Archives par mot-clé : « Financial overhaul »

LE « PRINCIPE DU MARCHAND DE SOUPE »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Monsieur Alan Greenspan, qui dirigea la Federal Reserve, la banque centrale américaine pendant près de vingt ans, a commis hier un article dans le Financial Times intitulé : « Dodd-Frank fails to meet test of our times », la loi Dodd-Frank-n’est pas à la hauteur des exigences de notre temps.

La loi Dodd-Frank, c’est ce fatras de 243 règlements, couvrant plusieurs milliers de pages, qui passe pour une réforme de la finance américaine, et cela va de soi qu’elle n’est pas à la hauteur puisque ce qu’il aurait fallu, à savoir quelques grands principes comme l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix, ne remplirait que cinq pages, grand maximum. Mais si je dis que M. Greenspan a « commis » un texte à ce sujet, c’est que ce qu’il reproche à la loi Dodd-Frank, ce sont précisément les quelques très rares mérites que présente ce fatras.

Quelques exemples, et l’on s’épouvante déjà que le premier type d’argument soit invoqué par la personne qui fit la pluie et le beau temps dans la finance mondiale de 1987 à 2006 : « Si l’on interdit l’activité financière X aux États-Unis, les gens qui la pratiquent, iront la pratiquer ailleurs ». Soumettons cet argument à un petit exercice de traduction en français puisque son ridicule a cessé de faire rire les politiques et qu’ils se sont mis depuis un peu plus de trente ans à le prendre très au sérieux.

Mettons-nous tous ensemble, nous, représentants du peuple, et votons une loi qui interdit des pratiques dangereuses, ou comme l’on dit aujourd’hui : « qui introduisent du risque systémique », autrement dit, qui aggravent la probabilité que le système économique tout entier ne s’écroule. Mais voilà que M. Greenspan passe par là et dit : « Attention, il y avait là de l’argent à gagner, et vous voudriez que ce soient d’autres que nous qui le gagnent ? », et tous de s’écrier alors : « Ah, zut ! Vu sous cet angle-là, ce n’est peut-être pas une bonne idée ! »

Aristote avait déjà fait remarquer que la fièvre de l’or est une maladie professionnelle des marchands – excusable chez eux, précisait-il – mais contre laquelle les gens ordinaires devraient être vaccinés. Cela n’empêche pas le principe de marchand de soupe irresponsable de M. Greenspan d’avoir acquis aujourd’hui un statut d’évidence – à Bruxelles aussi bien qu’à Washington.

Autre faiblesse de la loi Dodd-Frank selon M. Greenspan : le fait d’avoir voulu responsabiliser les agences de notation a eu des conséquences négatives imprévues. Vous vous souvenez sans doute qu’autrefois les notateurs se contentaient d’émettre des « opinions » du type « AAA », c’est-à-dire « risque de non-remboursement quasi nul », alors que la nouvelle loi exige d’eux qu’ils s’engagent un peu plus : que quand ils attribuent une note de risque de crédit, ils le « croient vraiment ». Las ! s’écrie M. Greenspan, regardez à quelles conséquences fâcheuses cela conduit :

« Peu de temps après le vote de la loi (Dodd-Frank), en juillet 2010, Ford Motor Credit (le bras financier du constructeur automobile) s’attela à l’émission d’un titre (Asset-backed security) d’un montant supposé d’un milliard de dollars. Il fallait à ce produit une notation de crédit, que Ford ne parvint pas à obtenir. La loi stipulait entre autres que les notateurs seront responsables devant la loi de leurs opinions évaluant un risque. Pour permettre l’émission de cette Asset-backed security, la Securities and Exchange Commission (le régulateur des marchés financiers américains) a dû suspendre de facto la nécessité d’une notation de crédit ».

Résumons, Ford Motor Credit rassemble une collection de prêts automobiles pour un montant d’un milliard de dollars en véhicules. Les notateurs, qui engagent désormais leur responsabilité, refusent de noter le titre – ce qui ne peut vouloir dire qu’une seule chose : que c’est une camelote absolue. À la suite de quoi la SEC déclare qu’après tout, une notation n’est pas vraiment nécessaire, et le titre est néanmoins émis.

Qu’est-ce que cela signifie ? Cela veut dire que comme la loi Dodd-Frank a retiré l’irresponsabilité coupable aux agences de notation, le régulateur des marchés financiers a embrayé et a pris l’irresponsabilité coupable à son propre compte, en disant : « Après tout, cette notation de risque de crédit n’a pas tellement d’importance : appliquons quand même le tampon ! ».

Mais ce laxisme imbécile est-il attribuable à la nouvelle loi, comme le prétend Greenspan ? Autrement dit, qu’est-ce qui a dû se passer pour que la SEC cautionne la merde produite – selon l’opinion implicite des agences de notation – par Ford Motor Credit ? Je ne suis pas dans le secret des dieux mais il n’est pas très difficile de l’imaginer : le chantage à l’emploi par la société Ford.

Le chantage à l’emploi, c’est quand on essaie d’éveiller l’esprit « marchand de soupe » chez les employés, quand on cherche à provoquer la fièvre de l’or chez eux. « On ne va quand même pas laisser fermer l’usine d’obus à uranium appauvri, dit-on. Si on le faisait, ce seraient les autres qui les fabriqueraient à notre place ! ». On aura reconnu une variété de la règle sacro-sainte prônée par M. Greenspan.

Pendant près de vingt ans, à la tête de la Fed, M. Greenspan a été la personne la plus influente de la finance mondiale. Il l’a réglée ou – le plus souvent – s’est abstenu de la réguler, il nous le dit maintenant, en fonction du principe du marchand de soupe : « On ne va quand même pas laisser d’autres faire de l’argent que nous pourrions faire nous-même ! » – et ceci, quelle que soit la nocivité de l’activité en question, quelle que soit la quantité de « risque systémique » que l’on injecte dans l’économie en l’autorisant.

J’ai mentionné il y a quelques jours la lettre réclamant l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix adressée conjointement par un grand nombre d’organisations à la Commodity Futures Trading Commission (CFTC), le régulateur américain des marchés à terme de matières premières, et j’ai attiré l’attention sur la présence massive d’ordres religieux parmi les signataires de la lettre. C’est que les marchands reviennent envahir le temple aussitôt qu’on a le dos tourné : ils encombrent désormais les couloirs à New York, Chicago, Londres et Bruxelles. Moïse en a pété les plombs, Aristote a crié casse-cou, Jésus-Christ, l’agneau de Dieu, s’est transformé en casseur. Comme on l’a vu, les Sœurs de la Présentation et de la Très Sainte Vierge Marie prennent le relais et montent au créneau. Il ne faudrait pas qu’elles s’y retrouvent toutes seules.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

La politique du pire et ceux qui en bénéficient

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les 2 300 pages du « financial overhaul » américain se partagent en deux : celles consacrées à ce qu’un observateur a qualifié d’« avoir l’air de prendre des mesures » et celles constituant une modernisation / optimisation des conditions d’exercice de la profession financière, telle que celle-ci la souhaitait et qu’elle est parvenue à glisser au passage au sein des textes. Pour éviter de créer une situation qui défavoriserait le secteur financier européen par rapport à celui des États-Unis, la nouvelle « réglementation » en préparation à Bruxelles sera calquée sur le package américain : moitié poudre aux yeux, moitié renforcement du pouvoir de la finance au sein de l’économie.

Comment en est-on arrivé là ? Vous vous souvenez sans doute des rodomontades des chefs d’État et de gouvernement à l’automne 2008 : la finance n’avait qu’à bien se tenir ! on allait voir ce qu’on allait voir ! Les États se sont depuis ruinés à extraire la finance de son insolvabilité, et c’est cette dernière maintenant qui leur avance l’argent qui leur fait défaut. Le ton a baissé de plusieurs crans, se rapprochant dangereusement du mutisme.

Pourquoi tant de concessions aux lobbys aujourd’hui à Bruxelles de la part des régulateurs ? Parce que faire les choses autrement qu’avant « coûterait trop cher », nous dit-on, et surtout, surtout, attention ! attention ! « risquerait de retarder la reprise »… Comme si les paris sur les fluctuations de prix – le secteur aujourd’hui le plus florissant de l’activité financière – ne contribuaient pas eux à retarder la reprise ? Mais l’argument porte car, de la reprise, les États ont un besoin pressant : c’est pour eux le seul moyen – sauf s’ils sont prêts à tolérer le désordre dans la rue – de réduire la dette qui les asphyxie désormais.

Le milieu financier croit-il sincèrement que l’on puisse faire comme avant ? Que l’on pourra empêcher que les récessions s’enchaînent les unes aux autres, comme on est en train de l’observer aujourd’hui ? Que l’on découvrira enfin la recette qui permettra à tout le monde de vivre en permanence à crédit ? Que les tensions entre déflation et hyperinflation ne conduiront pas un jour à la catastrophe ? Que le désordre monétaire, où la question qui se pose en ce moment est de savoir quelle devise chute moins vite que les autres, se résoudra de lui-même ? Ou serait-ce que les atermoiements visent plus prosaïquement à vider la caisse avant fermeture définitive ? Il reste après tout encore à plumer les pays émergents, le boom actuel sur le marché des changes prouvant que les établissements financiers se sont déjà mis à l’ouvrage ; faisons leur confiance, ils ne feront de ces pays émergents qu’une bouchée – avec, il faut bien le dire, la complicité active de ceux-ci : la Chine ne vient-elle pas d’autoriser la création de son premier hedge fund ? Les cyniques auront d’ailleurs beau jeu de demander si entre faire comme avant et vider la caisse avant liquidation, il existe bien une différence.

Dans un billet invité publié ici récemment, Pierre Sarton du Jonchay soulignait à juste titre que dans un monde globalisé de fait par une circulation des capitaux sans la moindre entrave, mais qui reste parcellisé entre une poussière d’États cherchant à satisfaire la mosaïque des intérêts particuliers de leurs concitoyens, « la finance n’a plus de raison de ne pas asservir la politique ». Et, malgré le léger incident de parcours des années récentes, celle-ci ne s’en prive pas. Elle pratique avec beaucoup de talent, et d’énormes moyens, la politique du pire qui consiste à faire « comme avant » car, au niveau des États, c’est celle qui lui permet d’asseoir encore davantage son emprise. Machiavel nous a rappelé que l’appétit des plus forts est insatiable et que seules des lois peuvent le contenir. Le monde réclame une constitution pour l’économie. À l’heure où l’on reparle de la spéculation sur les matières premières, l’interdiction des paris sur les fluctuations de prix doit en constituer l’armature. Si l’on attend davantage, il ne restera rien.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

Passer à la phase constructive

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je crois qu’il est temps de passer à la phase constructive, et en l’occurrence, à la phase reconstructive.

Il était raisonnable – et plus particulièrement pour quelqu’un comme moi qui n’appartient à aucune institution – de prendre au mot les déclarations qui furent faites au moment de l’effondrement du système financier international en 2007 et 2008, d’une refondation de ce système. Cette refondation était indispensable au moment où elle fut réclamée. Comme rien ne s’est passé depuis, elle l’est toujours.

Je n’épiloguerai pas inutilement sur les nombreux pétards mouillés qui nous furent proposés : nous avons consacré beaucoup d’encre ici dans chacun des cas, à décrire l’allumage de la mèche, l’enthousiasme de la foule, puis l’arrivée de la pluie. Le G20 créé en 2008 devait mettre au point un nouvel ordre mondial, sa réunion la plus récente à Toronto a offert le spectacle de vingt nations affirmant chacune, et dans un bel ensemble : « Faites comme moi ! ». Le « financial overhaul » américain a accouché de 2 300 pages d’arguties rédigées par des lobbys financiers ; nullement faites pour être appliquées, les propositions qu’il contient ne le seront pas. Le « test de résistance » des banques européennes a été conçu à l’envers, en partant du résultat souhaité : en excluant des scénarios possibles celui qu’il s’agissait précisément de tester : le défaut d’une ou de plusieurs dettes souveraines dans la zone euro ; en tenant pour établi que l’ensemble des produits toxiques que les banques ont en portefeuille seront conservés par elles jusqu’à maturité, et qu’ils seront alors réalisés pour la valeur mythique qui leur avait été attribuée à l’origine. Des discussions récentes à Bâle, s’est dégagé le principe que toute exigence supplémentaire en matière de capitalisation des banques les empêcherait d’accorder du crédit, alors qu’il s’agissait précisément de définir les conditions de capitalisation qui leur permettraient d’accorder du crédit sans mettre le système financier tout entier en péril. Je n’évoque encore là que les événements des semaines les plus récentes, poursuivre la liste serait cruel.

Il s’agissait pour les politiques de changer les règles selon lesquelles les « marchés » fonctionnent. Au lieu de cela, on a vu les marchés changer la manière dont fonctionne la politique. Nos dirigeants, capables comme incapables, ont tous été bâillonnés. Chacun n’a plus qu’une chose à dire : ce qui pourra « rendre confiance aux marchés », en d’autres termes : ce que les marchés lui enjoignent d’affirmer. Et non pas des marchés réformés à la lumière des événements catastrophiques des années récentes, mais les marchés d’avant : les marchés sans gouverne, aux exigences caractérielles et contradictoires, spécialisés dans le parasitisme et les jeux de casino, et discrédités une fois pour toutes dans leur prétention de comprendre et de savoir expliquer leur propre fonctionnement.

Alors que faire ? Passer à la suite : passer à la phase reconstructive sans espérer quoi que ce soit des institutions en place. Près de deux ans se sont passés et rien n’a été fait. Si : la preuve a été apportée par elles que la seule chose dont elles soient capables est de se reproduire à l’identique. Leur capacité d’engendrer la catastrophe – sans la voir venir – demeure intacte.

Certains affirment qu’il serait possible de rebâtir en s’appuyant sur les constructions qui demeurent. Le Fonds monétaire international et la Banque mondiale seraient après tout les embryons de la Chambre de compensation multilatérale, appuyée sur l’usage du bancor comme monnaie d’échange, proposée par Keynes à Bretton Woods en 1944. Le FMI et la Banque mondiale peuvent-ils servir de fondations à la reprise de ce projet ? Non. Souvenons-nous d’événements datant d’à peine une dizaine de jours : de la rupture des pourparlers entre le FMI et la Hongrie, parce que cette nation entendait faire participer les établissements financiers aux frais occasionnés par leur rôle dans la crise. Ici aussi, il serait cruel de faire le bilan des accomplissements de ces deux institutions depuis leur création. En une phrase : beaucoup plus de mal que de bien. Pourquoi ? parce qu’elles se sont contentées durant leurs soixante six ans d’existence, d’appliquer une idéologie pernicieuse : l’idéologie de la prévalence des intérêts particuliers.

Les intérêts particuliers ont fait tomber Rome. Or les institutions chargées depuis deux ans de restaurer l’économie et la finance à l’échelle mondiale ont marché dans les pas du FMI et de la Banque mondiale : elles ont adopté l’une après l’autre, et désormais dans leur totalité, l’idéologie de la prévalence des intérêts particuliers. Fallait-il 2 300 pages pour définir l’intérêt général ? L’intérêt général consiste-t-il pour chacun à dire : « Faites comme moi ! » ? La force qui abat les empires millénaires, nous dirige désormais du sommet.

Il nous faut reconstruire. Aucun pouvoir en place ne nous aidera : le déclin, la décadence sont inscrits comme principes dans leurs tables de la Loi. Nous devrons le faire seuls.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

Goldman Sachs aujourd’hui (V) – Le jour où Wall Street paria sur sa propre perte

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Goldman Sachs aujourd’hui (I) – Résultats financiers du second trimestre 2010

Goldman Sachs aujourd’hui (II) – La dénonciation de la supercherie par Michael Lewis

Goldman Sachs aujourd’hui (III) – Se débarrasser de la camelote : le CDO

Goldman Sachs aujourd’hui (IV) – Se refaire : le CDO synthétique

En 2008, en multipliant les paris sur la dépréciation des titres adossés à des crédits subprime, dans une tentative désespérée de se refaire rapidement, Goldman Sachs ne s’était pas contentée de jouer un rôle passif dans la crise mais en avait délibérément démultiplié les effets ravageurs. Les sénateurs américains en feraient la remarque à de multiples reprises aux représentants de la firme qu’ils interrogeaient lors de l’audition du 27 avril 2010 (1).

Était offert à la face du monde le spectacle inédit d’une industrie financière précipitant sa propre perte en pariant sur celle-ci, et démarchant fébrilement pour accepter le pari, des contreparties éventuelles moins pessimistes qu’elle, ces dernières ignorant pour leur part la détermination du secteur bancaire à gagner coûte que coûte, même au prix de sa propre perte, et étant privées du coup de cette information cruciale quant à leurs propres chances de l’emporter. La stratégie adoptée n’apparaît invraisemblable que dans l’optique où il existerait un intérêt collectif de cette industrie financière, or, dans le climat de sauve-qui-peut généralisé qui était apparu, il ne s’agissait plus pour chacune des banques impliquées que de tirer son épingle du jeu avant l’effondrement final.

L’aléa moral est l’encouragement à l’abus inscrit dans un certain type de situations. Or le déroulement de la crise a mis en évidence une multitude de configurations impliquant un aléa moral. Ainsi, la titrisation implique en soi un aléa moral. Dans la titrisation, l’émetteur du titre, qui a accordé les crédits qui sont reconditionnés par paquets de plusieurs milliers selon des critères qu’il a lui-même définis, se défait du risque de non-remboursement en le transmettant à l’acheteur du titre. Son intérêt à lui sur l’opération, ce sont les commissions qu’il prélève au passage. N’étant plus exposé au risque, mais bénéficiant directement de tout accroissement du volume de la titrisation, il est incité à relâcher les critères utilisés dans la décision d’accorder ou non un crédit.

Durant la crise, l’aléa moral a souvent pris la forme suivante : alors qu’une situation est déjà mal engagée, il existe de facto, pour les acteurs impliqués, une incitation – en général financière – à l’aggraver encore. L’exemple typique est celui des firmes définies comme « Too big to fail » : trop importantes pour qu’on les laisse faire défaut en raison du risque systémique que leur défaillance entraînerait : à savoir une généralisation de leur défaut à l’ensemble du système économique. Dans un tel contexte, les opérations les plus risquées de ces firmes sont encouragées de fait puisque, d’une part, ce sont celles qui débouchent sur les plus gros profits (et aussi, bien entendu, sur les pertes les plus sévères) et, d’autre part, le risque pour elles est neutralisé du fait que s’il devait se matérialiser, l’État interviendrait automatiquement pour se porter à leur secours. Dans la situation qui était née lors de la mise au point du CDO et du CDO synthétique, l’aléa moral atteignait son comble puisqu’il devenait avantageux pour les banques américaines de parier sur l’effondrement de l’industrie du crédit dans le secteur de l’immobilier résidentiel, avec les conséquences que cela pouvait avoir pour l’économie dans son ensemble. De manière révélatrice, quand, en juillet 2010, les parlementaires et les sénateurs américains votèrent conjointement un ensemble de lois censées réformer la finance, le « financial overhaul » long de 2 300 pages, aucune des mesures comprises dans le projet de loi ne visait à prévenir ce type de comportement suicidaire pour l’industrie financière.

================

(1) Audition de représentants de la firme Goldman Sachs au sénat américain (I)

Audition de représentants de la firme Goldman Sachs au sénat américain (II)

Audition de représentants de la firme Goldman Sachs au sénat américain (III)

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

Le temps qu’il fait, le 23 juillet 2010


Paul Jorion – Le temps qu'il fait le 23 juillet 2010
envoyé par PaulJorion. – L'actualité du moment en vidéo.

Le « financial overhaul » aux États-Unis – ce qu’il en reste

* La campagne contre Elizabeth Warren
* Le retour des subprimes !

La Hongrie contre le FMI : la taxe sur les établissements financiers

* Le populisme contre l’affairisme
* Errare humanum est… sed perseverare diabolicum !

Mr. Trichet et les « processus non-linéaires »

* Tests de stress, villages Potemkine et le retour de la confiance
* Confiance et vérité

Partager :

Pourquoi le « Financial overhaul » américain était une Bérézina annoncée

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Le numéro du New Yorker Magazine en date du 26 juillet contient un article sous la plume de John Cassidy intitulé : The Volcker Rule. Il s’agit d’une chronique de la dilution au fil des semaines du « Financial overhaul », le projet de réforme de la finance aux États-Unis, vue par les yeux de Paul Volcker qui fut président de la Federal Reserve, la banque centrale américaine, de 1979 à 1987.

En janvier, Obama avec Volcker à ses côtés, avait annoncé en grande fanfare la « Volcker Rule », la Règle Volcker, une version faiblarde du Glass-Steagall Act, voté en 1933 et qui obligea jusqu’en 1999 les banques américaines à choisir entre le statut d’animal utile et d’animal nuisible. Pour éviter tout suspense superflu je vous annonce tout de suite que Volcker fut roulé dans la farine, sa règle étant appendue à un amendement proposé par un sénateur républicain qui le retira au moment propice. Malgré ce résultat prévisible, Volcker avait entretemps découragé le sénateur Blanche Lincoln de présenter un projet un peu plus musclé de réinstauration du Glass-Stegall Act, en insistant sur le fait qu’il ferait double emploi.

Je vous épargne les autres épisodes affligeants de cette Bérézina annoncée parce que ce qui m’intéresse dans l’article du New Yorker, c’est une remarque faite au journaliste par Anthony Dowd, le bras droit de Volcker au comité qu’il préside, le President’s Economic Recovery Advisory Board – « whatever that means », comme on dit en américain. Cette remarque, la voici : « On a tous les deux le sentiment qu’on a été mis sur la touche au dernier moment. Mais avec un peu de recul, il y avait en face de nous cinquante-quatre lobbys et trois cents millions de dollars dépensés pour nous contrer. Alors, tout compte fait, on ne s’en est pas mal tirés ». Comme si Napoléon au retour de la retraite de Russie avait dit à un journaliste : « Mais vous savez : il faisait très froid ! » (1).

Je conclurai en expliquant pourquoi l’appellation « Bérézina annoncée » convient parfaitement au « Financial overhaul ». Dès le début du débat relatif aux mesures qu’il faudrait prendre pour essayer de réparer la finance, le cadre qui a été défini n’a pas été celui d’un problème technique qu’il faudrait résoudre au mieux, mais celui – classique en politique – d’un compromis à formuler entre deux partis aux conceptions opposées, chacun lâchant un peu de lest pour qu’on puisse se mettre d’accord à mi-distance. Manque de pot, on n’élimine pas le risque systémique d’un appareil financier hors d’usage en faisant émerger une position moyenne entre celle que le gouvernement préconise et celle que prônent les banquiers : au premier compromis passé, le ver du risque systémique est déjà dans le fruit. Ah ! et encore moins cela va sans dire, une position moyenne entre d’un côté, le gouvernement et de l’autre, les banquiers, plus cinquante-quatre lobbys, plus trois cent millions de dollars.

============
(1) À l’intention de ceux qui ne l’auraient jamais vu, j’affiche ici le fameux graphique par Minard (cliquez dessus pour l’agrandir – vivement recommandé).

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

Le temps qu’il fait, le 16 juillet 2010

Le passage du « Financial overhaul » aux États-Unis

La condamnation de Goldman Sachs

Audition de représentants de la firme Goldman Sachs au sénat américain (II)
Audition de représentants de la firme Goldman Sachs au sénat américain (III)

Le Monde – Économie, lundi 3 – mardi 4 mai : Goldman Sachs et nous

La qualité de l’information sur l’internet

Partager :

Les deux formes du désespoir

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Puisque je ne me trompe que rarement jusqu’ici dans mes prévisions (quand je me trompe, c’est parce que mes cris d’alarme rencontrent un écho et je ne me plains donc pas), en voici une autre : les tentatives de régulation de la finance qui ont débuté en 2007-2008 n’aboutiront à rien. À rien du tout.

Si vous lisez ce qui s’écrit à propos des négociations qui ont lieu en ce moment aux États-Unis pour réconcilier les versions Congrès et Sénat du financial overhaul, le Grand Plan Qui Fait Trembler Les Banquiers, vous verrez que pour obtenir les quelques voix républicaines nécessaires aux votes, on retire jour après jour le peu qui restait. Ou bien si vous vous intéressez à celles qui ont lieu en ce moment à Bâle à propos d’une augmentation des réserves en capital que doivent constituer les banques, vous verrez que chaque pays est enthousiaste à l’idée d’imposer des conditions plus lourdes à celles de ses voisins mais très réservé quant à tout changement qui toucherait les siennes propres, et que l’application de nouvelles règles ne devrait de toute manière pas intervenir avant cinq ou dix ans d’ici « pour ne pas handicaper la reprise en freinant l’allocation de crédit » – je vous jure que je n’invente rien.

« Mais pourquoi, me direz-vous, cet argument de la régulation comme obstacle à la reprise est-il même pris au sérieux ? » Parce qu’on sait que tout coût supplémentaire pour le secteur bancaire sera transmis aux clients des banques. « Et le retour des bonus mirobolants, et la reprise des embauches dans les salles de marché se livrant pour 80 % de leur activité à de la spéculation pure ? » Ça n’a aucun rapport. Ça n’a aucun rapport parce qu’on ne touchera ni aux revenus des dirigeants, ni aux dividendes des investisseurs. « Pourquoi ? » Parce qu’on vous le dit. Parce que c’est comme ça. Parce que si des individus complètement discrédités du fait de leur incapacité à voir venir la crise, et ensuite pour n’avoir absolument pas su quoi faire pour en sortir, ont le pouvoir que l’on constate d’empêcher toute modification de la réglementation de leur secteur (sauf celle qui les arrange parce qu’elle le modernise), alors, je vous le demande, pourquoi voudriez-vous qu’ils n’aient pas aussi le pouvoir de maintenir leurs revenus au même niveau qu’avant, voire même à les augmenter encore, et que tout nouveau frais soit automatiquement passé au client sans autre forme de procès ?

Rassurez-vous, cela ne durera qu’un temps, Dieu qui a dit un jour : « J’exterminerai de dessus la terre les hommes que j’ai créés, des hommes jusqu’au bétail, jusqu’aux reptiles et même jusqu’aux oiseaux du ciel, car je me repens de les avoir faits » (Genèse, 6, 7), consulte en ce moment son calendrier. Les banques sont tombées. Elles ont attiré dans le gouffre avec elles, les États. Les États sont raccrochés par un fil à leurs banques centrales. Lesquelles n’ont plus d’autre ressource que la planche à billet (on évoque ce matin, pour la Fed, un nouveau tirage de 5.000 milliards de dollars – après les 2.500 milliards émis sans contrepartie de richesse depuis mars 2009). Les banques centrales ne tombent pas : elles font comme les autres dans ce domaine, elles se discréditent, et elles le font en engendrant l’hyperinflation et la misère qui se déverse sur le monde.

Et ensuite ? Euh… il reste le Fonds Monétaire International qui tirera tout le monde d’affaire. Non, soyons sérieux, après, il ne reste qu’une chose – mais on peut déjà s’y préparer : passer, comme le dit Kant, du désespoir résigné au désespoir indigné.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

BFM Radio, lundi 28 juin à 10h46 – « En espérant que les choses s’arrangent… »

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Quand on lit les résolutions à l’issue du G-8, qui s’est tenu à 200 km au Nord de Toronto, et du G-20 qui s’est tenu à Toronto-même, on est frappé par le ton de confiance qui s’en dégage : « Ça va être dur, nous dit-on, mais tout finira par s’arranger ». Mais quand on examine les mesures que l’on envisage de prendre, il ne s’agit jamais que de mesures d’appoint : un peu de ceci ici et un peu de ça là-bas. Sans que tout cela ne soit connecté en aucune manière par une philosophie générale, et comme si seuls l’aspirine et le sparadrap faisaient partie des moyens dont on dispose pour remettre le système d’aplomb.

Ce « Tout finira bien par s’arranger » constitue de la même manière le cadre général du fameux « financial overhaul », le paquet de mesures résultant d’un compromis entre le Congrès et le Sénat américains et dont on espère aux États-Unis qu’il ne capotera pas d’ici le 4 juillet, vu que son vote est censé faire partie des grandes victoires que l’on célébrera lors de la fête nationale américaine. Aurait-il fallu plus de 1600 pages de réglementation à la fois tatillonne et sibylline si quelques principes solides avaient été proposés ? Bien sûr que non. De même encore en France, à propos de la réduction de la dette publique : mises à part quelques économies par-ci par-là, on compte essentiellement sur le retour de la croissance pour arranger les choses – sinon sur le court terme, du moins sur le moyen terme. Comment la croissance pourrait-elle revenir alors que l’on s’apprête à réduire le pouvoir d’achat des ménages ? Mystère et boule de gomme.

Que signifie cette conviction que l’on peut se contenter de s’intéresser à des points de détail ? Que chacun continue de compter sur l’autorégulation : on continue de penser que les choses ont tendance à s’arranger d’elles mêmes et que les mesures qu’il faut mettre en place ne doivent pas dépasser en intensité le niveau du « coup de pouce ».

Or l’hypothèse de l’autorégulation a été démentie dans les faits. Une première fois en 1929. On le comprit bien dans les années qui suivirent. Puis on l’oublia : « J’y pense et puis j’oublie », dit la chanson. Pire encore, cette hypothèse fut rapidement ressuscitée : « L’autorégulation était bien là, commença-t-on à dire, mais ce sont les États qui lui ont mis des bâtons dans les roues ». L’hypothèse de l’autorégulation est morte une seconde fois en 2008. Mais tout cela est déjà si loin ! À moins bien sûr que le mot d’« hypothèse » ne convienne pas… et qu’il faille plutôt parler de « croyance » ?

À l’époque où je partageais la vie des pêcheurs bretons, il arrivait qu’à la fin de la journée du vendredi les mines s’allongent, et j’entendais dire alors : « Faut pas s’inquiéter : samedi sauvera la semaine ! » Quand ce n’était pas le cas, on entendait un peu plus tard : « C’est pas grave : la dernière semaine sauvera le mois ! », et puis, vous l’avez deviné, si l’année toute entière tournait à la catastrophe, on comptait sur décembre pour sauver la mise. « L’espoir fait vivre », dit-on, et ceux qui nous gouvernent en semblent convaincus. Mais attention ! le désespoir, c’est le contraire. Et puis, il y a d’autres dictons : pourquoi ne pas passer plutôt à « Aide-toi et le ciel t’aidera » ? Cela nous éviterait à l’avenir bien des pleurs et des grincements de dents.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :