Tous les articles par Paul Jorion

Léo Ferré (1916–1993)

Un été pluvieux, sans doute celui de 1971. La nuit, au Vieux–Bourg–de–Pléhérel, Côtes d’Armor, il pleut des cordes. Les affiches le jour d’avant annonçaient la venue de Léo Ferré. Comme des chiens mouillés et transis, sous le chapiteau détrempé, nous sommes en tout et pour tout, sept.

Il est arrivé et il a chanté.

Quand sur la ville tombe la pluie
Et qu’on s’demande si c’est utile
Et puis surtout si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup d’vivre sa vie (*)

Il a chanté de tout son coeur, de toute son âme pour les trois pelés et deux tondus qui se trouvaient là et qui auraient accueilli avec tristesse sans doute mais avec indulgence l’annonce d’un présentateur navré que la soirée était annulée. Il a chanté pour nous parce qu’il aimait la musique et la poésie et tous ceux qui les aiment aussi et il a balayé de son souffle puissant les préventions que j’avais amenées avec moi honteusement à l’égard d’un anarchiste paradoxal se déplaçant en limousine.

Chapeau l’artiste !

(*) « Comme à Ostende », texte de Jean-Roger Caussimon, musique de Léo Ferré

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Les grandes manoeuvres

La finance américaine s’attend au pire, la chose est maintenant évidente. Ce qui me le fait penser, ce sont deux indices. Le premier, c’est la manière dont mon baromètre (l’indice ABX BBB–) est reparti précipitamment à la baisse et plus particulièrement la manière dont il s’est mis à désespérer des Asset–Backed Securities les plus récentes. Nous l’avions laissé le 19 septembre (Le baromètre a frémi) quand les prix (en pourcentage) avaient légèrement rebondi. Observez maintenant la manière dont 07–2 (en bleu), lancé au début du second semestre 2007 a petit à petit rejoint ces jours derniers 07–1 (en rouge), dont on aurait pu espérer que la médiocrité resterait inégalée (à 24,5 cents du dollar aujourd’hui). La différence entre les deux indices (en pointillé vert) avait atteint au plus haut 8,4 % il y a deux semaines, le 3 octobre ; aujourd’hui en clôture, le différentiel avait fondu à 2,38 %.
ABX - BBB- 17 octobre 2007
Le deuxième indice que l’on s’attend maintenant au pire, c’est la manière dont des alliances sont en train de se nouer, la manière dont des camps se mettent en place. Je suis certain que je vais devoir y revenir longuement dans les jours qui viennent, en attendant et en bref, les firmes comptables qui avaient pris un mauvais coup lors de l’affaire Enron – on se souvient qu’accusé de collusion avec Enron, Arthur Andersen avait dû fermer boutique – se posent maintenant en parangons de vertu et admonestent leurs clients de coter, quoi qu’il en coûte, leurs avoirs adossés à des prêts au logement (MBS pour prime ; ABS pour subprime) au prix du marché. Ceci suscite une levée de boucliers de la part de la Securities and Exchange Commission (SEC) et du Financial Accounting Standards Board (FASB) qui poussent des cris d’écorchés et clament que c’est à eux de dire ce genre de choses. Coter ces obligations au prix actuel du marché précipiterait la déroute de tous ceux qui en détiennent de grandes quantités, par exemple CitiGroup, le numéro 1 du secteur bancaire américain, dont les bénéfices sont en chute libre (– 57 % au dernier trimestre) et qui tente de créer un fond de soutien à ses Structured Investment Vehicles (SIV) au bord de l’insolvabilité et est parvenu à mobiliser les numéros 2 et 3, Bank of America et J.P. Morgan Chase. Encore que cette dernière ait décidé de s’absenter de la réunion la plus récente, déclarant qu’il ne convenait pas de mettre la charrue avant les bœufs. Absents de marque de l’alliance sacrée : les grandes banques d’investissement de Wall Street, les Goldman Sachs, Morgan Stanley, etc. et les banques européennes. Oui, je pense qu’il faudra que je revienne sur tout ça !

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Systèmes humains complexes

La sous-discipline des “systèmes humains complexes” n’existe que depuis une vingtaine d’années. Elle est apparue à la confluence d’un certain nombre de techniques et de préoccupations nées une dizaine d’années auparavant : l’intérêt pour les phénomènes non–linéaires (en gros, ceux où une petite cause peut avoir un grand effet ou, inversement, une grande cause peut avoir un petit effet), la découverte par Mandelbrot des structures fractales, présentant la même complexité quelque soit l’échelle à laquelle on les examine et enfin, l’apparition des langages de programmation « orientés–objets » permettant de simuler aisément des systèmes où interagissent un grand nombre d’agents dont le comportement individuel a été programmé et dont l’effet collectif résultant de ces interactions est alors examiné comme un produit en sortie.

Je me souviens, à la fin des années quatre–vingts, des premiers films d’animation expérimentaux montrant les effets d’ensemble résulatnt de l’interaction d’un très grand nombre d’éléments, un banc de poissons, par exemple : l’interaction de chaque poisson avec chaque autre au niveau de l’
« objet poisson » avait été programmée, mais le comportement du banc dans son ensemble n’avait pas lui été programmé : il émergeait collectivement des interactions entre individus. Dans le contexte de l’informatique telle qu’elle existait jusqu’alors, il était malaisé de se convaincre que l’effet d’ensemble n’avait pas été programmé en tant que tel.

Demain, je m’adresserai à deux groupes à UCLA. Aux doctorants, j’expliquerai ma simulation de la bourse de New York (à l’époque qui précédait son automatisation récente) et il est prévu que je leur fasse une démonstration du logiciel et en explique la programmation (1).

Aux étudiants de première année, je parlerai de ce qui me semble être mes contributions originales à la sous–discipline : premièrement, ma réflexion sur ce que pense la particule de ce qui se passe dans le champ, autrement dit, les raisons que nous attribuons à nos actes individuels dans nos comportements collectifs, par opposition aux causes globales qu’un physicien pourrait découvrir et considérer comme déterminant ces comportements collectifs (2) ; deuxièmement, les cas où les représentations des acteurs quant à ce qui se passe en réalité sont fausses, ma simulation du New York Stock Exchange appartient à cette famille : le résultat obtenu en sortie n’est pas du tout ce que les participants imaginent. C’est en réalité le fait que tous se leurrent en permanence quant à leur capacité de comprendre ce qui s’y passe qui donne au marché son semblant de structure. Leurs choix s’avèrent en effet faux en moyenne une fois sur deux, assurant par là une certaine stabilité au marché, stabilité qui disparaîtrait si une proportion significative d’acteurs parvenaient à deviner correctement son évolution future (3).

(1) Rédigé en C# 2.0 pour ceux que ce genre de détails techniques intéresse.

(2) Reasons vs. Causes. Emergence as experienced by the human agent, Structure and Dynamics: eJournal of Anthropological and Related Sciences: Vol. 2: No. 1, 2007: Article 1

(3) Adam Smith’s “Invisible Hand” Revisited, Proceedings of the 1st World Conference on Simulation of Social Systems, Kyoto, August 2006, Vol. I, Springer Verlag : 247-254

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Toute une époque !

La scène se passe sur la plage de Santa Monica au coucher du soleil. De Santa Monica, la plage et la digue de mer se prolongent vers le Sud sur une dizaine de kilomètres, jusqu’au port plaisancier de Marina del Rey. C’est une belle promenade qui traverse Venice Beach, une des dernières enclaves de la culture psychédélique en Californie, avec Telegraph Avenue à Berkeley et Haight–Ashbury à San Francisco.

Je suis en train de me changer dans un de ces édicules qui ponctuent la promenade et qui servent à la fois de vestiaire et de toilettes. Et, j’entends venant de l’extérieur une voix profonde d’homme qui entonne une chanson des Drifters datant de 1964 : « Under the boardwalk ». Vous la connaissez :

Oh when the sun beats down and burns the tar up on the roof.
And your shoes get so hot you wish your tired feet were fire-proof.
Under the Boardwalk, down by the sea
On a blanket with my baby, is where I’ll be.

C’est un air du bord de mer qui parle de se bécotter sous les planches de la promenade, de manger des hot–dog avec des frites et qui sent bon l’Ambre solaire et retentit du cri des mouettes en bande sonore. Comme les Platters avant eux, les Drifters (*) constituaient un de ces choeurs harmonieux qui semblent en permanence réclamer du renfort. Et au moment où mon chanteur caché entonne « Under the boardwalk, Man, we’ll be having some fun ! », je reprends avec lui à l’unisson et nous terminons ensemble la chanson.

Au moment où je sors, j’aperçois mon chanteur guettant avec curiosité l’arrivée de son acolyte inconnu, un sourire fendant son visage d’une oreille à l’autre. Il est noir et je reconnais l’un des clochards qui dort la nuit sur la plage de Santa Monica. Il me lance « Hey, man ! Cool, man ! ». Et je réponds avec nostalgie : « Hey, man ! Those were the days ! Those were the days ! » Oui, toute une époque !

(*) Deux d’entre eux firent des carrières solos prestigieuses : Ben E. King
(« Stand by Me ») et Clyde Mc Phatter (« Ta, Ta »)

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Capital culturel et capital économique

fnur a écrit un commentaire sur « Grande tragédie et petit drame » où il dit, comparant son cas au mien, « Compte tenu de vos connaissances, je suppose que vous avez toutes les chances de trouver d’autres moyens de subsistance. Pour moi, la suite c’est le tribunal des prud’hommes, les assedics et les entretiens d’embauche, ces derniers semblent donner des bonnes pistes. Drôle d’époque dans laquelle il n’est pas toujours simple de trouver des sujets pour rire ».

Je commence par l’assurer que ce qu’il (ou elle) nous dit (nous tous ici, qui lisons son message) ne nous est pas indifférent : nous savons de quoi il (ou elle) nous parle et nous compatissons au sens propre du mot : nous souffrons avec lui (ou elle). Je m’abstiendrai de lui souhaiter bonne chance, étant donnée ma bonne connaissance de la théorie des probabilités.

Ce que je vais analyser, c’est son « Compte tenu de vos connaissances, je suppose que vous avez toutes les chances de trouver d’autres moyens de subsistance ».

Je suis arrivé aux États-Unis en mars 1997, j’avais été invité à enseigner pour trois mois à l’Université de Californie à Irvine (UCI). C’était un bref retour à l’Université : j’ai enseigné à Bruxelles, deux ans (1977–79), cinq ans à Cambridge (1979–84) et finalement Paris VIII, un an (1986–87) : un cadeau de Jacques–Alain et Judith Miller.

La quatrième de couverture de « Vers la crise du capitalisme américain ? » dit : « Paul Jorion, anthropologue réputé, spécialiste de l’intelligence artificielle (il est l’auteur de Principes de systèmes intelligents, Dunod, 1997) ». Tout cela est exact. Les emplois que m’ont valus l’anthropologie, je viens d’en faire la liste exhaustive. L’intelligence artificielle m’a valu elle un contrat de vacataire de six mois au CNRS (1987), et deux bourses de British Telecom (1988–89).

La quatrième de couverture ajoute : « [Paul Jorion] vit depuis une dizaine d’années aux Etats-Unis, en Californie, où il est devenu spécialiste de la formation des prix dans le secteur du crédit, dont il est aujourd’hui l’un des meilleurs connaisseurs et analystes ». Après la « Regents’ Lectureship » à Irvine, je suis resté en Amérique : on manquait de programmeurs en raison du « bogue de l’an 2000 » et après six mois d’attente pour un permis de travail, je suis devenu programmeur dans l’industrie du « mortgage », le prêt hypothécaire. En février 1990, Jean–François Casanova m’avait offert mon premier poste en finance à la Banque de l’Union Européenne. Petit à petit, aux États-Unis, j’ai pu recycler mes connaissances en finance et occuper des postes au carrefour de l’informatique et de la finance. Jusqu’il y a deux jours.

Les connaissances dont je suis aujourd’hui un expert, la « finance structurée » (structured finance) sont celles d’un secteur sinistré. Je suis loin d’en être le seul expert et beaucoup d’entre nous (les licenciés à Bear Stearns, Lehman Brothers, etc.) se retrouvent comme concurrents sur un marché du travail devenu très étroit.

Pour ce qu’il en est maintenant de l’homme en tant qu’auteur : tous ceux qui écrivent comme moi des livres académiques, le savent : les rémunérations sont modestes. La plus grosse somme que j’aie obtenue de cette manière, ce sont les 7.500 dollars que m’a rapporté « Investing in a Post–Enron World » en 2003.

Je suis l’un des rédacteurs de Mathematical Anthropology and Cultural Science, l’un des « affiliés » de Behavioural and Brain Sciences et, comme l’indiquent ceux qui ont l’amabilité de me mentionner ou de m’interviewer ces jours–ci dans la presse ou à la radio, je suis chercheur affilié du centre Human Complex Systems à l’Université de Californie à Los Angeles (UCLA). Autant de tributs bienvenus à ma réputation mais tous « à titre honorifique ». Mardi, je donnerai deux leçons à UCLA, la première aux étudiants de DEA, la seconde aux thésards ; pro bono publico, l’une et l’autre.

Pierre Bourdieu parlait de la capacité du capital culturel de se concrétiser en capital économique. Comme on vient de le voir, ma propre histoire se lit sans doute comme un contre–exemple de sa thèse. En fait, ma carrière réelle a été celle d’un mathématicien appliqué, aspiré, selon les époques et là où existait – parfois de manière éphémère – une demande pour ce genre de talent, mais sans jamais que le capital culturel accumulé entre–temps ait le moindre impact sur le déroulement global de la carrière. Ceci dit, je crois que Bourdieu avait raison mais que le genre de transformation éventuelle dont il parlait du capital culturel en capital économique est en réalité relativement rare et surtout, présentant un caractère « critique », comme l’on dit en physique, c’est–à–dire que si l’effet se produit – ce qui est loin d’être assuré, c’est de manière tout à fait imprévisible.

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Grande tragédie et petit drame

Le matin, pour me rendre au travail, j’emprunte d’abord la route côtière de Santa Monica à Malibu, ensuite, j’oblique à travers la montagne en prenant le Malibu Canyon sur toute sa longueur. C’est une gorge étroite et splendide. On devine parfois le torrent au fond de la vallée encaissée. La route à deux voies est très sinueuse. Devant moi ce matin il y avait un camion puis une autre voiture et soudain le camion ralentit et tente de se ranger sur la droite, du côté du ravin, et l’autre voiture en fait autant. Ce qui les arrête, c’est qu’au milieu de la route, à une cinquantaine de mètres de moi, il y a une femme et un animal – que je prends d’abord pour un chien. Une voiture est stoppée dans l’autre direction, la portière du conducteur ouverte, bloquant entièrement la voie, probablement le véhicule de la femme que j’aperçois. Elle se tient debout face à l’animal et lui parle, je vois celui–ci s’affaisser une première fois puis se relever difficilement, puis il s’affaisse une seconde fois, vacille un moment pour enfin s’écrouler sur la chaussée. Ce n’est pas un chien, j’en suis maintenant certain. Ensuite, rien ne se passe pendant de très longues secondes : l’univers est plongé dans une tragédie dont j’ignore encore la nature exacte. Le camion devant moi finit par s’ébranler, empruntant la berme, nous le suivons, l’autre voiture et moi. Et je passe au ralenti devant la femme blonde de quarante ans, paralysée, éplorée de toute la tristesse du monde, plongée dans la contemplation du daim qu’elle a tué.

J’arrive au bureau. À dix heures mon patron m’appelle et m’annonce que je suis licencié. À Countrywide, la plus grande « mortgage » banque des États-Unis, le plus grand organisme de prêt au logement au monde, j’étais First Vice–President en charge de l’audit des modèles financiers. Je retourne à mon bureau, prendre ma serviette. Mon voisin entre en trombe : « Tu ne sais pas ce qui arrive : ils sont en train de virer des gens : Greg, Norma… » Je lui dis : « Oui, je sais : j’en suis aussi ! ». Il me regarde fixement : « Ah non ! Merde ! »

Un mercredi matin de grande tragédie et de petit drame.

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Des emprunteurs dignes de confiance

Tout ne va pas si mal dans le secteur du prêt au logement américain : voici un créneau où les emprunteurs s’acquittent d’un taux d’intérêt de près de 10 % en moyenne et où les retards de paiement sont négligeables, n’affectant qu’un demi-pourcent des comptes. « Rien à voir avec le secteur subprime », déclare au Wall Street Journal (*) Mr. Leonardo Simpser, le directeur général de HNMA : la Hispanic National Mortgage Association, un organisme de prêt qui cible les étrangers latino–américains en situation irrégulière aux États-Unis.

Le secret de la réussite ? Plusieurs éléments : une population très motivée, des enquêtes très pointilleuses quant à la solvabilité des candidats à l’accession à la propriété, allant jusqu’à la vérification de leur ardoise chez l’épicier du coin ainsi qu’une adaptation du processus de candidature aux spécificités culturelles : acceptation, par exemple, de preuves indirectes de revenus provenant du travail au noir, vérifications du patrimoine au niveau de la famille étendue plutôt qu’au niveau du ménage, etc.

Qu’en pensent les autorités ? La FDIC (Federal Deposit Insurance Corporation), un des organismes de tutelle des milieux financiers (celui qui garantit l’ensemble des dépôts dans un établissement bancaire à concurrence d’un montant de cent mille dollars), est enthousiaste : elle encourage les prêts aux minorités, sans s’attarder sur la légalité ou non de leur présence sur le territoire national américain.

Alors y a–t–il un problème ? Malheureusement oui : celui que j’évoquais il y a une semaine dans Le parti Républicain déchiré par la lutte des classes : les mesures de déportations massives de travailleurs clandestins prises par le président pour donner des gages à l’extrême-droite, la seule fraction de l’électorat qui lui demeure fidèle. Soucieux de se conserver une base, aussi étroite soit-elle, il a perdu de vue la devise de ceux qui l’avaient pourtant porté au pouvoir : « Business is business ! »

(*) Miriam Jordan, « Unlikely Mortgage Winner », Wall Street Journal, 9 octobre 2007.

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Aux urnes, citoyens !

« Vers la crise du capitalisme américain ? » a été sélectionné pour le Prix des lecteurs du livre d’économie remis au Sénat.

Un jury de journalistes et de personnalités a présélectionné parmi les ouvrages parus depuis un an, 10 livres d’économie.

D’ici quelques jours ces dix titres seront présentés sur le site du Sénat, accompagnés d’une interview vidéo de l’auteur (PJ : c’est Alain Caillé qui aura la gentillesse de me présenter), d’un chapitre du livre et sa couverture.

Les internautes voteront, et il restera 3 titres, puis à nouveau après le vote ouvert à tous, il n’en restera qu’un…

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Abel et Caïn

Un des contes de Borgès s’appelle « Légende », il est très court : pas même une demi-page. Il raconte une rencontre entre Abel et Caïn. La scène se passe après le meurtre, la nuit autour d’un feu. L’un des frères dit à l’autre : « Je sais que l’un de nous est mort mais je ne sais plus qui de nous a tué l’autre » et l’autre lui répond : « Oui : oublier, c’est pardonner ». Ils n’ont pas oublié le meurtre bien entendu, seulement qui, des deux frères, fut le meurtrier et qui la victime.

Ma mère n’a jamais voulu parler de la fin de ses oncles et tantes, morts dans des camps. C’est moi, adolescent, qui ai voulu savoir, voulu combler le silence. J’ai découvert alors des noms comme Sobibor ou Bergen–Belsen et l’horreur qu’ils récèlent. Je parle de ces choses avec mes enfants, comme avec Charlotte, l’année dernière à San Francisco. Il ne faut pas que ces événements s’oublient. Ce que j’espère seulement, c’est que quand j’en parle, mes mots ressemblent à ceux des deux frères : « Ces choses indicibles ont eu lieu mais je ne sais plus si elles nous arrivèrent à nous, ou si nous les avons infligées à d’autres ».

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La bénédiction

Je suis allé deux fois en Irlande, les deux fois avec Geneviève. Lors du premier voyage, en 1977, nous avions rendu visite à des amis qui habitaient Clifden dans le comté de Galway et, traversant l’Irlande d’Ouest en Est, nous roulions vers Dublin et nous avons vu cet homme très grand d’une quarantaine d’années au bord de la route, dont la dégaine était celle de Valentin-le-Désossé (Étienne Renaudin) dans les tableaux de Toulouse–Lautrec et dont le visage rappelait celui de Samuel Beckett, auquel un de mes oncles hollandais, Gerrit, ressemblait. Il portait un costume noir qui n’était pas fait pour lui, les jambes du pantalon étant trop courtes d’au moins dix centimètres. Nous nous sommes arrêtés pour le prendre et, dans cette voiture de location, il s’est assis à l’arrière, avec difficulté, vu sa taille. Et au bout de quelques minutes de silence il a dit, avec dans sa voix la reconnaissance de celui à qui l’on vient de sauver la vie : « God bless you ! » Et puis quelques minutes plus tard, il a dit de nouveau « God bless you ! » Et puis encore, et encore. J’allais écrire
« comme une litanie » mais ce n’était précisément pas une litanie : à chaque fois c’était la remontée progressive en lui d’une vague immense de gratitude, jusqu’à ce que cette vague se brise dans sa bénédiction et qu’il s’en libère ainsi provisoirement. Et Geneviève et moi nous nous regardions alors avec consternation, gênés que nous étions devant des témoignages de reconnaissance qui semblaient hors de proportion par rapport au service rendu.
La Goulue et Valentin le Désossé – Toulouse–Lautrec
Armel est né trois mois plus tard et parmi les prénoms que nous lui avons donnés, il y avait « Valentin ». Souvent je me suis demandé pourquoi, et je pensais à Basile Valentin, l’auteur du « Char Triomphal de l’Antimoine » : V I T R I O L U M, autrement dit, Visitatis Interiora Terrae Rectificando Invenietis Occultum Lapidem Veram Medicinam, « Visitez les entrailles de la terre en rectifiant, vous y trouverez la pierre cachée, véritable médecine », et je me disais qu’être né sous le signe d’un alchimiste ne pouvait constituer que d’excellents auspices. Mais ce soir, pour la première fois, je fais le rapprochement entre Valentin-le-Désossé et cet homme qui n’était ni un clochard ni un vagabond, mais juste un pauvre et qui nous couvrait de ses bénédictions, et je sais maintenant d’où vient le « Valentin » qui fut attribué à Armel. Et au moment où j’écris ceci, je pense au fait que Gerrit, mon oncle à qui notre auto–stoppeur ressemblait aussi, est l’un des autres prénoms que nous lui avons donnés : on n’est jamais trop prudent sans doute en matière de bénédictions !

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La parole est générée comme l’aboutissement d’une dynamique opérant sur un réseau

La pensée comme dynamique de mots. I. Principes généraux (1)

L’hypothèse globale est que « la parole est générée comme l’aboutissement d’une dynamique opérant sur un réseau ». Cette hypothèse est spécifique puisqu’elle affirme que les données, les « mots » mobilisés dans la production de la parole, sont structurées en réseau. L’hypothèse est également porteuse d’information lorsqu’elle distingue deux parties dans le mécanisme : une architecture, à savoir le réseau lui–même et une dynamique – qui sera définie plus précisément ultérieurement – opérant sur celui–ci.

Dans une certaine mesure, cette hypothèse se contente de formuler ce qui va de soi, puisque la parole se déroule dans le temps et est donc par nature un processus dynamique ; par ailleurs, une dynamique opère nécessairement sur un substrat constituant son architecture. Dans le cas de la parole, cette architecture comprend automatiquement les éléments de la parole que sont les mots, dont tout acte de parole est une combinaison séquentielle.

De plus, et à moins que l’on n’entende attribuer la complexité tout entière de la parole à sa dynamique, il est raisonnable de supposer que sa forme reflète au moins partiellement le mode d’organisation statique de ses éléments. Rien ne vient bien entendu prouver que la parole ne résulte pas de l’exercice d’une dynamique extrêmement complexe sur une base de données amorphe, les phrases étant produites en prélevant à la demande les mots individuels d’une base de données ou ils seraient stockés aléatoirement. Cette dernière hypothèse suppose toutefois une méthode qui serait extrêmement peu économique pour assurer la tâche de générer en sortie une suite de mots parfaitement organisée. Ceci serait inattendu puisqu’il a été observé que dès qu’un processus biologique atteint un certain niveau de complexité, celle–ci se répartit économiquement entre le substrat et la dynamique opérant sur celui–ci (c’est le cas en particulier des organes des sens où le problème de la complexité du traitement de l’information est partiellement résolu par la complexité de l’organe lui–même).

Si les données (les « mots ») sont d’une certaine manière organisés à l’intérieur de leur répertoire, une méthode évidente pour modéliser cette organisation consiste à recourir à l’objet mathématique appelé graphe (un ensemble de paires ordonnées). Un graphe connecté (1) correspond à ce qu’on appelle en langage courant, un « réseau ». Autrement dit, affirmer que la dynamique de la parole opère sur un réseau revient simplement à dire que son substrat constitué de mots est « d’une certaine manière » et « dans une certaine mesure » organisé. Ajouter que ce réseau est connecté signifie que le lexique complet connu du locuteur est disponible chaque fois qu’une phrase est prononcée (2).

(1) Je montrerai ultérieurement (section 21) que la connectivité du graphe est une condition sine qua non pour que la parole d’un sujet parlant soit rationnelle.

(2) Comme il sera postulé ultérieurement (section 21), ce à quoi on assiste dans le cas de la psychose, c’est que seule une partie du lexique est disponible dans la génération de la parole. La névrose (section 20) correspond au cas moins dramatique où des mots individuels et donc certains parcours singuliers du réseau, sont inaccessibles, le lexique complet demeurant par ailleurs disponible, même si ce n’est parfois que par des chemins tortueux et difficiles d’accès.

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Les idées neuves

Mon maître Edmund Leach (1) me dit un jour avec dégoût: « Je n’ai pas eu une seule idée neuve depuis l’âge de quarante ans ».

J’ai bien sûr guetté avec appréhension la venue de mes quarante ans. Comme arrivé à quarante-deux ou quarante-trois ans les idées neuves m’advenaient toujours, je me suis dit : « C’est bon : pour toi ce sera cinquante ans ! » (Je ne sais pas pourquoi ce genre d’événements majeurs – tels que se trouver encore présentable – fonctionne essentiellement à partir de chiffres ronds). Cinquante ans, et ça allait toujours. Même histoire : l’anxiété s’est mise à baisser vers cinquante-deux ou cinquante -trois ans.

Je viens d’avoir soixante-et-un ans – si, si, je vous jure ! – et l’angoisse des soixante ans sans idées neuves commence à s’estomper dans les brumes du passé. Prochain cap à passer pour le rassissement (2), rancissement de la pensée : septante ans (en français : « soixante-dix ans »), et j’ajoute en bon pêcheur breton – que je fus éphémèrement dans mes jeunes années : « Si j’ai le bonheur de vivre ! » (accompagné d’un petit signe de croix mental !)

(1) Sir Edmund Leach (1910 – 1989)

(2) Je viens de me disputer avec un rédacteur de revue à propos de l’existence ou non de « circonstanciellement » que je trouve personnellement très bien.

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La part congrue

Dans Comment les banques centrales triomphent de l’inflation j’avais expliqué le mécanisme de l’inflation. Je rappelais que « les taux d’intérêt sont déterminés par le rapport de force qui existe entre les investisseurs et les patrons ; l’inflation dépend elle du rapport entre les patrons et les salariés. » J’expliquais ensuite que, une fois payés les frais de fonctionnement de l’entreprise et une fois versés les intérêts, le patron se retrouve avec une somme qui devra être partagée entre lui et les salariés. C’est ce qu’on appelle un « jeu à somme nulle » : s’il prend davantage pour lui–même, les salariés auront moins et, inversement, si les salariés reçoivent plus, la somme que le patron reçoit est moindre, à moins que… l’une des deux parties n’obtienne davantage que la part de gâteau qui lui est réservée et que ce supplément soit simplement mis à charge des consommateurs en étant répercuté dans le prix des biens produits, tactique qui engendre tôt ou tard l’inflation.

Ce que j’avais écrit dans mon billet précédent était très théorique, illustré à l’aide d’exemples fictifs. Le Wall Street Journal d’aujourd’hui m’offre de vrais chiffres, accompagnés en sus d’un joli graphique, que je me ferai un plaisir de vous présenter. L’article est de Jonathan Clements qui propose chaque semaine à ceux qui ont de l’argent à placer des conseils très judicieux quant à la meilleure façon de le faire. Sa chronique d’aujourd’hui s’intitule : « La marge d’erreur: comment la cote des actions pourrait avoir à souffrir de la baisse des profits » (*).

Si vous avez encore mon blog en mémoire, vous n’aurez aucun mal à situer ce qu’il dit par rapport au double rapport investisseurs / patrons pour ce qui touche aux taux d’intérêt et patron / salariés pour ce qui touche aux profits et aux salaires. Je le cite : « Alors que les bénéfices des entreprises étaient apathiques durant les années 1980, ils ont depuis été du tonnerre, grimpant jusqu’au niveau stupéfiant de 8,2 % annuels depuis 1990. Ça vous épate ? Le problème, c’est que le profit des entreprises a laissé sur place l’économie qui n’a crû elle qu’au taux de 5,3 % sur la même période ». Il ajoute qu’en 2006, la marge de profit des entreprises atteignait 13,3 % du revenu national américain.

Voilà le problème posé : les patrons ont gagné davantage que ce que rapportait l’économie dans son ensemble. Cela ne peut signifier qu’une seule chose dans le cadre du petit « jeu à somme nulle » dont je parlais plus haut : si les patrons ont touché plus, c’est que certains autres ont touché moins. Allez, je vous aide : leur nom commence par « s ». Pour ceux qui donnent leur langue au chat, le graphique donne la réponse. « Wages » veut dire « salaires », « salaries » signifie « traitements ».
Profits et salaires
La légende dit : « L’écrasement des salaires. Le profit des entreprises réclame un pourcentage plus élevé du revenu national, les salaires en souffrent ».

Je rends la parole à Mr. Clements : « Alors que le profit des entreprises a confisqué une part plus grande du revenu national, celle qui est revenue aux salaires s’est rétrécie, déclinant de 56,5 % en 1980 à 51,7 % en 2006. Il faut peut–être voir là la raison pour laquelle, alors que l’économie bat son plein, de nombreux Américains ont le sentiment aujourd’hui d’être laissés pour compte ».

(*) Jonathan Clements , « Margin For Error : How Stocks Could Be Hit by Falling Profits », The Wall Street Journal, le 3 octobre 2007.

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Le parti Républicain déchiré par la lutte des classes

En matière de réglementation de l’avortement, les États–Unis constituent un cas très particulier puisque son statut n’est pas l’objet d’une loi mais résulte de la jurisprudence : la légalité de l’avortement résulte du précédent crée par le fameux cas « Roe vs. Wade » tranché par la Cour Suprême en 1973. L’opinion américaine se partage entre les partisans de l’avortement, dits « pro choice », (littéralement pro–choix) et ses adversaires dits « pro life » (pro–vie). Bien que « Roe vs. Wade » ait plus de trente ans, les adversaires de l’avortement espèrent toujours que la composition de la Cour Suprême – dont les membres sont nommés par le Président – permettra que la décision soit un jour reconsidérée et renversée.

En temps normal, la dichotomie Démocrate / Républicain coïncide largement avec l’alternative « pro choice » / « pro life », mais dans les élections qui se préparent pour 2008, la situation est un peu inhabituelle puisque les deux candidats qui se retrouveront probablement en face–à–face, Clinton et Giulani, sont tous deux partisans affirmés du « pro–choice ». Ceci n’est pas du tout du goût de l’aile la plus conservatrice du parti Républicain qui se retrouverait du coup sans candidat. C’est pourquoi, le week-end dernier, certains de ses représentants se réunirent pour envisager la création d’un troisième parti au cas où une majorité d’électeurs républicains inscrits portaient leur choix sur Giulani lors des primaires du parti qui se dérouleront début 2008. Une partie de la presse a réagi à cette nouvelle en parlant de rodomontades mais d’autres ont souligné que les conservateurs farouchement déterminés à refuser leur vote à Giulani au cas où celui–ci était désigné comme candidat officiel du parti Républicain, entendaient seulement être prêts « au cas où », quitte à faire imploser leur parti à cette occasion.

Mais les mauvaises nouvelles pour le parti du Président ne s’arrêtent pas là. Celui–ci, désespérant de laisser son nom dans l’histoire comme l’inventeur de la démocratie au Moyen–Orient avait conçu, comme une alternative, un grand projet de réforme de la politique américaine de l’immigration. Le projet a capoté en raison d’autres tensions à l’intérieur de son parti : celles entre la droite xénophobe et le milieu des affaires dont la prospérité repose de manière non négligeable sur la main d’oeuvre au rabais que constituent les 12 millions de travailleurs clandestins, principalement d’origine mexicaine. Le projet avait été rédigé dans une perspective essentiellement favorable au milieu des affaires, amnistiant par étapes une grande partie des clandestins et créant un volant de travailleurs immigrés temporaires pour les emplois où ils constituent déjà la part principale de la main d’oeuvre : restauration, abattoirs, agriculture et construction. La droite xénophobe s’indigna à l’idée d’une amnistie, même conçue comme elle l’était dans le projet comme un parcours du combattant, et fit capoter le projet. Réduit à son dernier carré (voir mon Vulnérabilité des démocraties), et entamant sa dernière ligne droite, le Président a décidé de donner des gages à la droite xénophobe et vient d’autoriser les déportations massives de travailleurs clandestins. Le moyen de cette politique : le contrôle du numéro matricule de la Sécurité Sociale pour l’ensemble des travailleurs, existait déjà depuis de nombreuses années mais avait lieu dans un climat laxiste caractérisé par l’absence de sanctions. On assiste alors du côté des patrons à une étonnante levée de boucliers, coordonnée par la très réactionnaire Chambre de Commerce, se retrouvant pour la première fois dans le camp opposé à George W. Bush et affirmant – probablement à raison – que le nombre de pépiniéristes, de cueilleurs de fraises et de couvreurs tombera à zéro du jour au lendemain si la politique d’expulsions devait être appliquée à l’échelle prônée par le Président.

La disparité inattendue entre les fonds récoltés par les candidats démocrates et républicains à la prochaine élection présidentielle : une avance de plus de 70 % pour les Démocrates, ainsi que la défection de Wall Street – une première historique – a convaincu le parti Républicain que la présidence en 2008 lui a d’ores et déjà échappé. La défaite anticipée avive les rancoeurs entre ceux qui s’en rejettent déjà mutuellement la responsabilité et révèle les lignes de fracture naturelles du parti Républicain qui séparent, d’une part, la droite religieuse fondamentaliste et les libéraux, et d’autre part. la droite xénophobe et le milieu des affaires, les deux axes coïncidant dans une très large mesure. Les premiers traitent les seconds de « snobs » qui les qualifient à leur tour de « ploucs », les disparités entre les deux groupes quant à la fortune étant en effet patentes. Le parti Républicain est aujourd’hui déchiré par la lutte des classes.

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