La transition (V) – C’est quoi moi ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Lucien Lévy-Bruhl était un philosophe français qui dans les années 1920 – 1930 se passionna pour les particularités de la « mentalité primitive », expression par laquelle il faut comprendre des croyances appartenant essentiellement au complexe culturel australo-mélanésien, et dont des auteurs contemporains de Lévy-Bruhl, tels qu’Émile Durkheim et son neveu Marcel Mauss, notèrent qu’elles sont très semblables à ce que nous savons par ailleurs de la culture archaïque chinoise (Durkheim & Mauss 1969 [1901-1902]). J’ai discuté de ces questions dans Comment la vérité et la réalité furent inventées (Jorion 2009), disons en deux mots que ces cultures que nous appelons encore – et pour ces raisons précisément, « totémiques » – ne partagent pas l’accent que nous mettons sur les ressemblances visibles, ni sur la proximité dans le temps ou dans l’espace – mais postulent entre des choses pour nous très dissemblables, des « sympathies », des « affinités », dont Lévy-Bruhl détermina à juste titre que leur logique est fondée sur la similitude de nos réactions affectives à leur présence (ibid. : 35 et 58).

Lévy-Bruhl revint en de multiples occasions sur la question des « appartenances » : ces choses qui ne sont pas nous à proprement parler mais qui au sein de notre culture sont spontanément incluses dans la définition de la personne (le nom, l’image, la mémoire après la mort de qui nous avons été, etc.), et de la « participation » : le sentiment qui nous fait dire que ceci est – par-delà notre corps propre – également « nous ». Dans ses Carnets (1938-1939), rédigés peu de temps avant sa mort en 1939, contenant les notes préparatoires à ce qui aurait dû être le prochain livre dans la série qu’il consacra à la mentalité primitive, Lévy-Bruhl revient longuement sur ce qu’il perçoit comme son échec à capturer dans un cadre conceptuel adéquat ces questions de l’« appartenance » et de la « participation », le phénomène qui permet dans le cadre de cette pensée différente de la nôtre, de supposer des relations « causales » qui seraient rejetées par nous comme fallacieuses. Par exemple, l’homme qui meurt au village parce que l’animal qu’il est aussi par ailleurs a été blessé mortellement dans la forêt, ou bien encore l’homme qui vise à tuer son ennemi en transperçant de sa lance la trace de ses pas, etc.

Dans ses carnets posthumes, Lévy-Bruhl découvre la véritable explication des faits dont il cherche à rendre compte, si bien que le concept de « participation » auquel il a recouru jusque-là dans ses vaines tentatives de les comprendre, se révèle soudain sans objet. Il est amusant d’observer qu’il ne semble pas parfaitement conscient que son concept de participation est soudain devenu obsolète et qu’une dernière lecture des notes qu’il a rédigées aurait sans doute suffi pour qu’il en prenne pleinement conscience. Lévy-Bruhl écrit par exemple à propos de l’ennemi qu’on cherche à atteindre en transperçant ses traces, que « La présence des traces est ipso facto pour lui la présence de cet individu : il sent cette présence de l’individu, bien qu’il soit loin, et invisible, comme actuelle, en vertu de la participation entre lui et elle » (Lévy-Bruhl 1949 : 84), sans noter que la dernière partie de sa phrase : « en vertu de la participation entre lui et elle », est en réalité parfaitement inutile à l’explication : l’Aborigène s’en prend aux traces de son ennemi parce que, comme l’observe Lévy-Bruhl, en elles, il est présent aux yeux de celui pour qui elles l’évoquent immédiatement.

Lévy-Bruhl n’en continue pas moins de s’interroger : « … il n’est pas incompréhensible que l’individu se sente aussi intimement uni à ses cheveux que nous nous sentons nous-mêmes présents dans nos bras, nos jambes, nos yeux, qui sont bien effectivement nous. Mais comment peut-on avoir la même représentation dans le cas des traces de pas, ou du vêtement auquel on rend les honneurs funèbres comme à la personne elle-même ? » (ibid. 142), alors que, comme nous venons de le voir, il a déjà découvert l’explication qu’il recherche : dans le cadre de la « pensée primitive », la personne est constituée de l’ensemble des choses où sa présence est perceptible par autrui. Autrement dit, une personne X considérera comme étant une autre personne Y, l’ensemble des choses où elle décèle la présence de cette personne Y, étant entendu que cette notion de « présence » est inanalysée, « brute » : un simple fait d’intuition. Je cite encore Lévy-Bruhl : « La conclusion à laquelle nous aboutissons pour ces participations entre les objets ou êtres et leurs appartenances est donc celle-ci : elles ne se fondent pas sur des rapports perçus, fussent-ils aussi évidents que ceux de la partie avec le tout, mais bien sur le sentiment de la présence réelle de l’être ou objet, immédiatement suggéré par celle de l’appartenance. Et ce sentiment n’a pas besoin d’autre légitimation que le fait même qu’il est senti » (ibid. 145). Le renvoi à la « participation » est encore une fois ici sans objet, il nous rappelle le phlogiston de l’ancienne chimie : une substance censée s’évanouir dans la combustion, dont elle postulait l’existence et dont le poids était « négatif » ; c’est l’élimination du phlogiston par Lavoisier dans les explications qui permit d’atteindre l’explication à laquelle nous adhérons aujourd’hui : la combustion est un processus d’oxydo-réduction.

La définition de la personne comme « tout ce qui évoque le sentiment de sa présence réelle » rend très bien compte de ces amalgames qui nous paraissent si étranges dans la « pensée primitive » : la personne, c’est son corps, son ombre, toutes les représentations qui peuvent être faites d’elle (photos, enregistrement de sa voix, etc.), les rognures de ses ongles, les mèches de ses cheveux, ses vêtements, la trace de ses pas sur le sol, voire même, dans la pensée traditionnelle chinoise, les caractères la représentant dans la langue écrite, etc. Tous ces éléments sont en effet susceptibles d’évoquer à autrui sa présence ; Lévy-Bruhl les appelle les « appartenances » de la personne.

Mais cette définition de la personne opère alors universellement, au sens où elle vaut pour tous, y compris pour celui dont il est question : de la même manière qu’autrui considère comme étant moi tout ce qui évoque pour lui ma présence, ma propre représentation de ce qu’est ma personne sera la même : l’ensemble des choses qui évoquent ma présence à autrui, ou encore : l’ensemble des choses que l’on rattache à moi, plutôt qu’à quelqu’un d’autre ou à rien du tout. Lévy-Bruhl observe ainsi : « … l’homme mort est senti comme présent dans son vêtement, l’Australienne se sent elle-même présente dans la mèche de ses cheveux, etc. » (ibid. 145).

C’est ce qui explique alors que, comme dans le vaudou dahoméen, si je découvre sur le seuil de ma demeure une poupée percée d’épingles me représentant, je tombe aussitôt malade et je ne tarde pas à mourir. Ou pour prendre des exemples plus proches de nos cultures : je me sens souillé si l’on me vole, je meurs de nostalgie si je reste trop longtemps éloigné de chez moi (une des principales causes de décès dans les armées du moyen âge, si l’on en croit Duby), je meurs si l’on incendie volontairement ma moisson (fait rapporté lors d’un séminaire d’ethnologie française auquel j’ai assisté autrefois). Y a-t-il alors des limites à ce qui peut évoquer ma présence ? Dans le cadre d’une société aborigène australienne, certainement, puisque ce sont traditionnellement des sociétés de petite taille. Mais dans les nôtres ? Les dix-huit yachts d’un magnat n’évoquent-ils pas tous sa présence avec la même vivacité ?

Dans la voie qu’indiquait Marx quand il écrivait dans ses manuscrits de 1844 : « Le bénéficiaire du majorat, le fils premier-né, appartient à la terre. Elle en hérite », et que je rappelais dans La transition (III) – La propriété inanalysée où ce sont les choses qui « captivent », qui capturent les hommes, rien ne s’oppose alors à ce que la perspective soit inversée et l’on dirait alors qu’une personne, c’est l’ensemble des choses qui ont pu capturer son nom. Dans cette perspective inversée, mon corps, mes cheveux, les rognures de mes ongles, ne sont pas privilégiés par rapport aux autres appartenances : ils constituent simplement les premières choses dans mon histoire à avoir capturé mon nom. Les yachts viendront ensuite.

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Durkheim, Émile & Marcel Mauss 1969 [1901-1902] « De quelques formes primitives de classification. Contribution à l’étude des représentations collectives », Année sociologique, 6, 1-72, in Marcel Mauss, Œuvres complètes, Paris : Minuit

Jorion, Paul, Comment la vérité et la réalité furent inventées, Paris : Gallimard 2009d

Lévy-Bruhl, Lucien, Les carnets de Lucien Lévy-Bruhl (1938-1939), sous la direction de Maurice Leenhardt, Paris : P.U.F. 1949

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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78 réflexions sur « La transition (V) – C’est quoi moi ? »

    1. C’est sans doute ce que Khodorkofski n’avait pas bien compris lorsqu’il est allé déposer chez Rotshild les actions youkos que Ieltsine « avait donné lui à la Russie ».
      Méfiez vous du sauvage qui dort en nous!

  1. Who Am I (qui sui je) et Self enquiry de Ramana Maharishi sont des recherches peut être utile?

    http://www.arunachala-ramana.org/publications/self_enquiry.html

    A la question dix-huit il y un schema intéressant, que à l’époque vu aussi dans une schématique du temple juif dans l’ancien testament.

    Dans une context economico-ésotérique (ohlala dangéreux dangereux 😉 )

    (9) « le marché de l’extérieur » et par les 5 senses (6) on va vers « le marché intérieur » (8).

    C’est aussi la cave de platon ou c’est difficile de passer le miroir/l’égo/l’écran ou on pense c’est ça la vie, qu’est que je pu faire que de répeter les choses?

    Ce q’on manque peut être aujourd’hui c’est le contact avec la chambre intérieur (7) ou se situe ‘le soi-même inpersonnel’

    Dans l’analyse politico-économique on reste façon parler trop prisonnier de nos peurs de l’existence qui c’est fabrique par les sens (6) et les anciens expèrience du march intérieur (8.)

    Peut être un peut deplacé, mais peut être il y a quelques unes qui trouverai l’intérêt.

  2. Quelquefois, le plus souvent, j’aime être très simple. A la question « C’est quoi moi ? « , je reponds ce matin, avant de passer à autre chose, que c’est être humain parmi les humains. Rien de plus, rien de moins. Juste le maillon d’une chaîne…

  3. @ Louise

    Eh oui, la Rolex aussi ! Ce phénomène que décrivait Lévi-Bruhl n’a rien de spécifique aux soi disant « primitifs ». IL suffit de penser aux nombreux témoignages de gens qui ont été victimes d’un cambriolage en leur absence et qui racontent que c’était comme si quelque chose d’eux-mêmes avait été souillé. Il n’est même pas nécessaire que l’intrusion soit le fait d’un humain. On entend aussi des témoignages similaires lors d’inondations par exemple alors que c’est l’eau qui s’introduit et vient souiller le « chez soi » (cf. celles de Vendée et de Charente Maritime en février dernier). C’est que les limites de la personne ne coïncident pas avec les limites de son corps. Pour les uns la personne, le moi, s’étendra donc au modeste pavillon qu’ils ont pu acquérir, pour d’autres effectivement ce sera la Rolex, les yachts… tous ces emblèmes de statut, ces extensions du « moi », qui font aussi la personne.

    Mais il faudrait lier ce que disait Lévi-Bruhl à ce que disait Freud sur le fétichisme. Car le fétichisme est un passage à la limite de ce processus en lui-même normal. Ou plutôt, nous sommes tous dans une certaine mesure fétichistes, mais pas au point que le fétiche remplace complètement la personne. Il y a du fétichisme chez les parents qui conservent des mèches de cheveux de leurs jeunes enfants. Ou quand, après un décès, on se refuse à jeter le vieux fauteuil du grand-père, dans lequel il s’asseyait toujours pour regarder la télévision, ou les lunettes de la grand-mère, etc. Ces objets nous rappellent en effet le défunt et le rendent encore présent. Il y a du fétichisme encore dans le culte des reliques : cela peut être le crâne d’un saint (comme Saint Yves dans la cathédrale de Tréguier en Bretagne), mais le culte des reliques n’a rien de spécifique à la religion. Il y a du culte des reliques dans ces collections d’objet ayant appartenu à une star : les lunettes de John Lennon, la guitare d’Elvis Presley, un maillot de Zidane…

    Ce phénomène encore une fois est courant et tout à fait normal. Le passage à la limite intervient quand l’objet finit par remplacer complètement la personne et orienter toute la vie du sujet. C’est le cas par exemple chez ces hommes, dont parlent parfois la rubrique fait divers de nos journaux, qui vivent littéralement avec la collection de petites culottes qu’ils ont volées sur les fils à linge ou dans les commodes après s’être introduits dans les maisons par une fenêtre ouverte (ces sous-vêtements étant emblèmes de féminité dans notre société)… L’objet fétiche, emblème de féminité dans ce cas précis, a fini chez eux par prendre la place de la femme. Mais il faudra se demander si le passage à la limite s’observe seulement dans le fétichisme sexuel. Ne peut-il pas y avoir de vrais passages à la limite du fétichisme avec des emblèmes de richesse : montres de marque, grosses berlines allemandes, etc. ?

  4. « qu’une personne, c’est l’ensemble des choses qui ont pu capturer son nom. »

    J’aurais dit: « une personne, c’est l’ensemble des choses que la culture de la société déclare comme ayant capturé son nom ». Les choses en elles-mêmes ne capturent rien, quoiqu’en pensent les personnes, sans quoi il faudrait expliquer pourquoi l’ensemble des choses qui capturent le nom de la personne sont distincts d’une société à l’autre. Evoquer sur ce point la taille de la société indique bien que c’est la société qui détermine l’ensemble des choses et non les choses elles-mêmes.
    Corollaire important: on peut agir (de l’intérieur ou de l’extérieur) sur la définition de l’ensemble des choses qui déterminent la personne, autrement dit sur le système de valeurs de la société qui n’est pas immuable.

    1. @Moi
      Un système informatique est une « chose » bien matérielle, qui capture de façon plus ou moins universelle des « parts de moi » en vu de me « profiler » un NOM…..

    2. Salut yvan. Je crains qu’il n’y ait pas de bon juge sur cette question mais il vaut souvent mieux t’adapter à ce qu’en pense la majorité. Je dis ça au cas où tu aurais une furieuse envie de couper le gazon avec tes dents. 🙂

  5. Texte très riche qui alimentera la réflexion… en ce qui me concerne, du point de vue du musicien justement, il n’est pas évident que la main soit « moi » par exemple. Le corps, pour qu’il devienne utilisable et maîtrisable, eh bien c’est un grand secret.

    Le corps est une tombe dans le christianisme et c’est vrai, d’un point de vue pratique. Il ne fait pas ce que vous voulez. On se met en face d’un instrument, on pianote… apparemment les doigts accrochent les touches et en apparence, on « joue ». Ou ailleurs, l’on danse. Mais c’est jouer avec un mécanisme. Justement. A mon avis..; le corps n’est pas vous. A la limite le bras vous appartient, comme un objet.

    Je crois que ça devient vous à propos de ce que Deleuze appelle la proprioception dans un de ses cours sur le cinéma (Stromboli). Ca devient vous à propos du plaisir. Lorsqu’on arrive à créer un flux de plaisir dans ses bras, ils deviennent vôtres et ils font ce qu’ils doivent faire, un flux de jubilation même. Je sais le plaisir ça ne fait pas plaisir, bizarrement. Et pourtant sans cela, les parties du corps restent mortes comme des lettres mortes. Mortes ou légèrement inertes, comme des récipients sombres.

    J P Deconchy regrettait déjà en 1990 qu’on ne fasse pas de recherche sur le plaisir. Sur la douleur oui, c’est tolérable.

    Lorsque j’arrive à créer ce flux dont je ne sais s’il s’agit de sublimation, d’érotisation ou d’autre chose, je « vois » mes mains de l’intérieur. Et alors ça fonctionne, et sinon à quoi bon ???

    Par conséquent peu me chaud les yachts et Cie…

  6. C’est très froid comme approche ! Je ne sens aucun sentiment dans ces traces. Si nous sommes des animaux comme les autres, nous sommes aussi des animaux aimant. Est ce que les sentiments que me portent mon compagnon ou mes amis ne sont pas plus moi que ces traces et ces rognures d’ongle ?

    1. Si les sentiments ne s’achètent pas, ils ont tout de même besoin de se matérialiser dans des traces et des rognures d’ongles….
      Sinon, « tout doucement, sans faire de bruit, la mer efface sur le sable les pas des aimants désunis ».

  7. « C’est quoi moi? »

    Voilà une question très profonde et très mystérieuse et notamment pourquoi je suis « moi » plutôt que quelqu’un d’autre?

  8. Effectivement, comme le démontre Jean-Michel avec d’excellents exemples,
    nous attribuons encore un fort pouvoir de représentation aux objets,
    comme le font les sociétés primitives décrites par Paul.

    Mais attention: le fauteuil du grand père décédé, ou les lunettes de la grand mère
    (pourquoi pas le fauteuil de la grand mère, autre sujet, de genre…)
    n’ont pas totalement la même signification que le yacht ou la Rolex.

    Le yacht ou la Rolex, ne n’est pas une rognure d’ongle ou un cheveu…
    Pas même un fauteuil, serait-il de »luxe ».
    Ils sont symboles de pouvoir, dans une société de classe d’inégalités sans précédent.
    Ils relèvent plus de l’avoir que de l’être.

    1. peut-être que la différence ressentie tient dans la volonté ou non de laisser trace. Le fauteuil était un objet d’usage, sans volonté intrinsèque de transmettre ou mieux : d’imposer une présence.
      Le yacht, s’il peut parfois être d’usage, est trop « hors de proportion » pour ne pas être considéré comme une tentative d’impressionner les autres.
      Et que dire de la mutiplication des sites sociaux, pages perso et… blogs 😉 sur la toile ? Si ce n’est, pour la plupart, une tentative d’exister aux yeux des autres ?

      « La seule mort, c’est l’oubli. »

  9. l’individu est til borné par sa seule enveloppe physique ou est ce que ses limites sont celles de l’univers
    en gros , entre l’émérgence de la consience il y 30 000 à 40 000 ans et l’irrationalité des spéculateurs ,c’est comme si rien n’avait évolué , l’humanité coincée à jamais dans le piege du langage confondant la partie pour le tout .

    l’altérité dans les traces de pas ? dans les poupées vaudou ?

    c’est du panthéisme « social » l’individu ne se distingue pas vraiment du reste de la nature !
    une sorte d’animisme « forcement global » :

    c’est la version payenne de » la main invisible du marché  » !

  10. La marée montante efface nos traces de pas . Ecrivons ( autres traces …) sur la feuille de papier à cigarettes que nous fumerons tout à l’ heure .

  11. En bon freudien, Paul ignore superbement la problématique « causal / symbolique ». A partir de là, parler de la « mentalité primitive » (de plus à une époque où les contemporains n’ont plus aucune idée de la mentalité des siècles immédiatement précédents…), sonne comme une plaisanterie.

    Il faudrait savoir de quoi on parle et, à l’évidence, l’homme moderne ne sait plus que « l’autre monde est de l’autre côté du pont ». Il n’est même pas utile, dans ces conditions, de dire que le symbolique est efficient. Pourtant, oui, bien sûr que si le guerrier meurt au moment où meurt son animal totem, ce n’est pas une concomitance dépourvue de signification.

    La contradiction vient de la croyance en une opposition radicale entre logique causale et logique synchronique. Pour l’homme moderne, c’est soit l’une, soit l’autre. L’auto-castration a de beaux jours devant elle: Le synchronique n’ayant pas valeur causale, il est déclaré sans réalité. Belle pirouette de ceux qui ignorent tout du quatrième état de conscience et qui, de cette façon, n’auront pas même à se donner la peine de l’atteindre.

    1. Mr Betov,
      ca me fait plaisir de vous lire. Je suis étonné et ravi de ne pas être tout seul ! lol
      La pensée magique ne s’appréhende pas avec le mental, mais avec son coeur et ses tripes surtout. Le « moi » n’est plus limité, ni à des traces, ni à un nom. La pensée magique existait avant les mots, avant les « noms », et existera après le langage. Il faut en effet chercher du coté du symbole. Le symbole, c’est la réunification. Un symbole c’est un objet brisé en 2 qui permettent de se re-connaitre lorsequ’on réunit les parties.
      Pour qui connaît la pensée magique, la « logique symbolique », on voit bien le dérisoire de cette tentative d’établir un pont entre les 2 sans même avoir essayé de le « vivre ».
      Hors, si des primitif y parviennent ce n’est pas avec un vocable abscon. Je n’ai rien contre les réflexion de haut vol dans l’absolu, mais ici, elles sont vaines.
      Un enfant comprends la pensée magique. Que pourrait-il bien comprendre de votre texte Paul ?
      A un moment il faut commencer à revenir au bon sens et quitter le mental, aussi fascinant soit-il, si l’on veut découvrir la « vérité ».
      Si l’on y parvient un tant soit peu, on change littéralement d’univers. On vit dans un monde parallèle.
      Betov, vous savez de quoi je parle !

      Le meilleur dans l’histoire c’est qu’il existe bel et bien des ponts entre les 2 manières de « penser » (vivre) …

    2. @yoananda: « Je n’ai rien contre les réflexion de haut vol dans l’absolu, mais ici, elles sont vaines. Un enfant comprends la pensée magique. Que pourrait-il bien comprendre de votre texte Paul ? »

      Quel sens donnez-vous à « comprendre »? Un enfant comprend quand il a mal mais cela n’en fait pas un médecin.

    3. « comprendre » veut dire « prendre avec soi », expérimenter.
      Qu’entendez vous par médecin ? est-ce un diplôme, un bout de papier ou bien un désir de rendre la santé. Qui est le plus médecin ? le saint illettré qui réchauffe les coeurs avec son sourire ou le médecin parisien qui facture 30 euros pour 5 min sans un regard ?

      Donc, ne confondons pas. Il vaut mieux avoir fait du karting que d’avoir lu tous les livres sur la formule 1.

    4. @yoananda

      Comprendre, c’est plutôt « saisir avec » de « comprehendere », et en l’occurrence, et le plus souvent dans l’usage commun, saisir avec l’intelligence…

      Je ne suis pas sûr que la pensée magique ait particulièrement grand besoin d’être défendue, aujourd’hui comme hier, ici comme ailleurs…

    5. @yoananda

      et, à tout prendre, plutôt encore Auguste Conte que le Dalaï Lama, sans l’ombre d’une hésitation.

    6. Parce que sourd de votre texte une mélodie que j’oserais qualifier « d’essentiellement » obscurantiste, puisque une des particularités de l’obscurantisme est bien la tentative de discréditer l’intelligence, les savoirs scientifiques et l’érudition non par la critique rationnelle mais par la critique essentialiste.

      Que vous vous plaisiez dans notre marais tiède et commun de pensée magique sur lequel nous surnageons péniblement ne concerne que vous.
      Que vous demandiez de nous délecter de la visite régulière de ses abysses fort peu éclairées munis seulement de notre âme d’enfant teintée d’indigo, ou de « saint illettré » armé de son « bon sens » pour atteindre un niveau de connaissance essentiel et « parallèle », pardonnez moi, je tique…

      Qu’un « enfant sauvage », uniquement initié au kart vienne me parler de Senna mieux que Prost, ou qu’un « saint illettré » vienne soigner ma pleurésie mieux que des piqures d’antibiotiques dans les fesses et on en reparlera. Pas avant.

    7. @vigneron
      Je dis juste de ne pas mettre la charrue avant les boeufs. Mais je comprends tout à fait vos remarques qui sont plus que légitimes. Je n’ai jamais dit qu’il fallait abandonner la raison raisonnante que je sache. Je le redis dans CE DOMAINE elle sert à comprendre APRES l’expérience. Pas avant. Sinon ce n’est qu’un paravent de la peur existentielle.
      De même qu’il existe un mur du son et de la lumière, il existe un mur de la raison.

    8. @yoananda : « Je n’ai jamais dit qu’il fallait abandonner la raison raisonnante que je sache. »

      Un peu plus haut: « Je n’ai rien contre les réflexion de haut vol dans l’absolu, mais ici, elles sont vaines.
      Un enfant comprends la pensée magique. Que pourrait-il bien comprendre de votre texte Paul ?
      A un moment il faut commencer à revenir au bon sens et quitter le mental, aussi fascinant soit-il, si l’on veut découvrir la « vérité ». »

      Outre que vous semblez vous contredire (ce qui n’est il est vrai pas très gênant pour quelqu’un nageant dans la pensée magique), vous oubliez que nous pratiquons tous la pensée magique et en avons donc l’expérience. Ce qui différencie les gens c’est que certains raisonnent par ailleurs AUSSI de manière logique et scientifique alors que la plupart en sont incapables.

    9. @Moi
      qu’entendez vous par tout le monde pratique la pensée magique ? de quelle expérience vous parlez au juste ?

    10. @Moi
      Si vous le dites. Moi ca me convient. Mais il n’empêche que je n’ai pas vu Paul, ni personne d’autre sur ce blog (en dehors du commentaire allusif de Betov) parler de sa pratique expérimentale de la pensée magique avant de la « théoriser ». Ce qui me semblera toujours être le préalable de toute démarche scientifique.
      Autant Paul est légitime dans le domaine financier pour la même raison. C’est, me semble-t-il ce qui lui donne son crédit et qui fait défaut ici.
      Je ne change pas d’un iota ce que j’ai dit. Ne vous en déplaise.

    11. @yoananda: « Mais il n’empêche que je n’ai pas vu Paul, ni personne d’autre sur ce blog (en dehors du commentaire allusif de Betov) parler de sa pratique expérimentale de la pensée magique avant de la « théoriser ». »

      Je sais que pour vous la pratique magique se résume à sacrifier un bouc les nuits de pleine lune, mais faites un effort de compréhension.

      Tout l’article dit ceci: nous nageons dans la pensée magique tels les primitifs. « une personne, c’est l’ensemble des choses qui ont pu capturer son nom. Dans cette perspective inversée, mon corps, mes cheveux, les rognures de mes ongles, ne sont pas privilégiés par rapport aux autres appartenances : ils constituent simplement les premières choses dans mon histoire à avoir capturé mon nom. Les yachts viendront ensuite. »

    12. @Moi
      Une forme grossière et atavique dirons nous. Tout juste rudimentaire. Un reliquat serait plus adéquat comme terme.
      lol
      Faire de grandes théories sur un reliquat… même si ce dernier converse un certain pouvoir, je trouve que c’est disserter sur des choses auxquelles on n’entrave rien au final.
      Ceci dit, je suppose qu’il faut en passer par la. D’abord cerner les frontières lointaines pour se rassurer un peu, avant de faire, peut-être un jour, le grand saut.
      C’est toute la différence entre l’ethnologue qui étudie sans se mouiller une culture étrangère et celui qui s’immerge dedans en partageant le quotidien de son sujet d’étude.
      Le premier ne fera au final que projeter sa vision du monde (et ses peurs) sur un décors exotique. Le second, quitte à s’y perdre, construit des ponts, fait progresser la connaissance.
      L’éloquence et l’intelligence ne me suffisent pas. Je demande le vécu, l’expérimentation.
      Que APRES il faille savoir prendre du recul pour revenir à une position neutre, j’en convient. Mais ne pas la quitter est une lacune.

    13. je me posais d’autres questions
      comme, pourquoi : de nommer la route Jean Moulin, sur les traces de Jean Moulin ?
      ou encore : pourquoi nous faut-il qu’il soit placardé de tous ces logos si ce n’est pas pour faire trace ? est-ce que si les antipubs ont pu être condamnés, ce n’est-ce pas justement parce que la trace , celle du logo, de l’affiche, de la pub …, s’inscrit dans une portée symbolique ?
      ..

      notre terme de « représentation », ne signifie-t-il pas aussi et à la fois
      -d’un côté, la présentation d’un imaginaire qu’il soit d’inspiration religieuses, oniriques, sciences fictions,…
      -et d’un tout autre sens, celui de la représentation fidèle ou appliquée d’une réalité existante, tel portrait, photographie …

      et donc, ….
      à vrai dire, je ne pense pas que nous soyons si rationnels

  12. Inutile de revenir sur ses pas et de vouloir effacer ses traces. Le temps se chargera de le faire. Ce qui trotte dans notre tête de-même. Puissance de l’ennemi, qui broie toutes les autres puissances, breloques d’hommes faibles et vaniteux.

  13. Jaillissement d’impressions et de réflexions à la lecture de ce texte, mais que je peine à verbaliser.
    Une image, pour commencer : un arbre, dans la plupart des représentations occidentales, c’est la partie érigée, au dessus du sol ; l’idéogramme chinois, lui, inclut les racines ; les recherches les plus actuelles le révèlent relié et réagissant de multiples façons à son environnement et vivant en symbiose avec divers organismes (par exemple des champignons ; et nous ne sommes qu’au seuil de découvertes de ce type…
    Quand nous essayons de penser de telles relations pour nos sociétés humaines à partir de nos cultures occidentales, il nous est bien difficile de le faire en surmontant tout ce qui nous a conduits vers un hyperdéveloppement de certains traits et dispositions tout en atrophiant d’autres et de nous dégager de catégorisations qui altèrent notre perception.
    J’aurais beaucoup d’exemples, mais je préfère revenir au texte et aux premiers commentaires qu’il a suscités.
    Concernant l’aborigène et les traces de pas : il me revient une lecture sur un pisteur aborigène guidant un blanc à la recherche une personne ; après avoir suivi la piste assez longuement, l’aborigène dit qu’à son avis, elle indiquait que l’homme était malade ; malade, vraiment ? lui rétorqua-t-on : est-ce que ce n’était pas plutôt épuisé, peut-être blessé ? non, malade, répondit l’aborigène, et la suite lui donna raison. Des traces de pas, lues et « vécues » à partir de sa culture, n’ont-elles pas autant de présence et de force affective que ce que permettent nos prodiges technologiques pour nous mettre en contact par delà le temps et l’espace ? Quant à la question de l' »efficace » réelle du geste de transpercer les traces de pas avec sa lance, je m’interroge sur les interprétations liées au mode d’interrogation des informateurs indigènes ; j’observe que l’aborigène semble réagir surtout à ce que suscite en lui le fait de se trouver confronté à son ennemi à travers ses traces et il me vient une foule d’exemples dans nos sociétés actuelles où les réactions ne sont guère différentes au fond, même si elles prennent d’autres formes.
    Quelques-uns des termes employés et certains des commentaires (par exemple sur le « fétichisme ») me laissent penser que la réflexion sur ce qu’il peut y avoir de l’autre rattaché à des objets ou des comportements est entravée par notre propension à l’aborder sous l’angle de la propriété (dans toutes ses acceptions). Il me semble qu’il faut plutôt explorer en quoi cet objet ou ce rappel contribue à faire vivre en nous ce qui est relié à la personne (ou entité) à laquelle il donne une présence, quelle interdépendance cela crée, avec quelle réversibilité qui nous rend vulnérables à travers ce à quoi nous nous attachons.
    J’ai conscience de l’exprimer très mal, mais c’est aussi que les mots, et même les constructions syntaxiques de notre langue, doivent constamment être contournés pour tenter d’approcher d’autres modes de relation à notre environnement et à nos semblables que ceux qui ont été constamment sélectionnés et renforcés dans la culture dominante.
    Merci d’aborder avec ce billet des questions fondamentales qui devraient nous permettre de revenir sur des « plis » dont nous sommes à peine conscients. Puissions-nous aborder le changement de civilisation auquel nous allons être contraints avec un vrai retour sur ce que peut nous apprendre la biodiversité humaine pour sortir de la monoculture délétère dans laquelle nous nous sommes fourvoyés.

  14. Si tout n’est que pseudo auto-persuasion, pourquoi vouloir sortir de la matrice ?

    …bien que le futur soit souvent la seule issue pour rendre un passé acceptable…

    1. Deux possibilités (en admettant que tout soit « pseudo auto-persuasion »):

      1) pour changer de matrice.
      2) pour changer la matrice.

  15. Des primitifs aux sociétés « modernes », nous ne nous définirions que par des choses ? L’homme serait donc matérialiste par nature ? Est-ce génétique est-ce notre configuration neuronale ?

    Alors quel espoir de changer les choses ? Attendre la prochaine évolution de l’homo-sapiens ?

  16. La très intéressante « participation mystique » telle qu’elle a été décrite par Lévy-Bruhl, n’est qu’un phénomène parmi d’autres. Chez une tribu brésilienne – le nom ne m’est pas présent pour l’instant, mais il figure dans mes dossiers – c’est le contraire: à la mort d’un membre de la tribu, tous ses effets personnels sont détruits, absolument rien doit subsister, de défunt doit entièrement disparaître, ainsi que sa mémoire, pour faire place à la vie. C’est le présent vivant qui entoure cette tribu, pas le passé ni un avenir.
    Cette mentalité, que l’on retrouve également chez d’autres peuplades, me semble beaucoup plus proche de la mentalité occidentale d’aujourd’hui: négation de la mort, de la maladie et du déclin, vivre dans le présent sans trop de projections dans l’avenir.
    La possession d’un yacht ou d’un château a bien d’autres fonctions psychologiques et sociales.

  17. « … son échec à capturer dans un cadre conceptuel adéquat ces questions de l’« appartenance » et de la « participation », le phénomène qui permet dans le cadre de cette pensée différente de la nôtre, de supposer des relations « causales » qui seraient rejetées par nous comme fallacieuses. »

    Alors, en chaque forme, avec les attachements qui nous y maintiennent, notre pensée est autant « primitive »?
    En cherchant, pourquoi en notre forme sociale, nous appartenons (inutile de le dire) entre tous à celle où pour chacun, « l’attachement » à dix-huit yacht peut valoir aussi bien « l’attachement » à, par exemple, une première paire de chaussettes…sauf l’extériorité divine des marchés, et l’intériorité du ministère du comptable.

    Est-ce la question de la validité ou valeur des « formes », ou bien celle de la validité ou valeur des « attachements », que vous sous-tendez avec cet article?
    Ou bien s’agit-il seulement d’instiguer à propos du regard des autres dans lequel, irrémédiablement, nous vivrions?

    Je me souviens, hélas sans retrouver l’ouvrage, d’un paragraphe dans un précis de philosophie générale des années cinquante, de la recommandation qu’il fallait définitivement éviter de mettre en propos les « attachements », ce concept ayant été définitivement écarté suite aux travaux du siècle précédent, et dont l’usage entrainerait dorénavant un déficit ruineux à l’observation (éventuellement objective) de la réalité.

    Les « attachements » reviendraient-ils par quelque fenêtre?
    En perspective, un enfer comptable…

  18. Constat, plus l’homme est attaché à SES objets, moins il est attaché au sort de l’humanité, aux autres.
    Les quelques modestes biens matériels deviennent pour certains l’essentiel : ma chemise, ma voiture, mon appareil photo, mon vélo, ma maison, mon jardin et parfois même ma femme.
    Je considère avant tout les objets comme des outils utiles.
    Je préfère privilégier les beautés simples de la nature toujours renouvelée, observer les ébats et comportements d’un animal, découvrir les autres dans toute leur diversité, assouvir ma curiosité et mes connaissances du monde actuel, inventer.
    J’apprécie cependant quelques rares objets qui me rappellent des êtres chers disparus.
    Restons modestes face à l’immensité sidérale et assumons notre fonction principale, la reproduction et l’enrichissement de l’espèce humaine plutôt que sa dégradation
    Une remarque professionnelle : dans les métiers manuels les objets (outils) sont importants et dans d’autres métiers les objets sont rares ou inutiles. A l’extrême il est étrange de travailler dans un bureau où le seul objet posé sur une table est un écran/clavier.

  19. @ Papimam, mais aussi à d’autres : il ne s’agit pas de « biens matériels » (sous-entendu : d’objets que l’on « possède »), mais de ce qui nous est relié et donne lieu à des réactions comme à notre présence même.

  20. Un texte très intéressant, et une réception qui me laisse profondément perplexe…

    La lecture que fait Paul de nos « Grands hommes » (Godelier, La production des grands hommes), en s’appuyant sur des exemples qui révèlent le refoulé de nos sociétés (la culture, le symbolique), n’est pas révolutionnaire. Mauss tire des conclusions de morale de son essai sur la notion de personne, et après avoir développé ses exemples antiques et exotiques, comme le voulait la pratique de l’époque, il plaide pour un idéal de la personne humaine qui devrait être lu dans son contexte, les années précédant la Seconde Guerre mondiale. Bref, une tradition de réflexion intéressante, qui offre des lectures tout à fait pertinentes des objets-attributs de la personne.

    Les exemples sont éloquents, il ne s’agit jamais de n’importe quel objet. Même une personne qui se fait voler ne souffre pas de la même souillure si l’on lui vole sa télé ou ses bijoux (nos bijoux sont parmi les objets les plus importants pour notre personne, pour un temps ou au-delà de notre vie personnelle – héritage, cadeaux, symboles religieux, etc.).

    Par ailleurs, certains lecteurs semblent avoir du mal à imaginer les peuples Autochtones autrement que détachés des « biens matériels », ou encore considérer que leur propre expérience mystique se rattache à celle de peuples dont l’expérience du monde a bien des chances de différer de nos propres expériences (une petite lecture de Descola, par delà nature et culture, constitue une introduction). Sans vouloir dire qu’il n’est pas possible de vivre de telles expériences, dès lors qu’elles ont lieu aux côtés des principaux concernés, c’est cependant manifester une ignorance, sur ce domaine en particulier, peut-être nourrie de mauvais livres (Malaurie par exemple), que d’imaginer que toutes les traditions religieuses et symboliques gagnent à être ramenées à l’identité.

    Et je crains que ce manque de sensibilité à la différence de l’expérience d’autrui, comme à ce qui fait l’expérience culturelle même (Artaud, introduction du théâtre et son double, ou peut-être Sahlins, La découverte du vrai sauvage), ne nuise parfois à la lecture des phénomènes économiques (culturels) qui encadrent la description et l’analyse de la crise menée par Paul Jorion. Pas en économiste.

  21. « …ou bien encore l’homme qui vise à tuer son ennemi en transperçant de sa lance la trace de ses pas, etc. »

    John Locke, « De l’état de nature » (§28) :

    Ainsi, l’herbe que mon cheval mange, les mottes de terre que mon valet a arrachées, et les creux que j’ai faits dans des lieux auxquels j’ai un droit commun avec d’autres, deviennent mon bien et mon héritage propre, sans le consentement de qui que ce soit.

    Locke, figure « totémique » du libéralisme et de la propriété des biens consubstantielle à la personne humaine, comme le visionnaire triomphant instituant la pérennité de la mentalité primitive en s’appuyant sur la Raison par-delà notre époque « post-moderne »…

    Mentalité primitive et pensée magique font décidément bon ménage avec le libéralisme, en deçà de la Raison et sous couvert du si surnaturel « état de nature ».

    1. « ….font décidement bon ménage avec le libéralisme »
      Je pense que c’est faux. La « pensée magique », et notamment la « participation mystique » (Lévy-Bruhl, CG Jung) impliquent toujours « l’autre », soit en terme d’objet ou d’individu, alors que les acteur du néolibéalisme agissent un peu comme la tribu que j’ai mentionné dans mon commentaire précédedant. La participation mystique peut s’extérioriser par un attachement affectif à des objets pour mettre en scène un certain style de vie, pour retracer la voie d’un idôle, d’une époque……. Chez cette population, il n’y a plus cette relation « magique » avec autrui, ni avec des objets, on distingue entre « moi et non-moi », le moi vivant dans une sphère séparée du reste de l’univers social, on vit totalement dans le présent, on refoule l’unité qui forme la vie, qui comprend aussi la déchéance, la mort et cétera (pensez au culte du jeunisme aux USA, par exemple, ou au culte de la performance économique, de la consommation……). J’appèle cette tendance « ephérèmisme » 🙂

    2. @Germanicus

      Certes, mais vous sautez quelques étapes. Vous me parlez de néo-libéralisme et de déréliction contemporaine là où je ne citais et n’évoquais que Locke, fondateur du libéralisme philosophique, initiateur de la révolution dans l’histoire de la modernité représentée par l’œuvre des Lumières.

      Mais finalement, est-ce que cette sorte d’être défini par l’avoir, cette nécessaire matérialité sensible de l’identité de la personne n’aurait pas descendu la cascade pétrifiante de la modernité, débarrassée successivement de tous ses oripeaux, magiques, animistes, polythéistes, théistes, déistes pour apparaitre aujourd’hui, minérale et dense, rendue irréductible par les façonnages savants et paradoxaux venant des derniers avatars d’une pensée libérale irrémédiablement corrompue, ces pourtant apôtres du Marché tout puissant et de l’Ordre Spontané?

      Et si, effectivement, « une personne, c’est l’ensemble des choses qui ont pu capturer son nom », je ne suis pas même ce que j’ai, de mes rognures d’ongles à mes yachts, mais suis seulement ce qui m’a, de mes rognures d’ongles à mes yachts et de mes découvertes brevetables à mes créations sous copyrights, alors il ne reste pas grand chose de Locke ni de sa personne humaine, qu’il aura bien participé à mener, et nous avec, près de l’abime.

      Ce n’est plus la vie « mort à crédit » de Céline, c’est l’être-dette.
      Pas « être d’avoir », mais « être d’eu ». Être dû.

    3. Vigneron,
      un reste de ce que vous décrivez dans votre 2ième paragraphe – si j’ai bien lu et compris – existe sur le marché de l’art. Je suis moi-même collectionneur, je visite assez souvent, quand le temps me le permet, les salles de vente. Il y a là un phénomène qui pourrait intéresser un éthnologue ou un psychanalyste: la rélation entre individu et objet. Des gens payent des sommes folles pour un objet qui, sur le plan matiériel pur, n’a aucune valeur. Mais nomen est omen, c’est le nom qui compte et surtoit le mythe, son rayonnement qui entourent l’objet. Les gens – je ne parle pas des spéculateurs et investisseurs bien sûr – achètent un mythe; rien n’est pire pour un artiste qui est mis sur le marché de l’art que de ne pas avoir une aura mythique À proposer, un côté irrationnel auquel l’acquéreur s’identifie de manière quasi totale, comparable à ce qui a été décrit comme « participation mystique ». Mais en dehors de ces « réserves », la rélation objet-individu s’est banalisée, démythifiée, largement désocialisée, elle a repris ses fonctions primaires. En fait, on a « oublié de posséder ».

    4. @Germanicus: « la rélation objet-individu s’est banalisée, démythifiée, largement désocialisée, elle a repris ses fonctions primaires »

      C’est sûr, il suffit de voir le rapport d’un homme à sa voiture. 🙂

  22. De la prégnance du verbe « avoir » dans notre culture (dont beaucoup de langues -y compris indo-européennes- se passent) : une bonne part des commentaires qui répondent au texte le tirent vers des considérations liées à l' »avoir » ; il me semble pourtant que le questionnement portait sur ce qui amène le sentiment d’être en « présence » d’une personne ou d’une entité, même à travers de ce qui ne fait que l’évoquer ; ou bien est-ce que j’ai vraiment très mal lu le texte de Lévy-Bruhl et ce que Paul souligne comme sa presque découverte ?

    1. Je suis d’accord avec vous. Il me semble que le mot « avoir » met en évidence notre propre aveuglement à ce qu’il s’agit précisément d’expliquer. La possession, la propriété, ne sont pas pour moi des donnés, ce sont des mystères à éclaircir, « avoir » fait donc partie du mystère et il est exclu qu’on l’utilise dans l’explication.

    2. En russe, il n’y a pas de verbe avoir,
      ( « j’ai ce quelque chose » se traduit par « ce quelque chose est à moi » )

    3. @Cécile

      Ça les a pas aidés pour autant, ces russes sans « avoir », à passer le cap de ce que Hayeck* appellerait la « transition » de la dictature du prolétariat vers le communisme parfait…

      *pour Hayeck, admirateur sincère du socialisme comme modèle dans la façon de s’imposer comme idéologie dominante auprès des élites, c’était plus la transition de la dictature pinochiste vers le libéralisme parfait.
      Les brillants officiers argentins de Videla l’avaient fort déçu, malgré ce qu’il avait détecté comme leur « grande intelligence »…

    4. à Cécile,

      Ce que dit Georges Nivat (historien des idées et slavisant) à propos de la langue russe : « La langue russe dans laquelle on résonne tellement différemment des langues latines. Langue poétique, inventive, qui est une fabrique de mots, d’images, d’expressions continuelles à côté de quoi notre langue française paraît figée, fixée. »

      De quoi te plains-tu, il n’y a que chez nous qu’on respecte la poésie: on tue même pour elle. Ça n’existe nulle part ailleurs.
      Ossip Mandelstam

      En me persécutant, Monde, que retires-tu ?
      Où est l’offense puisque j’essaie seulement
      De mettre des beautés dans mon intelligence
      Plutôt que mon intelligence dans les beautés.
      Mandelstam

      ГЛАС НАРОДА — ГЛАС БОЖИЙ

    5. @ octobre 7 septembre 2010 à 21:47.
      J’imagine que dans toutes les langues, il y a une résonance du langage et de la parole qui interagit dans ce qui s’en produit comme raisonnement.
      Il se trouve qu’en français l’homophonie entre réson et raison souligne ça, ce qui n’est pas forcément le cas ailleurs, mais que calcul et discours viennent au jour dans la raison, n’empêche pas les consones de résonner d’une façon ou d’une autre, et malgré la lecture silencieuse, ce n’est parfois qu’en lui donnant de la voix qu’on arrive à lire.

  23. Le 29 novembre 1961 Lacan rapporte à son séminaire le témoignage de quelqu’un qui fut serviteur dans une ferme, et dont le maître est décédé, témoignage antérieur ou postérieur à la WW2.

    « À la mort du maître du lieu, du seigneur, il voit apparaître une petite souris, il la suit. La petite souris va faire le tour du champ, elle se ramène, elle va dans la grange où il y a les instruments aratoires, elle s’y promène sur ces instruments, sur la charrue, la houe, la pelle et d’autres, puis elle disparaît. Après cela le serviteur, qui savait déjà de quoi il s’agissait concernant la souris, en a confirmation dans l’apparition du fantôme de son maître qui lui dit en effet : «J’étais dans cette petite souris, j’ai fait le tour du domaine pour lui dire adieu, je devais voir les instruments aratoires parce que ce sont là les objets essentiels auxquels l’on reste plus longtemps attaché qu’à tout autre, et c’est seulement après avoir fait ce tour que j’ai pu m’en délivrer, etc. » avec d’infinies considérations concernant à ce propos une conception des rapports du trépassé et de certains instruments liés à de certaines conditions de travail, conditions proprement paysannes, ou plus spécialement agraires, agricoles. »

    On a là, en France au 20ème siècle, la survivance de cette pensée dite pré-logique, magique, primitive, qui a traversé les siècles.
    Le contexte souligne que la réincarnation du maître dans la souris n’est pas appréhendable à partir des effets récents de l’importation du bouddhiste sur une terre imprégnée du dogme de la résurrection.
    La souris est de par la similitude de son parcours sur pattes, associée au Maître, à son âme errante venue faire ses adieux à son domaine. Cette similitude identifie le maître, la souris n’est pas un avatar, un représentant en représentation, c’est le maître lui-même en chair et en os. Comme « l’homme qui meurt au village parce que l’animal qu’il est aussi par ailleurs a été blessé mortellement dans la forêt ».

    Cette similitude, autrement dit cette ressemblance est ce qui dans l’image, dans l’imaginaire vient signer, l’identique des objets à leur identité « source », leur con-fusion, quelques soient leurs formes, mais sous conditions que quelque chose fasse signe au lecteur : « la personne est constituée de l’ensemble des choses où sa présence est perceptible par autrui ». Lévy-Bruhl est cité par Lacan avant et après ce témoignage souricière.
    Le propre de ce « semblable » est qu’il est sans limite, puisqu’au-delà d’un corpus déjà constitué et partagé tout lecteur pourra créer à partir de sa propre lecture de nouveaux signes mettant en relations un objet et sa trace puis faire partager sa trouvaille à d’autres, ce qui modifiera le corpus établi etc. Du semblable au « sens-blabla-ble » infini. Pour partager, rien de plus simple, un prosélytisme adapté fera son office, nos pros-élites le savent.

    Curieusement Lacan constate que si ce genre de phénomène peut encore arriver dans « dans telle ou telle zone paysanne », il exclut que ça puisse être le cas pour son public, à savoir à cette époque, constitué essentiellement de médecins-psychiatres.

    Pourquoi cette opinion ?
    En guise de réponse est fournie plus loin l’identité de A et de A dans l’écriture mathématique (A est A), pour dire au contraire, et à partir de la linguistique la non identité du signifiant à lui-même. Autrement dit dans l’expression un « sou est un sou » ce n’est pas « 1 sou = 1 sou » puisque le sou de la première d’occurrence dans « un sou est un sou » n’est pas équivalent, n’a pas la même valeur de signification, avec le sou de la seconde occurrence ; une tautologie refilant discrètement un point de passage entre la pesée imaginaire,symbolique ou réel du « même » terme mis en jeu.
    Ce qui subvertit la pensée magique, c’est l’entrée en scène des petites lettres qui permettent de formaliser. L’instruction intervient alors pour désenchanter le monde, le discerner, et la mathématique vide l’image au point que le silence infini des espaces effraie.
    Il y a de beaux restes de l’obscurantisme. Le charme de « Cent ans de solitude » ou du « Poisson-scorpion » de Bouvier témoignent par le romanesque, d’un merveilleux univers peuplé, pas si loin des récits de Marco Polo, ou du Voyage au-delà des trois mers, de Nikitine.
    A l’incroyable déchiffrement scientifique, répond l’ahurissement. En juin 1972 à Hérat, je m’étais laissé dire un conte par un afghan – instruit puisqu’il parlait anglais – la conquête de la lune était un mensonge, du cinéma, c’était impossible. La rumeur court toujours…

    La chienne de Lacan ne se trompe jamais raconte t-il. Sûr qu’elle ne saurait prendre une souris pour son maître. C’est que son pif articulé à son savoir instinctuel ne la trompe pas. Et quand bien même la fonction du leurre se rencontre chez l’animal, le concept de leurre lui échappe tout à fait. Le concept de leurre du leurre aussi. Le jugement au pif mène l’homme par le bout du nez.

    « Un signifiant, c’est une marque, une trace, une écriture, mais on ne peut pas le lire seul. Deux signifiants, c’est un pataquès, un coq à l’âne. Trois signifiants, c’est le retour de ce dont il s’agit, c’est-à-dire du premier. C’est quand le pas marqué dans la trace est transformé dans la vocalise de qui le lit en pas que ce pas, à condition qu’on oublie qu’il veut dire le pas, peut servir d’abord, dans ce qu’on appelle le phonétisme de l’écriture, à représenter pas, et du même coup à transformer la trace de pas éventuellement en le pas de trace ».

    Lacan a joué avec Vendredi, la trace de pas, le pas de trace, sur l’équivoque du « pas », de pas franchi, et ce qu’il nomme les « effaçons » de la trace.
    C’est que la trace toute énigmatique suppose un lecteur qui va l’interpréter, c’est-à-dire articuler ce avec quoi d’absent, elle fait lien. Le lien, c’est lui le lecteur, il faut bien un auteur du lien même s’il s’ignore comme tel. Il faut aussi que la trace possède une singularité propre qui puisse renvoyer à l’unicité de l’objet absent. Ceci fabrique une forme de fragilité dans l’interprétation du signe, gommée à l’occasion par une forme de précipitation subjective dans la lecture du signe. L’image fonctionne comme équivalent de l’objet avec la réserve qu’il ne l’est pas, tout en l’étant. Ce qui fonctionne comme magique, c’est d’accorder à l’image la puissance de l’objet réel, et chez les égyptiens on ne se privait pas de marteler certains signes dangereux sur les tombes pour que l’âme ne soit pas en danger. Barrer l’image d’un chacal, n’empêche pas de phonétiser le texte en lisant l’image mais ça la laisse brisée dans son intégrité virtuelle de réel.
    Les enseignants des petites classes ont repéré que certains enfants éprouvaient un malaise avec « les lettres à trous », celles qui possèdent un espace clos dans leur graphie. Leur image de ces lettre fonctionne comme trace énigmatique et dangereuse de ce qui est absent.

    « Et ce sentiment n’a pas besoin d’autre légitimation que le fait même qu’il est senti ». P. Jorion cite, Lévy-Bruhl.
    Or ce qui est « senti », « présence réelle », « présence inanalysée, brute », « simple fait d’intuition » n’échappe pas au débat passé sur l’hallucination comme « perceptum sans objet, ces positions s’en tiennent à demander raison au percipiens de ce perceptum, sans que quiconque s’avise qu’à cette requête, un temps est sauté, celui de s’interroger si le perceptum lui-même laisse un sens univoque au percipiens ici requis de l’expliquer. Ce temps devrait paraître pourtant légitime à tout examen non prévenu de l’hallucination verbale, pour ce qu’elle n’est réductible, nous allons le voir, ni à un sensorium particulier, ni surtout à un percipiens en tant qu’il lui donnerait son unité. »

    Le « senti mental » mène loin, jusqu’à poser la question de savoir si on est propriétaire de ses hallucinations ! Ce n’est pas le fil de Locke, sa consciousness de percevoir ce qu’il perçoit, et son identité personnelle, où chaque homme est propriétaire de sa propre personne ce qui n’est pas sans lien avec la vogue sociale des personnalités multiples aux USA sachant tout de même que la multiplication des consciences là bas, laisse inchangée la propriété des yachts ou des yaks de la personne version juridique, malgré ses consciences démultipliées.
    Le senti-mental, c’est Nicolas Cocaign, piètre anatomiste mangeant le poumon, de son co-détenu en croyant manger son cœur, aux petits oignons, pour « prendre son âme ». 30 ans ferme en juin dernier.
    Le senti-mental c’est la faune monstrueuse des cauchemars d’enfants dont Mélanie Klein, tripière inspirée dit Lacan « nous en a fait le catalogue, à les mirer dans les entrailles de la mère nourricière. Suite de quoi, nous avons rangé ces fantasmes dans le tiroir de l’imagination de l’enfant, aux noirs instincts, sans nous être encore élevés jusqu’à la remarque que la mère, elle aussi, enfant, eut les mêmes, et que rapprocher la question à se demander par quel chemin passent les fantasmes pour aller de la mère à l’enfant, nous mettrait peut-être sur la voie même dont ils empruntent leurs incidences effectives ».
    N’empêche… qui croira qu’on fait les mêmes cauchemars chez les parents laïcs, et chez ceux où le diable s’invite toujours aux conversations de table ?
    À propos de table, la petite galette de pain nommée hostie, qui serait le christ lui-même transsubstantié est-ce si loin de la poupée vaudou ? L’étymologie latine « victime » fait trace.

    Je soutiens volontiers le régime jorionnesque qui dit que ce sont les propriétés de l’objet qui capturent le futur propriétaire devenu captif. Il devient servant, et c’est pour ça qu’il faut fuir le sourire diabolique de la crémière, qui va vendre sa crème, son beurre et tout le reste face au regard exorbité du client, au prix exorbitant des yeux de la tête.
    Ce n’est pas contradictoire avec l’approche de « la personne » comme aliénée par ses propriétés, propriétés qui résonnent pour l’autre comme le trait qui permet de l’identifier.
    Conséquences ? Faut-il faut libérer de leur aliénation tous les aliénés de la propriété qui sont identifiables par les traits de leurs liens échaînés.

  24. En repensant à ce que me disait yvan, je me disais qu’il y a pire que d’être capturé par les choses: n’être capturé par aucune chose, ne sentir sa propre présence dans rien, même pas son corps. Je ne sais pas si c’est le nirvana bouddhiste mais ça me fait flipper quand je me concentre sur ça. Brrr… Je crois que je préfère être des yachts… 🙂

  25. Si le but ici est d’engager une réflexion sur la propriété, il faudra à mon sens distinguer au minimum entre :

    1° – les « appartenances » de la personne au sens de Lévy-Bruhl et

    2° – la propriété au sens juridique (avec ses variantes : pleine propriété, nue-propriété, usufruit…).

    Si les premières semblent relever d’une constante anthropologique, d’un processus général dans l’espèce humaine, même si, bien entendu, les « choses » concernées ne sont pas les mêmes d’une culture à l’autre, la seconde relève des conventions d’un univers culturel particulier.

    La non-coïncidence de ces deux dimensions est assez facilement observable. Ainsi, d’un point de vue juridique, je suis pleinement propriétaire de mon réfrigérateur, pour l’avoir acheté. Je peux, comme le dit le Code civil, en « jouir » et en « disposer […] de la manière la plus absolue, pourvu [que je] n’en fasse pas un usage prohibé par les lois ou par les règlements » (art. 544). Quel usage prohibé par les lois pourrais-je d’ailleurs faire de mon réfrigérateur ? Je peux en tous cas le détruire s’il m’en prend l’envie. Mais il ne fait guère partie de mes « appartenances » (voir plus haut la distinction de sipacup entre la télé et les bijoux, mais ce ne sont que des exemples, les bijoux ne relèvent pas plus intrinsèquement des « appartenances » que d’autres objets). Inversement, des objets, des « choses », peuvent faire partie de mes « appartenances » sans que j’en sois propriétaire au sens juridique. Ainsi, je ne suis pas juridiquement propriétaire de certains paysages et pourtant je peux en éprouver la nostalgie si j’en suis éloigné trop longtemps : ils font partie de mes appartenances.

    Certains cas d’ailleurs sont sans doute ambigus en droit. Le droit à l’image par exemple, soit le droit de disposer de son image : l’image peut faire partie des « appartenances » et caricaturer quelqu’un, un adversaire politique par exemple, le tourner en dérision, n’est-ce pas une manière de l’attaquer « magiquement », un peu comme si on plantait des épingles dans son effigie ? Mais peut-on juridiquement être propriétaire de son image comme on l’est de sa télé ou de son frigo ? (L’éclairage d’un juriste là-dessus serait bienvenu : que dit le droit ? quel est « l’esprit des lois » sur le sujet ?).

    Dernière question, complètement ouverte : l’une des erreurs de nombreux réformateurs et révolutionnaires depuis le XVIIIe siècle n’a-t-elle pas été de confondre ces deux dimensions ? Je pense notamment à certaines tentatives d’abolir la propriété privée, pour construire un homme nouveau. On peut réécrire le Code civil, mais on ne peut pas abolir une constante anthropologique sans écraser l’humain. Sans compter que le statut juridique de la propriété ne fait pas tout : que la propriété des machines soit privée ou publique, un ouvrier restait un ouvrier, en France, aux USA et en URSS…

    1. Petit complément de réflexion sur la question de l’image, de la caricature et de la dérision.

      Paul écrit dans son billet que « dans le vaudou dahoméen, si je découvre sur le seuil de ma demeure une poupée percée d’épingles me représentant, je tombe aussitôt malade et je ne tarde pas à mourir ». Chez nous, ça ne fonctionne pas trop. Par contre, vous pouvez lancer une campagne de presse contre quelqu’un. Si la campagne se poursuit avec l’intensité nécessaire vous pouvez avoir la peau de votre adversaire. Je pense notamment à la campagne de la presse de droite (Gringoire, L’Action française…), dans les années 30, contre le ministre de l’Intérieur du Front populaire, Roger Salengro. Il fit d’abord face, mais au final, malgré le soutien indéfectible de Léon Blum, il se suicida au gaz. N’est-ce pas que quand les « appartenances » (ici il s’agissait de l’intégrité, de l’honnêteté) sont attaquées au-delà d’un certain point, on n’a plus le choix que de mourir. Voir aussi l’affaire Bérégovoy plus près de nous.

      Au fond, à chacun sa magie. La poupée vaudou peut-être une magie très efficace au Dahomey/Bénin. Ça marche moins bien chez nous. A l’inverse, une campagne de presse sera une « magie » très efficace chez nous, mais ça marche sans doute moins bien au Dahomey/Bénin.

      Mais je pousse peut-être trop loin l’analogie.

    2. Félicitations, vous avez tout compris! A l’envers… Et prétendez ouvrir le débat en le refermant aussi sec.

      Amha, c’est précisément ce lien, cette intrication, entre ce sentiment d’appartenance ou de participation, non-expliqué puis abandonné par Lévy-Bruh, de la mentalité primitive et notre rapport moderne et codifié, normé, avec la propriété qui nous intéresse ici.

      Vous fermez définitivement le débat par un sophisme un peu confus en prétendant :

      1) Que ce « sentiment d’appartenance » est une « constante anthropologique » indépassable.

      2) Que le Droit de Propriété privée normatif moderne doit être bien distingué, scindé, séparé, délié, de cette mentalité primitive « éternelle » d’appartenance.

      3) Mais que ce Droit de Propriété privée ne doit pas être aboli de quelque manière, voire réformé puisqu’il est appuyé, si ce n’est fondé, sur un donné anthropologique, « ontologique », immuable et inexplicable qui s’y oppose par essence…

    3. Cher vigneron, vous me paraissez un peu énervé.

      Il ne peut y avoir d’« intrication » qu’entre des choses distinctes. Et le travail scientifique consiste justement à analyser, c’est-à-dire « démêler », « désintriquer » ce qui est « mêlé » ou « intriqué ». Quitte à rendre compte aussi de la façon dont les choses se « mêlent » et s’« intriquent ».

    4. Cher Jean Michel,

      je suis très calme, mais l’énervement extérieur est toujours inextricablement entremêlé chez moi au calme intérieur et inversement, version basse de la définition de l’intrication, déjà foutrement complexe à démêler….
      Pour la version haute, qui me parait concerner- métaphoriquement s’entend – le cas qui nous occupe, on a l’intrication quantique, phénomène observé en mécanique quantique dans lequel l’état quantique de deux objets doit être décrit globalement, sans pouvoir séparer un objet de l’autre, bien qu’ils puissent être spatialement séparés.

      Mais comme dit Wikipédia, « il est plus aisé de définir ce qu’est un état non intriqué, ou séparable, que de définir directement ce qu’est un état intriqué. » D’où je pense la pente que vous prîtes bien « naturellement ».

      Mais même si vous admettez que nous traitons d’un état intriqué juste « enchevêtré », faites attention avec votre tronçonneuse élagueuse et éclaircisseuse de ne pas massacrer trop sauvagement, au risque de la faire crever, une des entités séparées en coupant tous les liens vitaux qui la relie à son entité jumelle et souterraine : son système racinaire.

      Au risque pour vous alors de ne plus pouvoir justifier l’existence de la ramure par celle, séparée, du système racinaire…

      « Quitte à rendre compte aussi de la façon dont les choses se « mêlent » et s’« intriquent ». »
      Soit, commençons plutôt par là, et exclusivement par là. Difficile après une tentative très aléatoire de « désintrication », de décrire convenablement, ex-post, l’intrication!

  26. « L’homme est la mesure de toute chose », disait Aristote; et ce n’était certainement pas au corps de chair, d’os et de muscles qu’il faisait allusion.

    Edgar Quinet, grand penseur et auteur de « La Création », Tome II, Livre XII, Chapitre V. (N.d.T) :
    « Les pensées que nous reléguons ne nous obéissent qu’en apparence. Refoulées, elles se réfugient plus loin, dans le for intime de notre être. » Quand elles sont pourchassées par les efforts persistants de notre volonté, « elles se retirent plus loin encore, dans je ne sait fibres où elles règnent sur nous malgré nous, à notre insu. »
    Cette idée, démontre que l’homme, traversé de nombreux sentiments et de multiples pensées dont il n’a souvent, pour ne par dire nullement conscience, et dont il ne perçoit qu’une vague impression, ne réalise qu’une infime partie de son être moral.

  27. Lorsque l’homme est passé de chasseur-cueilleur à agriculteur cad de nomade à sédentaire, la propriété de la terre n’a t-elle pas commencé ? Celui (ou le groupe) qui travaille la terre toute l’année, ne le fait que si la récolte lui est assurée ?

    De même celui qui construit sa cabane, ne souhaite pas se faire déloger par le premier venu ?

    Il me semble difficile de demander de l’investissement ( travail, temps, argent… ) sans une garantie minimale en contrepartie.

    Quand à l’identification aux objets possédés, de tout temps les hommes se sont identifiés entre eux par leur singularité : fils de X, homme de France, celui qui sait lire, le forgeron, aux chapeau rouge, à la maison blanche, à la décapotable, qui habite le 16éme… Les singularités sont très souvent des motifs faciles de conversation avec leur lots d’associations et sont alors dans bien des cas transformées en symboles d’échecs ou de réussites. Notre part narcissique se nourrira alors d’objets symboliques apaisants en accord avec ses blessures.

    La raison peut elle parfois refouler ce besoin ? sans effets secondaires ?

    Bouddha ou la psychanalyse ?

  28. L’homme n’est en réalité propriétaire de rien dans ce bas monde, pas même de son véhicule physique dont il est juste le responsable.

    La seule chose dont il est propriétaire c’est de l’expérience bonne ou mauvaise de son passage sur notre terre, rien d’autre.

  29. Frédéric NEF, l’auteur de l’article « propriété, propre » du Vocabulaire Européen des philosophies sous direction de Barbara Cassin, ci-dessous (sauf les termes en grec ancien) goutera de n’être pas oublié à propos du fil « d’appartenance », ce qui est aussi une publicité offerte pour l’ouvrage.
    Au modérateur de laisser passer ou pas un tel emprunt pas dénué d’intérêts…

    PROPRIÉTÉ, PROPRE
    gr. idiotês to idion, idios
    lat. proprietas, proprius
    all. Eigenschaft, Eigentum, eigen
    angl. property, proper

    COMPARAISON, EREIGNIS, JE, OIKEIÔSIS, PRÉDICABLE, PRÉDICATION, SOI, UNIVERSAUX, VÉRITÉ
    Le terme propriété, au sens abstrait de manière d’être d’une chose, a une double origine, théologique et juridique, que l’on perçoit encore dans les expressions amour propre ou biens propres, propriété privée. Cette double origine renvoie au sens général du « propre» comme le non-souillé, l’intime. Cette généalogie latine (décalquée par le français et l’anglais proper, « correct, propre sur soi») se double d’une généalogie germanique qui dérive l’Eigenschaft, la « propriété », de l’eigen, le « propre », de l’Eigentum, la« propriété» (au sens de ce que l’on détient). La connexion du propre et de la propriété semble donc plus qu’un accident individuel d’une langue: une constante.
    L’étymologie latine fait remonter proprius à pro privo (( à titre particulier », DEL,p. 540). Le proprius est équivalent au perpetuus (ibid., p. 539) : ce qui est propre à un individu est une caractéristique permanente de cet individu. Proprietas est un dérivé relativement tardif de proprius, avec le double sens de possession et de caractéristique: c’est un « calque de idiotês »qu’on trouve sous la plume de Cicéron (DEL, p.540). Le gr. idios se rapporte à ce qui est privé, propre à quelqu’un, qu’il s’agisse d’un bien ou d’une manière d’être, par opposition à ce qui est public (koinos). ldiotês désigne la propriété, le caractère propre de ou à quelque chose, et idiôtês, pour lequel n’existe pas de calque latin, désigne à la fois le particulier, le simple citoyen opposé à l’homme public et le non-technicien, l’« idiot», par différence avec le spécialiste (cf. É. Benveniste, Le Vocabulaire des institutions européennes, t. I, p. 328 ; voir ART. et LANGUE. Il, B, 1). Idios est fondé sur le thème indo-européen *swe-d, d’où est dérivé suus (sien) ; *swe (qui apparaît, outre dans *swe-d, dans swe-t lié à étes [fr. allié] et dans *suie-dh lié à ethos, d’une part, « implique l’appartenance à un groupe de « siens propres », de l’autre il spécialise le « soi » comme individualité» (Benveniste, ibid., t. l, p. 332). Le sens logique de idion, « le propre », est strictement déterminé chez Aristote: « Est un propre (idion) ce qui, sans exprimer l’essentiel de l’essence de son sujet (to ti ên einai) n’appartient pourtant qu’à lui et peut s’échanger avec lui en position d’un sujet concret (monôi d’huparkhei kai antikatêgoreitai tou pragmatos ) (Topiques, J,5, 102a 18-19). Le propre fait partie, avec le genre, la définition, l’accident, des prédicables (ibid., J,5 ;voir PRÉDICABLE et To TI ÊN EINAI). J. Brunschwig commente: « Lorsqu’on assigne un propre à un sujet, le nom (du sujet) s’attribue à tout ce à quoi s’attribue la formule (du propre) et la formule (du propre) s’attribue à tout ce à quoi s’attribue le nom (du sujet) (ibid., p. 122).

    En anglais, property est dérivé de proper. Le proper name, c’est celui qui est propre à l’individu (nom propre apparaît en 1549, modernisation de l’anc. fr. propre nuns vers 1155 [DHLF, p. 2977]). Le nom propre, c’est celui qui est approprié à l’individu. En ce sens, Dieu est un nom propre archétype: il est parfaitement approprié. En français, propre a deux sens, le second, tardif (1842, DHLF, op. cit.), s’appliquant à une personne qui se lave souvent, et comporte deux dérivés de sens distinct: A, propriété, et B, propreté (d’où en fr. de Wallonie appropriation pour nettoyage). Le sens A est présent dans la tournure le propre de x pour désigner « l’essence de x » -par exemple, « le propre de la puissance est de protéger» (Pascal). Le sens B est à l’origine un sens général de «bon ordre» et ne désigne l’hygiène que tardivement – à l’Âge classique, un dîner, un parc peuvent être dits «propres» au sens d’approprié à une situation ou à un usage, convenable: « Personne ne l’embarrasse, tout le monde lui convient, tout lui est propre» (La Bruyère). Ce qui est commun aux sens A et B est l’idée de convenance (gr. prepon ; voir encadré 6, «Decorum », dans MIMÊSIS).

    L’allemand distingue l’Eigenschaft, l’Eigentum et l’Eigenheit (« particularité »): l’Eigenschaft est possédée par plusieurs individus(par ex. « être rouge ») tandis que l’Eigenheit est possédée par un seul individu (par ex. « être moi »).C’est au XVIe siècle que Eigenschaft apparaît pour traduire qualitas et attributum et fait partie du vocabulaire philosophique technique fixé par Wolff en particulier : « Ce qui est uniquement et seulement fondé dans l’essence d’une chose, sera appelé une propriété (Eigenschaft). » La mystique rhéno-flamande médiévale et tardive a fait grand usage de l’affinité sémantique des dérivés de eigen : il s’agit tout autant de renoncer aux possessions que de dépasser à la fois les propriétés générales et individuelles (l’homme noble de Suso est littéralement un « homme sans qualités (Eigenschaften)». En ce sens der Mann ohne Eigenschaften de Musil descend de « l’homme noble » de Maître Eckhart et Suso. Le terme juridique Aneignung (trad. all. de appropriatio) désigne dans ce contexte beaucoup plus que la prise de possession matérielle, l’acquisition d’une égoïté, voire d’une ipséité et la voie ascétique puis mystique est identifiée à la désappropriation (syn.: détachement, abnégation, dépouillement), qui signifie renoncer à ce que nous avons en propre, que ce soit des propriétés ou des possessions: « Le moine ne doit pas seulement renoncer à la propriété des choses matérielles, mais aussi à la propriété de la volonté propre (proprietati propriae voluntatis» (cité in HWP, p. 335-336), mais aussi: «la doctrine des philosophes cyniques qui était l’esprit de désappropriation » (Voltaire). À l’époque contemporaine, Heidegger s’est réapproprié le propre, l’Eigentlichkeit « propriété » ‘authenticité ») et l’Ereignis (« appropriement », « évènement » ; EREIGNIS).

    Les termes philosophiques abstraits Eigenschaft, property, propriété, ont donc non seulement une origine juridique, mais également une origine ascétique.

  30. Se libérer du passé ne veut pas dire le nier ou l’oublier, bien au contraire.

    Se libérer de la propriété veut-il dire y renoncer? C’est toute la question. Pour ma part, je crois qu’il ne faut pas y renoncer parce que la propriété donne un cadre ajustable et néanmoins relativement stable aux décisions des individus. D’autre part, la propriété donne un ancrage à notre histoire à une époque où le groupe ne peut plus guère y prétendre.

    Un exemple où la propriété se retrouve surpassée par le bien collectif, démontrant que la propriété est bien un cadre ajustable: si un feu se déclare près de chez vous et que les pompiers ont besoin de l’eau de votre piscine pour l’éteindre, ils ont le droit (le devoir peut-être même) de pomper cette eau.

    Dans son livre « Les croisades vues par les Arabes » Amin Maalouf pose la question du développement « Occidental » et de la relative stagnation « Orientale ». Il lui semble trouver un embryon de réponse lorsqu’il note que les paysans sous régime Franc étaient beaucoup plus prospère que ceux qui étaient sous le régime du fait du prince parce que droit individuel y était nettement plus développé et plus stable. La propriété n’est qu’une expression du développement de ce droit individuel.

  31. Qu’est-ce que moi? La question est intéressante et l’est d’autant plus que les blogueurs laissent des pseudonymes comme moi. Taire son nom est aussi une présence, celle de l’inquiétude d’être reconnu « moi ».

    Ce qui m’intéresse dans cette réflexion, c’est qu’elle rejoint la notion d’apparaître de la vie que j’ai récemment découverte grâce à un séminaire de philosophie et psychiatrie et qui est analysée par Michel Henry comme antérieur à toute représentation.

    Bien entendu, dès qu’il y a représentation comme les pas de mon ennemi que je transperce pour exorciser sa menace, je projette sur lui ce qui fait mon existence: c’est ce que je me représente de moi-même comme pouvant être menacé, c’est-à-dire ma vie telle que je la perçois dans cette menace. Il n’y a rien de plus banal. Quant un médecin prescrit un médicament qui va soulager une douleur, le patient s’écrit « mais quels en sont les effets secondaires, cela me fait peur ». Il projette sur le médicament son mal et part à l’assaut avec une lance rhétorique.

    Qu’est-ce que cela veut dire d’avoir conscience au moment d’être soulagé qu’une nouvelle souffrance peut naître du traitement ? La réponse est simple comme une pensée primitive. Il me faut vivre et cela je n’y peut rien: j’y suis et j’y reste mais vivant.

    La mort même telle que je me la représente comme absence de la vie n’est qu’une représentation de la vie telle que je la vis. Elle n’est pas celle d’un autre. Elle est une absence que je crains mais qui me fait sentir que je vis encore. Michel Henry a noté que c’est dans la souffrance et la douleur que la vie est la mieux perçue. On peut y inclure dans la menace vitale et ses représentations. Au fond, la pensée primitive est bien première en chacun de nous si, sous les représentations qu’elle donne à notre esprit, et quelle que soit l’image empruntée, la vie nous est sensible en nous. Tout cela pour ne pas trop s’offusquer de voir notre bonn volontés contrariée par celui que nous voulons aider. Au fond, lui aussi a sa vie. C’est ce qui nous rend fraternel.

  32. A verser au débat sur la propriété, le livre de Régis Debray « Eloge des frontières » qui vient de paraître. Où il est démontré que les frontières, telles des membranes inhérentes à presque toute forme de vie, sont un lieu d’échange qui permet aux entités ainsi en relation d’exister. On ne peut manquer de faire le parallèle entre la frontière et la notion de propriété et à ce titre, le livre de Régis Debray est plein d’enseignements.

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