Archives de catégorie : Questions essentielles

La vie d’artiste

Nicolette, tu venais chez moi rue Saint-Paul, en 1986-87. On n’était pas, ni toi ni moi, à l’apogée de notre carrière. On n’avait pas beaucoup de ronds, j’en avais un tout petit peu plus que toi parce que toi, tu n’avais vraiment pas un radis. Rosella m’avait dit « On répète en ville que vous êtes en train de vous clochardiser ». On s’était rencontrés rue de l’Université à une soirée de poètes américains à Paris ; Dieu sait ce que j’étais aller y faire : aller à ta rencontre probablement. Tu restais sur le divan et moi j’écrivais ; on ne se disait rien. Puis quand le soleil s’était couché, je t’invitais à Piment-Café, rue de Sévigné, de l’autre côté de la rue Saint-Antoine.

Il y a quelques années j’ai lu une interview de toi dans un magazine anglais, tu disais :

Une chose est sûre : à aucun moment, à aucun moment, vous dis-je, je n’ai douté de moi-même.

Ah ben tiens, il vaut mieux entendre ça que d’être sourd. Mais t’as raison, Nicolette, t’as raison : moi, si on me posait la question, sur moi à cette époque, je dirais exactement la même chose.

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Jean Pouillon (1916–2002)

Très peu de mes amis appartenaient à la génération de mon père. Il y en eut deux : Jean Pouillon et François Debauche.

Pouillon m’avait un jour abordé au séminaire de Lévi–Strauss en 1969. Il avait écouté les tirades arrogantes d’un jeune homme de vingt–trois ans à la chevelure et à la barbe abondantes et il m’avait dit : « Bonjour, je suis Jean Pouillon. Si vous avez un jour envie d’écrire, j’aimerais vous publier ». J’attendrais encore quelques années avant de me rendre à son invitation. Nous avions compris que nous pensions de la même manière et nous nous verrions souvent : il passait me voir à Cambridge et partout où le hasard me conduisait. Il racontait avec des mimiques expressives les mésaventures de ses « voyages » en Afrique, l’expression de « terrain » lui semblant excessive pour décrire ses séjours tumultueux au Tchad et en Éthiopie. J’avais lu Jean–Sol Partre avidement dans mon adolescence mais c’est Pouillon qui m’a fait aimer le personnage, dont on devinait dans la manière dont il en parlait qu’il avait dû lui porter une réelle affection.

J’admirais son « Temps et roman », publié l’année de ma naissance et, dans un article, j’en avais un jour dit tout le bien que j’en pensais. Pouillon qui était rédacteur de la revue où le texte paraissait y avait ajouté un post–scriptum qui disait en substance : « L’article de Jorion est si élogieux que j’ai le sentiment qu’il ne me reste plus qu’à mourir, ayant lu ma propre notice nécrologique ».

Jean Pouillon, je pense à vous très souvent.

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Villiers–le–Bel et la « voyoucratie »

Elisabeth Lévy a eu l’amabilité de m’inviter à commenter l’intervention télévisée du Président sur son site « Causeur ».

Je me suis volontiers rendu à son invitation. Mon billet s’intitule « Villiers–le–Bel et la « voyoucratie » ».

Vous verrez que je mentionne La Liberté guidant le peuple de Delacroix dans mon billet.

La Liberté guidant le peuple - Delacroix

Ah ! Je ne me fais guère d’illusions : il y aura toujours des voyous ! Certains sont nés voyous dans l’âme : la voyouterie est dans leur sang et le système politique qui recueille leurs suffrages est bien la « voyoucratie », pour reprendre le terme utilisé par le Président.

Pierre Lacenaire était un voyou s’il en fut, assassin récidiviste qui tuait par derrière, à l’aide d’un tire–point de cordonnier. Dans Les enfants du paradis (Marcel Carné 1945), Jacques Prévert lui fait dire : « Quand j’étais enfant, j’étais déjà plus lucide, plus intelligent que les autres… « Ils » ne me l’ont pas pardonné, ils voulaient que je sois comme eux… Levez la tête Pierre-François… regardez-moi… baissez les yeux… Et ils m’ont meublé l’esprit de force, avec des livres… de vieux livres … Pourquoi tant de poussière dans une tête d’enfant ? Quelle belle jeunesse, vraiment ! Mon père qui me détestait… ma mère, ma digne mère, qui préférait mon imbécile de frère et mon directeur de conscience qui me répétait sans cesse : « Vous êtes trop fier, Pierre François, il faut rentrer en vous-même ! Alors je suis rentré en moi-même… mais je n’ai jamais pu en sortir ! Jolie souricière ! Les imprudents ! Ils m’ont laissé tout seul avec moi-même… et pourtant ils me défendaient les mauvaises fréquentations… ». Même les voyous dans l’âme vivent donc dans un monde peuplé de circonstances. Mais tous les voyous ne sont pas « voyous dans l’âme » : les autres, je les appellerai précisément « de circonstance » : ceux qui ne sont pas nés voyous mais qu’un contexte, « une crise sociale », par exemple, ont fait basculer du côté de la voyouterie. Gavroche comme l’on sait avait eu une enfance difficile. On ne sait rien de la Liberté guidant le peuple chez Delacroix (1830) – sinon que son style dépoitraillé fait mauvais genre – mais pour prendre les risques qu’on la voit prendre, je ne crois pas m’avancer trop en disant qu’elle a dû en baver.

Je ne sais rien des enfants voleurs de bonbons de Villiers–le–Bel et condamnés à trois mois de prison ferme : peut–être sont–ils des voyous dans l’âme et j’aurais bien trop peur en les exonérant d’office, en invoquant leurs circonstances difficiles, de me retrouver dans le camp des « donneurs de leçons ». Mais peut–on au contraire me faire la preuve que leur acte n’a, comme l’affirme le Président, « rien à voir avec une crise sociale » ? Que ça n’a « rien à voir » avec un taux de chômage de 19 % et de 30 à 40 % dans les quartiers chauds, avec le fait que la ville compte 50 % de logements sociaux et que le revenu annuel moyen par habitant est de 6 500 euros (contre 12 500 euros en Ile-de-France) (*). Cela aussi me semblerait difficile à prouver.

Les anthropologues opposent dans un couple indissociable les « structures » aux « sentiments ». Ce sont les sentiments des femmes et des hommes qui les conduisent à bâtir des structures qui les contraignent ensuite et modèlent alors leurs sentiments, et ceci oblige à distinguer différents types de causes selon que l’on fixe son attention sur les unes ou sur les autres. Le voyou qui allume la mèche d’un cocktail Molotov puis le lance dans la direction des forces de l’ordre est bien la cause qui risque de provoquer des blessures effectivement « gravissimes ». Mais sa présence là a, elle aussi, ses propres causes au sein d’un contexte qui, ce n’est pas à exclure, pourrait très bien être celui d’une « crise sociale ». Quand les structures descendent dans la rue, elles réclament sans doute un voyou pour allumer la mèche, mais ce sont bien elles qui ont causé l’incendie.

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(*) Chiffres publiés dans Le Monde en ligne.

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Le premier Thanksgiving

C’était mon premier automne aux États–Unis. Je connaissais l’Action de Grâce de la fête des moissons mais je ne connaissais pas Thanksgiving et bien que ce soit la même chose du point de vue liturgique, ça ne se ressemblait pas. C’était il y a dix ans et pour notre petit groupe comme pour moi, nous ne savions rien de Thanksgiving, sinon par le cinéma américain : la famille chaleureuse communiant autour de la dinde ! Nous nous sommes dits « Ce n’est pas une raison : on va faire comme les autres ! ». On commençait à l’époque à trouver des choses sur l’Internet. « Le ‘stuffing’, c’est quoi ? ». Nous étions Mexicaine, Guatémaltèque, Allemande, Suisses et Belge. « C’est la farce. On trouvera ce qu’ils y mettent sur AltaVista (*) ! » « Et les patates douces qu’on voit partout ! Ils les mangent comment ? » Je les ai coupées en tranches très fines et les ai fait rissoler dans la graisse de dinde et c’était très bon.

Nous avons mangé tous ensemble. Nous savions seulement qu’il fallait rendre grâces pour ce qui nous avait été donné. Et nous n’avons eu aucun mal chacun d’entre nous à trouver pour quoi : dans une vie, les occasions sont nombreuses, et plus particulièrement pour les exilés : pour ces « pèlerins » que Thanksgiving célèbre pour avoir espéré en une vie meilleure ici–bas et que nous étions nous en 1997 à l’Université de Californie à Irvine.

(*) Avant Google !

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Les dessins de Ron Cobb

J’évoquais l’autre jour avec une jeune personne qui pensait que le mouvement écologique est une invention récente, certains des très beaux dessins que Ron Cobb publiait à la fin des années soixante dans le Los Angeles Free Press, un des organes du mouvement hippie. En voici un : « Bénis soient les simples en esprit : la terre leur appartient ».
La terre leur appartient
En voici un autre, plus classiquement politique. Celui–ci pourrait servir d’illustration à l’une des thèses centrales de mon « Vers la crise du capitalisme américain ? » (2007) : que le rapport des classes sociales aux États–Unis doit toujours être interprété dans la cadre que lui a défini le puritanisme (c’est–à–dire le calvinisme) hérité des premiers colons du XVIIè siècle : que la richesse est la manière dont Dieu signale aux élus, leur élection. « Si t’as quèqu’chose, c’est pasque t’as été gentil. Si t’as rien, c’est qu’t’as été méchant… T’as qu’à demander au Père Noël ».
Le Père Noël

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Jacques Brel (1929 – 1978)

C’était l’époque cafardeuse où je ne savais pas quand je reverrais la petite dernière. Elle avait trois ans. Une nuit j’ai rêvé que j’arrivais dans une maison où je savais qu’elle dormait. Un homme est entré dans la pièce où j’attendais et je le reconnais : c’est Jacques Brel et il me dit avec une infinie bonté qui dissipe toute mon inquiétude : « Elle dort ! Tout va bien. Faut pas s’en faire ! ».

Je l’ai vu une fois : en 1968 au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, il était Don Quichotte dans « L’Homme de la Manche ». Dario Moréno était Sancho Pança, et pas moins bête de scène !

Paradoxalement sans doute, de son point de vue, Jacques Brel offrit aux gosses de ma génération, pour qui « être Belge » signifiait « n’être de nulle part », l’hymne national qui leur manquait, des vers sans mièvrerie auxquels s’identifier : « Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu ». J’ai écrit « hymne national » mais il faudrait dire « hymne régional » : je parlais un jour à des Lillois qui s’indignèrent : « Non, il a écrit ça pour nous ! ‘Avec Frida la blonde quand elle devient Margot’, c’est nous ça ! » Il composait en réalité pour la race entière, comme l’ont compris Nina Simone récitant comme une prière « Ne me quitte pas », ou David Bowie interprétant, en vrai Ziggy Stardust, « Dans le port d’Amsterdam ».

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« Notes ethnographiques sur les peuples communément appelés Bakuba »

Cela se passait à la même époque de Laguna Beach. Un jour mon amie m’avait dit, « J’ai visité aujourd’hui une très belle maison. Est-ce que tu veux aussi la voir ? » Je me méfiais un peu parce qu’en Californie, « beau » est souvent synonyme de « démesuré » mais Brenda était une peintre à l’oeil infaillible et je lui ai fait confiance. J’ai eu raison parce que cette maison de Corona del Mar est la plus belle que j’ai eu l’occasion de voir.

A priori pour moi, une maison c’est un endroit où l’on fait des choses biologiques : on mange, on dort, et ainsi de suite. Mais dans celle-ci, mes préjugés sur l’architecture dans ses rapports avec le biologique sont tombés. Il y avait dans cette bâtisse tout en arrêtes verticales, enchâssés les uns dans les autres, une multitude d’espaces sans nom, où l’on pouvait aller s’asseoir ou rester debout, avec une assiette, ou avec un livre ou sans raison particulière, juste pour être là à regarder la mer. Les portes-fenêtres ouvraient sur des terrasses ou directement sur des pelouses, et les gens qui passaient dans l’avenue qui domine la plage auraient pu tout aussi bien pénétrer dans cette maison et en découvrir les trésors qui étaient de deux sortes : des pièces du Quattrocento : tableaux, statues, verres, bijoux, et des objets africains, dont les plus récents devaient dater du milieu du XIXè siècle et les plus anciens, du XVIè siècle peut-être. Il y avait en particulier des velours kuba, de très grandes pièces, de la qualité de ceux qu’on peut voir au Musée de l’Afrique Centrale à Tervuren.

Et un peu plus tard ce jour-là, Ann Bernstein (*), la maîtresse de maison, et moi, nous nous sommes retrouvés seuls dans une voiture que je conduisais : un imbroglio si je me souviens bien à propos d’un véhicule à récupérer quelque part. Et pendant que nous roulions, elle m’a dit ceci : « Je vais vous raconter quelque chose parce que j’ai le sentiment que vous pourrez comprendre. Vous avez vu tous ces objets et vous pensez sans doute qu’il a fallu à mon mari et moi de nombreuses années pour les rassembler. Ce n’est pas le cas : il a acheté tout ce que vous avez vu là, en deux heures, chez un antiquaire à Milan. Nous connaissions l’existence de ce marchand et un jour nous sommes allés le voir. Mon mari a examiné les centaines d’objets qu’on lui présentait et il disait, « Celui-ci… et puis celui-là… », et le marchand allait les déposer à l’écart pour que nous puissions les revoir plus tard. Et quand tout a été vu, il devait s’attendre à ce que mon mari se tourne vers sa première sélection et en choisisse un ou deux. Il n’en est pas revenu quand nous lui avons dit que nous prenions le tout. Vous comprenez ? Pour mon mari, ce jour–là, c’était une importante revanche sur la vie. Sur l’histoire surtout ».

C’était l’un de vos secrets, que vous avez confié ainsi, Ann, à un inconnu, alors que tous deux vous étiez parvenus, contre toute logique, et au grand dam sans doute de ceux qui vous avaient présentés l’un à l’autre dix minutes plus tôt, à vous retrouver ainsi seuls, dans l’espace d’une automobile. Je ne me souviens pas, Ann, de ce que je vous ai dit moi ; j’imagine, moi aussi, des choses essentielles sur ma vie et ma personne.

Et vous aviez un autre secret, que Brenda m’avait révélé : que vous aviez été autrefois une femme qui se dévêt, une danseuse de la variété dite « exotique ». Aussi, quand il m’arrive aujourd’hui d’apercevoir une enseigne au néon qui annonce « Nude Girls », je pense aux extraordinaires planches en couleurs de Norman Hardy dans les « Notes ethnographiques sur les peuples communément appelés Bakuba ainsi que sur les peuplades apparentées : les Bushongo » que Torday et Joyce consacrèrent en 1910 aux Kuba, au retour de leurs explorations dans le bassin du Congo.

(*) J’ai modifié les noms et les circonstances, le mari d’« Ann » étant un personnage connu.

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Les deux fautifs

En septembre 1997, venu du campus de l’Université de Californie, à Irvine, à une vingtaine de kilomètres de là, j’ai échoué à Laguna Beach : à la plage. C’est ce qui m’a probablement sauvé. C’est Aznavour qui chantait « Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil ». Immigrant de la première heure, je crevais la dalle au paradis. Entre mes moments de vaine agitation, j’arpentais la plage de long en large, ce qui avait le pouvoir de m’apaiser. Un matin d’hiver, au lendemain d’une tempête, j’ai découvert la laisse de mer pareille à un collier de pierreries : une accumulation rutilante d’énormes coquillages ! Au tournant d’un rocher je me suis retrouvé nez à nez avec une femme policier, elle aussi les mains encombrées de ses joyaux : attirée par les trésors de la plage pendant ses heures de service, et assez penaude de tomber sur quelqu’un. Moi aussi, de mon côté, un peu gêné, mais pour la raison inverse : que j’aurais dû plutôt à cette heure-là, être au travail quelque part. Et nous, les deux fautifs, nous avons échangé un sourire, nous nous sommes dit bonjour, et nous rapprochant l’un de l’autre, nous avons comparé nos butins, avec les mots enfantins qui conviennent aux coquillages.

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American Tune

« Venue sur un bateau appelé le Mayflower » et, à Paris, « Si loin, Si loin de chez toi », tu considérais que c’était ta chanson à toi, American Tune de Paul Simon, parce qu’elle évoquait ton sort et je t’ai vue certains soirs essuyer une larme en l’entendant malgré ton dédain professé et affiché pour ta Californie natale.

Mais aujourd’hui cette chanson parle aussi de moi : « Et tout ça n’est pas très grave puisque nous avions vécu si bien si longtemps. Et pourtant, chaque fois que je repense à cette route qu’il nous était donné de parcourir, Je me demande pourquoi ça n’a pas marché, Je ne peux pas m’empêcher de me demander pourquoi ça n’a pas marché ».

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Léo Ferré (1916–1993)

Un été pluvieux, sans doute celui de 1971. La nuit, au Vieux–Bourg–de–Pléhérel, Côtes d’Armor, il pleut des cordes. Les affiches le jour d’avant annonçaient la venue de Léo Ferré. Comme des chiens mouillés et transis, sous le chapiteau détrempé, nous sommes en tout et pour tout, sept.

Il est arrivé et il a chanté.

Quand sur la ville tombe la pluie
Et qu’on s’demande si c’est utile
Et puis surtout si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup d’vivre sa vie (*)

Il a chanté de tout son coeur, de toute son âme pour les trois pelés et deux tondus qui se trouvaient là et qui auraient accueilli avec tristesse sans doute mais avec indulgence l’annonce d’un présentateur navré que la soirée était annulée. Il a chanté pour nous parce qu’il aimait la musique et la poésie et tous ceux qui les aiment aussi et il a balayé de son souffle puissant les préventions que j’avais amenées avec moi honteusement à l’égard d’un anarchiste paradoxal se déplaçant en limousine.

Chapeau l’artiste !

(*) « Comme à Ostende », texte de Jean-Roger Caussimon, musique de Léo Ferré

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Toute une époque !

La scène se passe sur la plage de Santa Monica au coucher du soleil. De Santa Monica, la plage et la digue de mer se prolongent vers le Sud sur une dizaine de kilomètres, jusqu’au port plaisancier de Marina del Rey. C’est une belle promenade qui traverse Venice Beach, une des dernières enclaves de la culture psychédélique en Californie, avec Telegraph Avenue à Berkeley et Haight–Ashbury à San Francisco.

Je suis en train de me changer dans un de ces édicules qui ponctuent la promenade et qui servent à la fois de vestiaire et de toilettes. Et, j’entends venant de l’extérieur une voix profonde d’homme qui entonne une chanson des Drifters datant de 1964 : « Under the boardwalk ». Vous la connaissez :

Oh when the sun beats down and burns the tar up on the roof.
And your shoes get so hot you wish your tired feet were fire-proof.
Under the Boardwalk, down by the sea
On a blanket with my baby, is where I’ll be.

C’est un air du bord de mer qui parle de se bécotter sous les planches de la promenade, de manger des hot–dog avec des frites et qui sent bon l’Ambre solaire et retentit du cri des mouettes en bande sonore. Comme les Platters avant eux, les Drifters (*) constituaient un de ces choeurs harmonieux qui semblent en permanence réclamer du renfort. Et au moment où mon chanteur caché entonne « Under the boardwalk, Man, we’ll be having some fun ! », je reprends avec lui à l’unisson et nous terminons ensemble la chanson.

Au moment où je sors, j’aperçois mon chanteur guettant avec curiosité l’arrivée de son acolyte inconnu, un sourire fendant son visage d’une oreille à l’autre. Il est noir et je reconnais l’un des clochards qui dort la nuit sur la plage de Santa Monica. Il me lance « Hey, man ! Cool, man ! ». Et je réponds avec nostalgie : « Hey, man ! Those were the days ! Those were the days ! » Oui, toute une époque !

(*) Deux d’entre eux firent des carrières solos prestigieuses : Ben E. King
(« Stand by Me ») et Clyde Mc Phatter (« Ta, Ta »)

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Grande tragédie et petit drame

Le matin, pour me rendre au travail, j’emprunte d’abord la route côtière de Santa Monica à Malibu, ensuite, j’oblique à travers la montagne en prenant le Malibu Canyon sur toute sa longueur. C’est une gorge étroite et splendide. On devine parfois le torrent au fond de la vallée encaissée. La route à deux voies est très sinueuse. Devant moi ce matin il y avait un camion puis une autre voiture et soudain le camion ralentit et tente de se ranger sur la droite, du côté du ravin, et l’autre voiture en fait autant. Ce qui les arrête, c’est qu’au milieu de la route, à une cinquantaine de mètres de moi, il y a une femme et un animal – que je prends d’abord pour un chien. Une voiture est stoppée dans l’autre direction, la portière du conducteur ouverte, bloquant entièrement la voie, probablement le véhicule de la femme que j’aperçois. Elle se tient debout face à l’animal et lui parle, je vois celui–ci s’affaisser une première fois puis se relever difficilement, puis il s’affaisse une seconde fois, vacille un moment pour enfin s’écrouler sur la chaussée. Ce n’est pas un chien, j’en suis maintenant certain. Ensuite, rien ne se passe pendant de très longues secondes : l’univers est plongé dans une tragédie dont j’ignore encore la nature exacte. Le camion devant moi finit par s’ébranler, empruntant la berme, nous le suivons, l’autre voiture et moi. Et je passe au ralenti devant la femme blonde de quarante ans, paralysée, éplorée de toute la tristesse du monde, plongée dans la contemplation du daim qu’elle a tué.

J’arrive au bureau. À dix heures mon patron m’appelle et m’annonce que je suis licencié. À Countrywide, la plus grande « mortgage » banque des États-Unis, le plus grand organisme de prêt au logement au monde, j’étais First Vice–President en charge de l’audit des modèles financiers. Je retourne à mon bureau, prendre ma serviette. Mon voisin entre en trombe : « Tu ne sais pas ce qui arrive : ils sont en train de virer des gens : Greg, Norma… » Je lui dis : « Oui, je sais : j’en suis aussi ! ». Il me regarde fixement : « Ah non ! Merde ! »

Un mercredi matin de grande tragédie et de petit drame.

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Abel et Caïn

Un des contes de Borgès s’appelle « Légende », il est très court : pas même une demi-page. Il raconte une rencontre entre Abel et Caïn. La scène se passe après le meurtre, la nuit autour d’un feu. L’un des frères dit à l’autre : « Je sais que l’un de nous est mort mais je ne sais plus qui de nous a tué l’autre » et l’autre lui répond : « Oui : oublier, c’est pardonner ». Ils n’ont pas oublié le meurtre bien entendu, seulement qui, des deux frères, fut le meurtrier et qui la victime.

Ma mère n’a jamais voulu parler de la fin de ses oncles et tantes, morts dans des camps. C’est moi, adolescent, qui ai voulu savoir, voulu combler le silence. J’ai découvert alors des noms comme Sobibor ou Bergen–Belsen et l’horreur qu’ils récèlent. Je parle de ces choses avec mes enfants, comme avec Charlotte, l’année dernière à San Francisco. Il ne faut pas que ces événements s’oublient. Ce que j’espère seulement, c’est que quand j’en parle, mes mots ressemblent à ceux des deux frères : « Ces choses indicibles ont eu lieu mais je ne sais plus si elles nous arrivèrent à nous, ou si nous les avons infligées à d’autres ».

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La bénédiction

Je suis allé deux fois en Irlande, les deux fois avec Geneviève. Lors du premier voyage, en 1977, nous avions rendu visite à des amis qui habitaient Clifden dans le comté de Galway et, traversant l’Irlande d’Ouest en Est, nous roulions vers Dublin et nous avons vu cet homme très grand d’une quarantaine d’années au bord de la route, dont la dégaine était celle de Valentin-le-Désossé (Étienne Renaudin) dans les tableaux de Toulouse–Lautrec et dont le visage rappelait celui de Samuel Beckett, auquel un de mes oncles hollandais, Gerrit, ressemblait. Il portait un costume noir qui n’était pas fait pour lui, les jambes du pantalon étant trop courtes d’au moins dix centimètres. Nous nous sommes arrêtés pour le prendre et, dans cette voiture de location, il s’est assis à l’arrière, avec difficulté, vu sa taille. Et au bout de quelques minutes de silence il a dit, avec dans sa voix la reconnaissance de celui à qui l’on vient de sauver la vie : « God bless you ! » Et puis quelques minutes plus tard, il a dit de nouveau « God bless you ! » Et puis encore, et encore. J’allais écrire
« comme une litanie » mais ce n’était précisément pas une litanie : à chaque fois c’était la remontée progressive en lui d’une vague immense de gratitude, jusqu’à ce que cette vague se brise dans sa bénédiction et qu’il s’en libère ainsi provisoirement. Et Geneviève et moi nous nous regardions alors avec consternation, gênés que nous étions devant des témoignages de reconnaissance qui semblaient hors de proportion par rapport au service rendu.
La Goulue et Valentin le Désossé – Toulouse–Lautrec
Armel est né trois mois plus tard et parmi les prénoms que nous lui avons donnés, il y avait « Valentin ». Souvent je me suis demandé pourquoi, et je pensais à Basile Valentin, l’auteur du « Char Triomphal de l’Antimoine » : V I T R I O L U M, autrement dit, Visitatis Interiora Terrae Rectificando Invenietis Occultum Lapidem Veram Medicinam, « Visitez les entrailles de la terre en rectifiant, vous y trouverez la pierre cachée, véritable médecine », et je me disais qu’être né sous le signe d’un alchimiste ne pouvait constituer que d’excellents auspices. Mais ce soir, pour la première fois, je fais le rapprochement entre Valentin-le-Désossé et cet homme qui n’était ni un clochard ni un vagabond, mais juste un pauvre et qui nous couvrait de ses bénédictions, et je sais maintenant d’où vient le « Valentin » qui fut attribué à Armel. Et au moment où j’écris ceci, je pense au fait que Gerrit, mon oncle à qui notre auto–stoppeur ressemblait aussi, est l’un des autres prénoms que nous lui avons donnés : on n’est jamais trop prudent sans doute en matière de bénédictions !

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