Tous les articles par Paul Jorion

Les Épées, décembre 2008

La crise s’installe. Entretien avec Paul Jorion

L’opposition entre « capitalisme du l’entrepreneur » et « capitalisme du spéculateur » formulée récemment par Nicolas Sarkozy explique-t-elle la crise que nous vivons ?

Oui, ce n’est pas une mauvaise manière de caractériser la crise actuelle. Le parasitisme de la spéculation sur le système économique n’épuisait pas jusqu’ici la bête au point de risquer de la faire mourir. Le pouvoir de nuisance de la spéculation a été considérablement démultiplié au cours des vingt dernières années par l’informatisation et la complexification de la finance. Les banques centrales en prenant parti de fait pour les investisseurs – dont certains sont de purs spéculateurs – ont obligé les salariés à se tourner toujours davantage vers le crédit à la consommation pour compenser la baisse tendancielle des salaires. Or, contrairement au crédit productif où les intérêts sont versés en ponctionnant le surplus créé par les avances, dans le crédit à la consommation, les intérêts sont ponctionnés sur les salaires, faisant de ce secteur financier un secteur extrêmement sensible à la conjoncture économique globale.

La conjonction entre crise financière, crise immobilière et crise industrielle est-elle inévitable aujourd’hui ? Constitue-t-elle un phénomène inédit ?

Oui, c’est une configuration nouvelle. Ceci dit, les crises ne se ressemblent pas : elles sont toujours inédites. La notion de « cycle » a été inventée pour nous faire croire qu’il n’y a jamais lieu de s’inquiéter : quand une crise est là, c’est que le bout du tunnel n’est pas bien loin. Il s’agit là d’une vision lénifiante mais aussi extrêmement dangereuse puisqu’elle nous conduit à penser que les crises se résolvent nécessairement. En réalité, à chaque crise, c’est la panoplie entière de nos moyens qui est mobilisée. La confusion que l’on observe dans la manière dont les autorités répondent à la crise actuelle, et que leurs tâtonnements trahissent, révèle leur totale impréparation.

Pourquoi les mécanismes de titrisation ont-ils provoqué une multiplication des risques et non, comme les experts l’avaient longtemps pensé, une division et une mutualisation de ces risques ?

Il y a plusieurs aspects. D’abord si la titrisation permet en principe la dispersion du risque, rien n’empêche certains intervenants de concentrer les titres émis entre leurs mains. Ensuite, si l’idée peut sembler excellente a priori de multiplier le nombre des assureurs, ils peuvent finir par constituer une poussière d’agents dont le volant financier est beaucoup trop faible pour leur permettre d’exercer cette fonction sur le long terme. Enfin, le principe de l’éparpillement du risque ne vaut que si les sinistres (ici la défaillance des emprunteurs) sont distribués dans le temps de manière aléatoire. Lorsqu’on a au contraire affaire à un processus où une période où les sinistres sont très concentrés succède à une période où ils étaient quasiment absents, le système s’effondre de la manière que l’on a observée. C’est un défaut rédhibitoire de la titrisation : elle génère des produits qui sont très rentables quand tout va bien mais qui ne valent plus rien dès que la situation se détériore.

Les règles comptables internationales ont-elles contribué à accélérer la crise financière ? Peuvent-elles être modifiées à brève échéance et selon quels principes nouveaux ?

Les règles comptables comportent toujours une part de pari sur l’avenir – c’est inévitable. Quand les choses vont bien, le bilan périodique peut offrir un portrait fidèle de la santé d’une société mais aussitôt que les choses vont mal, l’écart se creuse entre ce qui avait été prévu et ce qui se passe effectivement. On rétribue donc actionnaires et dirigeants d’entreprises à l’avance : sur des gains déjà comptabilisés mais non encore réalisés. Si les événements prennent un tour imprévu, la situation tourne immédiatement à la catastrophe. Les règles comptables peuvent être modifiées en peu de temps. Il faut qu’elles le soient en mettant davantage l’accent sur le présent, selon le principe « un tiens vaut mieux que deux tu l’auras ».

Vous préconisez un encadrement juridique de la finance. Quelle(s) instance(s) et suivant quels principes cela pourrait-il être fait ?

Je propose une constitution pour l’économie sur le modèle d’une Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Un corps organisé de principes auquel l’ensemble des nations accepterait de souscrire. L’élimination des pratiques spéculatives doit en constituer le cœur. Ceci contribuerait à réduire drastiquement les prélèvements que la finance opère sur l’économie et serait très positif en soi. Un autre élément essentiel d’une constitution pour l’économie serait une redéfinition de la redistribution du surplus entre investisseurs, dirigeants d’entreprises et salariés qui ne force plus ces derniers à un combat permanent pour en obtenir une part décente. Ceci obligerait les banques centrales à revoir leur rôle et à rejeter les conceptions mythiques de la monnaie véhiculées par le « monétarisme ».

L’action des Etats pourra-t-elle se prolonger au-delà des plans de sauvetage récemment présentés et aboutir à une nouvelle architecture financière internationale ?

Oui mais les solutions de rechange manquent : la fin du communisme semblait signaler le triomphe du capitalisme « pour les siècles des siècles », et à part des poches isolées comme Cuba et le récent groupe « bolivarien » Vénézuéla, Salvador, Equateur et Bolivie, et la décroissance, la réflexion sur des alternatives au système capitaliste s’est pratiquement évanouie. L’effondrement actuel du capitalisme est intervenu soudainement, dans un « ciel sans nuages » et provoque la stupéfaction. La science économique qui aurait pu constituer une réserve d’idées neuves a failli à son devoir en concentrant son attention sur des questions de détail ne se posant que dans un contexte où rien ne va jamais mal.

Quel rôle pour les pays disposant de réserves de change abondantes (grands pays émergents, pays producteurs de pétrole…) ? Peuvent-ils profiter de la crise pour prendre le contrôle d’entreprises européennes ou américaines sous-évaluées ? Vont-ils au contraire consacrer leurs excédents de ressources à soutenir leur propre développement économique ?

Le prix du pétrole sur lequel repose la puissance de certains de ces pays est soumis à deux types de forces : les fluctuations dues à l’offre et la demande, et la spéculation qui accentue la volatilité de ce prix dans le sens que l’offre et la demande détermine. Quand la situation économique globale se détériore, les bénéfices des pays pétroliers baissent et la puissance de ces pays se réduit dans le même degré. La Chine constitue un cas particulier étant donné le rôle prédominant que joue encore le capitalisme d’état dans son système économique et financier, c’est ce qui lui permet de réagir au quart de tour à des changements de la conjoncture. Ceci dit, quel que soit le volume de leurs réserves de change, il ne sera jamais rentable pour ces pays d’investir leurs fonds dans des entreprises dont il serait devenu évident qu’elles sont insolvables.

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ContreInfo

Vous me demandez pourquoi ContreInfo ne répond plus.
J’ai contacté le patron : « Problèmes de trésorerie ! »

Barbrel / Jorion : même combat !

Trésorerie
décembre 23, 2008 by contreinfo

Contre Info est suspendu quelques jours faute de fonds. L’afflux des visiteurs durant ces dernières semaines a provoqué un dépassement du quota de bande passante alloué au site et nous ne disposons pas dans l’immédiat de la somme nécessaire pour rétablir le service.

Nous prions les lecteurs de bien vouloir excuser cette interruption temporaire, de quelques jours tout au plus.

Entreprise animée bénévolement, Contre Info n’a pour l’instant jamais fait appel à un financement des lecteurs. Le budget de fonctionnement, se chiffrant jusqu’à présent à quelques dizaines d’euros par an, ne le justifiait pas. Mais l’augmentation régulière du nombre de visiteurs nécessitera sans doute l’adoption d’une formule d’hébergement un peu plus coûteuse dans les semaines qui viennent.

Il est possible que nous fassions alors appel à la générosité des lecteurs.

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Noël

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

« Il ne faut pas rendre la pareille, il ne faut pas rendre le mal pour le mal… Nul n’a jamais pensé cela, et ce ne sera jamais le sentiment de la multitude ». [1]

« Je vous honore et je vous aime mais j’obéirai à Dieu plutôt qu’à vous…

Et que je vous fus offert par Dieu est prouvé par ceci, que si j’avais été semblable aux autres hommes, je n’aurais pas négligé durant tant d’années mes propres soucis, les laissant à l’abandon sans marquer d’irritation, pour me préoccuper des vôtres, venant vers chacun de vous comme un père ou comme un frère aîné, vous exhortant à la vertu ; ceci, je vous le dis, n’est pas de la nature de l’homme…

Je ne plaiderai pas pour mon salut, comme vous le supposez, mais pour le vôtre, pour que vous ne péchiez pas envers Dieu, ou rejetiez sa bienveillance en me condamnant…

Et je vous prédis à vous, qui serez mes meurtriers, qu’aussitôt après ma mort, un châtiment bien plus grand que celui que vous me promettez vous sera infligé ». [2]

Shakespeare a recyclé l’Œdipe de Sophocle en un prince du Danemark. Fred M. Wilcox a recyclé La tempête de Shakespeare en une Planète interdite. Paul de Tarse a recyclé Socrate en un prophète martyrisé de Judée. Nous serons indulgents envers eux : les scénarios excellents sont trop rares !

––––––––––––––––
[1] Socrate dans le Criton de Platon.
[2] Socrate dans l’Apologie de Socrate de Platon.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Constitution pour l’économie : pas d’accord, par Daniel Dresse

Dans la série “billets invités” : Daniel Dresse m’a signalé par courriel son désaccord avec moi et je lui ai demandé de bien vouloir le partager avec vous, ce qu’il a accepté.

Constitution pour l’économie : pas d’accord

Je voudrais aborder avec vous la question qui fâche, la seule où je me sens en état d’incompatibilité avec vous : le sens et l’utilité d’une constitution économique.

J’ai beau relire régulièrement les billets dans lesquels vous analysez les raisons qui vous ont amené à formuler tel projet, les débats pointus qu’ils ont déclenchés, et aussi la conclusion de votre dernier livre (ou avant-dernier puisque vous ne nous laissez pas le temps de souffler), je n’arrive pas à me ranger derrière vos arguments.

Vous remettez trop de choses en cause, lesquelles sont charnellement ancrées en moi de par l’éducation et l’instruction que j’ai reçue, de par la culture historique qui m’a pétri et les mythes qui m’ont fait rêver. En un mot, il y a des idées simples qui font partie de ma vie et auxquelles il m’est impossible de renoncer, cela d’autant plus qu’elles participent autant que les vôtres de l’ordre du rationnel.

Continuer la lecture de Constitution pour l’économie : pas d’accord, par Daniel Dresse

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Risque de crédit et dilution

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On peut objecter à ma distinction entre « argent » et « reconnaissance de dette », comme le fait Fred L. :

« Mais alors il n’y a pas de différence, parce qu’il est des temps et des lieux ou la base monétaire elle-même est escomptée par les agents parce qu’ils n’ont plus confiance dans son émetteur (généralement un état), l’argent se dépréciant à vue d’œil. Si je parle d’hyperinflation c’est que (comme les bulles de crédit), c’est une situation qui révèle ce qu’est « l’argent » (« la monnaie »), à savoir une créance sur l’Etat. L’hyperinflation a la même logique qu’une bulle, c’est une fuite en avant qui provoquera tout ou tard un effondrement de la valeur de la monnaie. Si vous tenez malgré tout à distinguer l’argent des reconnaissances de dettes, le seul critère dont vous disposez c’est la différence – que vous souhaitez d’essence alors qu’à mon avis elle n’est que de degré – entre le privé (les banques) et le public (l’état, aujourd’hui les banques centrales). Dans tous les cas, la monnaie est une promesse reposant sur la confiance (variable) qu’ont les agents économiques en son émetteur. Et ce dont on s’aperçoit aujourd’hui, c’est que en dernier ressort, toutes les composantes de la monnaie finissent par être garanties par l’Etat ».

On aura noté que c’est précisément pour éviter les considérations relatives à la « valeur » que je parle de « calibrage » : un billet qui dit « 100 € » est calibré à 100 €, le fait que les 100 € qui permettent d’acheter 50 litres d’essence aujourd’hui ne permettront plus que d’en acheter 40 litres demain, n’y change rien et relève d’un autre type de considérations.

En réalité, parler de l’argent comme « créance sur l’État », c’est faire une analogie à partir de la notion de « dette », et ce n’est pas une analogie innocente : c’est une analogie qui vise précisément à répandre l’idée que « même l’argent est une reconnaissance de dette ». Mais l’analogie ne tient pas : elle repose sur une confusion entre risque de crédit et dilution. La « créance de l’État », c’est la dette publique, les emprunts d’État essentiellement, ce n’est pas la monnaie. Mais une « créance sur l’État », qu’est-ce que cela veut dire ? Est-ce de l’argent que l’État me doit ? Certainement pas. Ou que je lui dois ? Pas non plus : c’est mon argent.

J’ai dit que le risque de crédit de tout émetteur de dette est évalué par les agences de notation. Ceci vaut en particulier pour les États : eux aussi reçoivent une notation qui reflète le risque de crédit qu’ils constituent dans le remboursement de la dette publique. Eux aussi doivent adapter les taux d’intérêt qu’ils consentent sur les obligations qu’ils émettent au risque perçu de leur incapacité à les rembourser. Il y a un rapport ici avec la monnaie mais ce n’est pas celui d’un risque de dévaluation de la devise, tout au contraire : les taux élevés des obligations d’État font que la devise est recherchée.

L’inclination des États à faire tourner la planche à billets crée un risque, mais ce n’est pas un risque de crédit, c’est un risque de dilution. La devise perd de sa valeur exactement de la même manière que les actions d’une société quand elle émet de nouveaux titres : la valeur de ceux déjà en circulation est dépréciée par leur dilution dans une masse plus vaste, alors que la valeur de la société elle n’a pas changé. Faire tourner la planche à billets diminue au contraire le risque de crédit de l’État puisque le remboursement de sa dette lui revient meilleur marché.

Bien sûr, un État qui va mal peut voir croître simultanément le risque de crédit qu’il représente et sa tentation de faire tourner la planche à billets. Mais comme je l’ai fait remarquer au passage : d’une part, son risque de crédit croissant peut soutenir sa devise par le truchement de taux d’intérêt plus élevés et d’autre part, faire tourner la planche à billets peut l’aider à réduire le risque de crédit qu’il constitue. Considérer l’argent comme une « créance sur l’État » est donc fondé sur une analogie erronée : celle qui confond un risque de crédit lié à la solvabilité d’un État et la dilution du pouvoir d’achat de la devise lié à l’émission d’une masse plus grande d’argent. D’autre part, et comme je l’ai signalé, la confusion n’est pas innocente : elle vise à faire croire qu’il n’existe que de la monnaie : qu’il n’existe pas de différence entre la relation immédiate à l’argent et la relation médiatisée à la reconnaissance de dette.

Dire que l’argent et le reconnaissance de dette, « c’est toujours de la monnaie », c’est, comme je l’ai dit, approximativement vrai quand les choses vont bien. Quand elles vont mal, ce n’est que de la propagande.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Argent et reconnaissance de dette : de faux jumeaux

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Plus je dis qu’on avance, plus certains se désespèrent. Je les soupçonne du coup de savoir où je veux en venir – ce qui leur donne un avantage certain sur moi parce que, comme je l’ai dit, j’ai le sentiment moi d’avancer dans la jungle à la machette. Que découvrirons-nous derrière le prochain bananier abattu ? Les sept cités de Cibola ? Un lac profond où vit le dernier plésiosaure ? (Oui je sais, j’ai trop lu Bob Morane dans mon jeune âge).

Quoi qu’il en soit, je crois aux définitions et aux démonstrations systématiques, à très petits pas. Et c’est pourquoi précisément, je vais faire un pas en arrière pour me retrouver avant même le premier crédit : tenter de clarifier simplement la question de celui qui ouvre un compte en banque et y dépose un peu d’argent.

L’argent que j’ai, ce sont les pièces que j’ai dans la poche et les billets dans mon portefeuille. Il y a aussi quelques pièces sur ma table de nuit. J’ai aussi de l’argent sur un compte-courant à la banque : je suis allé à la banque, j’ai sorti des billets de mon portefeuille et j’ai donné 100 € au guichetier. En échange il m’a tendu un récépissé, qui est une reconnaissance de dette : la banque reconnaît avoir reçu cet argent et qu’il demeure le mien, elle le tient à ma disposition, je peux venir le réclamer quand je veux. Je fais également déposer sur mon compte-courant le salaire mensuel que me verse mon employeur. Je lui ai donné le numéro de mon compte en banque, et il verse directement mon salaire sur ce compte : je ne reçois de lui ni billets ni pièces. Je peux aller réclamer l’argent qui est sur mon compte à un guichet de la banque ou le retirer à un distributeur de billets.

Est-ce que cette reconnaissance de dette de 100 € est la même chose que 100 € qui seraient dans mon portefeuille ? Non pas exactement : pour accéder aux 100 € dans mon portefeuille, il suffit de l’ouvrir, alors que pour accéder aux 100 € à la banque, je dois m’y rendre, ou tirer l’argent à partir d’un distributeur de billets, ou bien signer un chèque d’un montant de 100 € à l’intention d’une tierce personne, qui pourra alors accéder personnellement aux 100 € qui se trouvent sur mon compte. Mon accès à mes 100 € qui se trouvent sur mon compte-courant à la banque dépend aussi du fait que celle-ci les ait réellement conservés à ma disposition, ne les ait pas dépensés ou transférés à une tiers.

Dans la plupart des pays, les sommes déposées sur un compte-courant sont couvertes jusqu’à un certain montant par une assurance contractée par la banque où le dépôt a eu lieu. L’assurance porte par exemple sur toutes les sommes inférieures à 80.000 €. Il existe donc une différence significative pour le déposant que je suis entre la reconnaissance de dette d’une banque pour une somme inférieure ou supérieure à 80.000 € : seuls les premiers 80.000 € sur mon compte sont strictement équivalents à 80.000 € dans mon portefeuille – ou plutôt sous mon matelas pour une somme aussi élevée – toute somme qui dépasse ce montant dépend de la capacité de la banque où mon compte réside de me rendre mon argent à la demande, c’est–à–dire dépend de sa solvabilité (qu’elle possède cet argent ou puisse elle-même l’emprunter) ou de la liquidité de ses avoirs (des biens qu’elle devrait vendre pour trouver l’argent qu’elle doit me rendre).

Si je me trouvais loin de ma banque – disons dans le désert – et qu’il me faille faire un paiement de 120.000 € à l’aide d’un chèque, celui à l’intention de qui je rédige ce chèque pourrait très bien me tenir le raisonnement suivant : « Les premiers 80.000 € que vous me devez, vous pouvez me les régler à l’aide d’un chèque de 80.000 € puisque, soit ils sont effectivement sur votre compte, soit ils n’y sont pas parce que votre banque est insolvable mais l’assurance qu’elle a contractée me garantit qu’ils sont disponibles. Mais les 40.000 € restants ne sont pas garantis et reposent directement sur la solvabilité de votre banque. Je ne suis donc pas certain de les recevoir et je considère juste que pour me protéger, je vous facture 5.000 € couvrant le risque que je prends en acceptant un chèque plutôt que de l’argent liquide, à savoir des billets et des pièces. Je vous prierais dès lors de me libeller un chèque pour un montant de 125.000 € ».

Bien entendu, les 40.000 € qui sont le montant par lequel la somme due dépasse des 80.000 € qui sont eux entièrement garantis, soit il les recevra de ma banque, soit il ne les recevra pas. S’il les reçoit, c’est que ma banque était solvable : il aura reçu l’ensemble des 120.000 €, les 80.000 garantis comme les 40.000 qui ne l’étaient pas et m’aura pénalisé injustement de 5.000 €. S’il ne les reçoit pas, il sera de sa poche de 40.000 € et n’aura reçu que 80.000 € pour les 120.000 € que je lui dois [correction]. Les 5.000 €, la « prime de risque » qu’il aura exigée, ne représenteront qu’un huitième (12,5%) de la somme pour laquelle il s’assure : 40.000 €. Mais son calcul aura été d’ordre statistique : il aura estimé qu’une banque sur huit se révélera insolvable dans un contexte comme celui-ci et que, bon an mal an, sur huit transactions de ce genre, il s’y retrouvera.

De mon point de vue, les choses seront différentes : j’aurai pu constater que tout l’argent que j’ai à la banque n’a pas la même valeur : 80.000 € valent 80.000 € alors que toute somme sur mon compte courant au-delà de 80.000 € vaut moins que la somme que j’ai déposée sur mon compte. J’aurai fait une constatation très importante pour la suite : que la richesse dont je dispose en tant qu’argent, c’est–à–dire sous la forme de pièces et de billets vaut bien la somme des nombres écrits sur ces pièces et ces billets, mais que la richesse dont je dispose sous la forme de reconnaissance de dette peut valoir moins que le montant mentionné sur cette reconnaissance de dette.

Définitions (j’y tiens !) : l’argent est donc un vecteur calibré de richesse ; la reconnaissance de dette est une trace calibrée de richesse. Par « calibré », j’entends qui mentionne une quantité précise, fixée. La différence, comme nous venons de le voir, est que la relation d’un individu à sa richesse est immédiate dans le cas de l’argent, et médiatisée dans le cas de la reconnaissance de dette. Cette médiatisation introduit un risque dit, dans le jargon financier « de contrepartie », le risque de non-retour de mon argent.

On peut introduire la notion de marché secondaire pour dénoter un marché où des reconnaissance de dette sont échangées. S’il existe un quelconque risque de contrepartie, le prix d’une reconnaissance de dette sur un marché secondaire sera moindre que celui de sa calibration : on dira, encore une fois en jargon financier, que ce prix est escompté. Les agences de notation définissent le montant de l’escompte pour les établissements qui délivrent des reconnaissance de dette : elles leur assignent une notation qui estime le risque de crédit qu’ils constituent pour toute contrepartie. Comme l’a révélé une actualité récente, elles peuvent se tromper.

Conclusion provisoire : quand les choses vont bien, ce n’est pas une mauvaise approximation de considérer que l’argent et la reconnaissance de dette c’est chou vert et vert chou : tout ça, c’est de la monnaie, quand les choses vont mal, ce serait une erreur funeste.

Comme le disait un pauvre monsieur dont je lisais hier les tribulations dans le Wall Street Journal : « Madoff m’a fait perdre 1,2 million de dollars : les 800.000 que je lui ai donnés, et les 400.000 qu’il disait m’avoir fait gagner ! » On vit une époque formidable !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’Écho, samedi 20 décembre

Pour les Belges : un long entretien avec Sylvestre Sbille intitulé « Ces financiers qui espèrent toujours s’en sortir par un effet de loterie », en page 38.

« SUBIR CONSCIENT N’EST PLUS SUBIR »

Entretien avec Paul Jorion

Nous sommes familiers de ces pseudos documentaires ethnographiques qui, au lieu de prendre comme objet d’étude une tribu éloignée, prétendent s’intéresser à l’homme moderne. On l’observe dans son habitat naturel (la Grande Ville), on décrit la parade amoureuse (le mâle essaie de faire rire la femelle, laquelle mise son succès sur sa garde-robe), on se penche sur son activité principale, son travail (qui consiste à s’enfermer dans un lieu clos en haut d’une tour et à tapoter sur des touches en plastique, sans toutefois produire la moindre musique…).

Le décalage créé par ce procédé de mise en scène est riche, drôle, éclairant à plus d’un titre. C’est ce que nous propose Paul Jorion, économiste belge résidant en Californie. Cet ancien chargé de cours d’anthropologie à l’Université de Cambridge a gardé l’œil acéré de l’ethnologue pour ausculter la tribu à laquelle il appartient : l’homo modernus occidentalis. La trilogie qu’il nous propose (voir encadré) constitue plus qu’une analyse ponctuelle de la crise économique (menaçante au tome 1, avérée au 2, et déferlante au 3). Sous la lorgnette économique, cette trilogie propose en réalité un véritable portrait de notre époque.

Jorion observe sans dénoncer. Il constate. Il note. Il épingle. Il déduit. Avec la systématique et la rigueur d’un anthropologue à l’affût du réseau de faits et de gestes qui tout à coup prendra sens, il appréhende dans sa globalité le moment charnière de l’Histoire que nous sommes en train de vivre. Et il nous livre le résultat sans les fioritures habituelles de ceux qui ont découvert un concept intéressant qu’il leur faut gonfler pour faire un livre vendable. Ici c’est touffu, complet, argumenté, documenté. Et donc crédible. Trop crédible parfois. Car dans le contexte impitoyable d’une économie débridée la vérité nue est souvent d’une simplicité qui glace. Et les conclusions obligatoires semblent empreintes d’un cynisme assumé. « Ce n’est pas moi le cynique, répond Jorion. C’est le contexte. »

Dans l’interview qui suit nous n’avons pas demandé à l’économiste de développer des théories complexes, gourmandes en espace et en temps. Au contraire, il a accepté de nous répondre avec des mots et des concepts simples, en suivant la ligne claire de ses livres, dont on peut comprendre les subtilités sans avoir soutenu une thèse de doctorat. Des livres qui constituent en somme d’excellents cadeaux de Noël, pour ceux qui ne veulent pas seulement subir la crise. Mais aussi la comprendre.

PERSPECTIVES D’AVENIR

Est-ce que le gros de la crise est passé ? La partie visible de la crise est à venir ?

C’est la finance qui a été touchée. On va voir maintenant quelles sont les retombées dans l’économie. Ce que les gens vont vivre. Ce qui va faire mal. Quand les banquiers perdent des sous, ça touche un très petit nombre, ce sont souvent des gens riches, ça ne touche donc pas la vie quotidienne du plus grand nombre.

Quels sont les effets que le citoyen lambda va constater dans les mois qui viennent, d’abord aux Etats-Unis, et puis en Europe ?

On sait depuis quelques jours qu’aux Etats-Unis il y a plus d’un demi million d’emplois qui ont été perdus en un seul mois (novembre). Et quand ça se passe aux Etats-Unis, en général ça se passe 6 mois plus tard en Europe. Le chômage va monter en flèche.

Continuer la lecture de L’Écho, samedi 20 décembre

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Bâtir les villes à la campagne

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Hier soir nous regardions Nashville (1975) de Robert Altman. Nous sommes au cœur d’une rétrospective Altman : McCabe and Mrs. Miller (1971), The Player (1992), Short Cuts (1993) A Prairie Home Companion (2006). Altman est mort en novembre 2006, trois mois avant que ne débute mon blog, sans quoi vous auriez certainement eu droit à l’un de mes petits portraits chaleureux – mais ne désespérez pas.

Vous avez déjà dû noter que je porte sur l’Amérique le même regard à la fois amusé en inquiet qu’Altman. Quand je parle du style Country & Western, par exemple, ou de Santa Monica. Quand j’avais vingt ans, j’ai été finaliste pour l’obtention d’une bourse d’études prestigieuse pour les États–Unis. L’épreuve décisive était une entretien avec quelqu’un du Centre Culturel américain. Cette dame m’a demandé de caractériser les États–Unis à mes yeux en un mot, et j’ai répondu « Violence ! » Crochet : je me suis effectivement rendu aux States, mais ce fut treize années plus tard et par mes propres moyens.

Vous connaissez peut–être ma thèse relative aux États–Unis et à la ruralité : qu’ils sont parvenus à maintenir – même au sein d’un environnement hyper-urbanisé – les valeurs, l’ habitus, des communautés rurales [1]. La Californie côtière ce n’est pas l’Amérique profonde mais il suffit de plonger de cinquante kilomètres dans les terres pour trouver celle-ci : le paysan craignant Dieu avec sa fourche, sa pipe de maïs, et son tromblon à la gâchette facile pour défendre son carré de betteraves. Je ne plaisante pas : quand on va de Los Angeles à San Francisco en empruntant la route 101, on passe par un patelin appelé Betteravia.

Enfant, j’ai connu les petites communautés rurales sous leur aspect idyllique : la fermette de mes parents en Hesbaye, ensuite, adulte, dans leur réalité : la proximité trop grande des voisins – même éloignés, les jalousies, dans certains pays les accusations de sorcellerie, et dans d’autres les incendies volontaires et les vendettas. Les petites communautés rurales sont rarement aimables et pour les rendre aimables, il faudrait sans doute, comme l’espérait Alphonse Allais, bâtir les villes à la campagne : inventer des communautés rurales à l’habitus urbain. Et c’est là l’une de mes préventions contre la décroissance : je n’attends pas le retour des petites communautés rurales avec impatience : elles sont trop dures à ceux qui les habitent.

La fin chaotique du Nashville d’Altman : la chanteuse ratée que personne n’a voulu entendre durant les deux heures du film se voit tendre un micro alors que sur la scène, la vedette vient elle d’être assassinée, et c’est son heure de gloire : « That’s America, baby ! »

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le vrai débat sur la monnaie : un premier point

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je vous l’ai dit : je me suis mis à lire les textes « académiques » consacrés à la monnaie. Pourquoi si tard dans notre débat ? Parce que sur un sujet que je découvre je préfère réinventer la roue : je préfère réfléchir d’abord sur la question sans me préoccuper des conclusions auxquelles les autres sont parvenus. Une fois que mon opinion s’est constituée « à la dure », je m’inquiète de ce que les autres en pensent. Je ne publie pas d’articles ou de livres sur un sujet avant d’avoir atteint ce stade là bien entendu mais un blog c’est différent : on peut, comme je l’ai déjà dit, penser tout haut. Comme dans un terrarium où se trouvent des fourmis, on peut me voir creuser des galeries – et moi, grâce à vos commentaires, je peux vous voir creuser les vôtres.

Une bonne et une mauvaise nouvelle. Pour ne pas faillir à la tradition je commence par la mauvaise : ne comptons pas sur Grouchy, les renforts n’arriveront pas, ni pour un camp ni pour l’autre. Et la bonne nouvelle, qui est bien sûr l’envers de l’autre : 50 % au moins de ce qui s’est jamais dit d’intéressant sur la monnaie, l’a été et l’est aujourd’hui même sur ce blog. Je ne plaisante pas : les économistes se sont intéressés à la monnaie mais ont éviscéré la question en la vidant de sens grâce à des hypothèses simplificatrices – sans lesquelles ils considéraient que les problèmes annexes étaient tout simplement insolubles. Ainsi, la dimension temps peut selon eux être ignorée ou – et ce qui revient au même : l’avenir est parfaitement connaissable, soit de manière déterministe soit statistique, et il n’y a donc pas « au plan théorique » de différence entre une opération à terme ou au comptant, ni non plus donc entre du numéraire et une reconnaissance de dette, rien ne distingue du coup non plus propriété et possession. Je m’arrête là parce que la liste est longue mais vous m’avez compris : tout ce qui nous semble central à une compréhension du mécanisme de la monnaie a soigneusement été mis entre parenthèses par les économistes… pour rendre les problèmes solubles ! Ils ont ainsi accumulé au fil des ans des quantités énormes de « solutions » à des versions tellement simplifiées des problèmes que toute ressemblance avec un problème réel est alors entièrement fortuite.

Alors, à ceux d’entre vous qui ont dit à l’occasion que nous « n’avancions pas », « tournions en rond », etc. je vous le dis : c’était une illusion, nous avançons, à la machette peut–être, mais au sein-même de la jungle. Les « experts » n’ont encore jusqu’ici fait qu’étudier les cartes ou travaillé sur maquettes.

Je découvrirai peut–être encore – et je l’espère – des pépites, mais je n’y compte pas trop : non, les keynésiens n’ont pas raison parce que les monétaristes ont tort, il n’est pas vrai non plus que « tous les experts sur la monnaie savent très bien que… » : tous les experts sur la monnaie ne savent strictement rien !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Juliette Gréco

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Une petite histoire, qui m’a été racontée par Jean Pouillon. Sartre est assis aux Deux Magots ou au Flore et il dit à ces jeunes gens qui viennent de fonder avec lui Les Temps Modernes : « J’aimerais bien écrire des chansons : ce sont des choses que les gens retiennent. Mais qui les chanterait ? » Quelqu’un dit : « Je sais qui ! » Quelques jours plus tard, la jeune femme à qui il pensait est présentée à Sartre : toute en noir, avec une chienne et de longs cheveux noirs raides, toute « gothique » comme on dirait aujourd’hui. Il lui pose poliment quelques questions. Puis, à tout hasard : « Vous chantez ? », à quoi elle répond « Non ! ». Sur quoi Jean-Sol Partre se tourne interloqué vers le « contact » qui ne se démonte pas pour autant, il hoche la tête pour bien lui signifier : « Non, non, ne vous inquiétez pas ! » Et il avait raison, puisqu’il s’agissait de Juliette Gréco.

Je l’ai vue et entendue à l’Ancienne Belgique, vers 1952-54. J’ai expliqué ma terreur à l’écoute d’Edith Piaf chantant « Bravo pour le clown ! » et ce dont je me souviens pour Juliette Gréco, ce sont deux choses : d’abord ce toute en noir que je trouvais très chic, et puis, une chanson qui commençait par « Une fourmi de dix-huit mètres, Avec un chapeau sur la tête… » (Robert Desnos). Elle ajoutait bien : « Ça n’existe pas ! » mais je ne suis toujours pas entièrement rassuré.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Crime et châtiment

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Le nom « Donald Crowhurst » vous rappelle-t-il quelque chose ? Il participa à la Golden Globe Race en 1969, une régate autour du monde en solitaire. Alors qu’il se trouvait en position de vainqueur potentiel, il cessa soudain de donner de ses nouvelles. Lorsqu’on repéra son trimaran, il avait disparu. On retrouva son journal de bord qui permit de comprendre qu’au lieu de chercher à faire le tour du globe, il était resté de longs mois embusqué dans l’Atlantique Sud, communiquant jour après jour des positions fictives, attendant que les autres navigateurs y refassent apparition à l’issue de leur circumnavigation. Il se serait semble-t-il satisfait de finir en dernière position. Le hasard n’en voulut pas ainsi : la dureté de la course fit qu’il se retrouva finalement seul en position de l’emporter. Il se mit alors à errer au milieu de l’Atlantique, son journal révélant une raison de plus en plus chancelante, consignant en particulier une théorie relative à la condition humaine qui lui aurait épargné l’abominable dilemme qui était le sien : vainqueur par tricherie ou tricheur démasqué. Son système échoua cependant à le convaincre lui-même puisqu’il s’ôta la vie.

Ce qui me fait penser à Crowhurst, c’est bien entendu l’affaire Bernard Madoff. Comme vous avez pu le voir hier, je me le suis d’abord représenté en Machiavel : un homme convaincu que la « cavalerie » est le meilleur business plan qui soit au monde et développant froidement une stratégie fondée sur ce principe. Or, les informations diffusées aujourd’hui quant aux justificatifs détaillés qu’il procurait à ses clients me font maintenant penser à tout autre chose : à une tragédie à la Crowhurst. Parce que ces relevés, mentionnant parfois des dizaines d’opérations au cours d’un seul mois, présentent de manière précise la stratégie complexe qu’il affirmait mettre en œuvre pour le bénéfice de ses clients : l’utilisation de « collars », un montage particulier d’options, associée à un portefeuille dynamique d’actions, qui permet en effet d’engranger des gains réguliers dans une bourse portée par une hausse constante et paisible. Seulement voilà : pas à l’échelle qui était devenue la sienne, pas à l’échelle des milliards de dollars qu’il brassait en réalité.

La supercherie résulte du fait que si la stratégie qu’il prétendait utiliser a dû fonctionner selon ses vœux pour ses premiers clients, elle a dû atteindre rapidement sa limite en volume dans le cadre que le marché autorisait : plus et le prix des actions se serait retrouvé balloté de manière incontrôlable en raison de ses transactions. Alors, plutôt que de refuser de nouveaux clients, il a dû se mettre à feindre, jusqu’à basculer dans une simple « cavalerie » : prétendant continuer de la même manière qu’avant mais se contentant en réalité de payer les plus anciens participants avec les apports en fonds de ses plus récentes recrues.

Si mon hypothèse est exacte, son histoire est celle d’un homme qui s’imagine d’abord un géant parce que son plan complexe, digne d’un génie (celui que les relevés communiqués à ses clients persista de présenter) semble réussir mais qui, quand il découvre que ce plan est limité par la taille, ne s’y résigne pas par orgueil, par hybris. Il s’autorise sans doute d’abord quelques libertés avec ses principes – tactiques « de complément » que Michael Ocrant qui le questionne avec perspicacité en 2001 [1] semble avoir très bien devinées – pour maintenir la fiction, puis succombe : il se met alors à tricher et se retrouve non plus un géant à ses propres yeux mais un nain. Enfin bien des années plus tard, pareil à Raskolnikov dans Crime et Châtiment, il n’en peut plus : il révèle sa turpitude.

Car ne l’oublions pas, Madoff n’a pas été démasqué : il a avoué à ses fils, et ce sont eux qui l’ont livré à la police. Comme dans le cas de Crowhurst : ce n’est pas la justice des hommes qui l’a rattrapé mais sa propre conscience. Le drame humain n’est pas celui de ceux qui ont cru en Madoff : c’est celui de la manière outrancière dont il a cru en lui-même.

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[1] Michael Ocrant, Madoff tops charts ; skeptics ask how, MAR/Hedge (RIP), No. 89 May 2001

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Edmond Jorion (1917 – 2002)

Le petit rentier dit : « Les conséquences collectives de ce que je fais ne m’intéressent pas », et je lui réponds : « Et moi, elles m’intéressent beaucoup : je suis anthropologue et sociologue de formation, et c’est de cela que je m’occupe ». « Cela fait de vous quelqu’un de gauche ! », me répond-il et cela me rappelle ce que le chapelain de mon collège à Cambridge m’avait un jour dit : « C’est bien vous qui vous occupez de nos étudiants qui ont choisi l’anthropologie ? … ‘Anthropologie’ ? Est-ce que ce n’est pas le nom que l’on donne au communisme quand on cherche à l’enseigner dans une université ? »

J’ai évoqué quelquefois la difficulté que j’avais à communiquer avec mon père. J’ai dit aussi qu’il venait du pays de Charleroi et que la culture de la mine était la sienne de manière viscérale, même si personne dans notre famille n’y a jamais travaillé. Ce qui le caractérisait surtout, c’était une droiture que les membres de notre famille qui étaient dans les affaires appelaient en souriant : « un peu caricaturale ». Il m’arrive quelquefois, quand je termine un billet de me dire : « Tiens ! Il serait fier de moi ! » Ceux où je m’intéresse aux conséquences collectives de ce que font les petits rentiers font partie de ceux-là.

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Affaire Madoff : la malhonnêteté ordinaire

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La version officielle de l’affaire Madoff, est que l’ancien patron du NASDAQ avoua à ses fils que son entreprise n’était qu’une gigantesque pyramide, une cavalerie où l’on verse aux clients plus anciens les fonds qu’apportent les plus récents, et que ceux-ci – probablement subjugués par l’indignation – allèrent vendre la mèche à la police.

Il y a de nombreuses raisons de remettre en cause cette version officielle. D’abord le fait que ce soient ses fils qui aient contacté la police. Vous feriez ça à votre père, homme d’affaires à la stature colossale, parce qu’il a été malhonnête ? Ensuite, les fils Madoff sont non seulement financiers eux-mêmes, mais travaillant aussi dans l’affaire du papa (même si ce n’est pas dans le même département) : pas des enfants de chœur non plus donc et peu susceptibles de tomber à la renverse en apprenant qu’une affaire rentable l’est essentiellement parce qu’elle est une pyramide. Le chiffre de 50 milliards de dollars manquant dans la caisse a éventuellement pu les surprendre.

Je lis les journaux et je vois que ce que l’on essaie de nous vendre, c’est de la consternation : « Comment est-ce Dieu possible ? » C’est possible parce que la pyramide est le meilleur business plan que l’on puisse imaginer : la formule par défaut qu’ignorent seulement les gagne-petit qui – par manque de relations – sont obligés de vraiment vendre quelque chose.

Passons alors aux vraies questions. La première : combien de hedge funds, de fonds d’investissement spéculatifs, fonctionnent-ils sur un autre schéma que la cavalerie, que la fuite en avant ? Étendons la question : combien d’établissements financiers (1) ? Deuxième question : combien de clients de Mr. Madoff ignoraient-ils que son fonds était une pyramide ?

Ma réponse, à vue de nez, pour chacune de ces deux questions, est qu’on peut les compter sur les doigts d’une seule main.

Les lecteurs de mon blog – et apparemment de blogs apparentés – succombent souvent à la théorie du complot pour expliquer ce qui se passe en finance et je leur répète inlassablement : « Vous ne comprenez pas : en finance, les complots ne sont pas nécessaires ! »

Bien sûr, ceux des clients grugés de Mr. Bernard Madoff, dont la participation à son fonds était passée par l’intermédiaire d’une banque, vont se tourner vers celle-ci et glapir pour réclamer l’argent qu’ils ont perdu. C’est de bonne guerre : malheur aux vaincus ! Mais ignoraient-ils vraiment ce qui se tramait ? Un fonds qui fonctionnait comme un mouvement d’horlogerie et rapporta pendant vingt ans 1 % par mois, qu’il pleuve ou qu’il vente ? Un fonds dont les journaux rapportaient depuis 1999 qu’il était une pyramide, après qu’un certain Mr. Markopoulos avait alerté sans effet la SEC (Securities & Exchange Commission), le régulateur des marchés financiers ? Non : pour participer au fonds, il fallait être parrainé, et ce que votre parrain devait vous glisser dans le tuyau de l’oreille, c’était ceci : « C’est l’ancien patron du NASDAQ, personne n’ira jamais voir ! Et s’ils devaient jamais aller regarder : il siège dans tous les comités de surveillance ! »

Alors, pourquoi les fils ont-ils vendu la mèche ? Un commentateur sur mon blog avance l’hypothèse suivante : « Quelqu’un a dû lui dire qu’il allait lui faire la peau et les fils ont pensé qu’il valait mieux pour leur père d’être sous les verrous ». C’est bien possible mais – comme vous le savez – la maison ici ne fait pas dans la supputation.

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(1) Franco Modigliani, Prix Nobel d’économie, écrivait en 1992 : « … une banque dans une position délicate ne doit pas automatiquement déposer son bilan tant qu’elle est à même de verser à ses épargnants intérêt et principal, faisant pour cela appel à ses réserves, ou liquidant certains de ses actifs, mais surtout, en utilisant la technique dite ‘de Ponzi’ : en attirant de nouveaux clients. » in Frank J. Fabozzi, Franco Modigliani, Mortgage and Mortgage-backed Securities Markets, Boston (Mass.) : Harvard Business School Press 1992, p. 100.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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