Goldman Sachs aujourd’hui (V) – Le jour où Wall Street paria sur sa propre perte

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Goldman Sachs aujourd’hui (I) – Résultats financiers du second trimestre 2010

Goldman Sachs aujourd’hui (II) – La dénonciation de la supercherie par Michael Lewis

Goldman Sachs aujourd’hui (III) – Se débarrasser de la camelote : le CDO

Goldman Sachs aujourd’hui (IV) – Se refaire : le CDO synthétique

En 2008, en multipliant les paris sur la dépréciation des titres adossés à des crédits subprime, dans une tentative désespérée de se refaire rapidement, Goldman Sachs ne s’était pas contentée de jouer un rôle passif dans la crise mais en avait délibérément démultiplié les effets ravageurs. Les sénateurs américains en feraient la remarque à de multiples reprises aux représentants de la firme qu’ils interrogeaient lors de l’audition du 27 avril 2010 (1).

Était offert à la face du monde le spectacle inédit d’une industrie financière précipitant sa propre perte en pariant sur celle-ci, et démarchant fébrilement pour accepter le pari, des contreparties éventuelles moins pessimistes qu’elle, ces dernières ignorant pour leur part la détermination du secteur bancaire à gagner coûte que coûte, même au prix de sa propre perte, et étant privées du coup de cette information cruciale quant à leurs propres chances de l’emporter. La stratégie adoptée n’apparaît invraisemblable que dans l’optique où il existerait un intérêt collectif de cette industrie financière, or, dans le climat de sauve-qui-peut généralisé qui était apparu, il ne s’agissait plus pour chacune des banques impliquées que de tirer son épingle du jeu avant l’effondrement final.

L’aléa moral est l’encouragement à l’abus inscrit dans un certain type de situations. Or le déroulement de la crise a mis en évidence une multitude de configurations impliquant un aléa moral. Ainsi, la titrisation implique en soi un aléa moral. Dans la titrisation, l’émetteur du titre, qui a accordé les crédits qui sont reconditionnés par paquets de plusieurs milliers selon des critères qu’il a lui-même définis, se défait du risque de non-remboursement en le transmettant à l’acheteur du titre. Son intérêt à lui sur l’opération, ce sont les commissions qu’il prélève au passage. N’étant plus exposé au risque, mais bénéficiant directement de tout accroissement du volume de la titrisation, il est incité à relâcher les critères utilisés dans la décision d’accorder ou non un crédit.

Durant la crise, l’aléa moral a souvent pris la forme suivante : alors qu’une situation est déjà mal engagée, il existe de facto, pour les acteurs impliqués, une incitation – en général financière – à l’aggraver encore. L’exemple typique est celui des firmes définies comme « Too big to fail » : trop importantes pour qu’on les laisse faire défaut en raison du risque systémique que leur défaillance entraînerait : à savoir une généralisation de leur défaut à l’ensemble du système économique. Dans un tel contexte, les opérations les plus risquées de ces firmes sont encouragées de fait puisque, d’une part, ce sont celles qui débouchent sur les plus gros profits (et aussi, bien entendu, sur les pertes les plus sévères) et, d’autre part, le risque pour elles est neutralisé du fait que s’il devait se matérialiser, l’État interviendrait automatiquement pour se porter à leur secours. Dans la situation qui était née lors de la mise au point du CDO et du CDO synthétique, l’aléa moral atteignait son comble puisqu’il devenait avantageux pour les banques américaines de parier sur l’effondrement de l’industrie du crédit dans le secteur de l’immobilier résidentiel, avec les conséquences que cela pouvait avoir pour l’économie dans son ensemble. De manière révélatrice, quand, en juillet 2010, les parlementaires et les sénateurs américains votèrent conjointement un ensemble de lois censées réformer la finance, le « financial overhaul » long de 2 300 pages, aucune des mesures comprises dans le projet de loi ne visait à prévenir ce type de comportement suicidaire pour l’industrie financière.

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(1) Audition de représentants de la firme Goldman Sachs au sénat américain (I)

Audition de représentants de la firme Goldman Sachs au sénat américain (II)

Audition de représentants de la firme Goldman Sachs au sénat américain (III)

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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10 réflexions sur « Goldman Sachs aujourd’hui (V) – Le jour où Wall Street paria sur sa propre perte »

  1. Merci aussi, c’est clair. Il faudrait comprendre par quel mécanisme
    les aléas moraux sont engendrés… Deux questions:

    Quelle est la proportion prise finalement par de ces paris par rapport aux autres produits?

    Comment ces mécanismes peuvent est caché aussi bien à leur client?

    Si quelqu’un sait…

  2. Mon cher Paul, je lis depuis longtemps ton site. J’ai même une ou deux fois tenté d’exprimer une idée qui me semble aller de soi. Puisque « l’industrie financière », laissée aux mains du secteur privé, conduit à de tels désastres, désastres aggravés par le cynisme des opérateurs, pariant selon tes propres termes sur la faillite pour gagner à titre personnel encore et encore, pourquoi banques et assurances ne sont-elles pas « nationalisées » ? En lisant les papiers qui se sont succédés sur ton site, je dois constater que les propositions restent toujours à l’intérieur de l’immuable système du capitalisme financier privé. Certes, on détaille des mesures pour surveiller, contrôler, voire punir, ceux qui agiraient inconsidérément. Mais, peuvent-ils faire autrement si « en principe », la société admet la logique d’une recherche à tout prix du gain optimal pour un individu ou un groupe d’intérêts privés ?
    Bref, mon cher Paul, je voudrais que tu expliques sur ton site pourquoi on peut – à la fois – faire l’impasse sur la nationalisation de « l’industrie financière » et par quelques mesures adéquates prétendre changer l’industrie financière privée et les spéculateurs … en quoi au fait.

    1. Je me pose la même question que Jérôme concernant la nationalisation. Il me semble d’ailleurs que l’existence de ces établissements « too big to fail » met à mal les principes du libéralisme, dans la mesure où ces acteurs n’auront pas à affronter les conséquences de choix catastrophiques, puisqu’ils seront sauvés par les finances publiques. De plus petits établissements doivent, eux, prendre garde à leur positionnement car ils risquent à tout moment de mettre la clef sous la porte. Ces acteurs règleront donc leur comportement sur les conséquences de leur choix. Mais les premiers sont-ils soumis à la même « loi » économique et vont-ils s’auto-réguler ? Sans doute pas puisque les conséquences négatives seront, dans certains cas, moins lourdes (puisqu’elles seront « rattrapées » par l’Etat) pour ces établissements que les éventuelles conséquences positives. Il n’y a donc pas d’autorégulation des choix (il semble d’ailleurs que ce soit ce qu’on observe en ce moment aux USA si j’en crois votre témoignage de vendredi dernier dans votre séquence « le temps qu’il fait »). La menace de nationalisation de ces établissements en cas de grosse erreur de gestion ne serait-elle pas la seule menace crédible pour empêcher ces banques de faire n’importe quoi ?

  3. « financial overhaul »avec ses 2300 pages …..
    il y a aussi « le magasin des suicides » de Jean Teulé et ses 157 pages!Une lecture plus adaptée pour la plage peut être?

  4. M’enfin, le type de comportement est suicidaire pour les états qui ont besoin des banques pour se financer. Mais le coté suicidaire pour les banques reste tout de même a définir. Elles se font peut être la guerre mais se n’est pas du suicide, puisqu’il y a un interet a la faire. Le suicide c’est pour les clients des banques pas pour les banques, pas encore …

    1. Bonjour,

      le comportement n’est pas suicidaire, il répond simplement à des enjeux court-termistes pour les acteurs. La notion de « je vide la caisse avant l’effondrement » correspond mieux que suicide.
      Sachant en plus que les états « rallongent » en cas de besoin, ce n’est plus du suicide mais un raisonnement bigrement logique, voire totalement professionnel…

    2. M’enfin, vider la caisse avec de l’argent qui appartient a d’autre, c’est surement aussi un peut, voir beaucoup, suicidaire. 🙂 🙂

      M’enfin en plus de leur suicide a moyen terme, que devrait ont ont dire du masacre que cela va impliquer dans les strutures fragiles ? financièrement bien sur ….

      Peut être que l’attention est l’unique rempart a l’interet …. ( copyrigth 🙂 🙂 )

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