« Expressio unius est exclusio alterius », par Zébu

Billet invité.

La question qui revient en boucle actuellement est ‘Et maintenant ?’

Mais à cette question ne parvient pas de réponses, du moins pas aisément, du moins sans qu’instinctivement on ne sente que quelque part cette réponse même semble factice.

L’origine de cette difficulté, qui semble s’imposer à nous subitement, provient de ce que la manifestation de dimanche a pu produire et continue de produire parmi ceux qui ont manifesté et ceux qui ont regardé ces manifestations. Ce phénomène s’applique à tous, nolens volens.

Parce qu’il était difficile, sinon impossible de nommer, on a laissé les banderoles à la maison, sauf à afficher le générique message ‘Je suis Charlie’, sauf à brandir des crayons, à brandir des dessins de caricaturistes assassinés, sauf à brandir des drapeaux de toutes les couleurs, à commencer par les 3 que les Français connaissent, parce que ces couleurs parlent par-delà le nom de la couleur même, par sa seule association.

Parce qu’il est difficile, voir impossible, de dire ‘je suis Juif’ sans exclure ‘je suis Français’.

Parce que dire ‘je suis Français musulman’ est nommé imparfaitement en accolant des termes qui réduisent, qui excluent ce qui n’est pas nommé, tout le reste en fait.

Voilà pourquoi ces manifestations ont toutes été silencieuses, voilà pourquoi des salves à intervalles régulières d’applaudissements étaient lancées comme des vagues sur une mer immense, tels des ressacs qui ne voulaient pas finir de revenir ‘ensemble’.

Il y a un principe en linguistique bien connu, en droit aussi, qui spécifie en latin, cette langue morte qui continue de nous enseigner comme à un enfant qui collerait son oreille à un coquillage vide : « Expressio unius est exclusio alterius », « Nommer une chose, c’est exclure toutes les autres ».

Dire ou écrire ainsi selon ce principe « le jour d’après » est difficile, voir impossible, sans que l’on sente confusément ce que cela peut impliquer de récupérations fallacieuses et trompeuses, sans que l’on pèse intensément ce que cela coûterait en exclusions de toutes sortes.

Exclure, c’est enlever quelqu’un ou quelque chose de cet ‘ensemble’ proféré silencieusement par les foules, celles présentes et celles absentes.

« Il est exclu d’exclure ! » pourrait crier cet ‘ensemble’, comme d’autres en Mai 68 refusaient d’interdire.

Et pourtant, il faut bien parler, sous peine, capitale (au sens de ‘chef’, ‘tête’, ‘premier’), que d’autres s’emparent des mots pour mieux exclure. Certains ont déjà commencé, sous couvert d’union, nationale ou pas.

Il y a donc urgence à nommer mais comment faire, sans exclure ?

Il y aurait bien un moyen : celui d’exclure ce qui ou ceux qui excluent.

À commencer par ceux qui ont exclu de notre ‘ensemble’ ceux qui ont été assassinés, et ceux qui les ont manipulés, les ont commandités, les ont financés.

Ceux-là pourtant, du moins les assassins qui ont pressé sur la détente, étaient parmi ‘nous’, étaient issus de notre ‘ensemble’.

Il nous faut donc exclure aussi ce qui a pu les conduire à se considérer comme exclus de notre ‘ensemble’, les idées qui les ont conduits à ne plus s’identifier à ‘nous’, à même ne plus considérer les coreligionnaires qui ne pensent pas et ne vivent pas comme ‘eux’ pour les assassiner aussi.

Et puis il faudra aussi exclure que le droit de s’exprimer soit exclu, même si cela peut produire un sentiment d’exclusion pour ceux qu’une telle expression pourra viser. Et immédiatement, exclure de ce droit d’expression toutes celles qui délibérément ont pour but et objet d’exclure ce qui sera nommé.

Parce que comme on pourrait paraphraser cette expression en latin, « nommer une chose pour exclure, c’est exclure toutes les autres ».

Il faudra donc exclure de nos mots, de nos maux, de nos actes, de nos pensées, ce et ceux qui excluent.

Mais il faudra aussi exclure de tout cela tout ce qui conduit à exclure.

Parce que si pour garantir la liberté d’expression il est nécessaire de garantir la fraternité, il est aussi impératif de garantir l’égalité pour que cette liberté puisse perdurer.

Quelle liberté dans des inégalités croissantes qui conduisent à exclure de cet ‘ensemble’ un nombre croissant de personne ? Quelle expression reste-t-il ainsi à ces exclus, si ce n’est le pouvoir de se revendiquer comme tels ?

Quelle fraternité possible dans des politiques d’austérité qui ont pour fonction de décider ce qui ou ceux qui sont ou seront utiles à cet ‘ensemble’ ?

Quelle égalité promouvoir si certains se drapent dans l’opacité des paradis fiscaux, d’une imposition ‘à la carte’, d’un accroissement automatique par l’intérêt versé, de rémunérer le simple fait d’être et non de faire ? Comment fraterniser avec des robots qui nous remplacent, sauf à devenir soit même un robot ?

Une fois que nous aurons identifié ce qui nous exclut de cet ‘ensemble’, et que nous l’aurons exclu comme possibilité pour « le jour d’après », nous pourrons alors commencer à définir ce qui nous permet ou permettra d’être ‘ensemble’.

 

Nous pourrons alors commencer à ‘vivre’ ensemble.

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