Archives de catégorie : Questions essentielles

Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique

L’Homme est la conscience de la nature. Par la technologie et par le dessein intelligent qui la caractérise et où il fait se rejoindre et se féconder réciproquement des lignées d’inventions indépendantes, l’Homme surpasse les lois de la nature telles qu’elles lui ont été offertes au moment où il apparaît dans l’histoire du monde. C’est par sa propre industrie qu’il a aidé la nature à se surpasser en forçant ses lois à se subvertir au sein d’un environnement localisé où il les a convoquées. La médecine a surpassé la nature livrée à elle–même quand elle pénètre au sein de la cellule et subvertit l’essence des espèces et du coup, leur destin. La rationalité engendre dans la technologie le dessein intelligent – absent de la nature dans sa créativité spontanée telle qu’en elle–même.

De ce point de vue, et parmi les institutions humaines, l’économie est une exception anachronique parce que son mécanisme, celui du système aujourd’hui quasi–hégémonique du capitalisme, existe sous la forme primitive, brute, de la nature non surpassée par l’Homme, à savoir, celle de la sélection par la concurrence absolue des espèces comme des individus et leur tri par l’élimination des plus faibles. Le prix qui établit l’étalon des rapports marchands se constitue à la frontière que détermine le rapport de force, non pas, comme on l’imagine le plus souvent aujourd’hui, entre des quantités abstraites, mais entre les groupes concrets des acheteurs et des vendeurs, tous également situés au sein d’une hiérarchie cautionnée par un système politique. Ceci, Aristote le savait déjà. En finance, le statut d’acheteur ou de vendeur peut s’inverser rapidement pour un agent particulier sans que ceci ne remette en question la détermination sociale du prix par un rapport de force.

Au sein de l’économie donc, l’empreinte de l’Homme n’est pas encore visible et la nature y agit sous sa forme brute et brutale : au sein de cette sphère, l’Homme n’a pas surpassé jusqu’ici la nature telle qu’il y est soumis simplement en tant qu’être naturel.

L’Homme a sans doute progressé sur le plan politique, comme en témoigne la croissance dans la taille des groupes au sein desquels il a vécu au fil des âges. Les sociétés de chasseurs–cueilleurs étaient constituées de bandes, les
« hordes » des anciens auteurs, comptant une cinquantaine d’individus. Aujourd’hui les états réunissent plusieurs centaines de millions de nationaux mais dans un climat qui encourage et continue d’entretenir l’agressivité de l’homme contre l’homme, contre quoi les sociétés ont dû lutter pour arriver à constituer des ensembles de la taille qu’on leur connaît aujourd’hui.

Contrairement à ce qui s’observe pour l’organisation politique, ou avec les techniques qui permettent à l’Homme aussi bien d’échapper à sa planète, qu’à toucher du doigt l’immortalité de son corps, l’économie reste encore entièrement à domestiquer. C’est pourquoi, vouloir situer le marché au centre de la société, et prôner qu’elle s’organise à son exemple, revient en réalité à proposer que les sociétés humaines fonctionnent sur le modèle de la nature à l’exception de l’Homme, en faisant fi de ce que l’Homme a introduit au sein de la nature comme les moyens pour elle de se surpasser. Autrement dit, c’est retourner d’intention délibérée à l’état de nature où, comme l’a observé Hobbes, l’Homme est un loup pour l’Homme. C’est en réponse à Hobbes que Rousseau imagine une époque, qu’il appelle « l’âge des cabanes », âge d’un Homme naturel miraculeusement abstrait des rigueurs des lois naturelles, époque qui précède la guerre de tous contre tous parce que la source de l’agressivité y est encore absente, parce que le marché n’y est pas encore au centre des institutions, parce qu’en ces temps édéniques, nul n’a encore prononcé les paroles qui suffiront à faire d’un agneau, un loup : « Ceci est à moi ! »

Le modèle capitaliste de l’économie – contenu par des rambardes que l’État construit autour de lui – n’est donc autre que celui, darwinien, de la sélection par la concurrence, celui qui règne dans la nature livrée à elle–même. À l’instar des espèces, qui sont toutes par nature opportunistes et colonisatrices dans les limites que leur impose leur environnement, les entreprises n’ont d’autre rationalité que leur tendance à enfler indéfiniment. Des équilibres provisoires et partiels s’établissent cependant, dont le seul ressort est l’agression, comme au sein de la nature en général, tel celui du système prédateur–proie.

Les tentatives d’imposer à l’économie un autre ordre que l’ordre naturel se sont limitées jusqu’ici à vouloir y transposer le modèle étatique ; ces tentatives ont été au mieux peu convaincantes et au pire désastreuses. Un nouveau modèle, non inscrit dans la nature avant l’Homme, devra cependant être découvert car, même si l’on était disposé à tolérer la manière dont il régit les individus, générant d’une part la richesse excessive et de l’autre, plus tragiquement, la misère et la mort, le sort qu’il impose à la planète tout entière est en tout cas lui intolérable, l’absence de freins qui caractérise sa dynamique ayant aujourd’hui mis en péril l’existence–même de celle-ci en tant que source de vie.

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La mouche du coche

Mathieu est ma mouche du coche : il me dit cet argument n’est pas convaincant, ces statistiques ne sont pas complètes, ces faits ne sont pas strictement comparables, et il a raison.

Il a raison : ces statistiques ne sont pas complètes, ces faits ne sont pas strictement comparables. Quand on écrit des livres, on découvre avec désespoir que les faits ne sont jamais strictement comparables. Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On compense : on construit ce qu’on appelle « un faisceau de preuves convergentes », on fait avec.

J’avais un professeur, très fameux, qui n’aimait pas les mouches de coche, et moi en particulier. Il préférait ceux qui refaisaient, le plus souvent en moins bien, ce qu’il avait déjà fait beaucoup mieux. Ça ne m’empêchait pas de le consulter, ce que je fis en particulier avant de quitter l’anthropologie. J’avais d’autres maîtres, comme Lacan ou Edmund Leach, qui avaient l’attitude opposée : ils disaient « Ah ! Vous n’êtes pas d’accord, c’est bien, comme ça vous aurez peut-être l’occasion de trouver quelque chose de très intéressant ! »

C’est bien sûr à eux que je pense souvent avec tendresse.

A la mémoire de Georges Miedzianagora qui me disait « Tu sais ce que nous sommes, Paul ? Nous sommes des dissidents ! »

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Le moyen que la nature s’est offerte pour se surpasser

Notre espèce est, il faut bien le dire, mauvaise et agressive. Mal protégée dans son corps, elle n’a dû qu’à sa prédisposition à la rage de survivre aux affronts de la nature dont elle est une part mais qui aussi, l’entoure, et comme pour toute autre espèce, l’assiège. Les débuts de notre prise de conscience de la place qui est la nôtre au sein de ce monde furent caractérisés par notre déni de cette hostilité de la nature envers nous. Les agents sur-naturels qui furent invoqués par nous au fil des âges, dans nos religions et dans nos superstitions communes, nous permirent de construire l’image d’une nature beaucoup plus aimable à notre égard qu’elle ne l’est en réalité. En faisant intervenir dans nos explications des dieux créateurs du monde et des anges secourables, nous avons transformé les éléments qui provoquaient à juste titre notre frayeur en innocents trompe–l’oeils masquant un réel bienveillant existant au–delà des apparences. Ainsi, l’activité invisible d’agents surnaturels signifie que la mortalité n’est qu’une illusion derrière laquelle se cache l’immortalité véritable, l’injustice mondaine cache la réalité de la justice divine, et ainsi de suite.

Ceci dit, il y eut, Dieu merci, à toutes les époques et en tous lieux, des esprits forts qui ne mirent pas tous leurs oeufs dans le même panier épistémologique et ne se contentèrent pas de consolations méta–physiques obtenues dans un univers parallèle et cherchèrent à éliminer notre inquiétude en s’attaquant de manière directe aux causes de nos frayeurs, à savoir en améliorant le monde tel qu’il nous est offert. Et si ce monde est aujourd’hui vivable, tolérable, c’est bien parce que nous l’avons rendu tel de notre propre initiative. Qu’un résultat partiel ait pu être obtenu est d’autant plus surprenant (*) que notre hostilité à l’égard de nos congénères a toujours été extrême et que, comme l’avait déjà bien perçu l’anthropologue Johann Friedrich Blumenbach (1752–1840), nous avons été forcés, à l’instar de ce que nous avons imposé à de nombreuses espèces animales et à de nombreux végétaux, de nous domestiquer nous–mêmes à l’échelle de l’espèce tout entière.

Quelques milliers d’années ayant passé, l’Homme assume aujourd’hui la place de ces agents surnaturels qu’il avait d’abord fantasmés : il s’est petit à petit, et à une vitesse sans cesse croissante, glissé à la place où il avait d’abord situé ces esprits sans qui il s’était imaginé être incapable de vivre. Est–ce à dire qu’il est devenu par là démiurge lui–même ? Non, parce que la nature de ce dieu créateur était d’être un esprit, c’est–à–dire une fiction. Mais l’Homme est advenu lui–même à la place où il avait situé ces agents surnaturels. Or les actes secourables que ceux–ci produisaient sur le mode du miracle, il les produit aujourd’hui lui–même en guidant la nature vers la solution de ses propres problèmes. Ce faisant, il force par son industrie la nature à se dépasser. L’Homme n’est pas tellement, comme le voulait Schelling, le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même que celui qu’elle s’est donnée pour se surpasser.

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(*) A moins bien sûr qu’on ne souscrive à la conception que je défends dans mon blog intitulé « Ce que le chat de Schrödinger en pense », lui–même un commentaire de « Pourquoi nous avons neuf vies comme les chats », in Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, 2000, Reconstitutions, 69-80 ; également sur mon site internet.

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Jack Kerouac (1922-1969)

Depuis que j’ai commencé à écrire autre chose que des articles « scientifiques », j’ai rouvert des romans, et parfois recommencé à les lire. En fait j’essaie de trouver sous d’autres plumes ce que j’aimerais voir sous la mienne. Si j’y réussissais, je m’arrêterais découragé : cela a déjà été fait. Ou bien je serais au contraire satisfait : ça a déjà été fait : un devoir de moins auquel je suis astreint ! Quand j’aurai épuisé la longue liste des devoirs dont mes parents m’ont chargé, et que je me serai assuré qu’il y a bien pour chacun, un nouveau responsable (c’est à ça que servent les enfants, n’est–ce pas ?), je pourrai enfin, à l’instar de Moïse, prier le ciel de me prendre en pitié, « Ô Seigneur ! j’ai vécu puissant et solitaire, Laissez-moi m’endormir du sommeil de la terre ! »

J’ai lu de Jack London, « Comment faire un feu ». London m’a guidé vers Thoreau. Puis Robert-Louis Stevenson et son voyage avec un âne dans les Cévennes. Puis ceux que j’ouvre, dont je ne lis qu’une seule phrase : « L’homme se trouvait debout dans l’encadrure de la porte. Sa silhouette se détachait, etc. » Je ne me souvenais pas qu’Henry James, Faulkner, Steinbeck, c’était comme ça : refermés aussitôt qu’ouverts. Je lis tout ça en anglais bien sûr – vu Santa Monica – même Proust : la langue dans laquelle les textes ont été écrits n’a aucune importance : je veux dire que c’est la phrase que j’examine en ce moment, pas les mots. Philip Roth, oui, là j’entame la lecture et je ne m’arrête qu’avec la fin. Pareil pour « La peste » que j’ai trouvé en français chez un bouquiniste à San Francisco, et que j’ai relu d’une traite.

Et puis celui que je lis en me concentrant, en m’interrompant tout le temps, en décortiquant chaque phrase pour être sûr d’avoir compris comment il l’a bâtie : Kerouac. Mais là, il y a deux réticences : le sentiment souvent qu’il s’écoute écrire, en racontant des incidents mineurs de sa vie qui n’ont aucun autre mérite que d’avoir été des incidents mineurs de sa vie, et puis l’amour où il n’a jamais véritablement pénétré : en retrait, prenant une biture chaque fois qu’il s’est quelque peu exposé, comme dans ses autres aventures. En fait, avec Kerouac, il y a trois choses, et la troisième je viens de la dire : l’ivrognerie. J’avais lu « Big Sur » à seize ans et le gars se représente, se met en scène dans le rôle de l’épave : « C’est comme ça que j’suis… Qu’est-ce que vous voulez ? » – « Ben merde, on veut un peu de tenue, c’est tout ! », et ça m’avait débecté. J’ai rouvert « Big Sur », et j’ai à nouveau eu la nausée : l’envie de vomir – comme lui.

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La petite fille pauvre

Pour certaines religions ou certaines de leurs variantes, la pauvreté relève d’un système éthique simple fait de punitions et de récompenses : le pauvre est celui qui a « pêché » ou a enfreint quelque principe apparenté, le riche au contraire a été récompensé pour sa vertu. Que pense alors en son for intérieur celui qui sait devoir sa fortune à sa malhonnêteté ? Il perd probablement sa religion. Encore qu’il y ait dans chacun de ces systèmes place pour les situations paradoxales, selon le principe des « accommodements avec le ciel ». Ainsi, les samouraïs étaient zen et certains pirates anglais étaient quakers. Quant au vertueux qui ne voit pas sa vertu récompensée et crève la dalle, Dieu merci pour le maintien de l’ordre au sein de ces sociétés, il continue d’espérer.

Quand j’avais sept ans, j’étais amoureux de Marie-Rose Mertens (*), une amie de ma soeur. Marie-Rose était une petite fille comme dans les livres, toute pimpante avec une robe rose comme son nom et un grand noeud dans ses cheveux blonds.

Une cuisine-cave dans les étroites maisons belges, c’est un sous–sol partiel entre la rue et le jardin. La fenêtre qui donne sur la rue est dans sa moitié supérieure au-dessus du niveau de la chaussée et dans sa moitié inférieure, en-dessous. Il existe donc une fosse dans le trottoir, comme un très large soupirail, qu’une grille recouvre en général pour éviter que les détritus de la rue ne s’y accumulent, sans jamais y parvenir complètement. Seule consolation, la partie arrière donne sur le jardin et débouche sur celui-ci par une courette, suivie d’une demi-volée d’escaliers. Il y avait une cuisine-cave dans la maison de mes grands-parents : du côté de la rue, mon grand-père avait un petit atelier de cordonnerie, et vers le jardin, du côté gauche, il y avait une cave à charbon.

Je me suis un jour rendu chez Marie-Rose pour son anniversaire. La famille entière logeait dans une cuisine-cave.

Marie-Rose, j’espère que la vie t’a été douce.

Je ne me fais guère d’illusions.

Quelques années plus tard, alors qu’il neigeait, j’ai rapporté à la table familiale, comme une bizarrerie, que Plachaud (*) venait à l’école en chaussures de tennis. La réponse de mes parents fut un grand silence. Le silence de ceux qui ont censément accès à toutes les réponses, engendre chez l’enfant, le désespoir. Cette découverte de la manière dont le monde fonctionne en réalité – les coulisses de l’arbre de Noël – on l’appelle le désenchantement, un mot qui renvoie à l’innocence mais signale le dévoilement à l’enfant des temps encore préhistoriques où il est né.

(*) Ce n’est pas son vrai nom.

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Marcinelle 1956

L’actualité ce matin, c’est un accident qui fait 38 morts dans un charbonnage en Sibérie. La journaliste dit « une explosion due au méthane » et le vocabulaire de la mine me revient aussitôt : le « coup de grisou ».

Mon père, Edmond Jorion, était du pays minier, de Fontaine–l’Évêque, dans la région de Charleroi. Je me souviens m’être rendu dans son village, à l’âge de quatre ou cinq ans, accompagnant mes grand–parents. À la descente du train, je n’avais pas compris le ciel anthracite et tumultueux malgré la belle journée : la poussière de charbon et la fumée des usines. Je suis retourné à Fontaine–l’Évêque vingt ans plus tard : j’ai vu le gazon poussant entre les pavés de la grand–rue, les terrils désormais verts, l’herbe folle recouvrant les buttes de scorie noire du charbonnage abandonné.

1956 fut une année de parents aux visages graves : Marcinelle en août, Budapest en novembre. Le feu avait éclaté au puits du Bois du Cazier. Je me souviens de la une du Soir de Bruxelles : les familles aux nouvelles, massées sur le carreau de la mine.

La catastrophe fit 262 morts, des Belges bien sûr : 95, mais surtout des immigrés italiens : 136, calabrais pour la plupart.

Sur le bureau de l’instituteur à l’école communale, « Le Mineur », éreinté, du sculpteur Constantin Meunier : la réplique des écoles laïques au crucifix des écoles catholiques. Dans les attendus du procès en responsabilité du Bois du Cazier, on trouve la phrase suivante : « L’économie, quelle que soit son importance pour le bien général, ne peut prétendre étouffer les autres valeurs, la vie étant le plus grand de tous les biens et devant être protégée jusqu’aux limites les plus extrêmes ».

Les Romains avaient supplicié le Christ et l’économie, les mineurs.

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Expliquer la nature en ses propres termes

On trouve sous la plume de Schelling cette pensée merveilleuse que l’Homme est le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même. Les manifestations de cette prise de conscience ont adopté des formes diverses selon les lieux et les époques, et au sein d’une culture particulière, telle la nôtre, révèlent un processus en constant devenir. Faut-il alors reconnaître l’ensemble de ces manifestations comme également valides, la nature ayant eu autant de manières de prendre conscience d’elle-même qu’il y eut d’opinions exprimées?
Aux débuts historiques de notre culture occidentale (la Chine est différente), un trait des représentations que l’Homme se fait de la nature et de lui–même en son sein, est que les explications produites ne parviennent pas à rester confinées dans le cadre qu’offre la nature elle–même, elles ne peuvent s’empêcher de s’en échapper constamment et invoquent un au–delà de son contexte : une mythologie d’agents inobservables et proprement « sur–naturels ». La plupart des systèmes de croyance traditionnels sont de ce type, qui doivent couronner leurs chaînes explicatives par un « primus movens », un dieu introduit à un niveau arbitraire de la chaîne et censé rendre compte en dernière instance d’une famille de phénomènes liés entre eux pour des raisons essentiellement affectives.
C’est là qu’il convient de situer le critère de qualité minimum que doit présenter une conscience de la nature par elle–même : qu’elle trouve à se déployer entièrement au sein de son cadre, sans aucun débordement. La distinction est simple et permet d’écarter une multitude de tentatives ne présentant sur le plan conceptuel qu’un intérêt « documentaire »– même si elles jouèrent un rôle dramatique dans l’histoire de la race humaine.
La pensée chinoise traditionnelle (essentiellement athée) a accompli cette tâche et, au sein de notre tradition, Aristote est le premier qui réussit cette gageure en proposant un système complet, composé d’une part d’observations empiriques de la nature, et d’autre part de « raisonnements » fondés sur celles–ci. Avec la philosophie d’abord, puis avec la philosophie naturelle qu’offre la science ensuite, des représentations de la nature sont produites qui ne requièrent rien d’autre comme termes d’un raisonnement, que sa décomposition en ses éléments et la description de l’interaction de ceux–ci à différents niveaux d’agrégation.
Le raisonnement, c’est évidemment pour Aristote, la faculté d’engendrer le syllogisme, c’est-à-dire, la possibilité d’associer deux concepts par le truchement d’un troisième – le moyen terme – auquel chacun d’eux est lié. La Raison s’assimile à la puissance du syllogisme d’étendre par ce moyen la
« sphère d’influence conceptuelle » de chaque terme de proche en proche, de syllogisme en syllogisme, de manière potentiellement infinie ; ce pouvoir, c’est celui d’exporter une certitude acquise au–delà de son cercle immédiat. C’est dans la prise de conscience de la puissance du syllogisme par Socrate, Platon et Aristote mais aussi par leurs adversaires sophistes, Protagoras et Gorgias, que réside le miracle grec (*), la capacité d’expliquer la nature en ses propres termes.

(*) « Le miracle grec », Papiers du Collège International de Philosophie, Nº 51, Reconstitutions, 2000 :17-38 ; également sur mon site Internet.

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L’homme qui n’en revenait pas

J’ai un projet de livre en tête (*). C’est l’histoire d’un type qui est amnésique mais qui souffre d’une amnésie d’un genre très particulier. Dans le cas ordinaire, le malade a perdu la mémoire de son histoire personnelle mais le contexte général lui demeure familier. Mon héros au contraire se souvient parfaitement de qui il est et de tout ce qui lui est arrivé, mais il n’a plus le souvenir du monde au sein duquel toute cette histoire s’est déroulée et ce qu’il vit lui est étranger. Du coup, tout l’étonne, et le plus souvent lui déplaît, voire même l’écoeure ou lui répugne carrément. Il est choqué par exemple quand il (re–)découvre la manière dont on fait les enfants : d’une part ce qu’on est obligé de faire pour les produire et d’autre part la façon dont ils envahissent comme d’énormes parasites un organe qu’ils subordonnent à leur grossier projet. Quand il comprend pour la première fois qu’on est obligé de faire pipi et caca, il a envie de vomir. Le fait qu’on mange les animaux qu’on voit autour de soi, demeure pour lui un scandale permanent. Et ainsi de suite : le monde tel qu’il est ne laisse pas de le sidérer et constitue pour lui une source constante de consternation.

J’ai déjà rédigé quelques chapitres de ce livre et je me propose de les publier en feuilleton, comme billets dans ce blog. J’appellerai le narrateur par exemple « Paul Jorion » et il renverra à lui–même comme à « moi ».

Oui, je sais ce que vous allez dire, la publication de « L’homme qui n’en revenait pas » a débuté il y a plusieurs semaines déjà et ici–même !

(*) Avertissement : La législation mondiale relative aux droits sur la propriété intellectuelle couvre cette idée hautement originale.
Warning : International copyright law applies to this stunningly original concept.

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L’escapade

J’ai deux ou trois ans, la scène se passe dans la maison de ‘s Gravenweg à Rotterdam, où il est désormais possible de se rendre à nouveau en train. C’est l’âge où l’on ne peut se soustraire à la vue des adultes que quelques minutes à la fois, parce qu’aussitôt une voix se fait entendre qui dit « Paul (Pa-ol, en hollandais), wat ben je aan ‘t doen ? » : « Paul, qu’est-ce que tu fais ? » Je parviens quand même à m’esquiver régulièrement, je sors de la salle à manger, je prends le corridor vers la droite, je dépasse les portes vitrées du sas qui le séparent de la porte d’entrée (on est dans un pays froid), et je me rends dans la petite pièce qui possède une penderie pour les manteaux des visiteurs, et où se trouve aussi le téléphone, et je reste là indéfiniment, du moins jusqu’à ce que résonne le fatidique « Paul, qu’est-ce que tu fais ? »
Hélas, je cale dans ma psychanalyse, incapable de me souvenir pourquoi je me rendais dans cette petite pièce. Et c’est ma mère qui vient à mon secours : « Tu allais là parce qu’il y avait un tableau que tu aimais beaucoup, un très beau tableau d’ailleurs, du XVIIè ou du XVIIIè siècle. C’est le Christ debout de profil, et devant lui, il y a un groupe d’enfants qui le regardent et à qui il s’adresse ». Et au moment où elle me dit cela je revois en effet le tableau : le Christ, les paumes levées, dans la direction des bambins, et sa grande auréole jaune, plutôt comme un halo, irradiant le beau fond bleu de sulfate de cuivre, le but secret de mes expéditions.
« Il ne faut en aucune circonstance commettre de représailles, ni rendre le mal pour le mal, quel que soit le dommage que l’on ait soi-même subi. Ce principe n’a jamais été admis, et ne sera jamais admis par le plus grand nombre » (Platon, Criton). Socrate avait raison, puisque quatre cents ans plus tard, en répétant les mêmes paroles, le Christ créa à nouveau le scandale et paya lui aussi de sa vie. Seule différence entre les deux, que Jésus invoquait comme garant de son message, son Père qui est aux Cieux, tandis que Socrate, lui, se fiait à une voix qu’il attribuait à l’« oracle que chacun possède à l’intérieur de soi-même », ce qu’on appellera plus tard la conscience, ou plus simplement encore, la raison.

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Le sanctuaire

Ma mère est morte en janvier 2003. Deux semaines plus tôt je l’avais vue pour la dernière fois, impuissante, dans sa chambre de réanimation à l’hôpital de Vannes. Et donc ce matin-là où j’ai appris la nouvelle, j’escaladais et je dégringolais les rues de San Francisco avec l’envie de prier, cette envie qui transcende dans ces moments-là le fait que l’on croie ou non en Dieu, que l’on aie une religion ou que l’on n’en aie point. Et je suis passé dans Columbus Street, devant la librairie City Lights.

Quand on connaît la boutique, on finit par s’y retrouver dans sa configuration labyrinthique. Au sous-sol, il y a la collection la plus complète que je connaisse d’ouvrages en anglais sur le bouddhisme et le taoïsme. Au premier étage, il y a une petite pièce, et cette petite pièce est deux choses à la fois : c’est la partie d’une librairie et c’est aussi un joli sanctuaire. Les livres sont disposés avec dévotion sur des présentoirs, comme des offrandes. Ce qui se comprend quand on sait que c’est Lawrence Ferlinghetti, le poète « beat », qui la fonda, il y a bien longtemps. Il y a des photographies, certaines de très grand format. Une en particulier, de Jack Kerouac et de Neal Cassady. Est-il dieu possible d’avoir l’air plus breton que Ti Jean Duluoz ? Et c’est là que j’ai pu prier, à ma manière.

Tout va bien, la forme c’est le vide et
le vide c’est la forme, et nous sommes ici pour toujours, sous
une forme ou sous une autre – qui est vide. Tout va
bien, nous ne sommes ni ici, ni là, ni où que ce soit d’ailleurs.
Tout va bien : tous les chats sont assoupis.

C’est Kerouac qui a écrit ces paroles du Bouddha à quelqu’un qui l’écoute, ce soutra.
 
Le bouddha à la grotte du temple Longhua à Chang-Hai
 
Kerouac est mort en 1969 et il y a donc eu vingt-trois ans de l’histoire de cette planète au cours desquels j’aurais pu le rencontrer, comme j’ai rencontré Arthur Koestler, parce qu’Helena Wayne-Malinowska a voulu – comme l’on crée une oeuvre d’art – nous présenter un jour l’un à l’autre. Pour Kerouac, ça ne s’est pas fait : je ne l’ai jamais vu, je ne lui ai jamais parlé. Mais j’ai connu Jean Pouillon, François Debauche, Edmund Leach, Jacques Lacan. Il ne faut pas trop demander.

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D’où viennent les petits enfants ? (le point scientifique sur la question)

La réponse à la question, « D’où les petits enfants viennent-ils ? » est, comme on le sait, en général laissée en suspens par ceux à qui on la pose, si bien qu’elle se repose chaque fois dans les mêmes termes, sans que l’on progresse jamais vers une authentique élucidation. Je vais donc faire le point sur ce problème, en résumant en quelques mots ce que la science nous autorise à dire.

Au départ il y a le néant, un néant de qualité inférieure cependant : grumeleux. Ses irrégularités font qu’à la moindre incitation il se sépare (du moins provisoirement) en contraires : en « matière » et « anti-matière ». La présence de matière et le fait qu’elle tende (selon divers mécanismes) à devenir autre chose que ce qu’elle est, produit immédiatement le haut et le bas, la droite et la gauche, le devant et le derrière et l’avant et l’après (comme l’explique Einstein dans La relativité, 1916). En général, rien de très positif ne résulte de tout ça. Mais de temps à autre et à certains endroits, il y a « auto-organisation » et une fois que celle-ci est amorcée, une chose en entraînant une autre, la complexité engendre la complexité, automatiquement.

L’organisation demeure toutefois perpétuellement menacée par une tendance générale au déglingage – appelée « entropie ». Auto–organisation et entropie s’affrontent dans un interminable combat de géants. Nous, organismes végétaux et animaux, constituons les solutions extrêmement variées que l’organisation a trouvées pour se perpétuer en dépit de l’entropie. La voie qu’elle choisit est pour l’organisation un constat voilé de son échec : la fuite en avant qui consiste à reproduire à l’identique ses organismes avant que la décrépitude ne les rattrape et ne les abatte finalement. Ils s’effondrent sans doute, mais leurs petits clones sont désormais partout. Il suffit pour un type d’organisme médiocrement équipé pour la survie qu’il se reproduise très rapidement. C’est de là que viennent les petits enfants.

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Ma naissance se perd dans la nuit des temps

Je crois que Socrate fut le premier à demander pourquoi on se préoccupe du temps qui suit la mort et pas de celui qui précède la naissance. (*) Une réponse possible est que, si l’on a des enfants, on voudrait pouvoir continuer à veiller sur eux et qu’en mourant on perd évidemment ce pouvoir. Je crois qu’il y a une autre explication bien que j’ignore si mon expérience là correspond à celle de tout un chacun. Ce qui me fait douter que mon sentiment soit partagé, c’est que j’entends dire par certains que la vie est courte. Est–ce là véritablement leur expérience vécue ? Ou est-ce dans leur bouche une manière d’exprimer autre chose, par exemple que la mort est une expérience atroce que l’on redoute.
Pour ma part, j’ai le sentiment que ma naissance se perd dans la nuit des temps. Quand j’essaie de comprendre ce que le mot « éternité » veut dire, il me vient à l’esprit le temps qui sépare ma naissance du moment présent. Je sais bien que cela ne représente que soixante années et que ce n’est rien par rapport à l’histoire connue des astres, voire même des hommes. Je sais aussi qu’Hitler est mort « il n’y a pas longtemps » : « il y a un peu plus d’un demi-siècle », etc. Il n’empêche que tout cela se perd pour moi dans les brouillards d’une époque à laquelle appartiennent tout aussi bien Moïse ou Akhénaton.
La réponse à la question de Socrate est alors la suivante : le temps devant soi se compte en jours, en semaines, en mois et au grand maximum, en années, alors que le temps derrière soi, une fois que l’on a rempli sa mémoire de multiples saisons sur de multiples continents, se confond bientôt avec l’éternité toute entière.

(*) Woody Allen pose la même question dans sa parodie du Criton : « Mon apologie ».

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Le second tour

L’expression « l’aventure » possède deux sens selon qu’on l’entend dans la bouche d’un candidat du passé ou dans celle d’un candidat ou une candidate de l’avenir : « l’anarchie » pour le premier, « la prochaine étape » pour le second ou la seconde. Pourquoi cette peur devant l’inconnu alors que le passé est lui connu pour ce qu’il a été, jusque dans le présent : rien d’autre qu’une liste interminable d’abominations ?
Le drame de 2002 avait été dans le choix obligé entre deux candidats ayant pour modèle de l’avenir, deux versions du passé : l’une simplement exécrable, l’autre visant à ressusciter délibérément l’abomination sous sa forme la plus achevée.
Il faut aimer le candidat qui va « à l’aventure », qui fait des « propositions irréalistes », c’est–à–dire qui ne renvoient pas à ce qui a déjà été réalisé, alors que les insuffisances du réalisé sont patentes, qui a des vues
« idéalistes » : qui n’existent encore que comme idées, ce qui veut dire qu’elles sont neuves et donc porteuses d’espoir.
La générosité fut proposée comme la voie qui permettrait d’émerger des ténèbres, d’abord par le Bouddha, puis par Socrate, enfin par Jésus-Christ. On les a fait taire – c’est le moins qu’on puisse dire – mais les faits leur ont donné raison : malgré la caractère cahoteux du parcours, l’histoire s’assimile bien à une marche en avant de la générosité. Hegel dit lui « marche de la raison », c’est vrai car l’une ne va pas en effet sans l’autre.
Les idées généreuses sont toujours nées à gauche. C’est de là que viennent aussi toutes les valeurs du centre : nées à gauche, vingt ans, cinquante ans ou cent ans plus tôt. S’il existe un raccourci connu pour les mettre en application, pourquoi attendre ?

PS : Certains « jeunes philosophes » aiment certaines idées neuves quand ils les découvrent, Mais ils n’aiment pas les idées neuves en général, comme ils le devraient s’ils étaient vraiment philosophes. Il faut écouter ces
« philosophes » tant qu’ils sont effectivement jeunes. Ensuite, il faut les ignorer : ce sont les laissés–pour–compte de l’histoire comme de la philosophie.

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L’énigme de la chambre chinoise

Jean–Luce Morlie s’était montré chagriné de ce que je disais de la conscience dans « Apprendre en se lisant » et il revient à la charge dans un commentaire sur mon billet suivant, « Ce que le chat de Schrödinger en pense, lui ».

Comme j’ai un jour consacré un article entier à la conscience (1), je suis allé le relire pour me remettre en mémoire ce que j’y disais exactement.

Le texte s’intitule « Le secret de la chambre chinoise » parce que je visais à y résoudre une expérience mentale, proposée par John Searle sous la forme de l’énigme de « la chambre chinoise ». Je cite le philosophe : « Imaginez que vous êtes enfermé dans une pièce, et que dans cette pièce se trouvent diverses corbeilles remplies de caractères chinois. Imaginez que vous (tout comme moi) ne compreniez pas un traître mot de chinois, mais que l’on vous a procuré un manuel en français pour manipuler ces caractères. Les règles spécifient les manipulations de signes de manière purement formelle, en termes de syntaxe et non de sémantique (…) Maintenant supposons que certains autres caractères sont passés dans la chambre et que l’on vous communique de nouvelles règles pour faire sortir des signes chinois de la chambre. Supposons, qu’à votre insu, les caractères qui entrent dans la chambre sont appelés “questions” par celui qui communique avec vous de l’extérieur, et ceux que vous faites sortir sont appelés “réponses aux questions”. Supposez (…) que vous êtes très fort à ce petit jeu de manipulations de symboles, et que très rapidement vos réponses ne puissent plus être distinguées de celles d’un locuteur chinois. (…) La morale de l’histoire est celle-ci : (…) vous vous comportez exactement comme si vous compreniez le chinois, mais quoi qu’il en soit, vous ne comprenez pas un mot de chinois » (2).

Ma réponse était celle–ci : le prisonnier de la chambre chinoise qui parle parfaitement le chinois sans connaître la langue a entièrement reconstitué la sémantique du chinois comme une simple composante de la syntaxe de cette langue (3). J’écrivais : « Son corps parle chinois, et son âme n’en est nullement informée ».

L’argumentation qui m’avait conduit là me semble toujours valide ; je la résume en présentant les quelques thèses iconoclastes qu’elle enchaînait.

La compréhension que nous avons du sens individuel des mots (la sémantique) est consciente, celle que nous avons de leur combinaison (la syntaxe) est inconsciente.

Quand nous opposons le conscient à l’inconscient, nous avons en tête deux types de mécanismes causaux de notre comportement : la conscience prend certaines décisions, l’inconscient en prend d’autres ou introduit des distorsions dans nos décisions conscientes.

Or Benjamin Libet a prouvé expérimentalement que les actes que nous posons parviennent à la conscience une demi–seconde après avoir été posés. La conscience est par conséquent privée du pouvoir décisionnel que nous lui attribuons et nous devons revoir le sens que nous assignons à des expressions communes telles que « avoir l’intention de », « vouloir », « faire attention à », « se concentrer », etc.

Le rôle réel de la conscience est de permettre au mécanisme de la mémoire sous ses trois aspects, d’opérer correctement : 1) inscription dans la mémoire de toutes les sensations accompagnant un événement, aussi bien celles d’origine extérieure que nous procurent nos sens (y compris les messages linguistiques oraux ou écrits) que celles d’origine intérieure, sous la forme de l’affect que nous ressentons, 2) remémoration, c’est–à–dire capacité d’un événement présent à évoquer des événements semblables enregistrés dans la mémoire, semblables aussi bien par la sensation (y compris les mots employés) que par l’affect ressenti, 3) capacité de l’inscription présente dans la mémoire d’interférer dynamiquement avec la remémoration, soit ce que nous appelons le pouvoir de l’« imagination ».

Pour nous aider à nous défaire des connotations décisionnelles que nous attribuons erronément aux termes « conscience » et « inconscient », je proposais dans un premier temps, de remplacer le premier par « imagination » et le second par « corps ». Je remplaçais finalement « imagination » par « âme » et je proposais ma solution de l’énigme de la chambre chinoise : « Le corps du prisonnier parle chinois, et son âme n’en est nullement informée ».

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(1) « Le secret de la chambre chinoise », L’Homme, 150, 1999 : 177-202.

(2) Searle, John R., Minds, Brains and Science, The 1984 Reith Lectures, Londres : BBC, 1984 : 32-33.

(3) C’est sur l’impossibilité pratique de réaliser cette tâche qu’avait achoppé la linguistique transformationnelle de Chomsky.

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Un cheval blanc (chinois) n’est pas un cheval

Notre pensée occidentale est fondée sur le principe que l’identité est ancrée à une substance. Bien que la forme ait changé au fil des années, la continuité de la substance garantit que ce bébé sur la photo, c’est déjà moi ! Héraclite a dénoncé notre manque de rigueur sur ce plan : nous croyons nous attacher à la substance, alors que nous n’avons d’yeux que pour la forme : on ne se baigne pas deux fois dans le même fleuve, nous lui conservons son nom en fonction de sa forme alors que sa substance n’en finit pas de se précipite vers la mer.

Dans la pensée traditionnelle chinoise, la chose – dont le caractère qui la représente dans la langue est l’un des attributs – est un principe qui existe indépendamment des substances et des formes sous lesquelles il se manifeste. Ainsi le même principe apparaît comme rat des champs en hiver et comme alouette dès que revient le printemps. Nous, Occidentaux, lisons dans le changement de forme d’un même principe (1), une métamorphose cyclique : Van der Meersch observe à propos de la divination chinoise :

« Cependant, alors que le sept était considéré comme le principe mâle jeune, ne pouvant que se développer jusqu’à neuf, neuf était considéré comme le principe mâle vieilli, prêt à se muer dans le principe femelle huit. De même, huit était considéré comme le principe femelle jeune, ne pouvant que se concentrer jusqu’à six, alors que six était considéré comme le principe femelle vieilli, prêt à se muer dans le principe mâle sept ». (2)

Su Tung-po (dynastie Sung, correspondant à notre Haut Moyen Age) écrivait

« Montagne, rocher, bambou, arbre, rides sur l’eau, brumes et nuages, toutes ces choses de la nature n’ont pas de forme fixe ; en revanche, elles ont chacune une ligne interne constante. C’est cela qui doit guider l’esprit du peintre » (3).

Quand nous voulons exprimer les choses selon la conception chinoise nous devons recourir au partitif (4): « Il y a du printemps dans l’air », disons–nous, alors que le calendrier n’affiche encore que le 12 mars mais que le principe de la « printanéité » s’est manifesté prématurément.

Voie sacrée (XVIème siècle) au nord-est de Pékin
Les principes peuvent se combiner : quand « du cheval » rencontre « du blanc », nous avons « du cheval blanc ». Quand « du cheval » rencontre « du bœuf », nous avons « de l’animal de trait ». Le fameux philosophe Koung–soun Loung (il naît quelques années avant la mort d’Aristote) avait proposé le paradoxe « Un cheval blanc n’est pas un cheval », plus évident sous la forme du chinois archaïque : « du cheval du blanc n’est pas du cheval ». Ce qui va de soi puisque deux principes sont nécessairement davantage qu’un seul.

Ses adversaires faisaient prévaloir une distinction que Koung–soun Loung ignorait : celle qui sépare les principes pénétrables et impénétrables : quand un « pénétrable » comme la blancheur rencontre un « impénétrable » comme l’équinité, affirmaient–ils on n’obtient pas davantage, contrairement à ce qui s’observe lorsque les deux principes sont impénétrables, comme avec cheval–bœuf. Ils se trompaient bien entendu : le principe de l’animal de trait ne combine pas l’équinité et la bovinité selon leur union comme s’exprime la théorie des ensembles, additionnant l’ensemble des chevaux à celui des bœufs, mais selon leur intersection : là où la blancheur intersecte l’équinité, nous avons « du cheval blanc », là où l’équinité rencontre la bovinité, nous trouvons le principe de l’animal de trait.

Koung–soun Loung avait raison : « Le cheval blanc (chinois) n’est pas un cheval », il combine effectivement deux principes et est donc davantage que le simple cheval – le fait que les chevaux blancs soient moins nombreux que les chevaux est une considération d’un autre ordre : une question d’extension, ce n’est pas une considération de principes.

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(1) J’en parle plus longuement dans « Typologie des savoirs et transmission informatique », in D. Chevallier (ed.), Savoir faire et pouvoir transmettre, Maison des Sciences de l’Homme, Paris, 1991: 169-187 ; également sur ma page Internet.

(2) van der Meersch, L., « De la tortue à l’achillée », in Divination et Rationalité, Le Seuil, Paris, 1974 : 29-51

(3) Cheng, F., Vide et plein, le langage pictural chinois, Le Seuil, Paris, 1979 : 44-45

(4) Cette découverte essentielle est due à Chad Hansen, voir Language and Logic in Ancient China, Ann Arbor : The University of Michigan Press, 1983

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