011)
La guerre civile numérique (2011)

La même sur YouTube

Illustration de Sébastien Marcy

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La transition (V) – C’est quoi moi ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Lucien Lévy-Bruhl était un philosophe français qui dans les années 1920 – 1930 se passionna pour les particularités de la « mentalité primitive », expression par laquelle il faut comprendre des croyances appartenant essentiellement au complexe culturel australo-mélanésien, et dont des auteurs contemporains de Lévy-Bruhl, tels qu’Émile Durkheim et son neveu Marcel Mauss, notèrent qu’elles sont très semblables à ce que nous savons par ailleurs de la culture archaïque chinoise (Durkheim & Mauss 1969 [1901-1902]). J’ai discuté de ces questions dans Comment la vérité et la réalité furent inventées (Jorion 2009), disons en deux mots que ces cultures que nous appelons encore – et pour ces raisons précisément, « totémiques » – ne partagent pas l’accent que nous mettons sur les ressemblances visibles, ni sur la proximité dans le temps ou dans l’espace – mais postulent entre des choses pour nous très dissemblables, des « sympathies », des « affinités », dont Lévy-Bruhl détermina à juste titre que leur logique est fondée sur la similitude de nos réactions affectives à leur présence (ibid. : 35 et 58).

Lévy-Bruhl revint en de multiples occasions sur la question des « appartenances » : ces choses qui ne sont pas nous à proprement parler mais qui au sein de notre culture sont spontanément incluses dans la définition de la personne (le nom, l’image, la mémoire après la mort de qui nous avons été, etc.), et de la « participation » : le sentiment qui nous fait dire que ceci est – par-delà notre corps propre – également « nous ». Dans ses Carnets (1938-1939), rédigés peu de temps avant sa mort en 1939, contenant les notes préparatoires à ce qui aurait dû être le prochain livre dans la série qu’il consacra à la mentalité primitive, Lévy-Bruhl revient longuement sur ce qu’il perçoit comme son échec à capturer dans un cadre conceptuel adéquat ces questions de l’« appartenance » et de la « participation », le phénomène qui permet dans le cadre de cette pensée différente de la nôtre, de supposer des relations « causales » qui seraient rejetées par nous comme fallacieuses. Par exemple, l’homme qui meurt au village parce que l’animal qu’il est aussi par ailleurs a été blessé mortellement dans la forêt, ou bien encore l’homme qui vise à tuer son ennemi en transperçant de sa lance la trace de ses pas, etc.

Dans ses carnets posthumes, Lévy-Bruhl découvre la véritable explication des faits dont il cherche à rendre compte, si bien que le concept de « participation » auquel il a recouru jusque-là dans ses vaines tentatives de les comprendre, se révèle soudain sans objet. Il est amusant d’observer qu’il ne semble pas parfaitement conscient que son concept de participation est soudain devenu obsolète et qu’une dernière lecture des notes qu’il a rédigées aurait sans doute suffi pour qu’il en prenne pleinement conscience. Lévy-Bruhl écrit par exemple à propos de l’ennemi qu’on cherche à atteindre en transperçant ses traces, que « La présence des traces est ipso facto pour lui la présence de cet individu : il sent cette présence de l’individu, bien qu’il soit loin, et invisible, comme actuelle, en vertu de la participation entre lui et elle » (Lévy-Bruhl 1949 : 84), sans noter que la dernière partie de sa phrase : « en vertu de la participation entre lui et elle », est en réalité parfaitement inutile à l’explication : l’Aborigène s’en prend aux traces de son ennemi parce que, comme l’observe Lévy-Bruhl, en elles, il est présent aux yeux de celui pour qui elles l’évoquent immédiatement.

Lévy-Bruhl n’en continue pas moins de s’interroger : « … il n’est pas incompréhensible que l’individu se sente aussi intimement uni à ses cheveux que nous nous sentons nous-mêmes présents dans nos bras, nos jambes, nos yeux, qui sont bien effectivement nous. Mais comment peut-on avoir la même représentation dans le cas des traces de pas, ou du vêtement auquel on rend les honneurs funèbres comme à la personne elle-même ? » (ibid. 142), alors que, comme nous venons de le voir, il a déjà découvert l’explication qu’il recherche : dans le cadre de la « pensée primitive », la personne est constituée de l’ensemble des choses où sa présence est perceptible par autrui. Autrement dit, une personne X considérera comme étant une autre personne Y, l’ensemble des choses où elle décèle la présence de cette personne Y, étant entendu que cette notion de « présence » est inanalysée, « brute » : un simple fait d’intuition. Je cite encore Lévy-Bruhl : « La conclusion à laquelle nous aboutissons pour ces participations entre les objets ou êtres et leurs appartenances est donc celle-ci : elles ne se fondent pas sur des rapports perçus, fussent-ils aussi évidents que ceux de la partie avec le tout, mais bien sur le sentiment de la présence réelle de l’être ou objet, immédiatement suggéré par celle de l’appartenance. Et ce sentiment n’a pas besoin d’autre légitimation que le fait même qu’il est senti » (ibid. 145). Le renvoi à la « participation » est encore une fois ici sans objet, il nous rappelle le phlogiston de l’ancienne chimie : une substance censée s’évanouir dans la combustion, dont elle postulait l’existence et dont le poids était « négatif » ; c’est l’élimination du phlogiston par Lavoisier dans les explications qui permit d’atteindre l’explication à laquelle nous adhérons aujourd’hui : la combustion est un processus d’oxydo-réduction.

La définition de la personne comme « tout ce qui évoque le sentiment de sa présence réelle » rend très bien compte de ces amalgames qui nous paraissent si étranges dans la « pensée primitive » : la personne, c’est son corps, son ombre, toutes les représentations qui peuvent être faites d’elle (photos, enregistrement de sa voix, etc.), les rognures de ses ongles, les mèches de ses cheveux, ses vêtements, la trace de ses pas sur le sol, voire même, dans la pensée traditionnelle chinoise, les caractères la représentant dans la langue écrite, etc. Tous ces éléments sont en effet susceptibles d’évoquer à autrui sa présence ; Lévy-Bruhl les appelle les « appartenances » de la personne.

Mais cette définition de la personne opère alors universellement, au sens où elle vaut pour tous, y compris pour celui dont il est question : de la même manière qu’autrui considère comme étant moi tout ce qui évoque pour lui ma présence, ma propre représentation de ce qu’est ma personne sera la même : l’ensemble des choses qui évoquent ma présence à autrui, ou encore : l’ensemble des choses que l’on rattache à moi, plutôt qu’à quelqu’un d’autre ou à rien du tout. Lévy-Bruhl observe ainsi : « … l’homme mort est senti comme présent dans son vêtement, l’Australienne se sent elle-même présente dans la mèche de ses cheveux, etc. » (ibid. 145).

C’est ce qui explique alors que, comme dans le vaudou dahoméen, si je découvre sur le seuil de ma demeure une poupée percée d’épingles me représentant, je tombe aussitôt malade et je ne tarde pas à mourir. Ou pour prendre des exemples plus proches de nos cultures : je me sens souillé si l’on me vole, je meurs de nostalgie si je reste trop longtemps éloigné de chez moi (une des principales causes de décès dans les armées du moyen âge, si l’on en croit Duby), je meurs si l’on incendie volontairement ma moisson (fait rapporté lors d’un séminaire d’ethnologie française auquel j’ai assisté autrefois). Y a-t-il alors des limites à ce qui peut évoquer ma présence ? Dans le cadre d’une société aborigène australienne, certainement, puisque ce sont traditionnellement des sociétés de petite taille. Mais dans les nôtres ? Les dix-huit yachts d’un magnat n’évoquent-ils pas tous sa présence avec la même vivacité ?

Dans la voie qu’indiquait Marx quand il écrivait dans ses manuscrits de 1844 : « Le bénéficiaire du majorat, le fils premier-né, appartient à la terre. Elle en hérite », et que je rappelais dans La transition (III) – La propriété inanalysée où ce sont les choses qui « captivent », qui capturent les hommes, rien ne s’oppose alors à ce que la perspective soit inversée et l’on dirait alors qu’une personne, c’est l’ensemble des choses qui ont pu capturer son nom. Dans cette perspective inversée, mon corps, mes cheveux, les rognures de mes ongles, ne sont pas privilégiés par rapport aux autres appartenances : ils constituent simplement les premières choses dans mon histoire à avoir capturé mon nom. Les yachts viendront ensuite.

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Durkheim, Émile & Marcel Mauss 1969 [1901-1902] « De quelques formes primitives de classification. Contribution à l’étude des représentations collectives », Année sociologique, 6, 1-72, in Marcel Mauss, Œuvres complètes, Paris : Minuit

Jorion, Paul, Comment la vérité et la réalité furent inventées, Paris : Gallimard 2009d

Lévy-Bruhl, Lucien, Les carnets de Lucien Lévy-Bruhl (1938-1939), sous la direction de Maurice Leenhardt, Paris : P.U.F. 1949

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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