Tous les articles par Paul Jorion

Lehman Brothers : est-on reparti pour un tour ?

En son temps, c’est–à–dire l’année dernière, Bear Stearns était la plus petite des cinq grandes banques d’affaires de Wall Street. Avec Bear Stearns absorbée le dimanche 16 mars par la banque commerciale J.P. Morgan Chase, Lehman Brothers est devenue la plus petite des quatre grandes.

Or le scénario qui s’est déroulé dans les quelques semaines qui ont précédé la fin de Bear Stearns semble se répéter en ce moment avec Lehman Brothers : même accent mis par la presse sur un portefeuille dangereusement chargé de prêts de mauvais aloi, mêmes déclarations relatives à la nécessité de recapitaliser (3 à 4 milliards de dollars nécessaires – après les 6 milliards en 2007) et surtout, mêmes rumeurs relatives au fait que les contreparties de Lehman Brothers seraient en train de se dégager des transactions qui les lient.

Le prix de l’action est tombé lundi de 8% et de 9,4% mardi. Regardez le graphique inquiétant (© Dow Jones & Co.) que cela produit : la grande chute précédente, de 19% celle–là, date du lundi 17 mars, au lendemain du sauvetage de Bear Stearns : ce qui veut dire que le rapprochement dans les esprits entre Bear Stearns et Lehman Brothers ne date pas d’aujourd’hui.

Un confrère blogueur jette les bras au ciel : « Si un établissement financier est à la merci de la moindre rumeur, il est nécessairement en phase terminale et il vaut mieux que nous en fassions notre deuil et passions à autre chose ! » Il se trompe bien entendu : je vous ai déjà parlé des « falaises de crédit » dans un billet bien–nommé Mon pronostic pour 2008 : « Falaises de notation » et « falaises de crédit » dans lequel je citais un passage de mon livre Investing in a Post-Enron World (McGraw-Hill 2003 : 188) :

La présence d’une falaise de crédit signifie que le risque de crédit qu’une compagnie représente pour ses contreparties est non-linéaire. Une chiquenaude et ce risque pourrait s’amplifier considérablement, les agences de notation traduiront alors cette chute brutale en rétrogradant cette compagnie de plus d’un cran, selon le barème qu’elles établissent entre risque de crédit et notation. La compagnie sera encore exposée davantage si elle a eu la folie de lier sa bonne santé financière au maintien d’une notation particulière.

C’est ce à quoi on pense quand on affirme de manière « impressionniste » que les marchés reposent sur la confiance. Vous vous souvenez peut–être que je m’étais amusé plus récemment à formaliser ce que l’on entend exactement par « confiance des marchés ». Vous trouverez cela dans La crise des subprimes et la « confiance des marchés », je me contente de reproduire la conclusion que vous n’avez peut–être plus en mémoire :

ce qu’on appela la « confiance des marchés » dans la crise des subprimes voulait simplement dire que les conditions à remplir pour qu’un acheteur potentiel décide d’acquérir un produit financier devenaient de plus en plus restrictives. Le nombre d’obstacles à franchir et la quantité d’information à réunir pour qu’une transaction ait lieu, n’arrêtaient pas de croître : information sur le produit tout d’abord, à savoir s’il contient ou non des prêts subprime, information ensuite sur la contrepartie : quelle est sa solvabilité, estimée par rapport à la quantité de prêts subprime que contient son portefeuille.

Passage que je paraphrasais par « Dans le doute, abstiens-toi ! ». Autrement dit, il suffit qu’un nombre suffisant de contreparties éventuelles de Lehman Brothers se disent comme moi : « Tiens, cela me rappelle Bear Stearns ! », pour que cela devienne Bear Stearns et ceci, non pas pour une raison « mystique », comme s’exprimait Lévy–Bruhl, mais tout simplement parce que le fait que cela rappelle Bear Stearns veut dire que la quantité d’information à réunir pour qu’une transaction puisse encore avoir lieu avec Lehman Brothers n’arrête pas de croître, à quoi s’ajoute le fait que si la banque X se dégage alors de ses transactions avec Lehman, les notateurs devront revoir sa notation à la baisse (comme Standard & Poor’s l’a fait hier, la rétrogradant de A+ à A), poussant Y et Z à se retirer à leur tour… précipitant la firme du haut d’une « falaise de crédit ».

La chute de Lehman Brothers serait une très très mauvaise nouvelle pour le monde financier. Primo, parce qu’on avait dit à propos de Bear Stearns : « On pourra faire ça une fois mais pas deux », en pensant essentiellement aux 28 milliards de dollars avancés par la Fed pour financer l’opération. Or il était apparu dans les jours qui suivirent que l’identité du chevalier blanc J.P. Morgan Chase n’avait pas été indifférente au déroulement des événements car c’est cette banque qui est le plus impliquée dans la garantie des Credit–Default Swaps, ces paris que font les établissements financiers quant à la bonne santé de leurs confrères, et c’était donc elle qui aurait subi le plus grand choc au cas où Bear Stearns avait fait faillite, ce qui avait fait dire à certains que ce n’était pas tant Bear Stearns qui avait été sauvée in extremis le 16 mars mais J.P. Morgan elle–même. Mauvaise nouvelle secundo parce qu’arriverait-on même à sauver in extremis Lehman Brothers comme on a pu le faire avec Bear Stearns, des trois qui resteraient en piste à Wall Street, il s’en trouverait automatiquement une qui serait cette fois « la plus petite des trois grandes banques d’affaires de Wall Street », mettant en évidence que la spirale infernale est toujours là bien présente et qu’on serait à nouveau prêt à partir pour un tour.

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Bo Diddley (1928 – 2008)

Bo Diddley faisait les choses à sa manière, sur sa guitare carrée, en loup solitaire. Son style répétitif, fondé sur le rythme davantage que sur la mélodie, très proche du tam-tam ouest-africain, fut l’une des influences fondamentales du rythm ‘n’ blues mais aussi du rock ‘n’ roll naissant du milieu des années cinquante et on en retrouve les échos aussi bien chez Elvis Presley que chez Buddy Holly, ainsi que, dix ans plus tard, chez les Rolling Stones.

Le texte de ses chansons – en général hilarant – empruntait lui aussi à la tradition africaine, recourant par exemple à la joute verbale, comme dans « Say Man » (1958), ou au proverbe, comme dans « You Can’t Judge A Book By Its Cover » (1962) écrit pour lui par Willie Dixon, où l’adage que l’on ne peut juger un livre à sa couverture est utilisé pro domo par le narrateur pour dénier les apparences accusatrices : « I look like a farmer but I’m a lover ».

Un grand musicien « créole », comme il aimait se définir lui-même : « Français, Africain, Indien, tous mélangés », est mort aujourd’hui. Un très grand musicien tout court.

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L’anglais comme « langue scientifique »

Je reviens sur un thème que j’ai déjà évoqué dans Les scientifiques et la langue française.

Le point de départ est une discussion née au sein du MAUSS (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales) à partir d’une remarque relative à un colloque qui s’est tenu à Paris « tout en anglais, la traduction en français étant au-dessus des moyens des organisateurs ». J’ai proposé les observations suivantes :

Cela soulève quand même une question : celle de la qualité de l’anglais utilisé par ceux pour qui il est une deuxième langue. J’habite depuis près de vingt-cinq ans dans des pays anglophones et j’ai pu faire un certain nombre de constatations (intuitives !) :

1. La qualité de l’anglais utilisé par ceux pour qui il est une deuxième langue est en moyenne très médiocre – elle s’améliore si l’on habite un pays anglophone mais même dans ce cas-là, pour de nombreux locuteurs, la qualité plafonne rapidement à un niveau qui demeure très bas ;

2. la qualité de l’anglais utilisé par ceux pour qui il est une deuxième langue est surévaluée par eux de manière démesurée : ils confondent l’acquisition relativement aisée d’un vocabulaire (qui demeure la proie des « faux amis ») et l’acquisition d’une langue ;

3. je connais – j’ai connu – de nombreux Français habitant le Royaume-Uni ou les USA qui s’expriment parfaitement en anglais ; mais à l’inverse, je ne connais pas de Français n’ayant pas vécu de nombreuses années dans un pays anglophone capables de s’exprimer – au niveau scientifique – dans un anglais correct. Je lis tous les jours les textes rédigés en anglais par ceux–ci : ces textes ne sont compréhensibles que par un exercice mental de retraduction en français ;

4. tout cela n’est pas surprenant : l’anglais est une langue du même niveau de complexité que le français et apprendre à la maîtriser demande un effort considérable que la plupart n’ont pas le loisir de consentir ;

5. voici une réflexion qui m’a été faite, par quelqu’un qui n’était pas un imbécile, au séminaire de philosophie des sciences de l’université de Cambridge : « Pourquoi établissez-vous des distinctions entre idée, notion et concept, alors que ce sont des synonymes ? » : au contraire du français et de l’allemand, la culture qui entoure l’usage de l’anglais n’a aucune affinité pour la pensée analytique et synthétique. Hobbes, Locke, Hume ou Berkeley sont de très grands penseurs que j’ai étudiés avec bonheur mais il ne faut pas se cacher qu’ils sont allés à rebrousse–poil de la culture qui entoure leur langue. Les textes théoriques rédigés en français et en allemand perdent une partie de leur qualité par la traduction en anglais.

Ma conclusion rejoint une remarque faite précédemment :

1. Si un texte rédigé par quelqu’un pour qui l’anglais est une deuxième langue doit absolument être traduit en anglais, il vaut mieux confier cette traduction à un professionnel ;

2. un texte théorique rédigé en français ou en allemand n’a aucun besoin essentiel d’une traduction en anglais.

Il devrait exister un service qui permette aux auteurs francophones de faire traduire, pour une somme modique, leurs textes rédigés en français, dans une langue étrangère, pour faciliter leur diffusion internationale.

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Planète Terre – Trousse de Survie

Dans mon dernier billet, Les méchants de la nouvelle génération, j’offre sous une forme condensée l’information que j’ai glanée ici ou là sur la spéculation sur les matières premières. Stilgar dans son commentaire, demande des précisions. Je connais la réponse à certaines de ses questions et il faudra que je les offre sous la forme d’un autre commentaire ou en y consacrant un nouveau billet. Ce sont là les limites du genre blog.

J’ai l’occasion d’approfondir un sujet davantage quand on me commandite un article, comme celui qui paraîtra en juin dans Savoir/Agir ou celui que je prépare en ce moment sur la crise financière pour Le Débat (numéro de septembre). Je vais bientôt avoir également accès à la totalité de l’infrastructure UCLA, ayant été promu de Research Affiliate à Visiting Scholar en date du 1er juin (merci Dwight Read et John Bragin !), ce qui va démultiplier mon accès à l’information.

Le problème là – pour quelqu’un qui comme moi tire ses revenus d’un emploi dans le secteur privé – c’est que je dois subsidier moi–même ma recherche – ce qui ne peut se faire – comme je l’ai expliqué dans mon introduction à L’implosion rédigée pour ContreInfo – qu’en alternant des périodes chômage–recherche avec des périodes travail–pas de recherche. Je viens de le faire pendant vingt ans mais ce n’est vraiment pas pratique.

Une alternative, ce serait bien entendu de voir sa recherche subsidiée par un poste d’enseignant ou dans un organisme de recherche officiel, comme ce fut le cas pour moi de 1977 à 1984. Depuis, rien ne s’est présenté de ce côté-là, probablement du fait de ma polymathie complétée de mon franc–parler.

Il faut donc trouver une autre formule. Une autre possibilité, c’est bien entendu de voir sa recherche subventionnée par ceux que ses conclusions intéressent, c’est–à–dire, et le grand mot est lâché, par des « clients », ou mieux encore par des « coopérateurs » qui sont intéressés à ce que votre recherche suscite l’intérêt.

Pour cela, j’ai besoin de votre feedback, de vos idées – ainsi que de toutes les bonnes volontés. J’ai créé une page permanente dans le blog intitulée – pour donner une idée claire de ce qui nous intéresse (eh oui, nous somme déjà deux, peut–être même trois… voire quatre !) – « Planète Terre – Trousse de Survie (PT–TDS) » (*), que je mettrai à jour au fur et à mesure. Il faut comprendre s’il y a une demande et si oui, ce qu’elle est exactement et aussi, quelle formule adopter pour la réaliser : on n’est pas là pour, d’un côté réinventer le monde en théorie et de l’autre, retomber dans tous les pièges et dans les formules éculées !

Si vous jugez que votre feedback doit plutôt prendre la forme d’un courriel, utilisez l’adresse suivante : PlaneteTerre.TrousseDeSurvie@gmail.com

————–
(*) « Planet Earth – Survival Kit (PE–SK) ».

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Les méchants de la nouvelle génération

Je lis sur la toile les articles relatifs à l’envol du prix du pétrole et des autres matières premières, céréales en particulier, et je complète par curiosité ma lecture avec les longues listes de commentaires proposés par les internautes, espérant découvrir parmi ces remarques quelques perles rares. Serez-vous surpris ? – parmi ces dizaines de correspondants, aucun consensus ne se dessine quant à l’existence ou non d’une bulle, ni sur la cause de l’envolée des prix.

L’émoi était né il y a une dizaine de jours quand Michael W. Masters, le dirigeant et gestionnaire de portefeuille de Masters Capital Management, un fonds spéculatif, avait fait une déposition devant un comité du Sénat américain. Dans son témoignage, il avait sans ambages assigné l’envolée des prix à la spéculation et avait nommément désigné les coupables : les fonds de retraite de l’Etat et des entreprises, les fondations privées et plus particulièrement celles en charge des universités américaines.

Dans les jours qui suivirent les commentateurs furent, comme je l’ai dit, partagés : certains apportant de l’eau au moulin de Masters, d’autres s’affirmant sceptiques, mettant en avant de réels déséquilibres entre l’offre et la demande pour ces matières premières, ou attirant l’attention sur des démentis implicites de l’hypothèse spéculative : sur le fait, par exemple, que le riz, absent des marchés organisés de futures où ces fonds institutionnels investissent, connaît le même envol de prix que le blé ou que le maïs pour lesquels de tels contrats à terme existent bien.

Je serais resté dans l’hésitation si ces fonds institutionnels n’avaient cru bon il y a quelques jours de se mettre à pousser des cris d’orfraie : « C’est pas nous ! On n’a rien fait ! », mettant fin à mon incertitude en faisant naïvement l’aveu de leurs turpitudes.

Voilà donc où nous sommes rendus : les méchants d’aujourd’hui sont ceux qui s’efforcent désespérément de protéger la retraite des baby–boomers, l’avenir de la recherche et les bourses d’étudiants.

La mécanique qui nous a conduits là est bien entendu très simple : les capitaux ayant d’abord fui les prêts hypothécaires subprime, et le feu s’étant propagé aux Asset–Backed Securities, puis aux Collateralized–Debt Obligations, suivies des Structured Investment Vehicles, et enfin aux obligations municipales, tous secteurs désormais sinistrés, cherchèrent à se placer sur les rares produits financiers ayant survécu à la peste des mois derniers et dont le nombre se réduit de jour en jour, provoquant – allez, je me jette à l’eau, en dépit de l’absence d’une théorie de « science économique » pouvant prouver de manière indubitable leur existence – une bulle financière qui couvre l’ensemble des marchés mondiaux de matières premières.

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Petite leçon d’histoire naturelle

J’écris souvent à propos de la finance que ses processus s’apparentent à ceux que l’on découvre dans « la nature livrée à elle–même ». Ce qui, sous ma plume de sceptique du dessein intelligent, n’est pas un compliment.

J’ai déjà évoqué le parc naturel du Yosemite en Californie. Il contient en particulier le « Mariposa Grove », une forêt de séquoias. Nous sommes allés les voir. Je vous épargne les photos de moi tout petit devant un très grand et gros arbre mais j’ai quand même quelques photos édifiantes à vous montrer.

L’écologie du séquoia est de mieux en mieux comprise et si je vous rapporte ce que j’ai appris au centre d’information du Yosemite, c’est pour vous donner un petit goût de la manière dont fonctionne « la nature livrée à elle–même ».

Voici. Les cônes du séquoia sont incapables de tomber au sol par eux–mêmes, le pédicule étant trop résistant. L’arbre compte sur la larve d’un coléoptère qui rongera ce pédicule et permettra au cône de tomber au sol. Une fois là, celui–ci est incapable de s’ouvrir de lui–même : seul le feu y parviendra. L’arbre compte également sur la foudre pour détruire la couche d’aiguilles qui couvre le sol, sans quoi la graine sera incapable de germer.

Depuis quelques années, les autorités du parc veillent à reconstituer pour le « Mariposa Grove », un environnement aussi proche que possible d’un environnement naturel. Les deux photos ci–dessous montrent ce que ça donne. Mes amis, quel chantier : on n’est pas au Bois de Boulogne, ni même en forêt de Soignes !


Ah oui, j’oubliais : les séquoias ne doivent pas leur survie à la bienveillance des amis de la nature mais à la médiocre qualité de leur bois : il arrive qu’un arbre qui s’abatte se casse comme du verre en plusieurs tronçons. Avec ceux qui furent abattus au XIXè siècle, les hommes ne purent faire que des crayons : on décida qu’il valait mieux encore les laisser vivre leur vie de trois mille ans !

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La monnaie : le point de notre débat (III)

Pour faire avancer notre débat, Jean Jégu a eu l’amabilité de rédiger un Canevas pour un dialogue sur le système monétaire que je reproduis à la suite d’une brève introduction. Comme vous le verrez, Jean propose que nous procédions pas à pas, en nous mettant d’accord à chaque étape sur la manière dont nous comprenons un sous-aspect – bien délimité – de la question. Cela me paraît de très bonne méthode. J’ajouterai à ce programme de clarification, ce qui m’apparaît personnellement comme deux sources majeures de confusion :

1. L’existence de trois théories distinctes de la création de monnaie ex nihilo

– à l’occasion de l’allocation d’un prêt, la création de monnaie ex nihilo porte sur les intérêts qui seront versés par l’emprunteur : ces intérêts constituent une nouvelle source de monnaie (Louis Even) ;

– la création de monnaie ex nihilo résulte de la démultiplication d’une somme déposée sur un compte à vue en raison de la possibilité pour une banque commerciale de prêter les sommes déposées à un tiers en ne conservant que des réserves fractionnaires (Maurice Allais) ;

– la création de monnaie ex nihilo résulte du fait que les banques commerciales peuvent prêter des sommes « fictives » (créées au moment où un prêt est accordé et détruites au moment où il est remboursé) par une simple opération scripturale (Philippe Derudder).

2. L’utilisation d’agrégats dans les discussions relatives à la masse monétaire

M1 est définie comme M0 à quoi s’ajoutent d’autres sommes. Ces « autres sommes » résultent « en dernière instance » de dépôts ponctionnés sur M0. Le calcul de M1 comporte du coup un double compte.

M2 est définie comme M1 à quoi s’ajoutent d’autres sommes. Ces « autres sommes » résultent « en dernière instance » de dépôts ponctionnés sur M0. Le calcul de M2 comporte du coup un double « double compte ». Etc.

Une telle confusion, volontairement introduite, résulte de l’une ou l’autre chose : une très grande naïveté mathématique ou une intention délibérée. L’un d’entre vous sait-il qui a introduit (et quand ?) ces définitions cauchemardesques ?

Après l’avoir trop longtemps mobilisée, je laisse maintenant la parole à Jean :

Jean Jégu
Canevas pour un dialogue sur le système monétaire

Les échanges sur ce blog de Paul Jorion, à propos de la monnaie, mettent en évidence une difficulté de compréhension entre les parties. Il est malaisé de repérer points d’accord et de désaccords, tant ces derniers paraissent omniprésents.

On peut se demander si chacun évoque les mêmes réalités avec les mêmes mots, ou si un vocabulaire apparemment identique ne traite pas de réalités différentes.

Le système monétaire actuel est le résultat d’une histoire plus que centenaire. Ses évolutions, y compris les plus récentes, ont toujours eu une certaine logique du point de vue de ceux qui les ont promues. Un vocabulaire d’usage technique précis a été défini. Il ne doit pas être confondu avec celui de l’usage courant donnant parfois des significations différentes aux mêmes mots.

Pour être efficace le dialogue sur la monnaie devrait donc observer une certaine progressivité. Sous les mêmes mots, entendons-nous bien les mêmes choses ? Sur quoi sommes-nous d’accord et à partir d’où commence notre désaccord ? Traitons-nous bien du même point particulier du système ?

La discussion pourrait donc dégager des thèmes à aborder successivement et méthodiquement. Si au cours de cette discussion il survient une dérive, il faudrait bien afficher le changement thématique correspondant, ou la nouvelle question débattue. C’est dans cette perspective que je proposerais volontiers le canevas suivant. Le but est de placer des balises sur un chemin escarpé, pour que chacun puisse dire de quoi il entend parler. J’indique un repérage et y place les points importants qui me paraissent en relever (dans le contexte européen de la BCE, sans doute largement extrapolable aux autres cas).

C’est le commentaire de Paul du 05/05 dans “Encore Allais” à propos de l’article de Steve Keen qui m’a inspiré ce post, dans la mesure où nous ne comprenons pas ce texte de la même manière.

Continuer la lecture de La monnaie : le point de notre débat (III)

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Commentaire des cartes-postales

Première carte-postale : Memorial Day aux États–Unis est l’équivalent du 11 novembre : un hommage aux morts militaires de toutes les guerres. Sur la question générale des soldats morts à la guerre, mon opinion ne s’écarte pas de la sagesse populaire telle que la reflète l’expression « chair à canon » ou les paroles des chansons : « Car les bandits qui sont cause des guerres n’en meurent jamais, on n’tue qu’les innocents » (Monthéus, La Butte Rouge).

Autres cartes postales : la vallée glaciaire de Yosemite, Sierra Nevada, Californie.

Les photos furent prises lundi. Nous avons déjeuné et dîné dans deux hôtels dont la très belle décoration est empruntée à la tradition amérindienne. Au sein d’un parc naturel se trouve toujours un centre d’information. Ces centres sont excellents : les messages transmis sont multi-culturels et n’y vont pas par quatre chemins. On apprend ainsi que les Indiens Ahwahnee qui habitaient Yosemite Valley furent harcelés, virent leurs récoltes brûlées, furent tués, par les mineurs à la recherche d’or – et ceci avec la bénédiction de l’état de Californie. La réparation contemporaine de tant d’avanies consiste dans l’allocation exclusive du droit d’exploitation de casinos aux territoires indiens enclavés dans l’état, ce qui a signifié pour eux des revenus considérables, même si ceux–ci sont en déclin dans le climat économique actuel. Je vous laisse juge si la réparation est ou non à la hauteur du mal enduré. Il s’agit en tout cas d’un rappel salutaire du fait que toutes les colonisations ne se sont pas conclues par des décolonisations.


Il y a quelques semaines j’ai été invité à déjeuner à UCLA à l’occasion de la visite d’un « prix Nobel » d’économie. Nous étions une quinzaine, encouragés à poser des questions à notre invité dont le poignet s’ornait d’une montre ouvragée dans le style navajo et dont huit des doigts portaient des bagues de style amérindien. Une dame lui a demandé s’il y avait une raison à ce choix particulier de bijoux. Sa réponse a jeté un froid approbateur dans l’assemblée : « Nous sommes venus habiter chez eux, non ? » Quand je vous disais qu’on dit trop de mal des « prix Nobel » d’économie.

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La monnaie : le point de notre débat (II)

Sur la « création de monnaie ex nihilo », on m’oppose souvent que sa constatation relève du « simple bon sens » et on ajoute parfois que la dématérialisation de la monnaie implique que de la monnaie est nécessairement créée « ex nihilo », je suppose que l’on veut dire par là la constatation que dans les différentes évaluations de la masse monétaire,
M2 > M1 > M0.

Voici où je me situe aujourd’hui – à la lumière de notre débat :

1. Le « simple bon sens » est de peu de secours en finance. Mieux, comme en mécanique quantique, il constitue souvent un obstacle à la compréhension.

2. La dématérialisation de la monnaie n’a aucune implication sur la conservation des quantités ; la dématérialisation porte sur la qualité du support, la conservation des quantités est un principe (comme l’entropie, par exemple).

3. Les apparentes « créations ex nihilo », de même que les « disparitions ex nihilo » sont communes en finance : le calcul de la « valeur actuelle » d’un produit financier (somme des valeurs escomptées de ses flux futurs) semble impliquer une « disparition ex nihilo ». A l’analyse, aucun des processus où ces créations et disparitions apparentes ont lieu n’enfreint la conservation des quantités.

4. La seule « création ex nihilo » de monnaie est celle qu’opèrent les banques centrales. La création de richesse par le travail détermine la quantité de monnaie qui doit être créée au niveau central.

5. Le niveau des réserves fractionnaires déterminera une démultiplication comptable des sommes déposées dans les banques ; cette démultiplication n’enfreint pas le principe de conservation des quantités : le montant mobilisable instantanément demeure égal à celui des sommes déposées.

6. La création / destruction de monnaie par des opérations scripturales respecte également la conservation des quantités : les intérêts exigés sont prélevés sur des flux extérieurs au processus en-soi.

Ce que je dis là n’invalide en rien les revendications que je vous vois exprimer en rapport avec la création de monnaie, et auxquelles je souscris en général. Ceci dit, je suis dans l’impossibilité de les fonder comme vous le proposez alors, à savoir à partir d’une critique de l’intermédiation opérée par les banques commerciales : j’inscris mon projet, sous tous ses aspects, à l’intérieur d’un cadre unique que je caractériserais comme « épistémologique » et que j’applique de manière universelle pour donner à l’ensemble la forme d’un « système ».

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Banalité et immoralité

Je suis en train de lire les documents d’une action en justice intentée par un groupe de fonds de retraite américains contre Countrywide qui était, je vous le rappelle, jusqu’en janvier dernier la principale firme de financement de prêts hypothécaires aux États–Unis ; j’ai raconté sa fin dans Countrywide sauvé par Bank of America.

J’ai travaillé pour Countrywide de 2005 à 2007 et, paradoxalement, cela n’a aucun impact sur ce que je pense de ce procès. Vous allez voir pourquoi.

Ce qu’affirme l’accusation me paraît très convaincant et ce qu’avance la défense également. A priori, ce n’est pas surprenant : il s’agit dans l’un et l’autre camp de plaidoyers écrits par des juristes de tout premier ordre. Du point de vue de la justice il conviendrait pourtant que l’une des deux parties ait raison et que l’autre ait tort. Or à mon sens, elles ont toutes deux raison, mais de deux points de vue indépendants l’un de l’autre, « orthogonaux » comme on dit en mathématiques, c’est-à-dire qui se croisent sans doute mais sur des plans différents. L’accusation affirme que les dirigeants de Countrywide se sont conduits de manière immorale vis-à-vis de leurs actionnaires, ce qui me paraît vrai, tandis que la défense avance que les faits qui leur sont reprochés sont banals : des comportements ordinaires, dont on voit mal comment ils auraient pu être différents dans le contexte du monde des affaires, ce qui me semble également vrai.

En rapprochant mes deux phrases, on pourrait en tirer la conclusion usée que « les comportements ordinaires au sein du milieu des affaires sont immoraux » et l’implication en serait qu’on s’en accommode en général, en se disant que les intérêts de la firme et ceux de ses clients sont par nécessité divergents, ainsi que ceux des dirigeants, des actionnaires et des salariés. Et ce fut en effet mon expérience quotidienne lorsque je travaillais pour la firme, comme pour toutes celles du même genre : de nombreuses aspérités mais rien qui choque vraiment et l’on se dit : « Pas pire qu’ailleurs ! ». La contradiction n’apparaît en pleine lumière qu’en cas de gros pépin : dans les rares cas où les choses ont mal tourné sur le plan des affaires et où, à défaut de pouvoir recoller les pots cassés, tous les regards se tournent alors vers elle. La justice s’en mêle à son tour et oblige le juge et, le cas échéant, le jury, à trancher cette fois la question pourtant éternelle : la banalité peut-elle sauver de l’immoralité ? Ignorer entièrement la banalité pour concentrer son attention sur l’immoralité crée le bouc-émissaire. C’est ce qui m’avait conduit autrefois, dans Investing in a Post-Enron World (McGraw-Hill 2003), à me montrer plus compréhensif vis-à-vis des dirigeants d’Enron que la plupart des commentateurs. Ignorer au contraire entièrement l’immoralité, la banalise, et engendre le fascisme ordinaire.

L’observation « l’immoralité est ordinaire » frise toutefois elle-même la banalité et il faut creuser la question davantage. N’hésitez pas à consulter le dossier de l’accusation ainsi que les arguments avancés par la défense, vous constaterez qu’il est question de produits financiers dangereux, de provisions insuffisantes, d’opérations dont la date de mise en œuvre est suspecte, et ainsi de suite. Un seul exemple retiendra ici mon attention : celui du délit d’initié. L’accusation affirme que dans leur décision de vendre leurs actions de la firme, ses dirigeants ont utilisé toute l’information en leur possession – ce qui est interdit. La défense oppose à cela que les accusés se sont contentés d’utiliser toute l’information en leur possession, ce qui est la définition-même en économie du comportement « rationnel » – qu’espère-t-on, qu’ils aient au contraire agi intentionnellement de manière irrationnelle ?

Et c’est là bien entendu que réside le nœud du problème : non pas dans l’affirmation rebattue qu’au sein du monde des affaires, l’immoralité est banale, mais dans la constatation cruciale que dans le monde des affaires, rien ne prévient automatiquement les décisions rationnelles contre l’immoralité.

Pourquoi en est-il ainsi ? Pour la raison que je mets en avant depuis quelques temps : que les principes selon lesquels fonctionnent l’économie et la finance sont ceux – spontanés – qui règlent les processus naturels, ceux qui caractérisent la nature laissée à elle-même, avant que n’intervienne la domestication que notre espèce s’est imposée à elle-même, comme ce fut le cas quand elle inventa la démocratie : ceux de l’antagonisme entre les parties impliquées qui prend, selon les circonstances, la forme de la confrontation larvée ou du conflit ouvert. Tant que l’économie et la finance n’auront pas connu une révolution comparable à celle que constitua pour le politique l’avènement de la démocratie, tant que n’existera pas, selon l’expression que j’utilise, « une constitution pour l’économie », ni les comportements ordinaires, ni les décisions rationnelles en leur sein ne seront automatiquement moraux – et l’on devrait cesser de feindre l’étonnement.

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La crise des subprimes III

Un exemplaire de L’implosion (2008) m’est parvenu hier soir et je n’ai pas résisté à la tentation de prendre dans une main le nouveau livre et dans l’autre, le précédent, pour comparer La crise des subprimes I : « Vers la crise du capitalisme américain ? » (2007) avec La crise des subprimes II : « L’implosion. La finance contre l’économie. Ce que révèle et annonce « la crise des subprimes » » (2008).

Première constatation, satisfaisante celle–ci et faite d’ailleurs par de nombreux commentateurs, Subprimes I annonçait la crise des subprimes et elle a bien eu lieu – à quelques variations près – de la manière que j’avais prévue. Subprimes I se cantonnait cependant au domaine immobilier et ne prévoyait pas les multiples métastases auxquelles la crise donnerait lieu, aujourd’hui comme hier. Franchement, si les subtilités des Residential Mortgage–Backed Securities m’étaient familières à l’époque où j’écrivais Subprimes I, les Collateralized Debt Obligations qui furent au cœur du tarissement du crédit qu’engendra la crise des subprimes m’étaient elles, parfaitement étrangères.

Deuxième constatation, inquiétante celle–là, Subprimes II se termine comme Subprimes I par la prédiction d’une nouvelle crise, plus généralisée cette fois, si bien que L’implosion aurait très bien pu s’appeler « Vers la crise du capitalisme ? », le mot « américain » étant tout simplement soustrait du titre du volume précédent.

Encore une fois, j’ignore comment les choses se passeront dans les détails, même si la toile d’interdépendance que tissent les Credit–Default Swaps entre les établissements financiers constitue certainement le maillon le plus faible de la partie du système qui résiste encore aujourd’hui. Ce dont je m’aperçois cependant, c’est que le processus amorcé en 2007, qui voit de nouveaux pans s’effondrer les uns après les autres, poursuit sa marche inexorable. La raison en est simple : de nouvelles mesures sont sans doute prises chaque jour, qualifiées d’« inédites », voire de « révolutionnaires », qui n’affectent en réalité que des manifestations superficielles du problème.

On nous annonce ainsi aujourd’hui qu’après une bataille de titans entre le Congrès et le Président Bush, la tâche herculéenne d’une proposition d’aide à l’immobilier résidentiel a enfin été votée par les députés américains (et doit encore être confirmée par le Sénat). Je n’entrerai pas dans le détail des mesures envisagées, je vais faire une chose beaucoup plus simple : je vais prendre la liste d’autres mesures, celles que je proposais personnellement dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » (publié je vous le rappelle, en janvier 2007) pour empêcher que ne se déclenche la crise qu’on appellerait ensuite « des subprimes » et les cocher l’une après l’autre (p. 246–248).

1. Supprimer la détaxation des intérêts versés sur les prêts hypothécaires, facteur favorisant des bulles immobilières. Evoquée vaguement il y a de nombreuses années, la mesure n’a jamais été envisagée dans les discussions qui ont eu lieu au cours des deux dernières années.

2. Réintroduire le principe d’un apport personnel minimum de 20% du prix du logement. Les Government–Sponsored Entities (Fannie Mae et Freddie Mac) avaient récemment imposé un apport personnel minimum de 5% pour les prêts qu’elles garantissent. Sous la pression des établissements de financement, le seuil a été abaissé à 3,5%. Sans commentaire !

3. Interdire les « piggy–back », formule qui remplace l’apport personnel par un deuxième prêt garanti celui–ci par la plus-value croissante du logement. Les « piggy–backs » sont morts de leur belle mort quand a disparu la « plus-value croissante du logement », c’est–à–dire lorsque la bulle de l’immobilier a éclaté.

4. Réaffirmer la progressivité de l’impôt. Le débat actuel porte en réalité toujours sur la question de savoir si les allègements d’impôts pour les plus fortunés, introduits par le Président Bush lors de son premier mandat, seront rendus définitifs ou non. On est donc encore loin du compte.

5. Renationaliser les Government–Sponsored Entities pour éliminer le conflit existant entre leurs objectifs sociaux, imposés par l’Etat, et leur souci de rentabilité, exigé par leurs actionnaires. Bernanke a évoqué la renationalisation dans un discours prononcé en mars 2007 – discours sans conséquence puisque les mesures proposées aujourd’hui renforcent les objectifs sociaux tout en poussant davantage la privatisation, ce qui signifie bien entendu que les mesures envisagées accentueraient le conflit.

6. Ré-examiner la déréglementation massive de la finance intervenue à partir de 1981 à l’initiative du Président Reagan. Il faudra bien qu’on y vienne un jour mais sans doute pas avant qu’on n’ait touché le fond de la crise, qui interviendra en 2009 ou 2010. D’ici-là, vous pourrez trouver dans le Volume III de La crise des subprimes, la confirmation du pessimisme que j’ai exprimé dans L’implosion. Comment pourrait-il hélas en être autrement ?

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L’irréversibilité des catastrophes induites par l’activité humaine

Dans ce qui a été appelé à juste titre mon « coup de sang » à propos de l’écologie, mon billet intitulé Le tout-solaire – ou la mort !, ma provocation grinçante à propos du Gulf Stream, dont je disais qu’on pourrait le faire redémarrer en cinquante ans s’il devait s’interrompre, n’a pas été comprise par tous comme je l’avais espéré : à savoir comme l’affirmation que notre espèce ne croit à une catastrophe pourtant certaine que lorsque celle–ci a eu lieu et mobilise alors un ensemble de ressources dont elle clamait pourtant qu’elles n’existaient pas ou étaient inaccessibles.

Je vais donc mettre l’ironie entre parenthèses et traiter cette question sur le mode le plus sérieux qui soit en proposant un test grandeur nature : je voudrais savoir quelles sont l’imminence et l’inéluctabilité d’un désastre écologique de la taille de celui que j’avais pris en exemple : l’interruption du Gulf Stream, dont les spécialistes – je suis allé vérifier les chiffres – jugent qu’elle ferait baisser la température en Europe Occidentale de 5 à 10 degrés. Une telle crise est-elle imminente, est–elle inéluctable et, si elle devait se produire, quelle serait notre capacité à y répondre ? Autrement dit, le phénomène serait-il réversible et comment pourrions-nous assurer le renversement à l’aide des moyens techniques dont nous disposons aujourd’hui ?

Je ne me contenterai pas de poser – passivement – la question, dans mes deux blogs, en français et en anglais, je vais tenter également de contacter les spécialistes. Devrais-je recevoir des réponses optimistes à mes questions précises sur le Gulf Stream, je n’en resterais cependant pas là, je poursuivrais dans la voie des questions – je pense essentiellement à des questions d’ordre politique – qu’il nous faudra impérativement résoudre pour que soit exclue, sinon une fois pour toutes, du moins dans les cent années à venir, la possibilité-même non seulement de ce désastre là en particulier mais de tous les autres du même type.

J’entends bien entendu faire communiquer l’information obtenue dans les deux blogs – chacun dans sa langue. Le message équivalent en anglais s’intitule Would an interruption of the Gulf Stream be reversible? And if so, at what cost?

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La manière dont le hasard fait les choses

Philippe Barbrel de Contre Info m’a communiqué son intention de « dérouler le tapis rouge » à l’occasion de la parution mercredi de L’implosion. La finance contre l’économie. Ce que révèle et annonce « la crise des subprimes » (Fayard). Je l’en remercie chaleureusement. Il m’a aussi fait comprendre que recycler à cette occasion la quatrième de couverture ou un texte déjà publié ferait – je reprends son expression, toute d’actualité – « service minimal ». Je me suis laissé faire douce violence. Voici ce que j’ai écrit à l’intention des lecteurs de Contre Info.

Vendredi dernier, j’ai assisté au séminaire du programme Human Complex Systems à UCLA. La communication était consacrée aux avancées récentes en statistiques, dans la perspective en particulier de leur application aux systèmes complexes. J’ai lu une certaine perplexité dans le regard de mes confrères et la rareté des questions en fin d’exposé m’a confirmé que le sujet était neuf pour la plupart d’entre eux. Je n’ai pour ma part rien appris cet après–midi là, ce qui ne remet en cause ni l’excellente qualité du conférencier – Cosma Shalizi – ni celle de sa présentation, mais résulte du fait que ces développements récents en statistiques font partie de mon ordinaire d’ingénieur financier. C’était là une de ces occasions – relativement fréquentes – où je me dis philosophiquement : « C’est après tout pas mal que les choses aient tourné de la manière dont elles l’ont fait ! ».

Je n’envisage cependant pas toujours le tour des événements avec la même équanimité : il m’arrive souvent de regretter avoir perdu le contact avec l’enseignement universitaire en 1984 et avec la recherche en 1989. Les opportunités de débats avec les étudiants et avec les collègues m’ont beaucoup manqué depuis et je suis d’autant plus reconnaissant à ceux (Jacques-Alain Miller, Maurice Aymard et Doug White) qui m’ont offert au cours des vingt dernières années l’occasion de renouer momentanément avec ces expériences. Il m’a fallu cantonner l’écriture et la recherche aux périodes de chômage forcé (dont la finance est heureusement prodigue), en les subsidiant alors à l’aide de l’argent épargné entre-temps ; ce qui n’a pas toujours été simple, cela va sans dire.

Un manuel de travail de terrain, populaire à l’époque où je rédigeais ma thèse d’anthropologie à l’université de Cambridge, rappelait que toutes les activités humaines ne se prêtent pas aussi bien à la méthode princeps de l’anthropologie : l’« observation participante ». Je me souviens des deux exemples offerts de milieux dont il était dit qu’il serait particulièrement difficile aux anthropologues de les pénétrer : celui des chirurgiens et celui des banquiers. Jean-François Casanova m’a ouvert celui des seconds et au cours de ces vingt dernières années, il m’est arrivé de me représenter en culottes golf comme « Tintin au pays des banquiers ». Pas très souvent, il faut bien le dire : l’apprentissage de la finance sur le tas exige de l’application. Aussi quand on me demandait – comme on l’a fait quelquefois : « Mais peut-être qu’en ce moment-même vous nous étudiez, puisque vous êtes anthropologue ! », je haussais les épaules – de bonne foi.

Ceci dit, quand j’ai vu en 2004 se dessiner à l’horizon la crise des subprimes, ces vingt années de banque, pareilles à l’eau se transformant instantanément en glace, sont devenues soudain rétrospectivement autant d’années passées sur le terrain. Je n’avais rien oublié de mes formations, de sociologue d’abord, d’anthropologue ensuite, et j’avais pris des notes tout au long, comme ça ! parce qu’il est dans ma nature de prendre des notes. J’avais rédigé Investing in a Post–Enron World (McGraw-Hill 2003) grâce à un emploi perdu en 2002, Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte 2007) grâce à un autre, perdu lui en 2005, L’implosion (Fayard 2008) n’a pas failli à la tradition, cette fois en 2007.

Quelles leçons en tirer ? Serais-je devenu stupide si, en toute bonne logique, on m’avait confirmé dans mon poste d’enseignant à Cambridge ? Honnêtement, j’en doute. Mais aurais-je découvert l’Afrique, comme il a été mon privilège de le faire ? Probablement non. Aurais-je pu meubler au fil des ans ma palette éclectique, comme il me l’a été possible ? Sans doute pas non plus. Aurais-je aperçu la crise des subprimes à venir ? Peut-être, mais aurais-je pu la décrire, comme j’ai eu la chance de pouvoir le faire, en combinant les points de vue, interne du technicien grandi dans le sérail et externe du sociologue mâtiné d’anthropologue ? Certainement pas !

Alors, si le hasard a oui ou non bien fait les choses en m’offrant le destin compliqué qui est le mien, c’est vous qui en déciderez, vous les lecteurs – nombreux j’espère – de L’implosion ! En tout cas, bonne lecture ! (*)

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(*) Ayez la gentillesse de me signaler les coquilles – en vue d’une réimpression éventuelle.

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