Archives par mot-clé : Sigmund Freud

La passe chez les paludiers

Là où Freud évoquait une psychanalyse personnelle « interminable », Lacan a placé « la passe » : le constat fait devant deux témoins que l’anamnèse, la remémoration, a parcouru en tous sens le champ de la mémoire et a fait sauter au passage les mines dont il était truffé et qui faisaient d’une vie potentiellement sereine, une névrose. La passe met en pleine lumière, la « fin de l’histoire » pour un sujet humain qui bascule, pour reprendre les termes de Jean-Jacques Rousseau, d’une chronologie du « complément » à une chronologie du « supplément » : chaque nouveau jour n’est pas le complément d’une histoire de vie qui n’a pas encore trouvé sa signification globale (ce que les Scolastiques appelaient le complexe significabile : le sens global de la phrase, qui ne peut pas coaguler avant que n’intervienne in fine la chute de la voix ou le point final dans la phrase écrite), chaque nouveau jour est, une fois l’analyse terminée (ou presque), un supplément à une histoire et à un destin dont le sens global s’est lui déjà trouvé.

J’ai appelé « La passe chez les paludiers », cinq pages extraites de La transmission des savoirs, rédigé par Geneviève Delbos et moi-même et publié en 1984 aux Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, où est décrit ce même processus dans l’apprentissage d’un savoir empirique, et ici, dans le cas du paludier et du métier du sel.

N. B. : Dans ce qui suit « la mère », c’est le sol en argile de l’« oeillet » où le sel cristallisera du fait de l’évaporation. Il est sacrilège d’y poser le pied.

La passe chez les paludiers
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SAVANTS ET CHARLATANS

J’ai ouvert cet après-midi avec une certaine appréhension Logique du fantasme, le séminaire de Jacques Lacan en 1966-67.

J’ai ouvert celui-là parce que je ne l’avais jamais ouvert auparavant. Je me disais après m’être occupé de tout autre chose pendant bien des années : « Comment cela va-t-il m’apparaître ? Peut-être comme une suite incohérente de mots, autrement dit tel que le discours de Lacan apparaît nécessairement à la plupart des gens ? »

Y avait-il là pour moi le lieu d’une magie, l’effet d’une substance dispensatrice d’illusion, d’un pharmakon ? Et m’éveillerai-je aujourd’hui bienheureusement soudain guéri ? À l’abri désormais du pouvoir d’illusion de séquences de mots susceptibles d’impressionner celui ou celle qui est impressionnable par nature ou par manque d’éducation, parce que ces mots ont été habilement concaténés en phrases de telle manière à jeter autant de poudre aux yeux que possible ?

J’ai d’abord eu un doute, qui s’est prolongé sur quelques paragraphes, et puis non : les phrases que je lis là sont bien porteuses de signification, et mieux que cela : il y a non seulement là un discours qui parle de choses, mais un discours qui touche à proprement parler à la vérité parce qu’il lance habilement des tentacules vers l’Être-donné, le nom que Kojève donne au monde en-soi, le monde des choses telles qu’elles sont véritablement : là et bien là, même si c’est hors de notre portée.

Avec Lacan, il s’agit sans aucun doute d’un savant qui parle. Même si ce dont il parle, ce n’est pas de la science. Il parle de sujets individuels et de leur destin individuel. Il parle du singulier et non de l’universel, comme le ferait la science.

Mais si l’on est savant, et si l’on en est authentiquement un, on possède ce double talent de ne pas savoir seulement parler comme il convient de l’universel, à la manière dont le fait la science, comme l’a relevé Aristote, mais aussi du singulier.

L’astrologie n’est que bruit face à l’astronomie. Comme l’alchimie n’est que bruit devant la chimie. À ceci près que l’astrologie a l’audace de s’aventurer du côté de l’individuel (quitte à en dire « n’importe quoi », comme le font les horoscopes de la presse de caniveau). De même que la psychanalyse pourrait apparaître comme « simple bruit » par rapport à la psychologie « scientifique ». Mais cette dernière est muette pour ce qui touche aux destins individuels, sinon pour en parler en termes à ce point généraux qu’aucune règle de vie ne peut être formulée à partir de là.

J’ai ouvert pour la première fois les livres de Freud il y a plusieurs dizaines d’années. Il n’y était pas question de science à proprement parler – c’est certain – mais voilà quelqu’un qui parlait en savant d’autre chose que ce dont parle la science, et il en parlait « vrai », à l’inverse de certains qui tiennent au contraire leur discours dans l’enceinte de la science mais pour tenir eux alors un discours de charlatan.

Jacques Lacan aussi tenait le discours d’un savant, même s’il s’avançait sur des terres inexplorées dont le paysage se reconfigurait devant lui comme dans une fable de Lewis Carroll à mesure qu’il y progressait.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 12 (IV), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Il y a nécessairement deux types de pertinence : une pertinence de court terme qui joue au cours d’une conversation particulière où ce qui vient d’être dit ne doit pas être répété, et une pertinence de long terme, où ce qui a été pertinent lors de conversations antérieures, le sera probablement aussi dans des conversations ultérieures (renforcement hebbien).

Le frayage ou « renforcement hebbien »

Ceci veut dire qu’il ne suffit pas que les compteurs soient remis à zéro à la fin de chaque session, il faut encore que les valeurs d’affect associées aux signifiants témoignent des frayages qui ont eu lieu. Rappelons ce qu’est le frayage pour Freud :

« La mémoire est représentée par les frayages existant entre les neurones Ψ […] Le frayage dépend de la quantité (Q η) qui traverse le neurone au cours du processus d’excitation, et du nombre de fois où le processus se répète […] Il est […] tout à fait clair que l’état de frayage d’une barrière de contact (appelée en 1897 “synapse” par Foster et Sherrington, note P. J.) donnée doit être indépendant de celui de toutes les autres barrières de contact du même neurone Ψ… » (Freud 1956 [1895] : 320-321.)

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 12 (II), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Comment fonctionne l’affect (dans une perspective qu’un programme informatique pourrait simuler) ? C’est la premier aspect à examiner, la première question à résoudre.

L’affect et la mémoire

Ceci dit, il ne peut être question de « faire de l’affect » pour le plaisir de faire de l’affect, comme simple réponse au sentiment vague qu’évoquent Hofstadter et Haugeland : que la chose paraît importante ou qu’il faudra bien s’en occuper un jour. L’affect n’a d’intérêt pour nous que pour une raison bien précise : parce que le mot renvoie à une dynamique, celle qui fait qu’émergent, de l’objet topologique purement statique que serait un réseau mnésique en l’absence de cette dynamique, des « effets de sens », à savoir la signification des mots et des phrases.

Il existe une discipline qui propose une énergétique de l’affect. Il s’agit bien entendu de la psychanalyse. Tout ce qu’elle a à dire sur cette énergétique n’est pas nécessairement pertinent pour ce qui touche aux systèmes intelligents. On vient d’évoquer l’hypothèse de Dreyfus selon laquelle rien de ce qui constitue l’être humain ne peut manquer à l’appel si l’on veut reconstituer artificiellement l’intelligence. Cette conception n’est pas moins absurde que celle qui imaginerait que l’on puisse à l’inverse reconstituer l’intelligence indépendamment de tout ce qui fait un être humain, comme si l’intelligence était en soi une « substance » et non une « propriété » qui nécessite un support matériel sur lequel se déposer.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 11, réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Bref récapitulatif.

11. Le parcours d’un réseau mnésique

Le moment est venu de faire un premier point. Nous nous efforçons dans cet ouvrage de déterminer les principes des systèmes intelligents. Ceux-ci sont un certain type de systèmes informatiques définis sur le modèle de ceux qui existent aujourd’hui sous cette dénomination, mais aux caractéristiques desquels ont été ajoutés deux traits supplémentaires : une capacité d’apprentissage et une disposition du système à négocier avec son utilisateur le savoir qu’il lui propose.

Ce qui distingue l’approche défendue ici des approches plus classiques réside dans une double volonté : celle de reprendre en quelque sorte le problème comme s’il n’avait jamais été traité, et celle de tendre vers les solutions les plus simples, suivant en cela la conviction que celles-ci n’ont peut-être jamais été véritablement explorées.

La perspective qui a été retenue comme étant probablement la plus économique envisage la génération du discours comme un parcours tracé à l’intérieur d’un espace contenant l’ensemble des mots de la langue, le « lexique ».

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 9 (I), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. Première partie d’un chapitre qui s’intéresse à la manière dont deux mots peuvent être associés en mémoire. Connexion envisagée pour commencer : selon la consonance uniquement (demain : selon la signification).

9. Les types d’enchaînements associatifs

Au chapitre 7, le relevé a été fait des quatre cas de figure qui se présentent dans l’association des mots (signifiants) et des images : de mot à mot, de mot à image, d’image à mot et d’image à image. Tous sont aussi importants et il serait crucial pour tout système intelligent qui viserait à mimer l’être humain de manière complète qu’il puisse procéder selon ces quatre types d’enchaînements associatifs. La simulation de l’humain n’est cependant pas l’objectif du présent ouvrage : son ambition se cantonne à l’exploration des capacités auto-organisantes d’un univers de mots, et la question de l’association des images sera, à partir de maintenant laissée de côté.

Qu’il s’agisse de l’« association induite » ou de l’« association libre », les enchaînements associatifs constatés ne couvrent pas l’éventail des combinaisons que l’on obtiendrait en associant deux mots au hasard, et on peut établir relativement aisément la typologie des cas effectivement observés. Il n’est pas certain toutefois que ces regroupements seraient valables pour d’autres familles de langues que les nôtres : il s’agit d’un aspect de la question qui reste à explorer.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 7, réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. On en était resté jusqu’ici à des questions générales, histoire de déblayer le terrain. On entre maintenant dans la partie « charnue » si je puis dire. Et j’en imagine déjà qui – aussitôt lue l’histoire du mystérieux dromadaire blanc – tremperont leur plume rageuse dans l’encrier !

7. L’enchaînement associatif

Le chapitre précédent a suggéré que l’association d’idées, l’expérience commune et banale d’une idée en appelant une autre, pouvait constituer la structure sous-jacente non seulement au processus de remémoration mais aussi à la pensée en général voire à la génération du discours. Pour éviter le mot problématique d’« idée », on parlera ici d’enchaînement associatif (de signifiants). Bien que nous n’envisagions ici comme méthode que le parcours inscrit à l’intérieur d’un espace de mots, il n’est pas possible de mettre entre parenthèses un élément qui joue un rôle tout à fait essentiel dans les enchaînements associatifs de la pensée humaine : la production des images. Celle-ci ne sera pas ignorée même si nous savons d’avance qu’il ne sera pas possible de lui rendre justice dans le présent livre.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989), chapitre 6 (I), réédition en librairie le 23 novembre

Je poursuis la publication des chapitres de Principes des systèmes intelligents. On passe ici aux choses sérieuses : à la manière dont des penseurs importants se sont représentés le mécanisme selon lequel nous enchaînons les « idées ». Je suggère que si nous comprenons comment les « idées » s’enchaînent, nous sommes automatiquement très proches de comprendre comment les mots s’enchaînent dans le discours.

6. Remémoration, pensée, raisonnement et discours (1e partie)

Les traces mnésiques

Rien ne permet de supposer a priori que la manière dont les traces mnésiques sont stockées et organisées dans le cerveau humain est nécessairement optimale. Les travaux des biologistes nous ont habitués à l’idée que l’anatomie des organes et leur fonctionnement résultent souvent de reprises bricolées de solutions dépassées, et que celle qu’offre la nature est en réalité fort éloignée de ce qu’aurait pu être une solution optimale découverte sans a priori. Dans le cas des systèmes intelligents, on observe cependant que les solutions proposées par les chercheurs sont en général manifestement moins économiques (en nombre d’opérations) et moins productives (en termes de complexité) que celles que démontre la neurophysiologie du cerveau humain. On a donc affaire ici à une situation où il est clair qu’une meilleure compréhension de la solution naturelle serait payante dans la perspective de sa simulation artificielle.

Les éléments de discours dont un système intelligent dispose et qu’il combine pour produire ses réponses, correspondent chez l’homme à des traces mnésiques stockées d’une certaine manière (localisée ou distribuée) dans le cerveau humain. Quelle que soit la forme de stockage, elle contraint nécessairement la manière dont un parcours pourra être établi entre ces traces mnésiques pour la réalisation d’une tâche particulière. Même si la tâche qui retient ici notre attention est la production de réponses à l’utilisateur en sortie, d’autres tâches intermédiaires doivent être aussi nécessairement accomplies, et l’optimisation les concerne donc également. Parmi celles-ci, la remémoration, le raisonnement et le monologue intérieur qu’on appelle la pensée – pour autant que celle-ci se distingue de la production du discours en général, ce qui n’est pas certain. Autrement dit, chez l’être humain, l’organisation des traces mnésiques représentant des éléments de discours, doit être optimale dans une perspective multitâche de remémoration, de raisonnement et de génération du discours.

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PRINCIPES DES SYSTÈMES INTELLIGENTS (1989)

Quand, en 2008, les Éditions La Découverte ont refusé de faire un second tirage de La crise du capitalisme américain, paru l’année précédente, c’est Alain Oriot, aux Éditions du Croquant, qui a décidé de republier l’ouvrage. Alain a publié ensuite en 2010 l’un de mes manuscrits originaux : Le prix.

Je vous ai déjà signalé que les Éditions du Croquant s’apprêtent à sortir (c’est dans cinq jours – je le signalerai), une nouvelle édition de mon premier livre : Les pêcheurs d’Houat, datant de 1983, bien plus belle que l’original puisque les photos ont été faites cette fois à partir des négatifs et non à partir de tirages, et dont je vous ai déjà proposé l’Avant-propos 2012.

Autre très grande satisfaction : mon autre ouvrage épuisé, Principes des systèmes intelligents (1989), va également être republié à la rentrée par les Éditions du Croquant. Je vous en propose ici l’Avant-propos 2012.

Principes des systèmes intelligents

Avant-propos 2012

« C’est l’histoire d’un mec… », commençaient les histoires du regretté Coluche, et c’est bien le cas ici aussi : c’est l’histoire d’un mec qui, d’une part, s’est émerveillé sept ou huit ans auparavant devant le pouvoir proprement démiurgique de la programmation (on écrit quelques lignes de texte et une machine FAIT ce qu’on lui dit de faire ! Wow !) et qui, d’autre part, à cette époque-là (on est en 1987), entreprend une deuxième psychanalyse (sa première tentative ayant été une totale perte de temps – et d’argent !) et qui, en raison de l’immense talent de son nouvel analyste (Philippe Julien), se convainc que Freud n’était pas seulement un extraordinaire penseur, mais aussi un authentique découvreur de continents.

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NOTRE CERVEAU : CONSCIENCE ET VOLONTÉ

Le biologiste François Jacob a utilisé à propos de notre cerveau, une image admirable : le cerveau humain est conçu, dit-il, comme une brouette sur laquelle aurait été greffé un moteur à réaction. Par cette image frappante, il attirait notre attention sur le fait que notre cerveau n’est pas constitué comme une machine d’une seule pièce. Il y a en son centre, le cerveau reptilien, appelé ainsi parce qu’il possède déjà la même structure chez le reptile, et le cerveau des mammifères s’est construit comme une couche additionnelle, absolument distincte : le cortex est d’une autre nature que le cerveau reptilien. Lequel est celui de la réaction immédiate, celui du réflexe, de l’affect, comme s’expriment les psychologues.

Le cortex s’est spécialisé dans le raisonnement, dans la réflexion rationnelle, l’enchaînement des arguments, le calcul mathématique, et il est greffé sur ce cerveau reptilien qui est lui d’une nature purement instinctive, ce qui fait que nous réagirons par l’enthousiasme ou par la peur devant ce que notre cerveau-cortex aura déterminé de faire. Les plus beaux exemples dans ce domaine, ce sont bien sûrs les traders qui nous les proposent. Ceux d’entre mes lecteurs qui connaissent des traders savent que le jour où ils ont gagné beaucoup d’argent ils sont dans les restaurants et les bars des beaux quartiers, ils fument de gros cigares et boivent beaucoup, alors que les jours où ils ont perdu des sommes impressionnantes, on les voit beaucoup moins : ils sont à la maison, ils essaient de dormir et ont pris des cachets pour tenter d’y parvenir.

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RENDEZ-VOUS CHEZ LACAN, la discussion…

Certains des arguments utilisés par mes contradicteurs dans la discussion relative au film de Gérard Miller, « Rendez-vous chez Lacan », m’obligent à attirer l’attention sur le fait que les découvertes de Freud ont été entièrement assimilées par notre culture. Ce qui produit une certaine invisibilité de ce phénomène, et qui peut faire croire qu’un débat existe encore, du genre « Freud a-t-il raison ou a-t-il tort ? », c’est le caractère total de sa victoire, au point que quiconque le critique ne peut s’empêcher – inconsciemment 😉 – d’utiliser des arguments dont il est lui-même à l’origine, et ceci parce que la « métapsychologie » freudienne a si bien « sédimenté » au sein de notre culture qu’elle a fini par se fondre dans ce que nous appelons le « sens commun ». Du coup, la discussion ne peut plus porter que sur des détails périphériques de ce qu’il a avancé – certainement pas sur l’existence de l’inconscient et ses interférences dans la vie quotidienne, par exemple. Même les interprétations du niveau « café du commerce » de la vie politique font grand cas des lapsus, des actes manqués, des motivations inconscientes, etc. Essayons d’imaginer – pour la beauté de l’exercice, et pour rire – les relations de l’affaire DSK par la presse… si nous étions en … 1880.

Illustration de Sébastien Marcy

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AU SOLEIL D’AUSTERLITZ. Une conversation entre Bernard Stiegler et Paul Jorion, le 14 mars 2011

La transcription de cette conversation, le 14 mars, a un peu tardé. La voici enfin.

Paul Jorion : Pour moi, le motif de notre rencontre tient essentiellement à un intérêt ancien pour vos idées dont je sens qu’elles sont proches des miennes. Nous nous sommes rencontrés il y a pas mal de temps, je crois qu’il est important maintenant, dans cette période, pour tout le monde, de totale hésitation, que les gens qui ont des idées, et des idées qui sont conciliables entre elles, qui permettent de faire quelque chose où le tout est plus grand que l’ensemble des parties, se rencontrent. J’ai rencontré cette semaine et dans ce type de perspective, Susan George, et nous avons décidé de nous revoir immédiatement, pour continuer à réfléchir sur ce genre de choses.

Bernard Stiegler : Je me réjouis beaucoup moi aussi à l’idée de travailler ensemble dans un moment où l’opinion publique est tellement en attente de nouvelles perspectives : lorsque nous parlons, dans l’équipe qui anime Ars Industrialis, des quelques économistes (ou des universitaires qui parlent d’économie) qui travaillent sur les questions qui nous intéressent – et qui, pour le dire très sommairement, concernent la possibilité de changer de modèle industriel – , nous nous référons régulièrement à vous et à vos analyses.

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FAIRE RENTRER L’ESPECE ENTIERE DANS LA SPHERE DU NOUS

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans les ouvrages que j’ai consacrés à la crise, j’ai utilisé l’image d’une économie et d’une finance que nous aurions, au contraire du politique que nous avons apprivoisé lui dans le cadre de la démocratie, autorisés à continuer de se développer dans un « état de nature » caractérisé par « la loi de la jungle », la loi du plus fort et l’élimination du plus faible.

En faisant s’équivaloir « état de nature » et « loi de la jungle », j’ai recouru à un raccourci que les anthropologues s’autorisent dans les discussions entre eux : mettre en scène à gros traits un « avant » et un « après » qui permettent dans l’examen des institutions humaines de les éclairer en établissant un hypothétique « point de fuite ». Comme le dit en son temps Jean-Jacques Rousseau :

« Il ne faut pas prendre les recherches, dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels : plus propres à éclaircir la nature des choses qu’à montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde » (Rousseau [1754] 1964 : 152).

L’image de l’avant correspond plus au moins à l’État de nature comme le conçoit Thomas Hobbes : celui où l’homme est un loup pour l’homme parce que leurs interactions sont celles de la guerre de tous contre tous. Interviendrait alors un point de basculement que Rousseau cette fois, a longuement évoqué : celui du contrat social. Le contrat social est conclu parce que l’insécurité est dans cet état de nature, un souci constant et excessif, et que comme par ailleurs la liberté existe en pagaille à cette époque, il est possible de sacrifier une part de celle-ci pour s’assurer un niveau de sécurité qui contienne désormais la peur dans des limites tolérables. Dans Malaise dans la civilisation, Freud qui cautionne ce cadre d’explication, présente la névrose comme le prix que l’homme accepte de payer pour ce sacrifice d’une part de liberté en faveur d’une dose suffisante de sécurité. J’y reviendrai.

L’homme sauvage de Rousseau qui est bon par nature, c’est celui de ce moment privilégié de la conclusion du contrat social, quand la communauté est encore de taille suffisamment réduite qu’elle puisse s’assembler toute entière sur la place du marché et voter à main levée les décisions qui forgent son avenir. Ce temps béni, c’est celui que Rousseau appelle l’« âge des cabanes » et qui ressemble à ce que nous savons aujourd’hui de notre propre passé néolithique. L’homme nous dit Rousseau, s’éjecte de cet Éden par l’invention de la propriété privée :

« Le premier qui ayant enclos un terrain, s’avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs, n’eut point épargnés au Genre-humain celui qui arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la Terre n’est à personne » (Rousseau [1755] 1964 : 164).

Or, ferait remarquer quelque trente-cinq ans plus tard Saint-Just : ce fameux contrat social, nul ne l’a jamais vu ni eu entre les mains.

L’état de nature de Hobbes, celui de la guerre de tous contre tous, nul non plus ne l’a jamais vu, il faut bien le dire. La guerre, fait très justement remarquer Saint-Just, existe avant tout entre espèces, la relation habituelle entre les représentants de la même espèce est au contraire celle de la paix, ou tout au moins, d’une paix relative. Et si l’on observe entre hommes la guerre de tous contre tous, cela ne peut signifier qu’une seule chose : que les hommes ont importé dans leurs relations entre eux, les rapports qu’on n’observe dans la nature qu’entre espèces et donc la guerre de tous contre tous n’appartient certainement pas à un « état de nature » que l’homme aurait connu dans le passé mais à l’une des manifestations possibles de l’homme dans son « état de culture ». Cette remarque aurait d’ailleurs pu être faite à la simple lecture de Hobbes : ne dit-il pas en effet que l’on peut se faire de notre état de nature, une représentation fidèle « en pensant à notre récente guerre civile » – une époque beaucoup plus récente assurément que le passage du paléolithique au néolithique. La guerre de tous contre tous est notre création à nous, hommes « civilisés » : nous avons instauré entre peuples, entre nations, appartenant à notre espèce, le type de rapports que la nature ne crée autrement qu’entre espèces distinctes.

Abensour note à ce propos :

« Jusqu’au groupe peuple, tous les groupes, la famille, la peuplade se sont reconnus plus identiques que différents : ils vivent dans l’état social. C’est au niveau de peuple que se situe le point de passage de l’identité à l’altérité et que la solution de continuité intervient pour créer l’état politique. Il s’ensuit que « l’état social est le rapport des hommes entre eux. L’état politique est le rapport d’un peuple avec un autre peuple » (Saint-Just : De la nature, de l’état civil, de la cité ou les règles de l’indépendance, du gouvernement – 1791-92) » (Abensour 2004 : 29).

Rousseau avait dépassé, comme il entendait d’ailleurs le faire, Hobbes dans la réflexion sur la transition qui signale l’« hominisation », mais Saint-Just dépasse à son tour Rousseau et c’est à partir de lui qu’il faut penser les images que nous utilisons quand nous réfléchissons à la condition humaine dans la perspective du politique.

Reprenant alors dans la perspective de Saint-Just ma représentation de l’économie et de la finance comme plages de notre univers social étant restées dans un état de nature – au sens de Hobbes – comment peut-on la corriger ? En prenant conscience que nous avons au contraire permis qu’un dévoiement s’opère en laissant s’instaurer dans ces domaines le type brutal de rapports que l’on n’observe dans la nature qu’entre espèces, et que nous avions déjà laissé envahir chez nous les relations entre peuples. Étape supplémentaire dans la régression : dans les sous-domaines de la culture humaine que sont l’économie et la finance, chaque individu se comporte envers tout autre comme une espèce vis-à-vis d’une autre dans la nature. Ce qu’il convient alors de faire, c’est le mouvement en sens inverse : faire revenir ces domaines dans la sphère du « nous » : celle où la paix – ou la paix relative – règne comme un « allant de soi ».

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Abensour, Miguel, « Lire Saint-Just », in Saint-Just, Antoine-Louis, Œuvres complètes, édition établie et présentée par Anne Kupiec et Miguel Abensour, Paris : Gallimard, 2004

Rousseau, Jean-Jacques, Œuvres complètes III, La Pléiade, Paris : Gallimard, 1964

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le temps qu’il fait, le 29 octobre 2010

La psychanalyse
Principes des systèmes intelligents (Masson 1990)
Le mystère de la chambre chinoise

Le prix (Le Croquant 2010)
• Le mécanisme de la formation des prix
• Les interactions entre classes sociales et les interactions à l’intérieur d’une classe sociale
• Karl Marx

Les systèmes de retraites
• Répartition et capitalisation
• Comment il faudrait repenser la question

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La psychanalyse (I) – La « métapsychologie » freudienne

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

La « métapsychologie » freudienne n’est pas la seule discipline visant à une compréhension de l’homme en tant qu’animal social. On pense par exemple aussi à l’anthropologie et à la sociologie. Elle se distingue cependant de ces autres savoirs en prenant pleinement la mesure de l’homme en tant que créature parlante et en laissant de côté l’universel pour concentrer son attention sur l’individuel : sur la particularité des destins singuliers. Cela se conçoit aisément si l’on se souvient que le savoir de la métapsychologie freudienne a été élaboré par ses auteurs, Freud et ses successeurs, à partir d’une pratique psychothérapeutique : la psychanalyse. Celui qui s’adresse à un psychanalyste est poussé par une demande : qu’on l’aide à se sortir d’une histoire individuelle ressentie comme exagérément semée d’embûches, qu’on lui procure les moyens suffisants pour affronter son « destin », au sens où Hegel observe que « le destin est la conscience de soi-même mais comme d’un ennemi ».

La volonté de la métapsychologie d’étudier l’homme en tant qu’animal est visible – trop crûment d’ailleurs aux yeux de certains de ses adversaires – dans l’accent qu’elle met sur la sexualité comme motivation des comportements. L’un des mérites de Freud est d’avoir souligné à l’aide d’une multitude d’illustrations que cette motivation – dont chacun admet comme une banalité allant de soi, le rôle puissant chez l’animal – n’est pas dépassée chez l’homme. Elle persiste, en dépit précisément de la présence chez lui du langage qui le distingue des autres animaux.

Ce que Freud démontre en effet, et que confirment ses successeurs à sa suite, c’est que la parole vient s’inscrire au sein d’un donné animal sans pour autant extraire l’homme de ce donné animal. Elle s’inscrit sous des formes spécifiques certainement, mais elle l’y maintient, sans qu’on observe quoi que ce soit que l’on pourrait valablement qualifier de « dépassement ». La raison, c’est que le langage s’inscrit au sein d’une dynamique d’affect déjà présente chez des espèces apparentées à la nôtre mais privées de langage.

La linguistique s’intéresse sans doute à la langue en tant que telle et à ses mécanismes internes mais elle se distingue de la métapsychologie freudienne en ce qu’elle ne s’y intéresse que d’une manière « désenchantée » : en l’objectivant, ou plutôt en la dé-subjectivant, en extrayant la langue de la dynamique d’affect qui est son cadre obligé quand on l’observe à l’œuvre dans les échanges entre humains ou dans la parole intérieure.

D’où vient ce sentiment spontané chez nous que le langage constitue le moyen qui nous permet de transcender notre nature animale ? Dans le fait qu’il nous offre le moyen de nous « expliquer », de narrer notre histoire, notre autobiographie, notre version des choses, dans des termes qui seraient propres à une espèce dont les motivations auraient transcendé justement celles de la simple animalité. Espèce que nous appelons l’Homme.

Chez nous humains, apparaît cet écart que Lacan a bien caractérisé comme celui qui existe entre le sujet de l’énonciation : celui qui raconte sa propre histoire – mû par ses propres motifs animaux, et le sujet de l’énoncé : celui qui est mis en scène dans les phrases que le sujet de l’énonciation énonce quand il raconte son histoire – mû lui par des motifs plus nobles : ceux qui caractérisent un Homme. Il n’y a ici aucune mauvaise foi : c’est le monde de notre « culture » qui nous pousse, qui nous oblige même, à parler de nous-même comme d’un Homme, mais ce que l’existence d’un écart entre ces deux sujets révèle, c’est l’« inconscient ». En effet, quand le sujet de l’énonciation (l’animal que nous sommes), surgit de manière intempestive – comme le ferait une éructation ou un pet – sous la forme d’un lapsus dans le récit où est mis en scène le sujet de l’énoncé (l’Homme auquel nous nous identifions), c’est l’inconscient que l’on observe à l’œuvre, à savoir, tout simplement, l’écart entre les deux.

Quand nos deux histoires, l’animale et l’Humaine, s’écartent trop l’une de l’autre, la dynamique d’affect se rebiffe : des différences de potentiel trop importantes apparaissent sur le réseau global qui connecte les mots dans tous les usages qui nous sont connus et auxquels une valeur d’affect distincte est attachée à chacun. Certains mots sont frappés de tabou, non pas en tant que tels mais dans certains de leurs usages particuliers : là où ils établissent des ponts entre d’autres – comme la pomme qui sépare Ève d’Adam, pomme qui n’a rien à voir avec celle qui s’oppose à la poire (1). Les tabous de faible amplitude qui s’attachent à ce réseau global engendrent la névrose : ces bizarreries dans nos comportements qui résultent de nos aveuglements, de la manière qui nous est propre de « tourner autour du pot » en raison des mots qui nous sont devenus inaccessibles du fait de leur trop forte valeur émotionnelle « parce que l’inondation dans la vallée nous force à emprunter les chemins de montagne tortueux et escarpés », pour reprendre les termes de Freud. Les tabous les plus sérieux, ceux qui véritablement « coupent les ponts » dans ce réseau global, parce qu’ils sont attachés à un « signifiant-maître », opèrent, comme le dit Lacan, une « forclusion » : le courant cesse même de passer dans la totalité du réseau soumis à la dynamique d’affect, qui se fragmente alors en sous-réseaux autonomes. Dans ces cas-là, l’Homme que l’on croit être empêche l’animal que l’on est vraiment, de fonctionner correctement : c’est la psychose.

(… à suivre)

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(1) J’ai expliqué tout cela en détail dans Principes des systèmes intelligents (Masson 1989 ; Dunod 1994).

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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