Archives de catégorie : Questions essentielles

Toute une époque !

La scène se passe sur la plage de Santa Monica au coucher du soleil. De Santa Monica, la plage et la digue de mer se prolongent vers le Sud sur une dizaine de kilomètres, jusqu’au port plaisancier de Marina del Rey. C’est une belle promenade qui traverse Venice Beach, une des dernières enclaves de la culture psychédélique en Californie, avec Telegraph Avenue à Berkeley et Haight–Ashbury à San Francisco.

Je suis en train de me changer dans un de ces édicules qui ponctuent la promenade et qui servent à la fois de vestiaire et de toilettes. Et, j’entends venant de l’extérieur une voix profonde d’homme qui entonne une chanson des Drifters datant de 1964 : « Under the boardwalk ». Vous la connaissez :

Oh when the sun beats down and burns the tar up on the roof.
And your shoes get so hot you wish your tired feet were fire-proof.
Under the Boardwalk, down by the sea
On a blanket with my baby, is where I’ll be.

C’est un air du bord de mer qui parle de se bécotter sous les planches de la promenade, de manger des hot–dog avec des frites et qui sent bon l’Ambre solaire et retentit du cri des mouettes en bande sonore. Comme les Platters avant eux, les Drifters (*) constituaient un de ces choeurs harmonieux qui semblent en permanence réclamer du renfort. Et au moment où mon chanteur caché entonne « Under the boardwalk, Man, we’ll be having some fun ! », je reprends avec lui à l’unisson et nous terminons ensemble la chanson.

Au moment où je sors, j’aperçois mon chanteur guettant avec curiosité l’arrivée de son acolyte inconnu, un sourire fendant son visage d’une oreille à l’autre. Il est noir et je reconnais l’un des clochards qui dort la nuit sur la plage de Santa Monica. Il me lance « Hey, man ! Cool, man ! ». Et je réponds avec nostalgie : « Hey, man ! Those were the days ! Those were the days ! » Oui, toute une époque !

(*) Deux d’entre eux firent des carrières solos prestigieuses : Ben E. King
(« Stand by Me ») et Clyde Mc Phatter (« Ta, Ta »)

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Grande tragédie et petit drame

Le matin, pour me rendre au travail, j’emprunte d’abord la route côtière de Santa Monica à Malibu, ensuite, j’oblique à travers la montagne en prenant le Malibu Canyon sur toute sa longueur. C’est une gorge étroite et splendide. On devine parfois le torrent au fond de la vallée encaissée. La route à deux voies est très sinueuse. Devant moi ce matin il y avait un camion puis une autre voiture et soudain le camion ralentit et tente de se ranger sur la droite, du côté du ravin, et l’autre voiture en fait autant. Ce qui les arrête, c’est qu’au milieu de la route, à une cinquantaine de mètres de moi, il y a une femme et un animal – que je prends d’abord pour un chien. Une voiture est stoppée dans l’autre direction, la portière du conducteur ouverte, bloquant entièrement la voie, probablement le véhicule de la femme que j’aperçois. Elle se tient debout face à l’animal et lui parle, je vois celui–ci s’affaisser une première fois puis se relever difficilement, puis il s’affaisse une seconde fois, vacille un moment pour enfin s’écrouler sur la chaussée. Ce n’est pas un chien, j’en suis maintenant certain. Ensuite, rien ne se passe pendant de très longues secondes : l’univers est plongé dans une tragédie dont j’ignore encore la nature exacte. Le camion devant moi finit par s’ébranler, empruntant la berme, nous le suivons, l’autre voiture et moi. Et je passe au ralenti devant la femme blonde de quarante ans, paralysée, éplorée de toute la tristesse du monde, plongée dans la contemplation du daim qu’elle a tué.

J’arrive au bureau. À dix heures mon patron m’appelle et m’annonce que je suis licencié. À Countrywide, la plus grande « mortgage » banque des États-Unis, le plus grand organisme de prêt au logement au monde, j’étais First Vice–President en charge de l’audit des modèles financiers. Je retourne à mon bureau, prendre ma serviette. Mon voisin entre en trombe : « Tu ne sais pas ce qui arrive : ils sont en train de virer des gens : Greg, Norma… » Je lui dis : « Oui, je sais : j’en suis aussi ! ». Il me regarde fixement : « Ah non ! Merde ! »

Un mercredi matin de grande tragédie et de petit drame.

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Abel et Caïn

Un des contes de Borgès s’appelle « Légende », il est très court : pas même une demi-page. Il raconte une rencontre entre Abel et Caïn. La scène se passe après le meurtre, la nuit autour d’un feu. L’un des frères dit à l’autre : « Je sais que l’un de nous est mort mais je ne sais plus qui de nous a tué l’autre » et l’autre lui répond : « Oui : oublier, c’est pardonner ». Ils n’ont pas oublié le meurtre bien entendu, seulement qui, des deux frères, fut le meurtrier et qui la victime.

Ma mère n’a jamais voulu parler de la fin de ses oncles et tantes, morts dans des camps. C’est moi, adolescent, qui ai voulu savoir, voulu combler le silence. J’ai découvert alors des noms comme Sobibor ou Bergen–Belsen et l’horreur qu’ils récèlent. Je parle de ces choses avec mes enfants, comme avec Charlotte, l’année dernière à San Francisco. Il ne faut pas que ces événements s’oublient. Ce que j’espère seulement, c’est que quand j’en parle, mes mots ressemblent à ceux des deux frères : « Ces choses indicibles ont eu lieu mais je ne sais plus si elles nous arrivèrent à nous, ou si nous les avons infligées à d’autres ».

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La bénédiction

Je suis allé deux fois en Irlande, les deux fois avec Geneviève. Lors du premier voyage, en 1977, nous avions rendu visite à des amis qui habitaient Clifden dans le comté de Galway et, traversant l’Irlande d’Ouest en Est, nous roulions vers Dublin et nous avons vu cet homme très grand d’une quarantaine d’années au bord de la route, dont la dégaine était celle de Valentin-le-Désossé (Étienne Renaudin) dans les tableaux de Toulouse–Lautrec et dont le visage rappelait celui de Samuel Beckett, auquel un de mes oncles hollandais, Gerrit, ressemblait. Il portait un costume noir qui n’était pas fait pour lui, les jambes du pantalon étant trop courtes d’au moins dix centimètres. Nous nous sommes arrêtés pour le prendre et, dans cette voiture de location, il s’est assis à l’arrière, avec difficulté, vu sa taille. Et au bout de quelques minutes de silence il a dit, avec dans sa voix la reconnaissance de celui à qui l’on vient de sauver la vie : « God bless you ! » Et puis quelques minutes plus tard, il a dit de nouveau « God bless you ! » Et puis encore, et encore. J’allais écrire
« comme une litanie » mais ce n’était précisément pas une litanie : à chaque fois c’était la remontée progressive en lui d’une vague immense de gratitude, jusqu’à ce que cette vague se brise dans sa bénédiction et qu’il s’en libère ainsi provisoirement. Et Geneviève et moi nous nous regardions alors avec consternation, gênés que nous étions devant des témoignages de reconnaissance qui semblaient hors de proportion par rapport au service rendu.
La Goulue et Valentin le Désossé – Toulouse–Lautrec
Armel est né trois mois plus tard et parmi les prénoms que nous lui avons donnés, il y avait « Valentin ». Souvent je me suis demandé pourquoi, et je pensais à Basile Valentin, l’auteur du « Char Triomphal de l’Antimoine » : V I T R I O L U M, autrement dit, Visitatis Interiora Terrae Rectificando Invenietis Occultum Lapidem Veram Medicinam, « Visitez les entrailles de la terre en rectifiant, vous y trouverez la pierre cachée, véritable médecine », et je me disais qu’être né sous le signe d’un alchimiste ne pouvait constituer que d’excellents auspices. Mais ce soir, pour la première fois, je fais le rapprochement entre Valentin-le-Désossé et cet homme qui n’était ni un clochard ni un vagabond, mais juste un pauvre et qui nous couvrait de ses bénédictions, et je sais maintenant d’où vient le « Valentin » qui fut attribué à Armel. Et au moment où j’écris ceci, je pense au fait que Gerrit, mon oncle à qui notre auto–stoppeur ressemblait aussi, est l’un des autres prénoms que nous lui avons donnés : on n’est jamais trop prudent sans doute en matière de bénédictions !

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Dani (1976-2007)

La maman d’Adriana l’a appelée hier soir : « J’ai une mauvaise nouvelle à t’apprendre. Je t’appelle dans la soirée pour que tu n’ailles pas au travail en pleurant. Ton amie Dani est morte dans un accident ». Adriana a répondu : « Ah, oui ! Mais comment va–t–elle maintenant ? »

J’ai trouvé ça très beau parce que ça nous montre à quel point la mort des autres nous est inadmissible. Le deuil, nous finissons par le faire, à force de persévérance : nous faisons petit à petit une croix sur tous les regards, tous les sourires qui restaient à échanger. Toutes les conversations encore à venir, il faut se les rentrer dans la gorge, une fois pour toutes, et ça fait très mal.

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Tirer les leçons de ce qui se passe en ce moment en Amérique

L’entretien suivant avec Jacques Coubard a paru en tribune libre dans L’Humanité, le 29 septembre 2007, sous le titre La bulle immobilière et la démocratie.

Dans votre livre, « Vers la crise du capitalisme américain ? », vous annonciez, il y a un an, le désastre probable des crédits hypothécaires. Quelle opinion portez vous aujourd’hui sur l’étendue de la crise immobilière, ses conséquences sur une croissance essentiellement financière et sur les revenus de la majorité des Américains, leur consommation ?

La crise se déroule malheureusement selon le scénario que j’avais prévu. Les ménages qui auraient pu épargner ont substitué à l’épargne l’investissement spéculatif dans des logements les plus vastes possibles pour maximiser leur mise. Quant aux ménages défavorisés, leurs prêts pouvant être titrisés avec profit, ils ont été encouragés à accéder à la propriété pour répondre à la demande de Wall Street. Leurs revenus mensuels étant absorbés par le remboursement de leur prêt, on leur a proposé de mettre en gage la plus–value virtuelle de leur logement, ce qui a permis de dégager au cours des dix dernières années 9.000 milliards de dollars, rapidement dépensés en biens de consommation. Cette somme a aidé la Chine à devenir une puissance industrielle majeure. Dans le contexte actuel d’éclatement de la bulle immobilière et de baisse du prix des habitations, les plus–values virtuelles se sont évaporées ainsi qu’une partie de l’épargne malencontreusement investie dans l’immobilier résidentiel. Du coup, les Américains se retrouvent sans réserves à la veille d’une récession qui promet d’être grave.

Qu’en est-il de la société de propriétaire, au moment où en France elle figure dans le catalogue des promesses présidentielles?

Le paradoxe en France, c’est que les Français ont élu un président qui ne cache pas sa sympathie pour le visage que l’Amérique a présenté au cours des huit dernières années. Or celles–ci ont constitué pour les États–Unis des années noires, sur le plan politique bien entendu, mais aussi économique et financier : la chose est devenue évidente durant les six derniers mois même si la crise en cours n’a pas encore atteint toute son ampleur. Il serait bien sûr catastrophique que la France s’engage dans la même voie : il est urgent que les Français lisent les journaux et s’informent de ce qui se passe en ce moment en Amérique.

L’idéal d’une population propriétaire de son logement est admirable en soi mais se réduit à un simple effet de propagande quand la disparité des revenus et du patrimoine exclut de fait une grande partie de la population de cet idéal. Faire alors accéder à la propriété, « à marche forcée », ceux qui n’en disposent pas des moyens objectifs, constitue une farce sinistre, telle celle que l’on observe aux États–Unis dans le cas du « prêt rapace » qui, sous prétexte d’accorder aux pauvres un crédit au logement, leur vole en réalité leurs misérables économies.

Le recours à la Federal Reserve peut-il permettre « l’atterrissage en douceur » annoncé dans la presse comme l’issue de secours pour les fondamentalistes du marché qui ont réponse à tout, sans gonfler à nouveau la bulle spéculative à l’origine de la crise du système financier ?

Avec plus de cent organismes de prêt mis en redressement judiciaire au cours des derniers mois et ceux qui survivent – même les plus grands – en situation précaire, avec des firmes ayant pignon sur rue à Wall Street, telles Bear Stearns ou Lehman Brothers, atteintes dans leur rentabilité, avec au moins deux millions de ménages menacés de perdre leur logement en 2007 et 2008, et dont seule une fraction pourra être épargnée, il ne peut plus être question d’atterrissage en douceur : l’appareil s’est bel et bien écrasé au sol !

La menace d’un effet domino de la crise du système financier ne risque-t-elle pas de s’étendre aux banques européennes qui ont spéculé sur les titres de crédits douteux vendus aux Etats Unis et de fermer ce que vous appelez les issues de secours ?

Les banques européennes, mais également asiatiques, australiennes, canadiennes, menacées jusqu’ici sont celles qui possédaient dans leurs avoirs, de manière directe (ABS) ou indirecte (CDO) des prêts hypothécaires subprime. Ceci dit, si le prix de l’immobilier américain devait plonger encore davantage – ce qui paraît probable, d’autres crédits immobiliers américains devraient les rejoindre dans la catégorie « à risque » (Alt–A, Option ARMs).

Vous proposez de mettre fin à la dérégulation, à un partage inégalitaire croissant soutenu par les allègements d’impôts des plus riches- autre chantier présidentiel français – et de brider le capitalisme sauvage qui ne connaît d’autres valeurs que celles de la Bourse. Ces questions n’appellent-elles pas à ouvrir le débat sur un autre choix de société ?

Un autre choix de société, certainement, mais lequel ? Le concept que j’ai proposé récemment dans une tribune du Monde d’une authentique constitution pour l’économie a été bien reçu, il convient maintenant de relever le défi et de lui donner un véritable contenu. Pour définir cette constitution il faut, comme je le disais tout à l’heure, lire les journaux, je veux dire par là tirer les leçons des faillites inscrites d’ores et déjà dans l’histoire. La principale, c’est que toute solution autoritaire est intolérable, toute dictature est haïssable, même celle qui serait exercée par les damnés de la terre parvenus au pouvoir par un juste retour des choses. La démocratie est un acquis historique et doit servir ici de fondement : c’est elle qui a su éliminer la loi de la jungle darwinienne de notre organisation politique et le même objectif doit être atteint pour ce qui touche à l’économique. L’assurance pour chaque individu que sa subsistance et sa santé seront assurées par la solidarité globale doit certainement constituer ici un principe–pivot. Autre leçon de l’histoire : notre espèce représente désormais une menace pour sa propre survie sur la planète qu’elle occupe, éliminer rapidement cette menace doit évidemment constituer le cadre général.

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Yosser

J’ai vécu en Angleterre durant les années très noires : les années Thatcher. Je me souviens de la guerre totale contre l’IRA en Irlande du Nord, dont la mort de Bobby Sands, à la suite d’une grève de la faim interminable, devint le symbole. Je me souviens aussi de la répression impitoyable de la grève des mineurs et durant la guerre des Malouines, du torpillage inutile du Belgrano. On parle parfois de « guerre des classes » pour évoquer la résistance passive des défavorisés vis-à-vis de leurs maîtres mais la « guerre des classes » cela peut être aussi la guerre des nantis contre les dépossédés, avec les moyens disproportionnés dont ils disposent alors, et c’est une guerre de ce type, « versaillaise », que Margaret Thatcher menait.

Yosser Hughes, comme Tijl Uilenspiegel ou Gavroche autrefois, devint le symbole de la résistance au Thatchérisme. Yosser était un personnage dans la série « Boys from the Blackstuff » (1982) d’Alan Bleasdale, joué par Bernard Hill dont il assura la gloire. Le « black stuff », c’est l’asphalte et les « boys » étaient une bande de chômeurs, réunis autour de leurs vieille asphalteuse et bataillant pour assurer la survie de leurs familles. Yosser avait lui perdu la bataille et plus ou moins perdu la raison : de manière imprévisible et souvent hors de propos, il disait soudain d’un ton désespéré « Give us a job », « Donnez–moi du boulot ». La presse d’opposition titrait bientôt : « Combien de Yosser dans nos rues ? »

À la fin de ma première année aux États–Unis, je n’avais pas d’emploi, pas de permis de travail, et quatre enfants à charge. Jeannie Graves m’a employé au noir : l’Auvergnat de Brassens. Je n’ai rien à ajouter.

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Saint-Gilles 1952

Alain Sturbois, Michel Maillart, Michel Roland, Camille Develde, Jean-Paul Van Ham, Michel Eloy, Jacky Knuts, René Jonckers, Léon Gillard, Claude Leenen, Jean-Claude Lancelot, Claude Hubinont, Jean-Pierre Van Lerberghe, Paul Mockel, René Dietrich, Jean Ronse, André Paape, Christian Moxhet, Willy Gilles, René Sergooris, Roland Lamarque, Jacques van Crombruggen, Marc Legros, Jacques Van Hove, Jean-Louis Peters, Marc Schulman, Michel Mouton, Jean-Pierre Bergmans, Alain Lefkowitz, (?) Bonaventure, Stéphane Reupsaets, Roger Garçon.

Nous étions dans la classe de Madame Dautreppe à l’école préparatoire de l’Athénée de Saint–Gilles en 1952. Faites–moi signe.

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La blague du jour

La nouvelle qui m’a le plus surpris aujourd’hui, c’est qu’au cours des cinquante dernières années de sa vie, Mère Thérèse ne croyait plus en Dieu. Je me souviens de son visage fermé, un jour à la télé : « Je fais ça uniquement pour gagner mon salut ! ». Je lui avais répondu « Vas te faire foutre ! »

Pourquoi ne pouvait–elle pas avouer qu’elle faisait ça par amour des gens, plutôt que par amour d’elle–même ? Était–ce une forme tarabiscotée d’humilité ? Était–ce à partir d’un point de vue machiavellien, qu’il faut une religion au peuple ? Ou pensait–elle, très pragmatiquement, que cela lui donnait l’accès à davantage de moyens ? Peut–être était–ce tout simplement pour me faire dire un jour : « Tu m’as bien eu, la vioque ! » J’espère qu’elle m’entend !

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Etre mort ou ne pas être mort

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de mariage de mes parents. Il ne sera pas célébré, si ce n’est par ma sœur et moi dans notre tête : mon père est mort au printemps 2002, ma mère en janvier 2003.

« Etre mort » est une étiquette que j’accole à des gens que je n’ai pas vu depuis longtemps. Je pense par exemple à des membres de ma famille quand j’étais petit, et je me dis « Celui–ci est mort… celui–là n’est pas mort… » Ceci dit, ceux qui ne sont pas morts, cela ne m’offre aucune garantie que je les revoie un jour.

Je rêve quelquefois à des gens qui sont morts. Et je sais qu’ils sont morts : il est très rare que je me réveille au matin en me disant « J’ai rêvé à une personne morte en croyant qu’elle était en vie », non, je sais dans mon rêve qu’elle est morte, je le lui dis d’ailleurs : je dis « Tiens, je croyais que tu étais mort ». Il ne répond pas, il ne répond jamais : il m’adresse un fin sourire mais se retient bien de nier l’évidence.

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Ludwig Wittgenstein (1889 – 1951)

Un jour, un samedi matin, Charlotte était tout bébé, Armel et Fiona avaient neuf et sept ans et ils m’ont dit « Qu’est–ce qu’on fait ? ». J’ai réfléchi un peu puis j’ai dit « Je sais ».

Je ne leur ai pas dit où nous allions. Nous avons marché dix minutes le long de Huntingdon Road à Cambridge et nous sommes arrivés à la petite église de Saint Giles. Nous sommes entrés dans le cimetière ombragé, plein d’herbe folle, comme dans un jardin anglais où la nature est invitée à se sentir chez soi. Arrivés devant la tombe de Wittgenstein, j’ai dit « Voilà, c’est la tombe d’un très grand philosophe ».

Il y a quelques années, Armel m’a dit « Tu sais, la tombe de Wittgenstein, ça a été un tournant dans ma décision de devenir un jour philosophe ». Je lui ai demandé pourquoi et il m’a répondu « Je ne sais pas, la promenade au but mystérieux, ta gravité, la manière dont tu as dit ça « Voilà, c’est la tombe d’un très grand philosophe » ».

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Ingmar Bergman (1918 – 2007)

Ce soir j’ai voulu que nous voyions un film d’Ingmar Bergman, mort ce matin. Nous nous sommes installés sur le sofa avec un grand bol de fraises et de framboises et nous avons regardé « Fanny et Alexandre ».

La mère hurlait, passant et repassant devant le cadavre de son mari et je me suis dit que, comme à elle, la mort me serait toujours inacceptable. J’ai dit
« Nous ne serons pas toujours ensemble ».

Aujourd’hui, mon grand père aurait eu cent vingt cinq ans.

Les grands auteurs nous confrontent à l’horreur inévitable. Et nous les en remercions quand même.
Ingmar Bergman et Liv Ullman
Merci Monsieur Ingmar Bergman.

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L’Afrique exige la mobilisation de tous

Je commencerai par répondre à un reproche justifié de Uzodinma Iweala dans son « Cessez de vouloir « sauver » l’Afrique ! » (Le Monde 28/7/2007) en l’assurant que ce que je dis ici est fondé sur deux choses uniquement : sur mon expérience dans des projets de développement en Afrique et sur la personne que j’étais au départ.

Oui, si nous, Occidentaux, nous indignons devant une situation africaine, la première chose à faire, avant d’attacher notre cape de croisé ou de Superman est de voir avec les parties impliquées comment elles analysent elles–mêmes la situation. Une compréhension « intuitive », extérieure, laisse toujours échapper 80 ou 90 % de la complexité du problème. De plus, la solution « évidente », vue de l’extérieur, a toutes les chances d’avoir déjà été tentée localement et si elle n’est pas appliquée en ce moment ce n’est pas faute d’avoir été aperçue par les Africains eux–mêmes mais tout simplement parce qu’elle a déjà échoué. Donc le premier geste à poser devant l’indignation, c’est l’écoute : l’attitude de l’« intellectuel au service du peuple » a conservé toute sa validité au cours de ses cent–cinquante ans d’existence et peut être transposée avantageusement à de nombreuses situations.

Ceci dit, l’Afrique peut bénéficier de tenter de résoudre ses problèmes en acceptant notre collaboration. À condition que les premières formes de l’aide ne soient pas les chèques en blanc et les bataillons de parachutistes. Là où nous pouvons aider l’Afrique, c’est par notre expérience de la modernité. Oh, nous avons aussi nos propres guerres tribales et les plus récentes ne sont pas bien vieilles (le Kosovo est encore à la une de l’actualité) mais nos institutions politiques ne sont plus paralysées depuis plusieurs siècles par l’irrationalité : la sorcellerie et les accusations de sorcellerie n’y ont plus cours. Nous avons appris à penser nos problèmes – sinon les résoudre – dans les termes qui leur sont appropriés et eux seuls, c’est là notre capital le plus précieux et cette expérience nous pouvons et nous devons la partager.

On disait de l’Afrique au XVIIIème siècle : « the white man’s grave ». Ce n’était pas sans raison, mais elle était aussi et surtout, la tombe de l’homme noir. Le principal problème de l’Afrique, ce n’est pas comme on l’imagine souvent de loin, les Africains, le problème de l’Afrique c’est un continent extraordinairement dur à ses habitants, par son climat et par la virulence de la maladie. Et ce problème est si énorme qu’il exige la mobilisation de tous. Pour que ceci soit possible, il faut que nous, Occidentaux, apprenions l’humilité. Il faut aussi que les Africains nous pardonnent la manière dont nous les avons traités et dont nous les traitons encore, et il y a hélas beaucoup, beaucoup à pardonner.

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Quand il est légitime de chanter la Marseillaise

Il est légitime de chanter la Marseillaise quand les circonstances l’exigent et qu’on est seul à pouvoir le faire.

Démonstration.

Au bout de ma première année aux États–Unis, je n’avais plus un rond, aucune perspective d’emploi et quatre enfants à charge. Je m’étais mis à fréquenter les Quakers et l’un d’entre eux m’avait un jour dit : « Il y a une vieille dame qui vient de perdre son mari et son frère. Ce serait bien si quelqu’un pouvait vivre avec elle dans sa maison. Il y aurait un loyer modeste à payer… ».

Evelyn Smith Munro est morte en février dernier à l’âge de 92 ans. « Je suis dans l’Encyclopédie de la gauche américaine », m’avait–elle un jour dit avec fausse modestie. Sa chronique nécrologique dans le Los Angeles Times rappelle qu’elle « accompagnait H. L. Mitchell (un militant socialiste, fondateur du syndicat des métayers des états du Sud) le jour où ils recherchaient le corps d’un syndicaliste apparemment assassiné par les patrons des plantations. Elle participait aux assemblées de métayers, souvent interrompues par les assistants des shérifs accompagnant les « patrons motorisés » – des hommes armés dont le rôle était d’intimider les syndicalistes – elle fut un jour pourchassée par une voiture remplie d’hommes brandissant des fusils et des haches ».

Evelyn était native de la Nouvelle–Orléans où l’on aime la France par principe et sans grand discernement. Le chien qui partageait la maison où je logeais à Laguna Beach (Californie méridionale) de 1997 à 1999, s’appelait « Mardi–Gras ». Evelyne aimait la France mais surtout l’image de la Révolution Française, c’est ce qui la motivait quand elle avait les nervi racistes à ses trousses et c’est pour cette raison que ses filles avaient choisi le 14 juillet pour une commémoration.

Nous sommes arrivés très tard (Adriana travaillait ce jour–là). Il y avait un petit orchestre. Quelqu’un avait–il chanté la Marseillaise ? Ils auraient bien voulu mais personne n’aurait su comment. Alors, samedi dernier, à la mémoire de quelqu’un qui aimait la Révolution Française, et devant un public d’Américains ravis et reconnaissants, d’une voix vibrante, pareil aux héros de Casablanca, j’ai chanté la Marseillaise.

L’Ami du peuple

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Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres

On aura noté que quatre de mes blogs récents, au ton uniformément hégélien, constituaient un tout (*). Leur suite est publiée comme un texte autonome dans la Gazette Permanente du MAUSS. En voici la conclusion :

L’Homme est non seulement le moyen que la nature s’est donnée pour prendre conscience d’elle–même mais aussi celui qu’elle a découvert pour se surpasser grâce au dessein intelligent qui, à notre connaissance, caractérise notre espèce seule au sein de l’univers. La sphère de l’économie demeure elle encore réglée par la nature laissée à elle–même, à savoir par une sélection fondée sur le rapport de force où le plus puissant écrase le plus faible, principe agressif dont l’emprise déteint alors sur l’ensemble des rapports humains.

De manière tendancielle, les inquiétudes touchent à leur fin, les frayeurs qui avaient conduit l’Homme à croire aux dieux ont perdu petit à petit de leur urgence et finiront par s’effacer. Bien que les injonctions de ces dieux furent, sinon totalement absentes, tout au moins, sibyllines, nous demeurions convaincus qu’une mission nous avait été confiée par eux. Notre foi dans l’existence de celle–ci s’évanouit avec le crépuscule des dieux. Il nous est néanmoins loisible de constater quel a été le destin objectif de notre espèce jusqu’ici et de tirer de ces observations une ligne de conduite pour la suite, autrement dit, de définir quelles sont, au temps où nous vivons, les tâches qui nous attendent et les responsabilités qui sont les nôtres. Il s’avère que notre responsabilité essentielle est précisément d’assumer sans états d’âme ces tâches où le sort a voulu nous appeler (**).

Constatant quelle fut notre destinée, nous ne pouvons nous empêcher de comparer le pouvoir qui est devenu le nôtre à celui que nous avions attribué autrefois aux êtres surnaturels que nous avions imaginés. Ces dieux créateurs situés à l’origine, nous apparaissent maintenant n’avoir été rien d’autre qu’une image de nous–mêmes projetée dans l’avenir, un avenir qui ne nous apparaît plus désormais aussi lointain. Il reste cependant à éliminer de nos sociétés le règne de la nature non–domestiquée en son sein telle qu’il s’exerce encore dans la sphère économique et celles autour d’elle qu’elle parvient à contaminer. Du moyen d’y parvenir, nous ne savons presque rien. Lorsque l’Homme aura réussi dans cette tâche, il sera devenu le moyen que la nature s’est donnée de créer le Dieu qui lui fit jusqu’ici tant défaut.

(*) 1. « Expliquer la nature en ses propres termes », 2. « Le moyen que la nature s’est offerte pour se surpasser », 3. « Le dessein intelligent », 4. « Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique ».

(**) « Gémir, pleurer prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le sort a voulu t’appeler,
Puis, après, comme moi, souffre et meurs sans parler. »
(Alfred de Vigny, La mort du loup).

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