Le syndrome Bisounours – ou La démocratie est-elle soluble dans la crise économique ? Par Olivier Brumaire

Billet invité.

2010 déploie à peine ses ailes. Beaucoup d’analystes ayant annoncé la crise sont (très) pessimistes sur le devenir économique à court terme. Bien entendu, leur impact reste à ce jour limité, le système médiatique restant en phase « autoprotection » et limitant leurs possibilités d’expression.

Pourtant, un bref regard rétrospectif sur l’année 2009 suffit à embrasser l’étendue du vide des actions ayant suivi la « pire crise depuis 1929 » – voire peut-être la pire « crise » tout court, qui captera sans doute pour elle-même ce seul terme à l’avenir.

Bien entendu, tous les discours (y compris quasi marxistes), toutes les rodomontades, tous les coups de menton, toutes les gesticulations nous aurons été imposés – quel dommage que nos dirigeants ne soient pas des éoliennes, cela aurait été un début d’alternative à la déplétion pétrolière…

2009 restera probablement pour des générations d’historiens un magnifique cas de sociologie de la pathologie politique, de l’inaction camouflée en « reforme », de débats incongrus régulièrement lancés pour détourner notre attention (bien que la Perse soit revenue sur le devant de la scène, nous en sommes bêtement restés à « comment peut-on être Français » – attention, le manque de lecture nuit gravement à votre réflexion, et peut provoquer des maladies graves…), de communication à la place de l’action, se résumant dans la formule « dire, c’est faire ». Mais après tout, on a aussi les hommes politiques qu’on mérite en démocratie.

Ont donc défilé les boucs émissaires (les paradis fiscaux, les banquiers, les traders, …), mais bien entendu, jamais les politiques définissant ou ayant défini les règles du jeu de notre économie mondialisée et hyper-financiarisée, profitant à une seule infime minorité, ayant transformé l’Homme en coût salarial à réduire d’urgence, politique ayant emporté dans sa logique court-termiste le consommateur qui soutenait la croissance passée (mais n’est pas Henry Ford qui veut, même avec 3 grandes écoles dans son parcours « d’élite »).

Comme cela était prévisible, vu ses réseaux d’influence et son idéologie ayant irrigué la caste que Thorstein Veblen nommait si bien « la classe de loisir », aucune reforme sérieuse n’a été entreprise sous la pression du lobbying de la Finance, qui a déjà renoué avec son arrogance, et, pire, ses pratiques néfastes et suicidaires, savonnant la planche pour des problèmes à très court terme, bref une re-crise en lieu et place d’une reprise.

Or, force est de constater que nous sommes toujours dans la phase de déni, première phase du deuil de notre (illusoire et non durable) prospérité passée, bâtie à coups de traites sur la société, sur les autres pays, sur la planète, bref, sur l’avenir.

Quand on regarde beaucoup de réactions récentes – « Les Islandais seront responsables », « Un défaut des États-Unis est impossible », « La probabilité de mouvements populaires est très faible », « La Chine est obligée de soutenir les États-Unis », etc. – on constate finalement que ce déni s’alimente d’une analyse en « poursuite de tendance ». Cela fait 60 ans que les États-Unis et le dollar dominent la planète « donc » cela continuera, le pétrole coule à flots « donc » ça continuera, nous vampirisons depuis toujours sans trop de problèmes la planète « donc » ça peut continuer.

Sans doute que, quand une tendance dure très longtemps par rapport à une vie humaine, notre esprit a-t-il du mal à concevoir que les choses puissent changer brutalement, ou, si nous le savons, imaginons-nous que cela surviendra toujours plus tard, car face à une perspective difficile avec peu de solutions, « nous ne croyons pas ce que nous savons » comme l’a écrit Jean-Pierre Dupuy.

C’est ainsi que les meilleurs esprits scientifiques ont prêté et prêtent encore à un État dont 12 % de la population vit de bons alimentaires (35 millions…), qui est en train de perdre 2 guerres (et probablement bientôt 3), voit certaines de ses régions en faillite, a 20 % de sa population au chômage, n’a aucun moyen de relancer ni investissement, ni consommation, ni exportations, est drogué au pétrole au début du pic pétrolier, et enfin, annonce tranquillement 9 000 Md$ de déficits dans les 5 ans qui viennent ? Mais pas de problème, c’est écrit AAA dessus… Connaissez-vous la notion de soutien abusif et ses conséquences naturelles ?

Or la deuxième phase d’un deuil est malheureusement la colère.

Comment réagira un peuple lorsqu’il réalisera qu’il aura été berné par ses dirigeants politiques, par les médias, par des économistes « en vue » complices ? Comment réagira une jeunesse dont le seul avenir se réduira à un choix entre le chômage et du travail précaire destiné à rembourser les dettes de leurs parents, a fortiori dans un contexte de rationnement des ressources ? Comment réagira la première génération, droguée depuis sa prime jeunesse au matérialisme, à la gloriole éphémère, à la croissance et la consommation de produits inutiles, quand elle comprendra que son destin sera de vivre bien moins confortablement que la génération précédente, et pire, pour le maintien des standards de vie de ladite génération, cupide et irresponsable ?

Comment réagiront les Chinois et les Indiens – 2 milliards d’humains bâtis de la même chair que la nôtre, avec les mêmes espoirs et les mêmes rêves que les nôtres – qui ont moins de 30 voitures pour 1000 habitants, quand on leur expliquera qu’il n’y aura pas assez de ressources pour en construire plus et qu’ils devront continuer le vélo, quand les 4×4 et les 900 voitures pour 1000 habitants des États-Unis rouleront encore ?

Comment ne pas imaginer que se lèveront des leaders nocifs, à visée totalitaire, jouant sur les peurs, excitant les jalousies, flattant le nationalisme et la xénophobie, réduisant les libertés et acquis sociaux tissant le lien sociétal – nous en discernons et vivons déjà les prémices…

Qu’opposera alors un système démocratique qui finira discrédité si nous ne changeons pas RAPIDEMENT les choses ? Car le compteur est enclenché, les mécanismes souterrains sont à l’œuvre. Les tensions s’accumulent, et un jour, brutalement, la faille glisse, le tremblement de terre emporte tout et détruit ces murs et cette société que l’on pensait si solide.

Une nouvelle politique de Civilisation est à construire, en sortant de la pensée « Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil ». Des réformes urgentes, finalement pas si difficiles, doivent être entreprises. Rapidement. Très rapidement. L’heure des débats d’experts est terminée, le bateau prend l’eau, peu importe que votre cabine ne soit pas encore inondée. Chaque pays n’agit qu’en fonction de ses intérêts et de celui de son peuple, penser le contraire est d’une naïveté confondante. Guérissons-nous au plus vite de ce « syndrome Bisounours ».

La génération de mes parents est la première à ne pas avoir connu la guerre.

Il nous appartient à chacun, au plus vite, avec nos moyens, de faire en sorte que cela ne soit pas la dernière…

Olivier Brumaire est l’auteur du livre Une crise de Transition, librement téléchargeable sur reformons-le-capitalisme.fr

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170 réflexions sur « Le syndrome Bisounours – ou La démocratie est-elle soluble dans la crise économique ? Par Olivier Brumaire »

  1. Bonjour,

    je me permets, si Paul m’y autorise, d’en remettre une couche.

    Dans ce livre

    http://www.reformons-le-capitalisme.fr/livres/Une-Crise-de-Transition-Tome-2-La-crise-ecologique.pdf

    vous aurez p67 une synthèse de la problématique pétrolière,

    et page 141, une vision du lien entre crise pétrolière et crise économique.

    Bien sûr la crise est financière issue de bulles de dettes colossales destinées à éclater, mais on ne peut totalement nier l’impact du pétrole dans le moment de l’explosion : la hausse des prix a été supérieure à celle de 1973, qui a à elle seule déclencher une grande récession…

    La hausse des prix, entrainant une hausse de la facture, donc des avoirs des pays pétroliers qui reviennent sur les marchés financiers.

    Sinon, Michel, non aujourd’hui nous ne consommerions pas 4 fois plus de pétrole, car le système aurait juste explosé bien plus tôt; puisqu’au même rythme de croissance, nous aurions déjà consommé les 3/4 de tout le pétrole. (lire le résumé de Bartlet p. 84-85) 🙂

    Vos avis sur cette vision et ces graphiques sont les bienvenus…

    1. Cher Olivier,

      – Merci pour votre article et puis merci pour le travail de fond que vous semblez avoir fait. Super lien, je vais m’y attarder. Continuez de conscientiser.

      – Depuis que j’ai découvert que la fonction exponentielle s’appliquait particulièrement bien à tant d’aspects de notre société (de la population à l’énergie en passant par la complexité), les chantres de notre succès ne me convainquent plus. Et maintenant, je me sens triste d’assister au gâchis actuel. Alors qu’il faudrait investir dans le futur, nous investissons dans le passé et le présent, dans des choses qui pour certaines sont de toutes façons destinées à être balayées. Alors qu’il faudrait crier sur tous les toits ‘The Limits To Growth’, alors qu’il faudrait expliquer de quoi il en retourne, on assiste à un show où l’auto-persuasion, la pensée magique, la politique de l’autruche triomphent et notre futur rétrécit à vue d’œil.

      – Albert Bartlett devrait être enseigné dans toutes les écoles. Un sage qui nous permet d’appréhender les limites … qui en fin de compte sont nécessaires à notre épanouissement !

  2. A propos de croissance exponentielle, je me suis amusé à faire de petits calculs dans mon coin que quiconque avec sa calculette fera sans peine… leur application n’a pas beaucoup d’intérêt, mais ils donnent facilement une idée de ce que la croissance continue dans la consommation d’une ressource finie peut donner.
    Supposons que nous ayons une réserve de 1000 et que nous en consommions une unité la première année par exemple.
    – une consommation constante d’une unité par an, épuisera la réserve en mille ans.
    – une consommation d’une unité plus 1% par an épuisera la ressource en 240 ans
    – avec une croissance de 10% par an (par exemple celle de la Chine) épuisera la ressource en 48 ans.

    1. Avec une réserve de 1000 c’est donc pour très bientôt alors, pourvu que le monde moderne se réveille à temps, apparemment l’épisode Katrina, Haïti, est déjà bien oublié dans les têtes, ce n’est pas non plus les autres infos croustillantes qui manquent, tout va si vite de nos jours à l’antenne.

  3. Une question qui me revient souvent à l’esprit quand je réfléchis à l’exponentielle et nous : Si vous confrontez un petit groupe de rats à la limitation des ressources, comment vont-ils évoluer dans le temps ?

    Imaginez le stock d’une tonne de riz dans un espace clos approvisionné en eau. Quel sera le développement de la famile Rat ? Sera-t-il aussi binaire que celui de la bactérie ? Vont-ils juste bouffer et se multiplier jusqu’au dernier grain ? Je le pense, même si je rêve d’autre chose.

    Arrivé au dernier grain, vont-ils tous se transformer en cannibales ou seulement une partie, ou pas du tout (en fonction de leur protoculture peut-être) ? Vont-ils coopérer ou s’entretuer ? Je ne sais pas et je leur souhaite tout le meilleur du monde.

    Une chose est sûre, l’homme d’aujourd’hui, tant qu’il connait l’abondance, il ne se permet pas d’anticiper voire même d’envisager la fin de l’abondance. C’est le culte de l’abondance avec un bonne dose de pensée magique.

    1. Vous soulevez une grave question dans un tel système matérialiste si la machine tombe en panne les hommes vont au devant de graves trouble sociaux, psychologiques, émeutes et j’en passe, depuis des générations nos élites n’ont pas du tout envisager l’impensable, l’inattendu, l’impondérable voire que cela puisse survenir du jour au lendemain dans le meilleur des mondes, le leur.

  4. Cher Olivier

    Merci pour votre fatastique document, je pense qu’il va devenir pour moi un aide mémoire précieux, un incitant à la réflexion.
    Il me semble que les déchets de notre civilisations doivent devenir les matières premières de l’évolution qu’on doit mettre en oeuvre. Comme l’évolution du système vivant nous devons les utiliser pour mettre en route cette évolution.
    On peut loger sous l’appellation déchets – les actifs financiers
    – tous les déchets matériels de notre société
    – les déchets organique qui ne sont pas utilisés
    – les exclus de la société
    – etc…
    Ne peut on pas s’inspirer de la vie à ses début pour réfléchir à cette mise en oeuvre?
    Voici un lien qui en parle: http://nte-serveur.univ-lyon1.fr/geosciences/biosphere/Liens/Lien%20Origine%20vie/Lien%20origine%20vie.htm
    Morceau choisis:
    « Les molécules prébiotiques auraient d’abord inventé un mécanisme qui leur aurait permis d’utiliser les produits organiques du milieu: le mécanisme de la fermentation. C’est la naissance des premiers hétérotrophes, c’est-à-dire des cellules qui se nourrissent de n’importe quelles matières (molécules) organiques en abondance dans l’eau. Cette fermentation produit des déchets, dont le CO2. Un second mécanisme utilisant le CO2 aurait ensuite été inventé: la photosynthèse, utilisant comme source d’énergie, l’énergie solaire. Ce sont les premiers autotrophes, des cellules qui se nourissent des seuls éléments minéraux. Les produits de la photosynthèse sont des matières organiques sous forme de carbohydrates (CH2O)n et de l’oxygène libre (O2). On connaît la suite: l’oxygène sera utilisé lors de l’invention d’un troisième mécanisme: la respiration, qui produira comme déchets le CO2. Voilà que le cycle oxygène-CO2 est bouclé. Ce n’est qu’avec la production d’oxygène photosynthétique que ce gaz s’accumulera dans l’atmosphère et qu’éventuellement se formera la couche d’ozone protégeant la vie des radiations UV. »

    Je pense qu’il faut nous en inspirer pour nous sortir de cette crise qui ne fait que commencer, ce n’est qu’une intuition.

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