La transition (V) – C’est quoi moi ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Lucien Lévy-Bruhl était un philosophe français qui dans les années 1920 – 1930 se passionna pour les particularités de la « mentalité primitive », expression par laquelle il faut comprendre des croyances appartenant essentiellement au complexe culturel australo-mélanésien, et dont des auteurs contemporains de Lévy-Bruhl, tels qu’Émile Durkheim et son neveu Marcel Mauss, notèrent qu’elles sont très semblables à ce que nous savons par ailleurs de la culture archaïque chinoise (Durkheim & Mauss 1969 [1901-1902]). J’ai discuté de ces questions dans Comment la vérité et la réalité furent inventées (Jorion 2009), disons en deux mots que ces cultures que nous appelons encore – et pour ces raisons précisément, « totémiques » – ne partagent pas l’accent que nous mettons sur les ressemblances visibles, ni sur la proximité dans le temps ou dans l’espace – mais postulent entre des choses pour nous très dissemblables, des « sympathies », des « affinités », dont Lévy-Bruhl détermina à juste titre que leur logique est fondée sur la similitude de nos réactions affectives à leur présence (ibid. : 35 et 58).

Lévy-Bruhl revint en de multiples occasions sur la question des « appartenances » : ces choses qui ne sont pas nous à proprement parler mais qui au sein de notre culture sont spontanément incluses dans la définition de la personne (le nom, l’image, la mémoire après la mort de qui nous avons été, etc.), et de la « participation » : le sentiment qui nous fait dire que ceci est – par-delà notre corps propre – également « nous ». Dans ses Carnets (1938-1939), rédigés peu de temps avant sa mort en 1939, contenant les notes préparatoires à ce qui aurait dû être le prochain livre dans la série qu’il consacra à la mentalité primitive, Lévy-Bruhl revient longuement sur ce qu’il perçoit comme son échec à capturer dans un cadre conceptuel adéquat ces questions de l’« appartenance » et de la « participation », le phénomène qui permet dans le cadre de cette pensée différente de la nôtre, de supposer des relations « causales » qui seraient rejetées par nous comme fallacieuses. Par exemple, l’homme qui meurt au village parce que l’animal qu’il est aussi par ailleurs a été blessé mortellement dans la forêt, ou bien encore l’homme qui vise à tuer son ennemi en transperçant de sa lance la trace de ses pas, etc.

Dans ses carnets posthumes, Lévy-Bruhl découvre la véritable explication des faits dont il cherche à rendre compte, si bien que le concept de « participation » auquel il a recouru jusque-là dans ses vaines tentatives de les comprendre, se révèle soudain sans objet. Il est amusant d’observer qu’il ne semble pas parfaitement conscient que son concept de participation est soudain devenu obsolète et qu’une dernière lecture des notes qu’il a rédigées aurait sans doute suffi pour qu’il en prenne pleinement conscience. Lévy-Bruhl écrit par exemple à propos de l’ennemi qu’on cherche à atteindre en transperçant ses traces, que « La présence des traces est ipso facto pour lui la présence de cet individu : il sent cette présence de l’individu, bien qu’il soit loin, et invisible, comme actuelle, en vertu de la participation entre lui et elle » (Lévy-Bruhl 1949 : 84), sans noter que la dernière partie de sa phrase : « en vertu de la participation entre lui et elle », est en réalité parfaitement inutile à l’explication : l’Aborigène s’en prend aux traces de son ennemi parce que, comme l’observe Lévy-Bruhl, en elles, il est présent aux yeux de celui pour qui elles l’évoquent immédiatement.

Lévy-Bruhl n’en continue pas moins de s’interroger : « … il n’est pas incompréhensible que l’individu se sente aussi intimement uni à ses cheveux que nous nous sentons nous-mêmes présents dans nos bras, nos jambes, nos yeux, qui sont bien effectivement nous. Mais comment peut-on avoir la même représentation dans le cas des traces de pas, ou du vêtement auquel on rend les honneurs funèbres comme à la personne elle-même ? » (ibid. 142), alors que, comme nous venons de le voir, il a déjà découvert l’explication qu’il recherche : dans le cadre de la « pensée primitive », la personne est constituée de l’ensemble des choses où sa présence est perceptible par autrui. Autrement dit, une personne X considérera comme étant une autre personne Y, l’ensemble des choses où elle décèle la présence de cette personne Y, étant entendu que cette notion de « présence » est inanalysée, « brute » : un simple fait d’intuition. Je cite encore Lévy-Bruhl : « La conclusion à laquelle nous aboutissons pour ces participations entre les objets ou êtres et leurs appartenances est donc celle-ci : elles ne se fondent pas sur des rapports perçus, fussent-ils aussi évidents que ceux de la partie avec le tout, mais bien sur le sentiment de la présence réelle de l’être ou objet, immédiatement suggéré par celle de l’appartenance. Et ce sentiment n’a pas besoin d’autre légitimation que le fait même qu’il est senti » (ibid. 145). Le renvoi à la « participation » est encore une fois ici sans objet, il nous rappelle le phlogiston de l’ancienne chimie : une substance censée s’évanouir dans la combustion, dont elle postulait l’existence et dont le poids était « négatif » ; c’est l’élimination du phlogiston par Lavoisier dans les explications qui permit d’atteindre l’explication à laquelle nous adhérons aujourd’hui : la combustion est un processus d’oxydo-réduction.

La définition de la personne comme « tout ce qui évoque le sentiment de sa présence réelle » rend très bien compte de ces amalgames qui nous paraissent si étranges dans la « pensée primitive » : la personne, c’est son corps, son ombre, toutes les représentations qui peuvent être faites d’elle (photos, enregistrement de sa voix, etc.), les rognures de ses ongles, les mèches de ses cheveux, ses vêtements, la trace de ses pas sur le sol, voire même, dans la pensée traditionnelle chinoise, les caractères la représentant dans la langue écrite, etc. Tous ces éléments sont en effet susceptibles d’évoquer à autrui sa présence ; Lévy-Bruhl les appelle les « appartenances » de la personne.

Mais cette définition de la personne opère alors universellement, au sens où elle vaut pour tous, y compris pour celui dont il est question : de la même manière qu’autrui considère comme étant moi tout ce qui évoque pour lui ma présence, ma propre représentation de ce qu’est ma personne sera la même : l’ensemble des choses qui évoquent ma présence à autrui, ou encore : l’ensemble des choses que l’on rattache à moi, plutôt qu’à quelqu’un d’autre ou à rien du tout. Lévy-Bruhl observe ainsi : « … l’homme mort est senti comme présent dans son vêtement, l’Australienne se sent elle-même présente dans la mèche de ses cheveux, etc. » (ibid. 145).

C’est ce qui explique alors que, comme dans le vaudou dahoméen, si je découvre sur le seuil de ma demeure une poupée percée d’épingles me représentant, je tombe aussitôt malade et je ne tarde pas à mourir. Ou pour prendre des exemples plus proches de nos cultures : je me sens souillé si l’on me vole, je meurs de nostalgie si je reste trop longtemps éloigné de chez moi (une des principales causes de décès dans les armées du moyen âge, si l’on en croit Duby), je meurs si l’on incendie volontairement ma moisson (fait rapporté lors d’un séminaire d’ethnologie française auquel j’ai assisté autrefois). Y a-t-il alors des limites à ce qui peut évoquer ma présence ? Dans le cadre d’une société aborigène australienne, certainement, puisque ce sont traditionnellement des sociétés de petite taille. Mais dans les nôtres ? Les dix-huit yachts d’un magnat n’évoquent-ils pas tous sa présence avec la même vivacité ?

Dans la voie qu’indiquait Marx quand il écrivait dans ses manuscrits de 1844 : « Le bénéficiaire du majorat, le fils premier-né, appartient à la terre. Elle en hérite », et que je rappelais dans La transition (III) – La propriété inanalysée où ce sont les choses qui « captivent », qui capturent les hommes, rien ne s’oppose alors à ce que la perspective soit inversée et l’on dirait alors qu’une personne, c’est l’ensemble des choses qui ont pu capturer son nom. Dans cette perspective inversée, mon corps, mes cheveux, les rognures de mes ongles, ne sont pas privilégiés par rapport aux autres appartenances : ils constituent simplement les premières choses dans mon histoire à avoir capturé mon nom. Les yachts viendront ensuite.

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Durkheim, Émile & Marcel Mauss 1969 [1901-1902] « De quelques formes primitives de classification. Contribution à l’étude des représentations collectives », Année sociologique, 6, 1-72, in Marcel Mauss, Å’uvres complètes, Paris : Minuit

Jorion, Paul, Comment la vérité et la réalité furent inventées, Paris : Gallimard 2009d

Lévy-Bruhl, Lucien, Les carnets de Lucien Lévy-Bruhl (1938-1939), sous la direction de Maurice Leenhardt, Paris : P.U.F. 1949

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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78 réflexions sur « La transition (V) – C’est quoi moi ? »

  1. Lorsque l’homme est passé de chasseur-cueilleur à agriculteur cad de nomade à sédentaire, la propriété de la terre n’a t-elle pas commencé ? Celui (ou le groupe) qui travaille la terre toute l’année, ne le fait que si la récolte lui est assurée ?

    De même celui qui construit sa cabane, ne souhaite pas se faire déloger par le premier venu ?

    Il me semble difficile de demander de l’investissement ( travail, temps, argent… ) sans une garantie minimale en contrepartie.

    Quand à l’identification aux objets possédés, de tout temps les hommes se sont identifiés entre eux par leur singularité : fils de X, homme de France, celui qui sait lire, le forgeron, aux chapeau rouge, à la maison blanche, à la décapotable, qui habite le 16éme… Les singularités sont très souvent des motifs faciles de conversation avec leur lots d’associations et sont alors dans bien des cas transformées en symboles d’échecs ou de réussites. Notre part narcissique se nourrira alors d’objets symboliques apaisants en accord avec ses blessures.

    La raison peut elle parfois refouler ce besoin ? sans effets secondaires ?

    Bouddha ou la psychanalyse ?

  2. L’homme n’est en réalité propriétaire de rien dans ce bas monde, pas même de son véhicule physique dont il est juste le responsable.

    La seule chose dont il est propriétaire c’est de l’expérience bonne ou mauvaise de son passage sur notre terre, rien d’autre.

  3. Frédéric NEF, l’auteur de l’article « propriété, propre » du Vocabulaire Européen des philosophies sous direction de Barbara Cassin, ci-dessous (sauf les termes en grec ancien) goutera de n’être pas oublié à propos du fil « d’appartenance », ce qui est aussi une publicité offerte pour l’ouvrage.
    Au modérateur de laisser passer ou pas un tel emprunt pas dénué d’intérêts…

    PROPRIÉTÉ, PROPRE
    gr. idiotês to idion, idios
    lat. proprietas, proprius
    all. Eigenschaft, Eigentum, eigen
    angl. property, proper

    COMPARAISON, EREIGNIS, JE, OIKEIÔSIS, PRÉDICABLE, PRÉDICATION, SOI, UNIVERSAUX, VÉRITÉ
    Le terme propriété, au sens abstrait de manière d’être d’une chose, a une double origine, théologique et juridique, que l’on perçoit encore dans les expressions amour propre ou biens propres, propriété privée. Cette double origine renvoie au sens général du « propre» comme le non-souillé, l’intime. Cette généalogie latine (décalquée par le français et l’anglais proper, « correct, propre sur soi») se double d’une généalogie germanique qui dérive l’Eigenschaft, la « propriété », de l’eigen, le « propre », de l’Eigentum, la« propriété» (au sens de ce que l’on détient). La connexion du propre et de la propriété semble donc plus qu’un accident individuel d’une langue: une constante.
    L’étymologie latine fait remonter proprius à pro privo (( à titre particulier », DEL,p. 540). Le proprius est équivalent au perpetuus (ibid., p. 539) : ce qui est propre à un individu est une caractéristique permanente de cet individu. Proprietas est un dérivé relativement tardif de proprius, avec le double sens de possession et de caractéristique: c’est un « calque de idiotês »qu’on trouve sous la plume de Cicéron (DEL, p.540). Le gr. idios se rapporte à ce qui est privé, propre à quelqu’un, qu’il s’agisse d’un bien ou d’une manière d’être, par opposition à ce qui est public (koinos). ldiotês désigne la propriété, le caractère propre de ou à quelque chose, et idiôtês, pour lequel n’existe pas de calque latin, désigne à la fois le particulier, le simple citoyen opposé à l’homme public et le non-technicien, l’« idiot», par différence avec le spécialiste (cf. É. Benveniste, Le Vocabulaire des institutions européennes, t. I, p. 328 ; voir ART. et LANGUE. Il, B, 1). Idios est fondé sur le thème indo-européen *swe-d, d’où est dérivé suus (sien) ; *swe (qui apparaît, outre dans *swe-d, dans swe-t lié à étes [fr. allié] et dans *suie-dh lié à ethos, d’une part, « implique l’appartenance à un groupe de « siens propres », de l’autre il spécialise le « soi » comme individualité» (Benveniste, ibid., t. l, p. 332). Le sens logique de idion, « le propre », est strictement déterminé chez Aristote: « Est un propre (idion) ce qui, sans exprimer l’essentiel de l’essence de son sujet (to ti ên einai) n’appartient pourtant qu’à lui et peut s’échanger avec lui en position d’un sujet concret (monôi d’huparkhei kai antikatêgoreitai tou pragmatos ) (Topiques, J,5, 102a 18-19). Le propre fait partie, avec le genre, la définition, l’accident, des prédicables (ibid., J,5 ;voir PRÉDICABLE et To TI ÊN EINAI). J. Brunschwig commente: « Lorsqu’on assigne un propre à un sujet, le nom (du sujet) s’attribue à tout ce à quoi s’attribue la formule (du propre) et la formule (du propre) s’attribue à tout ce à quoi s’attribue le nom (du sujet) (ibid., p. 122).

    En anglais, property est dérivé de proper. Le proper name, c’est celui qui est propre à l’individu (nom propre apparaît en 1549, modernisation de l’anc. fr. propre nuns vers 1155 [DHLF, p. 2977]). Le nom propre, c’est celui qui est approprié à l’individu. En ce sens, Dieu est un nom propre archétype: il est parfaitement approprié. En français, propre a deux sens, le second, tardif (1842, DHLF, op. cit.), s’appliquant à une personne qui se lave souvent, et comporte deux dérivés de sens distinct: A, propriété, et B, propreté (d’où en fr. de Wallonie appropriation pour nettoyage). Le sens A est présent dans la tournure le propre de x pour désigner « l’essence de x » -par exemple, « le propre de la puissance est de protéger» (Pascal). Le sens B est à l’origine un sens général de «bon ordre» et ne désigne l’hygiène que tardivement – à l’Âge classique, un dîner, un parc peuvent être dits «propres» au sens d’approprié à une situation ou à un usage, convenable: « Personne ne l’embarrasse, tout le monde lui convient, tout lui est propre» (La Bruyère). Ce qui est commun aux sens A et B est l’idée de convenance (gr. prepon ; voir encadré 6, «Decorum », dans MIMÊSIS).

    L’allemand distingue l’Eigenschaft, l’Eigentum et l’Eigenheit (« particularité »): l’Eigenschaft est possédée par plusieurs individus(par ex. « être rouge ») tandis que l’Eigenheit est possédée par un seul individu (par ex. « être moi »).C’est au XVIe siècle que Eigenschaft apparaît pour traduire qualitas et attributum et fait partie du vocabulaire philosophique technique fixé par Wolff en particulier : « Ce qui est uniquement et seulement fondé dans l’essence d’une chose, sera appelé une propriété (Eigenschaft). » La mystique rhéno-flamande médiévale et tardive a fait grand usage de l’affinité sémantique des dérivés de eigen : il s’agit tout autant de renoncer aux possessions que de dépasser à la fois les propriétés générales et individuelles (l’homme noble de Suso est littéralement un « homme sans qualités (Eigenschaften)». En ce sens der Mann ohne Eigenschaften de Musil descend de « l’homme noble » de Maître Eckhart et Suso. Le terme juridique Aneignung (trad. all. de appropriatio) désigne dans ce contexte beaucoup plus que la prise de possession matérielle, l’acquisition d’une égoïté, voire d’une ipséité et la voie ascétique puis mystique est identifiée à la désappropriation (syn.: détachement, abnégation, dépouillement), qui signifie renoncer à ce que nous avons en propre, que ce soit des propriétés ou des possessions: « Le moine ne doit pas seulement renoncer à la propriété des choses matérielles, mais aussi à la propriété de la volonté propre (proprietati propriae voluntatis» (cité in HWP, p. 335-336), mais aussi: «la doctrine des philosophes cyniques qui était l’esprit de désappropriation » (Voltaire). À l’époque contemporaine, Heidegger s’est réapproprié le propre, l’Eigentlichkeit « propriété » ‘authenticité ») et l’Ereignis (« appropriement », « évènement » ; EREIGNIS).

    Les termes philosophiques abstraits Eigenschaft, property, propriété, ont donc non seulement une origine juridique, mais également une origine ascétique.

  4. Se libérer du passé ne veut pas dire le nier ou l’oublier, bien au contraire.

    Se libérer de la propriété veut-il dire y renoncer? C’est toute la question. Pour ma part, je crois qu’il ne faut pas y renoncer parce que la propriété donne un cadre ajustable et néanmoins relativement stable aux décisions des individus. D’autre part, la propriété donne un ancrage à notre histoire à une époque où le groupe ne peut plus guère y prétendre.

    Un exemple où la propriété se retrouve surpassée par le bien collectif, démontrant que la propriété est bien un cadre ajustable: si un feu se déclare près de chez vous et que les pompiers ont besoin de l’eau de votre piscine pour l’éteindre, ils ont le droit (le devoir peut-être même) de pomper cette eau.

    Dans son livre « Les croisades vues par les Arabes » Amin Maalouf pose la question du développement « Occidental » et de la relative stagnation « Orientale ». Il lui semble trouver un embryon de réponse lorsqu’il note que les paysans sous régime Franc étaient beaucoup plus prospère que ceux qui étaient sous le régime du fait du prince parce que droit individuel y était nettement plus développé et plus stable. La propriété n’est qu’une expression du développement de ce droit individuel.

  5. Qu’est-ce que moi? La question est intéressante et l’est d’autant plus que les blogueurs laissent des pseudonymes comme moi. Taire son nom est aussi une présence, celle de l’inquiétude d’être reconnu « moi ».

    Ce qui m’intéresse dans cette réflexion, c’est qu’elle rejoint la notion d’apparaître de la vie que j’ai récemment découverte grâce à un séminaire de philosophie et psychiatrie et qui est analysée par Michel Henry comme antérieur à toute représentation.

    Bien entendu, dès qu’il y a représentation comme les pas de mon ennemi que je transperce pour exorciser sa menace, je projette sur lui ce qui fait mon existence: c’est ce que je me représente de moi-même comme pouvant être menacé, c’est-à-dire ma vie telle que je la perçois dans cette menace. Il n’y a rien de plus banal. Quant un médecin prescrit un médicament qui va soulager une douleur, le patient s’écrit « mais quels en sont les effets secondaires, cela me fait peur ». Il projette sur le médicament son mal et part à l’assaut avec une lance rhétorique.

    Qu’est-ce que cela veut dire d’avoir conscience au moment d’être soulagé qu’une nouvelle souffrance peut naître du traitement ? La réponse est simple comme une pensée primitive. Il me faut vivre et cela je n’y peut rien: j’y suis et j’y reste mais vivant.

    La mort même telle que je me la représente comme absence de la vie n’est qu’une représentation de la vie telle que je la vis. Elle n’est pas celle d’un autre. Elle est une absence que je crains mais qui me fait sentir que je vis encore. Michel Henry a noté que c’est dans la souffrance et la douleur que la vie est la mieux perçue. On peut y inclure dans la menace vitale et ses représentations. Au fond, la pensée primitive est bien première en chacun de nous si, sous les représentations qu’elle donne à notre esprit, et quelle que soit l’image empruntée, la vie nous est sensible en nous. Tout cela pour ne pas trop s’offusquer de voir notre bonn volontés contrariée par celui que nous voulons aider. Au fond, lui aussi a sa vie. C’est ce qui nous rend fraternel.

  6. A verser au débat sur la propriété, le livre de Régis Debray « Eloge des frontières » qui vient de paraître. Où il est démontré que les frontières, telles des membranes inhérentes à presque toute forme de vie, sont un lieu d’échange qui permet aux entités ainsi en relation d’exister. On ne peut manquer de faire le parallèle entre la frontière et la notion de propriété et à ce titre, le livre de Régis Debray est plein d’enseignements.

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