Archives par mot-clé : Ben Bernanke

LES BANQUES CENTRALES ONT-ELLES UNE MARCHE ARRIÈRE ? par François Leclerc

Billet invité.

La Fed est dans l’expectative avec l’arrivée d’un président dépensier qui pourrait changer la donne, si toutefois le Congrès à majorité républicaine s’y prête. Dans la perspective de la fin du mandat de Janet Yellen en février 2018, et la désignation d’un nouveau président de la Fed par Donald Trump, celui-ci se prépare à asseoir son influence en procédant également à des nominations au sein du Federal Open Market Committee (FOMC), sur le mode qui prévaut pour la Cour Suprême. Bénéficiant déjà d’une majorité au Sénat et à la Chambre des représentants, il conforterait ainsi davantage ses pouvoirs.

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DÉBATS OUTRE-ATLANTIQUE, par François Leclerc

Billet invité.

Ben Bernanke et Larry Summers, l’ancien président de la Fed et l’ex-conseiller de Barack Obama, s’affrontent par blogs interposés aux États-Unis dans un débat stratosphérique afin de donner la clé de l’état actuel de l’économie mondiale. Le premier met l’accent sur la « surabondance d’épargne », et le second trace la perspective d’une « stagnation séculaire », faute de demande justifiant l’investissement. Dans un cas, la course aux dévaluations compétitives et aux manipulations de la monnaie qu’il faudrait cesser est en cause, dans l’autre cette tendance de longue durée implique des investissements publics dans les infrastructures. Faut-il cependant s’étonner, vu leurs personnalités, que le débat sur les conséquences de l’accroissement des inégalités de patrimoine et de revenu soit passé à l’as ? L’impact de la sortie du livre de Thomas Piketty aux États-Unis aurait pu faire penser que ce thème serait désormais incontournable, mais ce serait sans compter avec le caractère profondément académique de cette joute, que Steve Keen (*) n’a pas hésité à qualifier de « consanguine » dans un article pour le magazine Forbes. Il a rappelé que ses acteurs sont de cette même famille qui continue de tenir le haut du pavé, et qu’il y a peu de chances que ceux qui n’avaient pas vu venir la crise trouvent son explication.

Plus prosaïquement, les commentateurs en sont à évaluer le degré de patience dont la Fed va faire preuve avant d’engager l’augmentation de son taux toujours proche de zéro. Elle se fait toujours attendre bien que les communiqués de son Comité de politique monétaire ont cessé de faire référence à cette louable qualité. Mais la croissance américaine a enregistré un net accès de faiblesse au premier trimestre, et la Fed continue de se tâter. Il y a toujours quelque chose qui cloche, qui retarde le retour à une certaine normalité : un hiver particulièrement rude, un dollar qui est à la hausse, et surtout une grande inconnue que le secrétaire au Trésor Jack Lew a formulé en termes moins académiques, constatant que la chute du prix de l’essence n’a pas entraîné comme escompté une hausse significative de la consommation : « ce que font les consommateurs de cet argent est un peu une énigme pour l’instant ». Les temps seraient-ils incertains ?

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Andrew Huszar : les confessions d’un assouplisseur quantitatif

L’« assouplissement quantitatif », également appelé « planche à billets », est la politique consistant pour la Federal Reserve, la banque centrale américaine, à acheter des obligations américaines pour un montant mensuel de 85 milliards de dollars, autrement dit à créer du dollar pour ce montant sans création de richesse équivalente dans l’économie. Quatre mille milliards de dollars ont été ainsi injectés depuis 2009, somme qu’il faudrait donc en principe retirer un jour du circuit monétaire.

Lorsqu’en juin, Ben Bernanke, à la tête de Fed, annonça un ralentissement de l’assouplissement quantitatif, les marchés obligataire et boursier plongèrent. Il dut faire machine-arrière. Voir à ce sujet ma chronique dans Le Monde en septembre.

Aujourd’hui dans le Wall Street Journal :

Andrew Huszar : les confessions d’un assouplisseur quantitatif

J’étais responsable de l’exécution du programme au centre de la première plongée de la Fed dans une expérience d’achat d’obligations connue sous le nom d’assouplissement quantitatif. […] Il s’est agi en réalité de réaliser par une porte dérobée le plus grand sauvetage de tous les temps de Wall Street […]

Le projet fou consistait à acheter en 12 mois pour 1,25 mille milliards de titres adossés à des crédits au logement. […]

On m’offrait un boulot de rêve, mais j’hésitais. […] La frustration m’avait conduit à quitter la Fed, ayant été le témoin au fil des années d’un transfert de pouvoir progressif à Wall Street. […]

En 100 ans d’histoire, la Fed n’avait jamais acheté un seul titre adossé à des crédits au logement. Ma tâche consistait maintenant à en acheter chaque jour une quantité déterminée […] Nous travaillions fiévreusement à préserver l’impression que la Fed savait ce qu’elle faisait. […]

En dépit de la rhétorique de la Fed, mon programme ne facilitait aucunement l’accès au crédit de l’Américain moyen. […] C’était Wall Street qui se remplissait les poches avec tout cet argent supplémentaire. […] La Fed avait perdu ce qui lui restait de capacité à penser indépendamment de Wall Street. […]

La Fed a très loyalement compensé les dysfonctions du gouvernement de Washington. Mais la Fed est elle-même au centre de ces dysfonctions. Illustration : elle a permis à l’assouplissement quantitatif de devenir le nouveau « Too Big To Fail » de Wall Street.

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2013 : L’ANNÉE FINANCIÈRE

La revue l’ENA hors-les-murs me demande très aimablement depuis 2007 de faire dans son numéro de décembre, le bilan de l’année financière. Voici, en avant-première.

Au 1er janvier, la zone euro s’imaginait essentiellement tirée d’affaire : les mille milliards d’euros prêtés aux banques commerciales dans le cadre du LTRO (Long Term Refinancing Operations) avaient remis à flot des établissements financiers sinon insolvables (Mario Draghi, à la tête de la Banque centrale européenne, envisagea en octobre une enveloppe de 300 milliards supplémentaires). Le crédit n’en était pas pour autant relancé parce qu’il est tentant de jouer des sommes prêtées à du 1% au carry trade : les placer sur les marchés indien ou chinois, pour drainer la richesse créée par les nations qui parviennent encore à en créer, plutôt que de les avancer à de mauvais risques sur le marché domestique !

Bien sûr, inonder le marché européen d’un « trillion » d’euros pourrait sembler sauver l’économie en sacrifiant le système monétaire, mais les États-Unis ne donnèrent-ils pas le mauvais exemple en 2013 en créant du dollar ex nihilo au rythme de 85 milliards chaque mois ? Dans le cadre des pays du G7, ce sont au total 10 « trillions » de dollars qui ont été injectés dans le système financier mondial depuis 2008 – alors qu’une création de richesse effective en quantité correspondante demeure un rêve inaccessible.

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LE MONDE : La finance sans couverture, lundi 16 – mardi 17 septembre 2013

La finance sans couverture

Le secteur de l’intermédiation, la mise en relation des prêteurs et emprunteurs potentiels, reprend du poil de la bête, nul ne l’ignore, au prix d’une considérable fragilisation du système monétaire. Dans le cadre du Quantitative easing, la Federal Reserve injecte mensuellement dans le système financier 85 milliards de dollars imprimés à la demande, en rachetant sur le marché des capitaux des instruments de dette américains : bons du Trésor et Mortgage-Backed Securities adossées à des prêts immobiliers. De son côté, la Banque centrale européenne a injecté, avec le LTRO, en raison du trou qui d’était creusé, un millier de milliards d’euros créés là aussi pour la circonstance, tirant d’affaire pour un temps les banques commerciales de la zone euro. Depuis 2008, ce sont 10 « trillions » de dollars que les banques centrales des pays du G7 ont injectés dans le système financier mondial.

La fragilité de ces solutions du désespoir est apparue crûment au mois de juin quand M. Bernanke, à la tête de la Fed, a signalé que la perfusion ne pourrait durer toujours, provoquant une hausse immédiate des taux d’intérêt et un effondrement concomitant du marché obligataire, et de manière inattendue, du marché boursier, révélant la bulle qui sous-tend celui-ci par ailleurs. Les répercussions les plus vives furent ressenties dans les pays émergents où les dollars de pacotille ont pris l’habitude de se réfugier, fuyant le rendement déprimé de la devise américaine en métropole, pour aller drainer la richesse nouvellement créée au sein des BRICS.

Il apparut rapidement que la véritable raison pour laquelle M. Bernanke avait annoncé un ralentissement du Quantitative easing, était sans rapport avec la justification qu’il avait avancée en termes de « jeunes pousses » dans la sphère économique : la vraie raison réside dans la méthode par laquelle 4 milliards de dollars sont injectés quotidiennement, à savoir par l’achat sur le marché des capitaux d’obligations, créant une grave pénurie de celles-ci.

Un réel besoin de ces instruments de dette existe dans d’autres secteurs dans leur rôle d’instruments de crédit, par ailleurs toute tentative de réduire la fragilité du système financier exige aussi que davantage en soit disponible.

Un instrument de dette d’État de bonne qualité, comme une obligation de notation AAA, est apprécié pour sa liquidité : la facilité de le revendre en raison d’une demande importante, et bénéficie donc d’un statut privilégié pour jouer le rôle de collatéral : de garantie mise en gage.

La pénurie d’obligations pouvant jouer le rôle de collatéral est si aiguë aujourd’hui que certains pays adoptent des approches « non-conventionnelles », telle l’Australie qui envisage d’émettre des obligations AAA pour servir de collatéral, alors même qu’elle n’a aucun besoin d’emprunter davantage.

Dans la situation économique délicate que nous connaissons, l’exigence de collatéral lors d’un emprunt se généralise en réponse au doute existant quant à la capacité de l’emprunteur à rembourser. C’est là le premier facteur de pression sur le marché des instruments de dette.

Un second facteur découle de règles récentes relatives aux réserves en fonds propres des établissements financiers. Ainsi les vingt-huit banques systémiques sur la liste établie du Conseil de stabilité financière devront constituer selon les accords Bâle II des réserves supplémentaires de 1 à 2,5 % sur leur capital de type Tranche 1. Plus généralement, les actifs classés au bilan comme « disponibles à la vente » verront leurs provisions augmentées s’ils contiennent des pertes non-réalisées. D’autres mesures visent, dans une perspective de réduction du risque, à « delevieriser » les banques : augmenter la proportion de leurs fonds propres par rapport à leur endettement.

Autre facteur encore : le marché du « repo » (pensions livrées), marché au montant de 5,3 mille milliards d’euros, qui permet d’obtenir de l’argent liquide ou des prêts à court terme en ayant mis en gage un instrument de dette. Comme l’opération peut être répétée, les acteurs constituent des chaînes potentiellement longues de « ré-hypothèque » fragilisant le système financier puisque l’impossibilité de rembourser par l’un des emprunteurs se répercutera automatiquement en amont de la chaîne. Autre risque du marché repo : la dépréciation de l’instrument de dette débouchant sur des « appels de marge », l’exigence de collatéral supplémentaire par le prêteur, se répercutant tout au long de la chaîne.

C’est sur le marché du repo que la pénurie d’obligations à mettre en gage se fait aujourd’hui la plus sentir. De nouvelles règles visant à contrôler la longueur des chaînes de ré-hypothèque (de longueur moyenne 2,2, contre 3 avant la crise) exigera que les banques trouvent 136 milliards d’euros supplémentaires en fonds propres.

Il existe bien entendu une réponse à cette situation en passe de devenir inextricable : réduire le volume du risque nécessitant du collatéral en couverture.  Voici deux méthodes : interdire les instruments financiers pour lesquels la communauté des ingénieurs financiers sait pertinemment que le risque n’est en réalité pas calculable, les Collateralized Debt Obligations (CDO) et les CDO synthétiques étant des candidats tout désignés. Interdire aussi la création délibérée de risque par de simples paris sur les variations de prix, tels que les positions nues sur Credit-default Swaps (CDS) les permettent, paris qui étaient explicitement interdits par la loi jusqu’en 1885, date à laquelle la « privatisation des profits, socialisation des pertes » fut délibérément instaurée, à la grande satisfaction des milieux financiers qui la réclamaient à cor et à cri et qui n’ont pas eu à s’en plaindre depuis.

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LA LIVRE STERLING ET L’ÉTALON-OR (III) LE MÉTAL JAUNE

Le feuilleton Keynes jusqu’ici :

4-août L’HOMME QUI S’AVÉRA TOUJOURS AVOIR EU RAISON ET NE FUT JAMAIS ÉCOUTÉ
5-août UN OBJECTEUR DE CONSCIENCE INTENDANT DES TROUPES (I) LE DÉNI
6-août UN OBJECTEUR DE CONSCIENCE INTENDANT DES TROUPES (II) LA RÉSISTANCE PASSIVE
6-août UN OBJECTEUR DE CONSCIENCE INTENDANT DES TROUPES (III) LA REVANCHE DE L’INTELLECTUEL
12-août EN 1919, JOHN MAYNARD KEYNES A TRENTE-SIX ANS, ET IL N’A ENCORE RIEN À REPROCHER À LA THÉORIE ÉCONOMIQUE
14-août LES ENFANTS « BONS EN MATHS » QUI RESTERONT CEPENDANT SCEPTIQUES QUANT AUX MÉRITES DE CETTE BRANCHE DU SAVOIR
15-août KEYNES ET LES ÉCONOMISTES : DEUX CONCEPTIONS DU MONDE INCONCILIABLES
16-août LE HASARD SIMPLIFIÉ POUR RENDRE LA FINANCE SOLUBLE
17-août EXPRESSION SPONTANÉE ET STRATÉGIE EN FINANCE ET EN ÉCONOMIE
19-août LA LIVRE STERLING ET L’ÉTALON-OR (I) LES MISES EN GARDE DE KEYNES
21-août LA LIVRE STERLING ET L’ÉTALON-OR (II) LE CHARYBDE DE L’INFLATION ET LE SCYLLA DE LA DÉFLATION

 

Pourquoi l’or a-t-il pu si longtemps servir de monnaie ? D’abord parce qu’il présente bien : parce que, comme l’écrit Keynes dans A Tract on Monetary Reform (1923), le livre où il mène croisade contre le retour de la Grande-Bretagne à l’étalon-or : « il bénéficie toujours du prestige que lui donnent son parfum et sa couleur » (Keynes [1923] 1931 : 174). Ensuite parce qu’il est imputrescible et n’est pas non plus l’un de ces métaux qui s’oxydent ; il résiste donc bien aux manipulations multiples et s’accommode des intempéries et du temps qui passe. Mais surtout parce qu’étant richesse en soi (échangeable en tant que tel lorsque l’État, garant d’une monnaie fiduciaire, fondée sur la confiance, s’effondre), il a toujours pu apparaître comme la « doublure » naturelle de la nouvelle richesse créée au sein d’une nation, faisant en sorte qu’une monnaie fondée sur l’étalon-or semble présenter une disposition « naturelle » à assurer la stabilité des prix.

Pourquoi est-ce ainsi ? Parce qu’une société qui s’enrichit en produisant des marchandises, trouve dans l’ensemble de l’or en même proportion. Keynes explique cela :

« … il s’est fait que le progrès dans la découverte de mines d’or avançait en gros du même pas que le progrès qui intervenait dans d’autres domaines – une correspondance qui n’était pas une pure affaire de chance, parce que le progrès en ce temps là, du fait qu’il était caractérisé par une ouverture graduelle de la surface du globe et son exploitation, impliquait assez logiquement qu’étaient découverts pari passu, des dépôts d’or dont l’accès était de plus en plus malaisé » (ibid. 174).

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BONJOUR MADAME LA TERRE, le mercredi 31 juillet 2013 à 10h46

Sur YouTube, c’est ici.

Pourquoi Larry Summers est déjà cuit au cas où il serait choisi pour remplacer Ben Bernanke à la tête de le Federal Reserve.

Wall Street Journal : Summers Hedges His Doubts on Fed’s Bond Buying, le 30 juillet 2013

Blog de PJ : Le temps qu’il fait le 28 juin 2013

L’argent mode d’emploi, Fayard 2009
Le prix, Le Croquant 2010

« Repo » = repurchase agreement = « pension livrée »

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BONJOUR MADAME LA TERRE, le lundi 1er juillet 2013 à 6h39

Sur YouTube, c’est ici.

Guerre numérique

L’espionnage des organes de décision européens par les États-Unis
– Blog de PJ : La loyauté, je sais : c’était il y a longtemps, mais vous en souvenez-vous ?, le 29 juin 2013
L’accord transatlantique est-il compromis ?

Finance

Hausse des taux : une réaction « excessive » de financiers trop nerveux ?
– PJ : « Adam Smith’s Invisible Hand Revisited. An Agent-Based simulation of the New York Stock Exchange », Proceedings of the 1st World Conference on Simulation of Social Systems, Kyoto, August 2006, Vol. I, Springer Verlag: 247-254
– Financial Times : Don’t blame ‘feral hogs’ for bond rout, le 28 juin 2013

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BONJOUR MADAME LA TERRE, le samedi 29 juin 2013 à 7h05

Sur YouTube, c’est ici.

Démocratie

* Les affaires de type « affaire Tapie »
* Edward Snowden et Big Brother
– The Guardian : Ecuador cools on Edward Snowden asylum as Assange frustration grows, le 28 juin 2013

* La pilule rouge de la Matrice
– Blog de PJ : Lettre ouverte suite à mon départ de Barclays à cause de la « pilule rouge » (le blog qui m’a ouvert les yeux depuis 2010…), le 28 juin 2013

Finance

* QE3 : Les 4 milliards de $ quotidiens en monnaie de singe
– Blog de PJ : Le temps qu’il fait le 28 juin 2013, le 28 juin 2013
– Financial Times : Don’t blame ‘feral hogs’ for bond rout, le 28 juin 2013

* IndyMac : Modèles financiers et « science » économique

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BFM Radio, lundi 6 septembre 2010 à 10h46 – Désordres monétaires et émeutes de la faim

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Désordres monétaires et émeutes de la faim

Évoquons d’abord les faits. On reparle ces jours-ci du prix des céréales, au plus haut depuis deux ans. La mauvaise récolte en Russie, gros exportateur de blé en général (13,6 % de la production mondiale), a conduit Poutine à en interdire l’exportation jusqu’à la fin de l’année 2011. On reparle, comme en 2008, d’« émeutes de la faim » et Maputo, la capitale du Mozambique a connu, la semaine dernière des émeutes de la vie chère qui ont fait sept morts. Le 24 septembre, la FAO, l’organisation des Nations-Unies pour l’alimentation et l’agriculture, consacrera une session spéciale à ces questions, on insiste à Rome, au siège de l’organisation, sur le fait qu’il s’agit d’une réunion « spéciale » et non « extraordinaire », pour souligner qu’il n’y a pas urgence : le prix du blé est encore plus faible de 38 % du sommet qu’il atteignit à l’été 2008.

En arrière-plan de tout cela, la suspicion, non pas tellement de spéculation cette fois, que d’accaparement. Qu’est-ce que l’accaparement ? La création artificielle d’une pénurie par le stockage de quantités qui pourraient être proposées à l’offre.

L’accaparement fait l’actualité en ce moment, ainsi, le fret maritime est à ce point bon marché en l’absence d’une reprise économique, que des cargos inutilisés pour le transport sont mobilisés pour le stockage de gaz naturel liquide. Cela donne lieu à des comptes d’apothicaire : de combien peut-on faire grimper le prix en accaparant, alors que l’on perd du gaz liquide par « ébullition », parce qu’il se réchauffe au stockage ?

On a également beaucoup parlé ces temps derniers de Mr. Anthony Ward, « analyste du marché du cacao », insiste-t-il dans un entretien, et non « accapareur », qui est parvenu cette année à acheter à luiseul, 7% de la récolte. Les exemples plus anciens ne manquent pas non plus, comme celui des frères Nelson et William Hunt, qui étaient parvenus à accaparer le marché de l’argent en 1979-80. Ils avaient perdu leur pari, ce qui leur avait coûté très cher.

Quand le pain est hors de prix, on le sait, le peuple gronde. La fin du XVIIIe siècle a connu de nombreux renchérissements du prix du pain et l’une des rares choses que la plupart d’entre nous savent de Marie-Antoinette, c’est son fameux : « S’ils n’ont pas de pain, qu’ils mangent de la brioche ». Jacques Roux, à la tête des Enragés, obtiendra de la Convention qu’elle passe le 8 décembre 1792 un décret, jamais appliqué, qui frappe de la peine de mort les accapareurs. On combat la hausse des prix qui accompagne l’accaparement par la fixation des prix. Mais comme le grain est cher, c’est la qualité du pain qui pâtit : davantage de son… et de sciure de bois, jusqu’à ce qu’il devienne immangeable !

Il y a plusieurs motifs à l’accaparement, et si l’on entend aller chercher au-delà de la simple cupidité et de la méchanceté humaine, on découvre le facteur sans doute le plus puissant : le désordre monétaire. Quand la monnaie cesse d’être fiable, il est plus prudent – et plus payant à moyen terme – de stocker le produit. Celui qui avait le mieux démonté ce mécanisme, c’est Saint-Just, qui déclarait dans un discours sur les subsistances, prononcé à la Convention le 29 novembre 1792 : « Ce qui a renversé, en France, le système du commerce des grains depuis la révolution, c’est l’émission déréglée du signe » (488). Le « signe », c’est le « signe monétaire », et en l’occurrence l’assignat, dont la planche à billets ne chômait pas. « Le laboureur, qui ne veut point mettre de papier dans son trésor, vend à regret ses grains, ajoutait-il, cette classe… préfère de conserver ses grains à amasser du papier » (491-492). Et il conclut : « Il faut donc que le législateur fasse en sorte que le laboureur dépense ou ne répugne point à amasser le papier ; que tous les produits de la terre soient dans le commerce, et balancent le signe. Il faut enfin équipoller le signe, les produits, les besoins : voilà le secret de l’administration économique » (492).

Qu’il faut un équilibre entre la monnaie et la richesse produite, Saint-Just le savait donc déjà. Mr. Milton Friedman lui le niait, et son élève Ben Bernanke, le nie également, il évite en tout cas ainsi le reproche de contradiction alors qu’il s’apprête à relancer la planche à dollars. Mr. Friedman n’apprendra jamais : pour lui, il est trop tard. Pour Mr. Bernanke, il est toujours temps : il l’apprendra à ses dépens.

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Saint-Just, Antoine-Louis, Œuvres complètes, édition établie et présentée par Anne Kupiec et Miguel Abensour. Précédé de « Lire Saint-Just » par Miguel Abensour, Paris : Gallimard, 2004

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise : où sont les issues de secours ? par François Leclerc

Billet invité

OU SONT LES ISSUES DE SECOURS ?

A leur rythme et selon leur logique, les deux crises de la dette publique et privée se poursuivent en s’alimentant mutuellement. Telle une contagion croisée désormais durablement inscrite dans le paysage. Les issues de chacune d’entre elles sont bien recherchées, mais elles restent introuvables.

La réduction des déficits publics ne va pas aller sans accroître le mal existant, suscitant des effets secondaires très indésirables, tandis que le lent rétablissement par lui-même du système financier, toujours incapable de fonctionner sans le soutien massif des banques centrales, vient de trébucher en Europe à nouveau.

Echappée quelque temps, l’Europe est en passe d’être rejointe par le Japon, qui met à son tour l’accent sur la réduction prioritaire de son déficit public, tandis que les Américains continuent, mais ce ne peut être que provisoire, de temporiser. Devant le parlement, Naoto Kan, le nouveau premier ministre japonais, a placé son entrée en fonction sous le signe du « risque d’effondrement financier » qui résulterait à terme, selon lui, de la colossale dette du Japon, car « nos finances sont les pires des pays développés » (la dette y atteint 200% du PIB).

Toujours reculées, des mesures fiscales sont à l’étude, notamment une augmentation de la TVA. Elles pèseront sur la consommation intérieure et rendront le pays encore plus dépendant pour sa croissance de son commerce extérieur. Tout le contraire de ce qui est préconisé par les organisations internationales, au nom de la lutte contre un déséquilibre global qui au contraire s’amplifie. Les récentes statistiques américaines montrent que le déficit commercial avec la Chine continue de croître.

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L’actualité de la crise: la corde raide, par François Leclerc

Billet invité.

LA CORDE RAIDE

En première ligne dans une situation toute inconfortable, les gouvernements européens sont sur la corde raide et vont y demeurer. Divisés entre eux, ils tentent de préserver ce qui peut l’être d’une Europe dont ils ne peuvent plus économiquement se passer, tout en ne sachant plus vers où la diriger.

Repliés dans leurs frontières nationales, ils se sont trouvés un rôle – car il faut bien exister – en adoptant une posture de cost-killers, à l’image de ces bons gestionnaires à la réputation usurpée qui sévissent dans les entreprises. Mais ils savent en leur for intérieur qu’ils vont rapidement atteindre à ce jeu la limite de ce qui est politiquement et socialement tenable, et que les mesures d’austérité qu’ils engagent ou étudient encore ne feront pas le compte à l’arrivée.

Ce n’est pas encore clairement l’impasse qu’ils redoutent, mais c’est déjà une voie de garage.

Coincés entre des impératifs contradictoires, ils tâtonnent, exposés aux crises de toutes natures dont ils craignent le déclenchement inopiné. Avec, pour les plus lucides, la hantise de ces deux repoussoirs que sont les situations grecque et japonaise, comme le décrit dans sa dernière chronique du Financial Times Martin Wolf. D’un côté le risque d’un blocage sur le marché obligataire qui s’étendrait à d’autres pays, avec des conséquences en chaîne imprévisibles, de l’autre la profonde trappe à liquidités et la déflation qui l’accompagne.

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L’actualité de la crise: de conciliabules en bricolages et en tâtonnements, par François Leclerc

Billet invité.

DE CONCILIABULES EN BRICOLAGES ET EN TÂTONNEMENTS

Une nouvelle série de réunions internationales au plus haut niveau format G20 est en préparation dans les antichambres. Des ministres des finances et des présidents des banques centrales, en Corée du sud les 4 et 5 juin, puis des chefs d’Etat, à Toronto les 26 et 27 juin. A croire que la tenue de ces rencontres obéit à une loi étrange : moins elles aboutissent à des décisions pratiques, plus elles se multiplient. Comme si toute une énergie devait leur être dépensée, consacrée à la difficile rédaction d’un communiqué final aussitôt classé que publié.

De quoi sera faite l’unité de circonstance qui va être affichée ? Deux grands sujets vont former la trame publique de ces réunions : la quadrature du cercle d’une réduction des déficits publics n’affectant pas la croissance, toutes deux présentés comme salvatrices, et l’ajustement international des mesures de régulation financière, dont les chefs d’Etat ont besoin de se prévaloir, puisque les marchés sont par ailleurs les maîtres incontestés, voire même revendiqués. Un troisième sujet sera certainement évoqué, mais pas nécessairement depuis les tribunes : la fragilité toujours très grande du système financier et bancaire, comme la crise européenne vient de l’illustrer.

De toutes les voix qui commencent à s’exprimer à propos du danger que représenterait un arrêt brutal des aides publiques à la relance de l’économie, en raison de réductions budgétaires trop précoces au nom de la lutte contre les déficits, une mérite d’être mise en exergue. Celle de Wen Jiabao, le Premier ministre chinois. « Certains disent que l’économie mondiale est déjà repartie et que nous pourrions arrêter les mesures de soutien, mais je considère ce jugement trop hâtif », a-t-il estimé à Tokyo devant le patronat japonais. « La crise de la dette dans quelques pays européens pourrait entraver la reprise économique de l’Europe (…), le taux de chômage aux Etats-Unis ne baisse pas ». Prédisant que « Nous devons nous préparer à des difficultés », il a assuré que la Chine en tirait sans attendre les conséquences, faisant en sorte « de rester en alerte et de prendre des mesures avec calme (….) afin d’éviter une nouvelle baisse de la croissance ».

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L’actualité de la crise: ils ont inventé la crise perpétuelle…, par François Leclerc

Billet invité.

ILS ONT INVENTE LA CRISE PERPÉTUELLE…

Après la téléconférence des ministres des finances du G7 de la fin de la semaine dernière, présentée de la manière la plus anodine possible une fois révélée de Tokyo, ceux de l’Eurogroupe vont se retrouver une nouvelle fois à Bruxelles lundi matin. Avec une grosse question à l’ordre du jour : comment stopper la chute brutale de l’euro, qui a repris ?

Ils vont devoir faire face à une situation paradoxale : les marchés, après s’être inquiétés de l’ampleur des déficits publics et avoir réclamé des mesures énergiques pour les diminuer, craignent maintenant que ces mêmes mesures n’entravent la croissance économique…

Wolfgang Schäuble, le ministre allemand, vient de prévenir dans le Spiegel qu’il va plaider pour la mise en place d’un « programme concerté » de réduction des déficits budgétaires. Angela Merkel a appelé les membres de la zone euro à « mettre de l’ordre dans leurs finances publiques » et à « améliorer leur compétitivité ». Mais les Allemands sont en retard d’un train, une nouvelle fois.

Dénoncer la simple spéculation sans en chercher les raisons, comme ils s’y tentent, sans les combattre, c’est se résoudre à perdre d’avance la bataille qui est désormais engagée à l’échelon supérieur. Exit la Grèce, bonjour l’Europe. Crier au diable ne l’a jamais fait renoncer. C’est lui qui imprime sa marque aux événements, reléguant les gouvernements – à la tête des Etats – dans un rôle subalterne qu’ils cherchent à nier contre toute évidence.

Jean-Claude Trichet, président de la BCE, qui cultive le genre mesuré et ferme, vient de reconnaître que les marchés se trouvent « dans la situation la plus difficile depuis la deuxième guerre mondiale, voire depuis la première (…) Nous avons vécu et vivons des temps véritablement dramatiques » a-t-il poursuivi, révélant que, la semaine dernière, « les marchés ne fonctionnaient plus, c’est presque comme  au moment de la faillite de Lehman Brothers en septembre 2008 ».

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