LES FASTES DU VIDE, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Le PS vient d’essuyer un huitième camouflet lors des législatives de Villeneuve-sur-Lot, au bénéfice du Front National, comme de bien entendu, dont le jeune et fringant candidat affrontera seul au second tour son concurrent UMP, fraîchement adoubé membre du front républicain. Front contre front. Serait-ce le frotti-frotta préliminaire à un échange amoureux des idées ? Ah, j’oubliais que l’acculturation mutuelle a déjà eu lieu. Ce sont gens de même race. Il s’agit simplement de décider, dans le fracas des enfourchures qui s’entrechoquent et des brames qui s’entremêlent, quel mâle aura l’honneur d’inséminer le nouveau terroir électoral qui s’offre à nous. Un nouveau terroir électoral ?

Aussi bien le président Hollande, quand il affirme que ce résultat est une « séquelle » de l’affaire Cahuzac, que Marine Le Pen, quand elle affirme qu’il est l’avant-coureur d’une « lame de fond », se trompent ou plutôt cherchent à nous tromper, car il est douteux que ces deux roués s’abusent eux-mêmes, le premier sur le caractère décisif, pour un électeur, de la révélation d’un secret de polichinelle, la seconde sur la puissance ravageuse d’un tsunami démocratique qui entraînera, au mieux, 25 à 30 % des votants. Alors, un nouveau terroir ? Il est toujours périlleux d’aventurer un pronostic, mais on peut au moins s’appuyer sur le discrédit qui accable le PS pour lui prédire, à la prochaine échéance, un effondrement comme en a connu récemment le PASOK, en Grèce, et espérer qu’il lui soit plus salutaire qu’à ce dernier. Ce discrédit est d’autant plus étonnant et d’autant plus mérité que primo la gauche détient la majorité à l’assemblée et au sénat, ainsi que dans plus de la moitié des conseils généraux et dans presque tous les conseils régionaux, et dirige, à deux ou trois exceptions près, toutes les grandes villes ; que secundo la droite n’en finit pas de se réinventer sous des formes ridicules et autodestructrices ; que tertio aucune bande de pieds nickelés troïkesques ne met la pression sur le pays. Certains s’imaginaient qu’en multipliant les points d’ancrage, la gauche étendrait le réseau de ses fibres musculaires et serait enfin en mesure de mouvoir le grand corps malade de l’État. Elle aura surtout épaissi sa masse adipeuse, les barons et baronnets poussant leurs pions ou se poussant eux-mêmes, à la faveur d’un remous gélatineux de bourrelets, de la base au sommet. 

De l’avis de quelques hauts fonctionnaires qui attendaient du « retour aux affaires » (savoureuse cruauté des expressions toutes faites !) de la gauche un retour à des cadences de fonctionnement soutenables, les affaires sont tellement apaisées qu’il ne se passe rien, sauf dans les secteurs où la course frénétique à l’efficacité de l’ère Sarkozy trouve encore des adeptes. La seule poussée de fièvre relevable – la bataille du mariage pour tous – n’a pas eu d’effets notables, dans les ministères, sur l’impression générale de vacuité et de vacance du pouvoir derrière le masque de l’omnipotence. La menace d’une dissidence dans l’armée est un leurre – c’est un règlement de comptes entre officiers supérieurs qui est à l’origine de l’article du Canard Enchaîné ; on ne peut inférer du fait qu’une majorité de saint-cyriens vote et prie à droite que Dieu est à la manoeuvre – et ce leurre nous détourne du spectacle lamentable que nous donne à voir un gouvernement prétendument de gauche qui recule sur tous les sujets qui signalent une pensée authentiquement socialiste. 

Pas si mal, la publication du patrimoine des élu(e)s, mais, finalement, seuls les biens des ministres resteront publics. Les biens des autres responsables politiques ne seront connus que de la Haute Autorité de transparence de la vie publique, encore insuffisamment dotée pour enquêter efficacement. Un citoyen ne pourra s’en informer que s’il est inscrit sur une liste électorale. Il lui faudra remplir au préalable une demande officielle adressée à la préfecture dont dépend l’élu(e) sur qui il se renseigne. La démarche est purement consultative. Toute publication ou divulgation des renseignements obtenus expose le demandeur à un an de prison et à 45000 euros d’amende pour atteinte à la vie privée. Le citoyen peut néanmoins se rendre utile comme lanceur d’alerte auprès de la Haute Autorité. Avec Hollande, ce qui était transparent devient translucide. Autre reculade du gouvernement : le salaire des grands patrons. Après tout, c’est aux patrons de parler aux patrons. C’est donc le Medef et l’Association Française des Entreprises Privées qui ont décidé de soumettre la rémunération des patrons d’entreprises cotées aux actionnaires. Les vampires vont gérer l’approvisionnement en cadavres des goules. Le changement, c’est maintenant. Dernière reculade, qui est le fait de l’ensemble des députés, et pas seulement de ceux de la majorité, cette fois sur le plafonnement, pour les représentants, des rémunérations tirées d’autres activités. Ces activités en cours (il n’est pas permis d’en commencer une durant son mandat) devront être déclarées. Fort bien, mais peut mieux faire. Aucune ne sera interdite, sauf celles relevant du conseil, encore que le conseil juridique et l’expertise comptable, qui ne sont pas les moins lucratives d’entre elles, soient épargnés. Ce sont des professions très encadrées, n’est-ce pas ? Un représentant ne sera pas non plus autorisé à siéger au conseil d’administration d’une holding. C’est l’évidence même, mais pas pour tout le monde, apparemment, puisqu’il faut la rappeler. Maigre consolation, la notion de conflit d’intérêts est inscrite au burin dans la loi. 

Le PS est toujours un parti de grands feudataires et de clients. Il s’est tellement transformé en profondeur que les chefaillons de sections, après l’élection de leur héros, piaffaient aux portes des ministères dans l’espoir d’avoir qui un poste de secrétaire, qui un poste de conseiller, et hennissaient après les technocrates désignés aux places qu’ils estimaient devoir leur revenir. Le PS a tellement rompu avec l’héritage mitterrandien que son candidat, devenu président, n’a pas caché son admiration pour Tonton, dont il est une molle émanation, qu’il s’est entouré de vieux briscards et de jeunes loups qui s’entendent à mettre l’État au service de l’extension de leurs réseaux, et qu’il a pris vigoureusement la défense d’un grand patron mis en examen, au prétexte que celui-ci est un bon manager (il existerait donc une corruption excusable ?). Il n’y a plus qu’à souhaiter au PS de subir une déculottée telle qu’elle emportera jusqu’aux barons et baronnets qui le vident de sa substance. Alors il sera acculé au changement de cap. Ou à la noyade, car un baronnet vaincu et humilié a encore de la ressource. Indigne jusqu’au bout, Jérôme Cahuzac n’a pas hésité à démobiliser par téléphone ses anciens électeurs. Il se prend sans doute pour Lucifer. « Je suis tombé. Il faut que tout tombe à ma suite. » Il y a des jours où on aimerait être ailleurs. Mais on comprend vite qu’ailleurs, c’est encore ici. 

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