Archives de catégorie : Questions essentielles

Le vase brisé

Un journaliste m’appelle tout à l’heure, me demandant un papier sur la chute de la bourse. J’ai en gros repris ce que je venais d’écrire dans Le krach pour demain ? La conclusion est différente : la voici.

L’image qui me vient pour illustrer cela, c’est un poème du XIXè siècle, de Sully Prudhomme (1839-1907), je le cite dans son entier car il décrit parfaitement la situation dans laquelle le système financier se trouve aujourd’hui dans son ensemble, et aussi, il faut parfois le rappeler, parce que la poésie – contrairement à la bourse – fait partie de ces choses essentielles qui nous font aimer la vie.

Le vase brisé

Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé ;
Le coup dut l’effleurer à peine,
Aucun bruit ne l’a révélé.

Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D’une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s’est épuisé ;
Personne encore ne s’en doute,
N’y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu’on aime,
Effleurant le coeur, le meurtrit ;
Puis le coeur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde :
Il est brisé, n’y touchez pas.

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Insistance de 68, par Christian Laval

Christian Laval est l’auteur de L’homme économique : Essai sur les racines du néolibéralisme (Gallimard 2007) et de Jeremy Bentham : Les artifices du capitalisme (PUF 2003). J’ai lu tout à l’heure son texte intitulé « Insistance de 68 ». Je lui ai dit que je voulais le commenter. Je lui ai aussi proposé de l’héberger ici au cas où il ne serait pas disponible ailleurs. Il a accepté et j’ai l’honneur de vous le présenter ici.

J’ai dit que je voulais commenter son texte mais je ne le ferai pas : il est très bien comme il est. Et il est aussi très beau. Il suscitera un débat sans aucun doute et à ce débat je participerai bien entendu.

 

Christian Laval
Insistance de 68

I

Notre génération

Il n’y a peut-être jamais eu de génération sur le compte de laquelle et à propos de laquelle on a plus menti, déformé, trafiqué, que celle de 68. Ce travestissement se fait au nom de l’histoire et des données politiques (écroulement du communisme), au nom aussi du destin de quelques-uns qu’on a sommairement désignés comme les représentants officiels d’une génération politiquement vaincue mais culturellement gagnante. Ceux-là, dont les noms courent sur les lèvres des gens informés, seraient les incarnations durables de l’événement, les porteurs de sa mémoire, les détenteurs de son sens. Le dérisoire de la chose est trop évident pour s’y arrêter. Cette génération est démocrate, elle est tolérante. On pourrait laisser encore se perpétuer le mensonge s’il ne concernait que le petit nombre de personnes intéressées par l’imposture de ceux-là qui, par un besoin étrange, prennent sans cesse la pause de qui a vécu “ les événements de 68”, de l’intérieur et au plus profond de leur intimité. Ces personnalités sont de tout temps, de tout lieu. Mais cette génération n’est pas seulement tolérante, elle est patiente. Elle a laissé dire, elle continue de laisser croire. Elle s’est faite souvent silencieuse. Elle sait aussi mépriser, et même beaucoup, ceux qui prétendent depuis trente ans parler en son nom, faire boutique et profit, gagner en puissance et en visibilité sur la mémoire de 68, sur le trafic de la mémoire de 68. Mais cette longue patience a un coût, cette générosité a un coût. Laissant dire, laissant faire, nous avons laissé confondre patience et repentance, mépris et humilité, générosité et complaisance. La génération 68, pour le dire simplement, était assez bonne pour endosser la responsabilité de tous les maux de la société, pour prendre sur elle tous les torts du monde, pour porter le manteau d’infamie. Laissant dire, cette génération, devenue très humble, devenue modeste, s’est laissée faire, s’est laissée interprétée. Prise au piège de son propre mythe, de son héroïsme juvénile de sa sainte pureté, de son sens du sacrifice, de ses rêveries, de ses utopies. Parce qu’elle a rêvé, parce qu’elle a déliré parfois sans doute, parce qu’elle a été mystique comme l’a dit Péguy à propos d’une autre génération, parce qu’elle a vécu un temps l’insurrection comme l’état permanent du quotidien, elle devrait rétrospectivement payer, elle devrait se charger du poids de tout ce qui est dérive, destruction, pourrissement dans une société qui irait tellement mieux s’il n’y avait pas eu 68. Ce faux historique, nous le payons mais, avec nous, ce sont toutes les générations après nous qui le payeront.

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Aide au développement

Je viens de parler à un ami, un ami d’il y a longtemps : un ami de l’Afrique. Il m’a dit : « On parle souvent de toi : tu as été un précurseur. C’est peut–être venu trop tôt l’anthropologie, la sociologie : ce n’était pas compris ».

Non, ce n’était pas compris, c’est le moins que l’on puisse dire : jusqu’à la tentative d’assassinat. Non, non, je ne suis pas parano : ça m’a été rapporté par trois « témoins indépendants » comme on dit, et à différentes époques.

Mais ce n’est pas ça qui compte : ce qui compte, ce sont les femmes d’Avlékété qui ont pu nourrir leurs enfants en allant vendre leur poisson au marché de Pahou grâce à la nouvelle piste ; ce sont les bébés qui ne sont pas morts de dysenterie grâce aux puits creusés le long de la route des pêches et leur eau propre.

J’aurais voulu faire beaucoup plus, c’est tout.

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Où sont–il donc ?

Samedi, notre dernière journée à Paris, nous l’avons passée sur la Butte. Déjeuner au Bouillon Chartier (station obligée pour Adriana à Paris). Puis, l’escalade.

Y’en a qui vous parlent de l’Amérique
Ils ont des visions de cinéma.
Ils vous disent « Quel pays magnifique :
Notre Paris n’est rien auprès d’ça ».
Ces boniments-là rendent moins timide,
Bref, l’on y part, un jour de cafard…
Ça fera un de plus qui, le ventre vide
Le soir à New York cherchera un dollar.
Au milieu des gueus’s, des proscrits,
Des émigrants aux cœurs meurtris ;
Il pensera, regrettant Paris :
« Où est-il mon moulin de la Place Blanche ?
Mon tabac et mon bistrot du coin ?
Tous les jours étaient pour moi Dimanche !
Où sont-ils les amis les copains ? ». (1)

La Butte
Ça s’applique à moi, non ? Ce n’est pas à New York mais plus logiquement encore à Hollywood que mes « visions de cinéma » m’ont conduites, et je regrette « Piment–Café » et le bar-tabac de la Place Saint-Paul (comment s’appelle-t-il ? c’est un nom comme « Le Belvédère »), où Jean-Claude Brialy – plus Pierre Brasseur que jamais – m’a un jour pris à témoin : « On n’a plus le temps de rien faire, n’est-ce pas, Monsieur ? ». Et moi, avec mon à-propos habituel, je lui ai répondu : « Vous avez mille fois raison ! ».

(1) Pépé le Moko (2), c’est–à–dire Jean Gabin, recueilli, écoute Tania, jouée par Fréhel, chanter Où est–il donc ? (3). Il est loin de la Butte, les larmes lui roulent sur les joues. Il est prisonnier et le sait : s’il quitte la Casbah, il perd automatiquement la liberté. Mais il vit dans un monde, le nôtre, où règnent les belles femmes captivantes – entendez que pour elles, les hommes sont prêts à perdre même leur liberté. Pour les hommes, en effet, rien n’est simple.

(2) Pépé le Moko de Julien Duvivier 1937.

(3) Paroles de L. Carol et A. Decaye, musique de Vincent Scotto.

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La mémoire et la lumière

Nous sommes passés hier devant Saint-Germain l’Auxerrois. Adriana a dit : « Oh ! Une belle église : est-ce qu’on peut entrer ? » La porte était ouverte. Elle m’a jeté furtivement : « Je sais que tu ne crois pas à ces choses-là ! », avant de tremper le doigt dans le bénitier et de se signer comme les Orthodoxes : de la droite vers la gauche. Elle est allée s’asseoir. Moi, je suis resté debout au fond de la nef.

Au bout d’un moment, elle est revenue me demander de la monnaie pour un cierge. Nous sommes restés là, l’un contre l’autre, à contempler la petite flamme, tout agitée par les courants d’air.

Je ne crois pas à « ces choses-là », sans doute, mais il n’est pas vrai que je ne croie ni à la mémoire ni à la lumière.

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La vie d’artiste

Nicolette, tu venais chez moi rue Saint-Paul, en 1986-87. On n’était pas, ni toi ni moi, à l’apogée de notre carrière. On n’avait pas beaucoup de ronds, j’en avais un tout petit peu plus que toi parce que toi, tu n’avais vraiment pas un radis. Rosella m’avait dit « On répète en ville que vous êtes en train de vous clochardiser ». On s’était rencontrés rue de l’Université à une soirée de poètes américains à Paris ; Dieu sait ce que j’étais aller y faire : aller à ta rencontre probablement. Tu restais sur le divan et moi j’écrivais ; on ne se disait rien. Puis quand le soleil s’était couché, je t’invitais à Piment-Café, rue de Sévigné, de l’autre côté de la rue Saint-Antoine.

Il y a quelques années j’ai lu une interview de toi dans un magazine anglais, tu disais :

Une chose est sûre : à aucun moment, à aucun moment, vous dis-je, je n’ai douté de moi-même.

Ah ben tiens, il vaut mieux entendre ça que d’être sourd. Mais t’as raison, Nicolette, t’as raison : moi, si on me posait la question, sur moi à cette époque, je dirais exactement la même chose.

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Jean Pouillon (1916–2002)

Très peu de mes amis appartenaient à la génération de mon père. Il y en eut deux : Jean Pouillon et François Debauche.

Pouillon m’avait un jour abordé au séminaire de Lévi–Strauss en 1969. Il avait écouté les tirades arrogantes d’un jeune homme de vingt–trois ans à la chevelure et à la barbe abondantes et il m’avait dit : « Bonjour, je suis Jean Pouillon. Si vous avez un jour envie d’écrire, j’aimerais vous publier ». J’attendrais encore quelques années avant de me rendre à son invitation. Nous avions compris que nous pensions de la même manière et nous nous verrions souvent : il passait me voir à Cambridge et partout où le hasard me conduisait. Il racontait avec des mimiques expressives les mésaventures de ses « voyages » en Afrique, l’expression de « terrain » lui semblant excessive pour décrire ses séjours tumultueux au Tchad et en Éthiopie. J’avais lu Jean–Sol Partre avidement dans mon adolescence mais c’est Pouillon qui m’a fait aimer le personnage, dont on devinait dans la manière dont il en parlait qu’il avait dû lui porter une réelle affection.

J’admirais son « Temps et roman », publié l’année de ma naissance et, dans un article, j’en avais un jour dit tout le bien que j’en pensais. Pouillon qui était rédacteur de la revue où le texte paraissait y avait ajouté un post–scriptum qui disait en substance : « L’article de Jorion est si élogieux que j’ai le sentiment qu’il ne me reste plus qu’à mourir, ayant lu ma propre notice nécrologique ».

Jean Pouillon, je pense à vous très souvent.

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Villiers–le–Bel et la « voyoucratie »

Elisabeth Lévy a eu l’amabilité de m’inviter à commenter l’intervention télévisée du Président sur son site « Causeur ».

Je me suis volontiers rendu à son invitation. Mon billet s’intitule « Villiers–le–Bel et la « voyoucratie » ».

Vous verrez que je mentionne La Liberté guidant le peuple de Delacroix dans mon billet.

La Liberté guidant le peuple - Delacroix

Ah ! Je ne me fais guère d’illusions : il y aura toujours des voyous ! Certains sont nés voyous dans l’âme : la voyouterie est dans leur sang et le système politique qui recueille leurs suffrages est bien la « voyoucratie », pour reprendre le terme utilisé par le Président.

Pierre Lacenaire était un voyou s’il en fut, assassin récidiviste qui tuait par derrière, à l’aide d’un tire–point de cordonnier. Dans Les enfants du paradis (Marcel Carné 1945), Jacques Prévert lui fait dire : « Quand j’étais enfant, j’étais déjà plus lucide, plus intelligent que les autres… « Ils » ne me l’ont pas pardonné, ils voulaient que je sois comme eux… Levez la tête Pierre-François… regardez-moi… baissez les yeux… Et ils m’ont meublé l’esprit de force, avec des livres… de vieux livres … Pourquoi tant de poussière dans une tête d’enfant ? Quelle belle jeunesse, vraiment ! Mon père qui me détestait… ma mère, ma digne mère, qui préférait mon imbécile de frère et mon directeur de conscience qui me répétait sans cesse : « Vous êtes trop fier, Pierre François, il faut rentrer en vous-même ! Alors je suis rentré en moi-même… mais je n’ai jamais pu en sortir ! Jolie souricière ! Les imprudents ! Ils m’ont laissé tout seul avec moi-même… et pourtant ils me défendaient les mauvaises fréquentations… ». Même les voyous dans l’âme vivent donc dans un monde peuplé de circonstances. Mais tous les voyous ne sont pas « voyous dans l’âme » : les autres, je les appellerai précisément « de circonstance » : ceux qui ne sont pas nés voyous mais qu’un contexte, « une crise sociale », par exemple, ont fait basculer du côté de la voyouterie. Gavroche comme l’on sait avait eu une enfance difficile. On ne sait rien de la Liberté guidant le peuple chez Delacroix (1830) – sinon que son style dépoitraillé fait mauvais genre – mais pour prendre les risques qu’on la voit prendre, je ne crois pas m’avancer trop en disant qu’elle a dû en baver.

Je ne sais rien des enfants voleurs de bonbons de Villiers–le–Bel et condamnés à trois mois de prison ferme : peut–être sont–ils des voyous dans l’âme et j’aurais bien trop peur en les exonérant d’office, en invoquant leurs circonstances difficiles, de me retrouver dans le camp des « donneurs de leçons ». Mais peut–on au contraire me faire la preuve que leur acte n’a, comme l’affirme le Président, « rien à voir avec une crise sociale » ? Que ça n’a « rien à voir » avec un taux de chômage de 19 % et de 30 à 40 % dans les quartiers chauds, avec le fait que la ville compte 50 % de logements sociaux et que le revenu annuel moyen par habitant est de 6 500 euros (contre 12 500 euros en Ile-de-France) (*). Cela aussi me semblerait difficile à prouver.

Les anthropologues opposent dans un couple indissociable les « structures » aux « sentiments ». Ce sont les sentiments des femmes et des hommes qui les conduisent à bâtir des structures qui les contraignent ensuite et modèlent alors leurs sentiments, et ceci oblige à distinguer différents types de causes selon que l’on fixe son attention sur les unes ou sur les autres. Le voyou qui allume la mèche d’un cocktail Molotov puis le lance dans la direction des forces de l’ordre est bien la cause qui risque de provoquer des blessures effectivement « gravissimes ». Mais sa présence là a, elle aussi, ses propres causes au sein d’un contexte qui, ce n’est pas à exclure, pourrait très bien être celui d’une « crise sociale ». Quand les structures descendent dans la rue, elles réclament sans doute un voyou pour allumer la mèche, mais ce sont bien elles qui ont causé l’incendie.

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(*) Chiffres publiés dans Le Monde en ligne.

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Le premier Thanksgiving

C’était mon premier automne aux États–Unis. Je connaissais l’Action de Grâce de la fête des moissons mais je ne connaissais pas Thanksgiving et bien que ce soit la même chose du point de vue liturgique, ça ne se ressemblait pas. C’était il y a dix ans et pour notre petit groupe comme pour moi, nous ne savions rien de Thanksgiving, sinon par le cinéma américain : la famille chaleureuse communiant autour de la dinde ! Nous nous sommes dits « Ce n’est pas une raison : on va faire comme les autres ! ». On commençait à l’époque à trouver des choses sur l’Internet. « Le ‘stuffing’, c’est quoi ? ». Nous étions Mexicaine, Guatémaltèque, Allemande, Suisses et Belge. « C’est la farce. On trouvera ce qu’ils y mettent sur AltaVista (*) ! » « Et les patates douces qu’on voit partout ! Ils les mangent comment ? » Je les ai coupées en tranches très fines et les ai fait rissoler dans la graisse de dinde et c’était très bon.

Nous avons mangé tous ensemble. Nous savions seulement qu’il fallait rendre grâces pour ce qui nous avait été donné. Et nous n’avons eu aucun mal chacun d’entre nous à trouver pour quoi : dans une vie, les occasions sont nombreuses, et plus particulièrement pour les exilés : pour ces « pèlerins » que Thanksgiving célèbre pour avoir espéré en une vie meilleure ici–bas et que nous étions nous en 1997 à l’Université de Californie à Irvine.

(*) Avant Google !

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Les dessins de Ron Cobb

J’évoquais l’autre jour avec une jeune personne qui pensait que le mouvement écologique est une invention récente, certains des très beaux dessins que Ron Cobb publiait à la fin des années soixante dans le Los Angeles Free Press, un des organes du mouvement hippie. En voici un : « Bénis soient les simples en esprit : la terre leur appartient ».
La terre leur appartient
En voici un autre, plus classiquement politique. Celui–ci pourrait servir d’illustration à l’une des thèses centrales de mon « Vers la crise du capitalisme américain ? » (2007) : que le rapport des classes sociales aux États–Unis doit toujours être interprété dans la cadre que lui a défini le puritanisme (c’est–à–dire le calvinisme) hérité des premiers colons du XVIIè siècle : que la richesse est la manière dont Dieu signale aux élus, leur élection. « Si t’as quèqu’chose, c’est pasque t’as été gentil. Si t’as rien, c’est qu’t’as été méchant… T’as qu’à demander au Père Noël ».
Le Père Noël

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Jacques Brel (1929 – 1978)

C’était l’époque cafardeuse où je ne savais pas quand je reverrais la petite dernière. Elle avait trois ans. Une nuit j’ai rêvé que j’arrivais dans une maison où je savais qu’elle dormait. Un homme est entré dans la pièce où j’attendais et je le reconnais : c’est Jacques Brel et il me dit avec une infinie bonté qui dissipe toute mon inquiétude : « Elle dort ! Tout va bien. Faut pas s’en faire ! ».

Je l’ai vu une fois : en 1968 au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, il était Don Quichotte dans « L’Homme de la Manche ». Dario Moréno était Sancho Pança, et pas moins bête de scène !

Paradoxalement sans doute, de son point de vue, Jacques Brel offrit aux gosses de ma génération, pour qui « être Belge » signifiait « n’être de nulle part », l’hymne national qui leur manquait, des vers sans mièvrerie auxquels s’identifier : « Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu ». J’ai écrit « hymne national » mais il faudrait dire « hymne régional » : je parlais un jour à des Lillois qui s’indignèrent : « Non, il a écrit ça pour nous ! ‘Avec Frida la blonde quand elle devient Margot’, c’est nous ça ! » Il composait en réalité pour la race entière, comme l’ont compris Nina Simone récitant comme une prière « Ne me quitte pas », ou David Bowie interprétant, en vrai Ziggy Stardust, « Dans le port d’Amsterdam ».

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« Notes ethnographiques sur les peuples communément appelés Bakuba »

Cela se passait à la même époque de Laguna Beach. Un jour mon amie m’avait dit, « J’ai visité aujourd’hui une très belle maison. Est-ce que tu veux aussi la voir ? » Je me méfiais un peu parce qu’en Californie, « beau » est souvent synonyme de « démesuré » mais Brenda était une peintre à l’oeil infaillible et je lui ai fait confiance. J’ai eu raison parce que cette maison de Corona del Mar est la plus belle que j’ai eu l’occasion de voir.

A priori pour moi, une maison c’est un endroit où l’on fait des choses biologiques : on mange, on dort, et ainsi de suite. Mais dans celle-ci, mes préjugés sur l’architecture dans ses rapports avec le biologique sont tombés. Il y avait dans cette bâtisse tout en arrêtes verticales, enchâssés les uns dans les autres, une multitude d’espaces sans nom, où l’on pouvait aller s’asseoir ou rester debout, avec une assiette, ou avec un livre ou sans raison particulière, juste pour être là à regarder la mer. Les portes-fenêtres ouvraient sur des terrasses ou directement sur des pelouses, et les gens qui passaient dans l’avenue qui domine la plage auraient pu tout aussi bien pénétrer dans cette maison et en découvrir les trésors qui étaient de deux sortes : des pièces du Quattrocento : tableaux, statues, verres, bijoux, et des objets africains, dont les plus récents devaient dater du milieu du XIXè siècle et les plus anciens, du XVIè siècle peut-être. Il y avait en particulier des velours kuba, de très grandes pièces, de la qualité de ceux qu’on peut voir au Musée de l’Afrique Centrale à Tervuren.

Et un peu plus tard ce jour-là, Ann Bernstein (*), la maîtresse de maison, et moi, nous nous sommes retrouvés seuls dans une voiture que je conduisais : un imbroglio si je me souviens bien à propos d’un véhicule à récupérer quelque part. Et pendant que nous roulions, elle m’a dit ceci : « Je vais vous raconter quelque chose parce que j’ai le sentiment que vous pourrez comprendre. Vous avez vu tous ces objets et vous pensez sans doute qu’il a fallu à mon mari et moi de nombreuses années pour les rassembler. Ce n’est pas le cas : il a acheté tout ce que vous avez vu là, en deux heures, chez un antiquaire à Milan. Nous connaissions l’existence de ce marchand et un jour nous sommes allés le voir. Mon mari a examiné les centaines d’objets qu’on lui présentait et il disait, « Celui-ci… et puis celui-là… », et le marchand allait les déposer à l’écart pour que nous puissions les revoir plus tard. Et quand tout a été vu, il devait s’attendre à ce que mon mari se tourne vers sa première sélection et en choisisse un ou deux. Il n’en est pas revenu quand nous lui avons dit que nous prenions le tout. Vous comprenez ? Pour mon mari, ce jour–là, c’était une importante revanche sur la vie. Sur l’histoire surtout ».

C’était l’un de vos secrets, que vous avez confié ainsi, Ann, à un inconnu, alors que tous deux vous étiez parvenus, contre toute logique, et au grand dam sans doute de ceux qui vous avaient présentés l’un à l’autre dix minutes plus tôt, à vous retrouver ainsi seuls, dans l’espace d’une automobile. Je ne me souviens pas, Ann, de ce que je vous ai dit moi ; j’imagine, moi aussi, des choses essentielles sur ma vie et ma personne.

Et vous aviez un autre secret, que Brenda m’avait révélé : que vous aviez été autrefois une femme qui se dévêt, une danseuse de la variété dite « exotique ». Aussi, quand il m’arrive aujourd’hui d’apercevoir une enseigne au néon qui annonce « Nude Girls », je pense aux extraordinaires planches en couleurs de Norman Hardy dans les « Notes ethnographiques sur les peuples communément appelés Bakuba ainsi que sur les peuplades apparentées : les Bushongo » que Torday et Joyce consacrèrent en 1910 aux Kuba, au retour de leurs explorations dans le bassin du Congo.

(*) J’ai modifié les noms et les circonstances, le mari d’« Ann » étant un personnage connu.

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Les deux fautifs

En septembre 1997, venu du campus de l’Université de Californie, à Irvine, à une vingtaine de kilomètres de là, j’ai échoué à Laguna Beach : à la plage. C’est ce qui m’a probablement sauvé. C’est Aznavour qui chantait « Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil ». Immigrant de la première heure, je crevais la dalle au paradis. Entre mes moments de vaine agitation, j’arpentais la plage de long en large, ce qui avait le pouvoir de m’apaiser. Un matin d’hiver, au lendemain d’une tempête, j’ai découvert la laisse de mer pareille à un collier de pierreries : une accumulation rutilante d’énormes coquillages ! Au tournant d’un rocher je me suis retrouvé nez à nez avec une femme policier, elle aussi les mains encombrées de ses joyaux : attirée par les trésors de la plage pendant ses heures de service, et assez penaude de tomber sur quelqu’un. Moi aussi, de mon côté, un peu gêné, mais pour la raison inverse : que j’aurais dû plutôt à cette heure-là, être au travail quelque part. Et nous, les deux fautifs, nous avons échangé un sourire, nous nous sommes dit bonjour, et nous rapprochant l’un de l’autre, nous avons comparé nos butins, avec les mots enfantins qui conviennent aux coquillages.

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American Tune

« Venue sur un bateau appelé le Mayflower » et, à Paris, « Si loin, Si loin de chez toi », tu considérais que c’était ta chanson à toi, American Tune de Paul Simon, parce qu’elle évoquait ton sort et je t’ai vue certains soirs essuyer une larme en l’entendant malgré ton dédain professé et affiché pour ta Californie natale.

Mais aujourd’hui cette chanson parle aussi de moi : « Et tout ça n’est pas très grave puisque nous avions vécu si bien si longtemps. Et pourtant, chaque fois que je repense à cette route qu’il nous était donné de parcourir, Je me demande pourquoi ça n’a pas marché, Je ne peux pas m’empêcher de me demander pourquoi ça n’a pas marché ».

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