L’actualité de demain : DYNAMIQUES DE GROUPE, par François Leclerc – Débat demain mardi, de 11h à 14h.

Billet invité.

Parvenus à ce stade de la crise dans sa dimension politique et sociale, une interrogation toute simple s’impose : pour quelles obscures raisons, que ce soit aux États-Unis ou en Europe, ceux qui sont en responsabilité (comme ils aiment jargonner) sont-ils incapables d’en sortir ? Que cherchent-ils à obtenir ?

Les prises de position des plus péremptoires d’entre eux sont connues : « Pas d’impôts supplémentaires pour les riches ! » et « Taillez dans l’État-providence ! », désignant à chaque fois la même victime. De fait, les uns continuent de bloquer toute adoption d’un budget aux États-Unis, et les autres coupent dans ceux-ci sans se soucier du désastre. Dans les deux cas, une véritable fuite en avant s’ensuit, en défense du statut des nantis, de leur fortune, de leurs aises et privilèges. C’est aussi simple que cela. En Europe, ce sont des pays entiers qui sont détruits, des générations qui en subissent les effets, condamnés au nom de la Rédemption.

Dans un monde qu’ils pressentent comme allant être secoué par des convulsions, eux-mêmes soumis alors à de menaçantes tensions, un réflexe de protection prévaut, il se traduit par la volonté de ne céder sur rien. D’où l’intransigeance dont on voit les effets. Les mécanismes financiers qui permettaient de partager à peu de frais (ils étaient au contraire sources de profit) ne fonctionnant plus comme avant, seule une dictature éthérée peut faire obstacle à la véritable horreur que représente le partage. On aura identifié celle du marché. Et comme la nature fait bien les choses, celui-ci est contrôlé par ceux qui ont du bien. On ne dira jamais assez la force de ce réflexe, que l’on appelait autrefois l’instinct de classe, et la conviction profonde qui règne chez ceux qui, pour le coup, le partagent. Pour s’en rendre compte et être édifiés, il suffit pourtant de les fréquenter.

Certes, le monde va changer, impliquant de céder de la place aux nouveaux riches des pays émergés et dans un geste de charité de réduire un peu l’extrême pauvreté, comme le demande la Banque Mondiale. On a sa bonne conscience. Il va aussi falloir prendre quelques précautions. Elles consistent de plus en plus fréquemment à se protéger en se réfugiant derrière des murs de toute nature ; nous voici ainsi revenus au temps des châteaux forts. La mode contemporaine est à la location longue durée des îles grecques, le marché s’est dernièrement ouvert. Mais c’est l’argent qui doit être avant tout protégé. Dans ce domaine, les choses se compliquent, car il faut céder du terrain et donc ruser. Des gages doivent être donnés, comme s’il était temps de remettre en selle des autorités politiques démonétisées, afin qu’elles puissent continuer à imposer la mise en œuvre de réformes structurelles destinées à pérenniser le partage inégal. Le débat portant sur le rythme.

Les voies de l’évasion fiscale ne vont plus être les boulevards d’antan. C’est comme la corruption qu’il a fallu apprendre à pratiquer moins grossièrement. En fin de compte, tout se résume à garder une longueur d’avance, comme les sportifs coupables de dopage vis-à-vis de leurs contrôleurs. Mais les temps sont décidément indécis. Il a aussi fallu se résoudre à emprunter un chemin dangereux, celui du « bail-in » des banques qui doivent être renflouées, et de mettre à contribution leurs actionnaires et leurs créanciers pour les sauver. En Europe, le poids du désendettement est finalement trop lourd pour être supporté par les finances publiques, amenant à écorner le capital privé, (puisque les voies de la monétisation et de la mutualisation de la dette sont fermées).

Les banques ayant pignon sur rue et les mécanismes usuels de l’évasion fiscale sont encore loin d’être des coupes-gorges, mais il faut anticiper. Les gestionnaires de fortune et autres « family office » ne se laisseront pas prendre par surprise ! Et, tant que les personnes morales, les trusts et les fiducies resteront hors de portée, SWIFT, Euroclear et Clearstream opaques, le mal sera véniel car on en connait les remèdes. Les montages financiers seront plus compliqués, voilà tout. Il faudra seulement avoir les moyens d’y accéder, c’est à dire de se les payer. Comme l’industrie du luxe, celle de la finance de l’ombre n’a pas de soucis à se faire.

Dans ce beau schéma, une question gênante reste tout de même posée : à force de détérioration de la situation sociale et politique, l’emprise idéologique craquant et les faux-semblants perdant leur consistance, le croquemitaine anonyme du marché ne va-t-il pas finir par être identifié ? En mettant à contribution les actionnaires et en agitant à nouveau le chiffon rouge des paradis fiscaux, n’est-il pas donné une incitation à aller plus loin ?

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VIENT DE PARAITRE : « LA CRISE N’EST PAS UNE FATALITÉ » – 280 pages, 13 €.

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33 réflexions au sujet de « L’actualité de demain : DYNAMIQUES DE GROUPE, par François Leclerc – Débat demain mardi, de 11h à 14h. »

    • Les marchés et leurs réseaux sont à la peine; la pyramide de Ponzy qui fonctionne à « fond la caisse » entre riches, est soumise à une instabilité croissante de moins en moins maîtrisable par les intéressés. Pour les autres, tailler dans l’État-providence en coupant dans les budgets va à l’opposé de la défense du statut des nantis, Par exemple le non remboursement des soins engage une réduction de médecins, de pharmaciens, de chimistes.…etc En dernier ressort rafler la mise en pompant les comptes courants de tout un chacun pour??? ici le citoyen doit s’organiser. Merci aux intervenants sur votre blog

      • Les cadres encore nommés « classe moyenne » ne sont pas des nantis.
        D’autre part n’oubliez pas que la mondialisation a son mot à dire et que la situation est tellement grave que la nouvelle oligarchie va lâcher certains des compagnons de route des anciennes formes de domination.

  1. Bonjour François et merci pour tous ces commentaires si intéressants que vous faites au jour le jour sur l’évolution de la crise.
    Il me semble qu’il n’y a pas énormément de monde sur ce débat peut-être parce qu’il est mal indiqué sur le blog (votre billet ne contenait pas de lien avec cette page-ci).
    D’autre part, je trouve intéressante cette notion de « dictature éthérée » des marchés. « Les marchés exigent que… » Cela me fait penser à des phrases telles que « La République nous appelle… » dans le Chant du Départ. On personnifie une instance à laquelle on donne une sorte de statut transcendant et on lui attribue une volonté et une légitimité. Il serait sans doute bon, dans ce cas-ci, de pointer systématiquement que quand on dit « les marchés veulent que », c’est une simple masque, un simple déguisement et qu’en réalité on devrait dire « les riches veulent que »…

    Autre point, en écho au dernier billet de Paul, comment comprenez-vous cette soudaine chute du cours de l’or alors que celui-ci devrait logiquement continuer à monter du fait des incertitudes et de son rôle de valeur-refuge ? Cette chute me laisse vraiment perplexe…

    • La crainte d’un retournement l’a précipité. L’annonce de la vente de l’or chypriote peut avoir été l’élément déclenchant. Mais surtout, les paris à la hausse ont été remplacés par des paris à la baisse !

    • « D’autre part, je trouve intéressante cette notion de « dictature éthérée » des marchés. « Les marchés exigent que… » »

      Quand « les marchés parlent aux spectateurs », il faut bien comprendre que cette « communication », comme toujours, consiste à donner des ordres et que le procédé est d’autant plus efficace quand les « experts médiatico-politiques » nous disent tout le bien qu’il faut penser de ces ordres.

  2. Bonjour à tous.

    Je vous livre ce qui suit même si ce n’est pas le coeur du sujet.

    La croisade des don Quichotte contre les moulins à fortune est elle en cours ?
    Encore une fois, la réalité dépasse la fiction et pourtant les habitués du blog ne sont pas les moins bien informés;
    Ces derniers temps je suis pris de tournis à la découverte des frasques d’une minorité arrogante et parfois érigée en oligarchie.
    Devant le flot et la masse des infos qui émergent de toutes parts (Le Monde, Nouvel Obs. Marianne, ….), je retiens 2 articles lus ce matin dans les pages du Monde Eco et entreprise.
    Le comble est l’attitude de trop de médias qui participent avec complaisance à l’enfumage des lobbies et nantis de première.
    Dans une émission renommée, à la question « l’UMP voulait elle amnistier les évadés ? », les intervenants semblaient découvrir un scoop (d’un goupe) alors que je viens d’en lire les modalités précises ce matin encore.

    Le premier papier « Le moment « OffshoreLeaks »  » une analyse de Antoine Reverchon avec l’avis de Mathilde Dupré de CCFD-Terre Solidaire et d’autres.

    http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/04/15/le-moment-offshoreleaks_3159890_3234.html

    La lucarne est ouverte
    « Pour eux, l’opération OffshoreLeaks ne révèle, hélas, rien qu’ils ne savaient déjà, mais a « le mérite essentiel d’augmenter considérablement la pression sur les décisions politiques », note Thierry Philipponnat, président de l’ONG Finance Watch, à Bruxelles. « Cela crée un moment politique inespéré », confirme Mathilde Dupré, chargée du dossier « paradis fiscaux » au CCFD-Terre solidaire. »
    « L’annonce de l’initiative des cinq plus grands pays de l’Union – Allemagne, France, Italie, Royaume-Uni, Espagne – d’échanger entre eux, puis avec les autres pays européens y compris le Luxembourg, les mêmes informations fiscales que celles exigées par les Etats-Unis au titre de la loi Facta (Foreign Account Tax Compliance Act) est un grand pas : c’est la première fois qu’une proposition que nous portons depuis des années, en affrontant tous les lobbies imaginables, jusque dans Bercy même, est reprise dans un plan gouvernemental », estime Mme Dupré.

    Un autre article éloquent sur le sauvetage des banques chypriotes (Le Monde Eco et Entreprises du 16/4)
    Auteur : Denis Dupré titulaire de la chaire Managers responsables. Enseigne la finance et l’éthique à l’IAE et à l’INP de Grenoble.

    Question essentielle : qui paie ?
    Questions subsidiaires : nous sommes nous tous en Europe des « idiotês », que représentent les quelques milliards chypriotes face à la valeur des réserves gazières, face aux 29.000 milliards évoqués par ailleurs ?

    « Le sauvetage des banques chypriotes a épargné les mafias, mais pas les contribuables »
    http://www.lemonde.fr/economie/article/2013/04/15/le-sauvetage-des-banques-chypriotes-a-epargne-les-mafias-mais-pas-les-contribuables_3159888_3234.html

    « Le jeu trouble des Européens dans ce plan de sauvetage peut s’expliquer par la dangereuse dépendance de l’Europe au gaz russe. Depuis 2005, des contrats de gaz importants lient l’Allemagne à la Russie. »
    Conclusion
    « Nous, Européens, sommes des idiots, au sens étymologique du mot idiotês qui, en grec ancien, qualifie un homme vulgaire qui ne participe pas à la vie politique de sa cité.
    La nécessaire réduction de l’activité des mafias passe par une meilleure information des citoyens, par leur participation à l’élection de dirigeants intègres qui rendront publiques les décisions et les noms des personnes qui les prennent et les exécutent.. »

    Attention aux effets « poudre aux yeux », poudre ===> pulfer ===> pognon

    En tous cas affaires à suivre à la loupe et au téléscope.

    PS
    Bonjour François, j’ai découvert que votre livre « Fukushima, la fatalité nucléaire » était cité dans le diplo avec d’autres bouquins majeurs.

    http://www.monde-diplomatique.fr/2013/03/SINAI/48836
    « Enfin, dans le recueil Fukushima, la fatalité nucléaire (4), François Leclerc, chroniqueur de l’actualité de la crise sur le blog de Paul Jorion, livre un journal de bord retraçant le déploiement du désastre. Il montre à quel point la contamination pernicieuse fabrique jour après jour une terra incognita, un défi à l’imagination, où le démantèlement de la centrale, programmé sur quarante ans à tout le moins, le dispute à celui des certitudes. »

  3. les empreintes digitales de la main invisible deviennent de plus en plus visibles : relevons-les !

  4. la finance de l’ombre n’aura plus pignon sur rue, contrairement à l’industrie du luxe qui ne cesse de parader pour séduire et faire rêver même les plus modestes. Le luxe est un spectacle qui cherche à endormir, il donne le vertige ; la finance de l’ombre ressemble finalement à une forme de complot, on s’organise en catimini pour continuer la triche.

  5. que les actionnaires mettent la main au portefeuille, c’est le principe même de l’action puisqu’elle est un titre de propriété. Si le titre ne vaut plus rien, l’action ne possède plus de valeur, c’est tout. C’est moins évident avec les TSR, car les obligations sont parfois distribuées sans différencier les diverses qualités du papier.
    Les emprunts Russes étaient révolutionnaires en leur temps.

  6. le « bail in », avez-vous un exemple en France d’un établissement pratiquant cette technique ? Quelle serait la meilleure définition du « bail in » ?
    en attendant, je vais prendre ma bêche pour cultiver mon jardin, comme Paul 😉

    • A ma connaissance cela ne s’est pas fait dans les temps modernes, mais je suis persuadé que la tentation est grande (voir mon article à 12 h 26).
      Il faut constater que déjà, et depuis quelques mois, la rémunération des comptes bancaires bloqués sur 3 à 5 ans a beaucoup baissé, passant de 3,8 % pour des dépots de 5 ans à juste un peu plus de 2 %.

      • vous voulez dire que la baisse des taux des crédits engendre la baisse du taux de l’épargne, et inversement. Mais c’est une évidence, non ?

  7. Concernant Chypre, la découverte que le compte n’y est pas, que 6 milliards d’euros manquent ne semble émouvoir personne parmi les décideurs européens — du moins officiellement — comme ce qui posait un problème n’en était plus un. Pas de réunion d’urgence décrétée. Comment expliquer la chose ?

    • Gros rideau de fumée sur les comptes, qui n’est pas prêt d’être levé. Une réunion d’investisseurs russes vient de se tenir à Limassol, des entreprises russes annoncent leurs pertes ou gels de capitaux, le gouvernement sait que les comptes de dépôt vont continuer d’être vidés dès que possible, mais il essaye de sauver ce qui peut l’être : une base d’ingénierie et de transit vers d’autres paradis fiscaux…

  8. En dehors du fait que n’avais pas trouvé le débat avant midi et que c’est maintenant l’heure de l’apéro, je voudrais dire que ceux qui gèrent la gouvernance du monde sont maintenant pris dans un tel maelstrom qu’ils commencent à prendre visiblement des risques insensés pour tenter de conserver encore quelques instants les rênes, ou seulement rester en selle. C’est du moins de cette manière que je comprends le dernier paragraphe de l’article de François Leclerc.

    Par ailleurs la tentation de se servir dans les poches de ceux qui n’ont jamais été des citoyens doivent être grandes si l’on considère que les actifs financiers des ménages représentent 3580 milliard d’euros à fin 2011 selon un article récent des Echos.fr
    N’oublions pas que nous sommes dirigés par des menteurs qui, agissant pour le compte des propriétaires du monde, sont aussi des voleurs.
    La pathétique mise en scène actuelle du gouvernement français à propos de « la richesse » des ministres doit être comprise comme le premier pas vers la nationalisation partielle du patrimoine des ménages.

  9. bonjour à tous,

    « pour quelles obscures raisons, que ce soit aux États-Unis ou en Europe, ceux qui sont en responsabilité (comme ils aiment jargonner) sont-ils incapables d’en sortir ? »
    Ils sont incapables d’en sortir car c’est ainsi qu’ils conçoivent et perçoivent le monde (cf. mes textes sur le « changement de paradigme » sur le site). Le marché est pour eux une réalité physique et ils ne peuvent que se soumettre à la réalité. Ils appliqueront donc sans cesse leurs recettes, quelles qu’en soient les conséquences. Les effets négatifs ne seront jamais attribués à leurs décisions mais à d’autres paramètres (état trop gros, insuffisance de la circulation de l’argent, …) qui ont perturbé les effets, forcément bénéfiques, qu’elles auraient dû permettre d’atteindre.

    « Que cherchent-ils à obtenir ? »
    Ils cherchent à maintenir leur monde (et donc aussi leur statut).

    Conclusion : il n’y a strictement rien à attendre de tous ces gens là.

    • Pour être plus radical je dirais que l’idéologie libérale, comme les idéologies religieuses dominantes de l’histoire, a réussi l’exploit de se faire passer pour naturelle tout en transformant le monde en son monde (pensons par exemple à la nucléarisation irréversible de tout le milieu de vie.)
      L’idéologie libérale, pour réaliser cette prouesse, a pu se faire aider par l’ensemble des idéologies du progrès telles que portées principalement par la « gauche ».

      • L’idéologie libérale n’est que la langue de la marchandise, cher Marlowe, non ? 🙂

  10. Triste débat, reposant pourtant sur un texte bien « enrichi » !

    Plus personne n’a-t-il rien à dire dans ce monde où tous les possibles sont devant nous ?

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