Archives par mot-clé : transparence

L’Écho – La finance est-elle réglée par des principes qu’on ne peut qu’enfreindre ?, le 14 juillet 2015

Mes chroniques pour Le Monde paraissent simultanément en Belgique dans L’Écho. Celle-ci n’a pas paru dans Le Monde, le cahier Économie ayant été supprimé pour faire de la place à un débat sur la Grèce… auquel, à ma connaissance, je n’ai pas été convié non plus 😉 .

Lorsque les marchés financiers s’effondrèrent en 2008, le mot d’ordre « moralisons la finance » s’imposa quelque temps, avant de rejoindre à nouveau rapidement le magasin des accessoires.

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SERVIR LE PEUPLE, PUNIR L’OPINION, par Jeanne Favret-Saada

Billet invité

Hier 18 juin, l’Assemblée nationale débattait de la loi sur « la publication et le contrôle des patrimoines des ministres et de tous les parlementaires », et grâce à LCP, les citoyens pouvaient suivre la séance depuis leur domicile. Au bout d’un quart d’heure, j’ai été prise de tournis, comme si j’étais à la foire et qu’on m’avait embarquée sur le grand 8. En effet, perdus dans cette salle immense, trois pelés et un tondu péroraient en notre nom – à « nous », les citoyens, les électeurs, ceux pour qui les lois sont faites – mais sans crier gare, ils nous adoraient comme une icone quasi-divine, à moins qu’ils ne nous fustigeaient comme le comble de l’abjection.

Pourtant, cela commençait bien. Alain Vidalies, ministre des relations avec le Parlement a parlé de « nos concitoyens » (actuellement atteints de « défiance à l’égard de nos élus »), qui « nous observent attentivement » et « attendent de nous l’exemplarité » ; puis il nous a exaltés : « le Souverain, c’est-à-dire le peuple » (citations de Rousseau, Condorcet, etc.), qui « ne peut accepter de déléguer ses pouvoirs » qu’à des élus dont il soit assuré qu’ils visent exclusivement le bien commun. Bref, une promotion conforme à la théorie démocratique, de notre stature ordinaire à l’instance souveraine, à laquelle le mépris où d’ordinaire on nous tient (voir le refus du projet de Constitution européenne en 2005) nous empêche de toute manière de croire aveuglément.

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LES FASTES DU VIDE, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Le PS vient d’essuyer un huitième camouflet lors des législatives de Villeneuve-sur-Lot, au bénéfice du Front National, comme de bien entendu, dont le jeune et fringant candidat affrontera seul au second tour son concurrent UMP, fraîchement adoubé membre du front républicain. Front contre front. Serait-ce le frotti-frotta préliminaire à un échange amoureux des idées ? Ah, j’oubliais que l’acculturation mutuelle a déjà eu lieu. Ce sont gens de même race. Il s’agit simplement de décider, dans le fracas des enfourchures qui s’entrechoquent et des brames qui s’entremêlent, quel mâle aura l’honneur d’inséminer le nouveau terroir électoral qui s’offre à nous. Un nouveau terroir électoral ?

Aussi bien le président Hollande, quand il affirme que ce résultat est une « séquelle » de l’affaire Cahuzac, que Marine Le Pen, quand elle affirme qu’il est l’avant-coureur d’une « lame de fond », se trompent ou plutôt cherchent à nous tromper, car il est douteux que ces deux roués s’abusent eux-mêmes, le premier sur le caractère décisif, pour un électeur, de la révélation d’un secret de polichinelle, la seconde sur la puissance ravageuse d’un tsunami démocratique qui entraînera, au mieux, 25 à 30 % des votants. Alors, un nouveau terroir ? Il est toujours périlleux d’aventurer un pronostic, mais on peut au moins s’appuyer sur le discrédit qui accable le PS pour lui prédire, à la prochaine échéance, un effondrement comme en a connu récemment le PASOK, en Grèce, et espérer qu’il lui soit plus salutaire qu’à ce dernier. Ce discrédit est d’autant plus étonnant et d’autant plus mérité que primo la gauche détient la majorité à l’assemblée et au sénat, ainsi que dans plus de la moitié des conseils généraux et dans presque tous les conseils régionaux, et dirige, à deux ou trois exceptions près, toutes les grandes villes ; que secundo la droite n’en finit pas de se réinventer sous des formes ridicules et autodestructrices ; que tertio aucune bande de pieds nickelés troïkesques ne met la pression sur le pays. Certains s’imaginaient qu’en multipliant les points d’ancrage, la gauche étendrait le réseau de ses fibres musculaires et serait enfin en mesure de mouvoir le grand corps malade de l’État. Elle aura surtout épaissi sa masse adipeuse, les barons et baronnets poussant leurs pions ou se poussant eux-mêmes, à la faveur d’un remous gélatineux de bourrelets, de la base au sommet. 

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BFM RADIO, LUNDI 8 NOVEMBRE A 11H38 – GRANDEUR ET MISERE DE LA TRANSPARENCE

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On vante universellement les vertus de la transparence des marchés : c’est elle en effet qui est censée assurer la vérité des prix. Si ce n’est que chaque fois que quelqu’un réclame qu’on communique au public une certaine information sur les marchés, les autorités le lui refusent, au prétexte de protéger les faibles contre la cruauté prévisible des marchés à leur égard, voire de protéger les marchés eux-mêmes contre leur propre cruauté.

Le contexte, c’est celui-ci : quand l’opinion publique a réclamé le retour à une meilleure réglementation des marchés, étant donnée la responsabilité manifeste de la dérèglementation dans le déclenchement de la crise, les autorités ont répondu avec un bel ensemble : ce n’est pas davantage de réglementation qu’il faut, c’est davantage de transparence. Pourquoi cette réponse qui peut sembler a priori curieuse ? Parce que dans le cadre de la théorie économique dominante, il n’y a rien dans une réglementation – par nécessité contraignante – qui ne puisse être obtenu tout aussi bien, voire beaucoup mieux, par la transparence – qui est elle, par nature, non contraignante. L’explication réside dans la théorie des « anticipations rationnelles » selon laquelle, dans une situation d’information complète, le prix objectif peut être connu, non seulement à l’instant-même, mais à tout moment futur. Les tentatives de vérification empirique de la théorie ont été décevantes mais comme toujours dans ces cas-là, de nombreuses excuses ont été trouvées à l’absence de confirmation, et on a continué de croire aux « anticipations rationnelles » sans plus s’inquiéter de devoir prouver leur existence.

Chacun sait par ailleurs, non seulement que la seule assurance de profit est celle qu’offre précisément l’absence de transparence créant une asymétrie de l’information et dont on voit la manifestation, quand il en est tiré parti, dans le « délit d’initié », mais encore, que la transparence peut être dommageable. C’est pour cela en particulier que les autorités n’ont pas interdit l’innovation des dark pools quand ceux-ci sont apparus. Les dark pools sont des marchés « boîtes noires » qui ne communiquent que 1) le dernier prix, sans que le volume des transactions qui ont eu lieu à ce prix soit révélé, 2) l’offre à la vente la plus basse en ce moment-même (ask) et 3) l’offre d’achat présente la plus élevée (bid). Au temps où les dark pools n’existaient pas, la transparence pénalisait les gros investisseurs : leurs courtiers s’adonnaient au « front running », la course en tête, plaçant leurs propres ordres en sachant qu’ils bénéficieraient de l’ordre important de leur client qui viendrait ensuite, tandis que la foule des « day-traders » se plaçait elle dans le sillage de ces ordres importants. Les gros investisseurs ont voulu créer à la place de la transparence, l’ombre complice des dark pools, et les autorités les ont laissés faire.

L’exemple le plus connu de refus de communiquer de l’information a été celui du TARP (Trouble Assets Relief Program), le plan de sauvetage des établissements financiers aux Etats-Unis de 2008 à 2010, dont les autorités ne révéleront le nom des banques bénéficiaires que si une décision de justice les y oblige. La justification qu’elles ont offerte de leur refus : révéler les noms stigmatiserait les bénéficiaires des aides et fausserait donc les lois de la concurrence. Entre transparence et jeu non-biaisé de la concurrence, il faut apparemment choisir, et c’est la concurrence non-biaisée qui doit manifestement l’emporter puisque la transparence est sacrifiée sans même l’ombre d’une discussion.

L’exemple le plus récent, c’est le refus de la Banque Centrale Européenne de communiquer les informations relatives aux swaps truqués – pardon, il faut dire : swaps « off-market » ! – qui permirent à la Grèce d’entrer dans la zone euro. La justification ici, selon Jean-Claude Trichet, Président de la BCE : « un marché très vulnérable dans la conjoncture actuelle », ou encore : l’explication de ce qui s’est passé « ajouterait à la volatilité et à l’instabilité ». La transparence, quelles que soient ses vertus, est donc une médecine trop brutale pour la Grèce et pour les marchés européens en général.

Dans le premier cas, celui du TARP, certaines banques américaines ne sont pas suffisamment robustes pour supporter la transparence, dans le second, ce sont les marchés européens ou le traitement que ces marchés réservent à la dette des États qui présentent des faiblesses. Comme ce que la transparence apporte en principe, c’est la vérité des prix, cela signifie qu’aux yeux des autorités, certaines banques américaines, certains États européens, voire les marchés dans leur ensemble, ne sont pas assez robustes pour supporter la vérité des prix. Ou encore, traduit en langage clair – à moins qu’il n’existe une autre traduction possible qui ne me vient pas à l’esprit : « … sont insolvables ».

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le Monde – Économie, lundi 3 – mardi 4 mai : Goldman Sachs et nous

Goldman Sachs et nous

On ne pourra pas juger immédiatement si deux événements intervenus récemment aux États-Unis constituent ou non un tournant dans une refondation de la finance. La possibilité en existe cependant. Le premier de ces événements est la plainte déposée le 16 avril contre Goldman Sachs par la SEC (Securities & Exchange Commission), le régulateur des marchés américain ; le second est l’audition, le 27 avril, de sept membres de la firme, dont son P-DG, Lloyd Blankfein, devant la sous-commission d’investigations du Sénat américain.

Les représentants de Goldman Sachs ont affirmé mardi, souvent avec morgue, ne pas comprendre ce qu’on leur veut : ils exercent le métier de market maker, et quiconque les accuse de malversation signale simplement son incompréhension de ce métier. Le market maker est le point de contact entre ceux qui veulent acheter et ceux qui se proposent de vendre. La qualité du produit est pour lui sans importance du moment que son prix l’évalue correctement. Aux yeux de Goldman Sachs, les sénateurs aussi bien que le public, s’attachent à une conception surannée du marché où le client s’attend à ce que le produit qu’on lui vend soit de bonne qualité. Les acheteurs, déclare la firme, sont désormais des adultes avertis – « sophisticated » en américain – ils achètent du risque, et c’est bien ce qu’ils reçoivent en échange ; si leurs yeux devaient se révéler plus gros que leur ventre, tant pis pour eux : le marché fait en sorte – du moins en principe – que le coupon, le taux d’intérêt alloué, reflète le risque effectivement couru. « Du moins en principe », parce que si le marché n’est pas transparent, il y aura mismatch entre coupon et risque. Et c’est pourquoi les représentants de la firme peuvent s’indigner à la suggestion d’une régulation plus stricte : les marchés se passent de réglementation puisque la transparence est censée faire tout le travail.

Cette alternative : réglementation ou transparence, pourrait symboliser le fossé existant désormais entre le monde ordinaire et celui de la finance, mais il en est une autre qui est apparue en pleine lumière mardi : la distinction entre un instrument financier présentant une fonction assurantielle et un pari pur et simple. Aux yeux des sénateurs américains, comme à ceux du public, la différence entre les deux est flagrante, alors qu’aux yeux des financiers, elle n’existe tout simplement pas : transaction légitime et pari tombent pour eux dans la même catégorie du transfert du risque. L’élément neuf ici, c’est que la distinction soit faite désormais clairement par le public. Ce qui lui a ouvert les yeux – en tant que contribuable – ce sont les pertes colossales qu’il a essuyées au cours des années récentes et qui lui ont fait comprendre que si les produits financiers ayant une fonction assurantielle contribuent à réduire le risque global, les paris l’augmentent et fragilisent la finance en y introduisant un risque systémique.

Une prise de conscience fait ainsi petit à petit son chemin et la refondation de la finance que nous proposons depuis quelques années sous la forme d’une interdiction des paris sur les fluctuations de prix, finira semble-t-il par s’imposer. Les sénateurs appartenant à la sous-commission d’investigations du Sénat américain étaient en tout cas, mardi dernier, à deux doigts de proposer une telle interdiction.

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BFM Radio, le 3 mai 2010 à 10h46 – Une inquiétante clinique

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le colloque inaugural de l’Institut pour la Nouvelle Pensée Économique, patronné par George Soros, a eu lieu à King’s College, à Cambridge en Angleterre, du 8 au 11 avril. On commence à trouver sur le site toile de l’Institut les vidéos de certaines interventions : trois jusqu’ici. Les orateurs parlent tous d’une voix éteinte, trahissant chez eux une estime de soi très ébranlée, et il est clair à qui les observe que leur problème le plus pressant est de traiter la dépression nerveuse qui les affecte en ce moment. « Dieu est mort », disent-ils à l’unisson, mais tout dans leur comportement révèle que la découverte est récente pour eux et qu’en ce qui les concerne, le travail du deuil – comme s’expriment les psychanalystes – est encore très loin d’être achevé.

À voir ces vidéos et à lire le texte des exposés, on comprend mieux à quoi peut bien servir une réunion des vedettes de la Vieille Pensée Économique célébrant la Nouvelle : la réunion s’apparentait à celle de toxicomanes repentis ou aux anciens membres d’une secte exorcisant leurs démons. On connaît la technique – que les Alcooliques Anonymes ont rendu familière : chacun s’exprime longuement devant d’autres victimes, expliquant ce qu’il croyait trouver dans la drogue ou dans le culte délaissé, et pourquoi il s’était laissé berner.

À quoi croyaient les adeptes de la Vieille Pensée Économique ? Leur dieu s’appelait « marché efficient » et le meilleur hommage qu’on puisse lui rendre était de lui offrir toujours davantage de « transparence » et de « liquidité », ce qui permet aux marchandises qui s’achètent et se vendent sur ce marché de découvrir leur prix « vrai ». Comme c’est souvent le cas, le dogme imposait des croyances paradoxales, comme celle que les spéculateurs sont un bienfait pour la finance et donc pour l’économie, puisqu’après tout, pareils aux zélateurs du culte, ils apportent aux marchés la manne de la « liquidité » – sinon de la « transparence ». Les disciples se considéraient personnellement « rationnels » et leur devoir était de rendre tout le monde aussi « rationnel » qu’eux-mêmes. Or, le mot « rationnel » dans leur bouche n’avait pas le sens habituel, mais voulait dire « capable de gagner le maximum d’argent en le minimum de temps ». On en vient à se demander, leurs traits étant semblables, si le « marché efficient » et le fameux veau d’or de l’Ancien Testament appelé Mammon n’étaient pas une seule et même personne.

Sort-on guéri de la clinique de l’I.N.P.E. ? Le cas de Lord Adair Turner, Président de la FSA, le régulateur des marchés britanniques, le laisse penser : son allocution au colloque, intitulée Economics, conventional wisdom and public policy suggère qu’il a renoncé à Satan et ses pompes. Un élément est cependant inquiétant : l’Institut pour la Nouvelle Pensée Économique est, comme je l’ai dit, patronné par George Soros. Or c’est ce même Soros qui, en 1992, a assassiné la livre sterling lors d’une campagne spéculative sans précédent, qui lui valut le surnom de « L’homme qui cassa la banque d’Angleterre ». Quand on pense au fait que le colloque inaugural de l’Institut s’est tenu dans les murs d’une des institutions anglaises les plus prestigieuses et que Lord Turner appelle Soros de son petit nom dans son allocution, on ne peut s’empêcher de penser qu’il souffre en fait du fameux « syndrome de Stockholm » où, de manière pathétique, la victime affiche une affection inextinguible pour celui qui pourtant la terrorisa autrefois.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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