BFM Radio, lundi 31 mai à 10h46 – La faute à pas d’chance ou la faute à quelqu’un ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Je ne sais pas si vous avez remarqué comme moi, l’évolution insensible qui se fait dans les esprits dans la représentation que l’on se fait des causes premières de la crise. Au départ, je veux dire en 2007 ou en 2008, on a surtout été impressionné par sa soudaineté : le coup de tonnerre dans un ciel sans nuage. Il est vrai que ça n’avait pas été une bonne idée de faire signer des contrats de crédit au logement d’une trentaine pages, et rédigés en anglais, par des emprunteurs latino-américains. Il est vrai aussi que ça n’avait pas été une bonne idée de fixer le montant du prêt en comptant seulement sur la hausse du prix de l’immobilier due à une bulle, en se disant que si les choses tournent mal, autrement dit que l’emprunteur ne puisse pas rembourser, on pourra se refaire facilement en opérant la saisie du logement et en le remettant en vente.

Mais enfin, cela relevait plus de l’esprit « tête de linotte » que du grand banditisme. Si quelqu’un évoquait la fraude, il était toujours rassurant de se dire – comme l’avait fait remarquer John Kenneth Galbraith à propos de la crise de 1929 : qu’on découvre énormément de fraude en période de crise parce que personne ne veut être le lampiste et que du coup les langues se délient. On est à la recherche des coupables et les chances augmentent, par conséquent, qu’on en découvre. Il ne s’agirait donc pas d’un regain de la fraude, mais d’une hypersensibilité à la possibilité-même de celle-ci.

Mais il s’est fait que le secteur financier a refusé d’endosser pleinement sa responsabilité dans l’origine de la crise. Dans les mois qui ont suivi la chute de Lehman Brothers, il a tenté de reprendre le pouvoir qui lui avait brièvement échappé par une mise de fonds sans précédent : un million de dollars par parlementaire, par membre du Congrès, si l’on en croit le président Obama, qui en est réduit de son côté à quêter cinq dollars par ménage américain pour contrer l’offensive.

Ayant lamentablement échoué dans son attaque frontale contre le milieu financier, l’administration américaine s’est tournée vers les seules tactiques ouvertes à celui pour qui le rapport de force est défavorable : harceler l’ennemi par tous les moyens possibles.

Le résultat, on l’a vu lors de l’audition des dirigeants de Goldman Sachs devant la sous-commission d’investigations du Congrès américain, le 27 avril : Mr. Lloyd Blankfein, le P-DG de la firme, a joué à l’anguille, tandis que, face à lui et sans se démonter, Carl Levin, président de la dite sous-commission, posait nonchalamment le coude sur un énorme dossier, et dit en substance à son interlocuteur : « Cause toujours mon lapin : j’ai là 980 pages d’accusations ».

Et la question se pose alors à propos de l’épaisseur du dossier : « Faute à pas de chance », apparaissant sous un jour défavorable en raison d’une hypersensibilité toute conjoncturelle à la fraude, « ou bien faute à quelqu’un » ? Comme nous ne savons pas ce que contiennent exactement ces 980 pages, nous serions sans doute restés dans l’expectative. Mais il n’y pas que la justice pour intenter des procès, il y a – et surtout aux États-Unis – les journalistes de la presse financière et les blogueurs : rien que de connaître l’épaisseur du dossier leur a donné des ailes, ils remplissent aujourd’hui à la vitesse grand V les blancs dans nos explications. Leur acte d’accusation à eux est d’ores et déjà beaucoup plus volumineux que celui de l’Administration, et rien ne permet de penser que leur effort soit près de faiblir.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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15 réflexions sur « BFM Radio, lundi 31 mai à 10h46 – La faute à pas d’chance ou la faute à quelqu’un ? »

  1. Vous mettez le doigt sur le problème majeur de l’argent et de toutes ses dérives.
    Et sur cette chère dimension de responsabilité que plus aucun humain n’ose endosser, aussi…
    Ou, plutôt, n’avoir que les avantages (matériels) sans les inconvénients des conséquences…

    Cela me remet en mémoire la réflexion d’un avocat de génie dans une série américaine : « ce n’est pas personnel, c’est pour affaire »…
    L’hypocrisie résumée en une phrase. Joli, non?

    L’écroulement complet, que tout le monde essaie d’éviter par des mesures désespérées, qui terrorise tout le monde par peur de l’inconnue, qui nous terrifie car notre esprit est trop formaté pour imaginer un monde sans argent… se fera tout de même.

    Mais après tant de dérives, ne valait-il pas mieux..??

  2. Il se murmure que quelques ingénieux sous-mariniers Français n’ont pas eu de chance en prenant leur bus à Karachi.
    Etonnant le nombre de pots de vin que nos « démocratie » occidentale arrivent à fourguer à des gouvernements musulmans….. Ou non.
    http://www.jeanfrancoiskahn.com/

  3. Plus un dossier est lourd moins son contenu est efficace. Enfin c’est mon avis, et les 980 pages du rapports d’accusation ne me poussent pas vraiment à l’optimisme.
    Quand à la question principale du billet, je dirais, la faute à une classe financière dépourvu des valeurs minimales permettant la vie en société : Courage, honneteté, écoute. Pour ne pas tomber dans la vulgate marxiste, on peut aussi employer le terme de « caste » tant notre société européenne sombre dans ce découpage societal étanche. A part que là, il n’y a que 2 castes : Ceux qui « créent » de la richesse en faisant croire à sa génération spontanée (« les magiciens ») et ceux qui la fabriquent (« les artisans ») à la sueur de leur frond… et qui se demandent de plus en plus si les premiers nommés ne sont pas en train de gaspiller l’oeuvre des seconds…

  4. A propos de Marx, sa lecture est plus utile que jamais. Elle permet notamment de comprendre que le développement du capitalisme est parallèle au développement de deux classes, pas de deux casrtes, catégories sociales que justement la dynamique du capital tend à éliminer.
    Le propos nous ramène à une des formules les plus concentrées de l’héritage marxiste, attribuée à Coluche:  » L’ouvrier sait comment produire. Le patron sait pourquoi ».

  5. Jusqu’au déclenchement de cette crise, l’on pouvait encore penser que le droit était l’une des bases solides du capitalisme, maintenant ce n’est plus possible. Le droit n’a de sens que si le plus grand nombre le respecte et que la fraude reste l’exception, condition sine qua non pour qu’elle puisse être sanctionnée. J’ai l’impression que le droit des affaires n’est plus qu’un alibi, une façade, et qu’il n’est plus capable de garantir l’honnêteté des actes. A mon avis, c’est un point faible à étudier de plus près.

    C’est ma lecture de L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme qui me fait dire ça, Weber dit dans son avant propos : « Nous appellerons action économique « capitaliste » celle qui repose sur l’espoir d’un profit par l’exploitation des possibilités d’échange, c’est-à-dire sur des chances (formellement) pacifiques de profit. » « Pacifiques », cela veut dire ni par la force ni par la tromperie. Ce que Weber explicite comme suit :

    La structure rationnelle du droit et de l’administration est sans aucun doute importante. En effet, le capitalisme d’entreprise rationnel nécessite la prévision calculée, non seulement en matière de techniques de production, mais aussi de droit, et également une administra­tion aux règles formelles. Sans ces éléments les capitalismes aventurier, spéculatif, commer­cial, sont certes possibles, de même que toutes les sortes de capitalisme politiquement déterminé, mais non pas l’entreprise rationnelle conduite par l’initiative individuelle avec un capital fixe et des prévisions sûres.

    Des « prévisions sûres » : si tout le monde trichent, mêmes les autorités de régulation, plus aucune anticipation fiable n’est possible, et le capitalisme devient purement spéculatif et irrationnel.

    1. La dérive casino du capitalisme financier américain est peut-être à mettre en rapport avec la perte d’influence des WASP depuis deux décennies.

    2. « devient purement spéculatif et irrationnel. » –> Le capitalisme devient « pulsionnel ».
      Il n’y a plus de liaison des pulsions (qui canalise le passé et conduit à une anticipation « fiable », car les « protentions » ont encore du poids quand les pulsions sont liées/sublimées, ce qui n’exclue pas la créativité. Celle-ci disparait de toute façon avec la démotivation qui accompagne la mécréance et le discrédit. (Je vous remâche mon Stiegler, je suis désolé qu’il s’adapte à tous les coups : le bonhomme a visé large, et pourrait sans doute répondre au fantôme de Weber…)

  6. De nos jours les lois sont faites pour être tournées par ceux qui les font et pour contraindre ceux qui ne les font pas.
    Marx avait, me semble t’il, déjà évoqué ces gouvernements qui font la nuit le contraire de ce qu’ils annoncent le jour.

  7. A ce sujet je recommande vivement la lecture de l’ article de Matt Taibi sur la façon dont et les
    lobbyistes et l’administration démocrate ( qui avec l’administration précédente a quand meme ‘donné 2,2 trillions de $ pour renflouer cette ‘industrie’) s’y sont pris pour ‘éviscérer’ le projet de réforme de la régulation financière, article où l’on apprend que l’Administration est ouvertement opposée à toute régulation sur les ‘dérivés’, inventant un nouveau sinistre chapitre: après la ‘regulatory capture’, la ‘regulation capture’ Wall Street wars

    A ce sujet Gretchen Mortenson, qui a été parmi les premières à se ‘pencher’sur les CDO de Goldman Sachs, Progrès négligeable malgré 3000 pages de projet de législation, se fendait hier d’un article ‘doux-amer’dans le NYT

    3 000 pages and still not enough

    A titre personnel ce que je trouve étonnant- c’est qu’on puisse envisager de faire passer une
    législation  »évidée’, alors qu’en plus de la SEC, il y a en cours nombre d’enquetes en cours sur les pratiques de cette industrie, que ce soit celles du DOJ ( Department of Justice ) ou celles du procureur de l’Etat de New York, sans oublier l’audit en cours mené par le SIGTARP, et que la FCIC doit rendre ses conclusions de ses auditions et travaux le 15 Décembre ??

    1. JC Michea décrit le monde actuel comme un monde de rapports de forces, d’argent et de jugements de tribunaux. Je place les lois votées par le Congrès comme les règles que devront suivre les tribunaux. Il devient fort rentable de modifier les lois en faveur des plus riches et des plus puissants. Ces derniers s’y retrouvent très largement. Le lobbyisme devient une activité extrêmement moderne. La réalité, le mérite, la morale, le respect de l’autre, même si ce n’est qu’un client n’entrent pas en ligne de compte. Ce importe est que la décision ait été prise dans le « bon sens ». Quelqu’un sur ce blog expliquait que son activité consistait à utiliser n’importe quel outil en vue d’obtenir un effet et s’approcher ainsi d’un but. Les décisions « évidées » du Congrès US sont des lois ayant un effet de protection des responsables de cette crise. Le but est de pouvoir tout recommencer comme auparavant. Les lois qui vont dans ce sens sont « bonnes ». Les autres sont « mauvaises ». La personne qui parlait de l’effet pour approcher d’un but parlait aussi d’un réexamen de toutes les lois car elles sont, selon lui, mal écrites. Je crois qu’il les voyait opposées à ses buts, donc il fallait les détourner. C’est mon opinion.

      Votre étonnement marque une idée de la justice qui inclut la protection contre les agissements irresponsables des puissants. Nous sommes des passéistes sur ce point.

  8. Il y a quelques temps, je considérais le politique, comme principal responsable de cette crise. Celui qui déploie des stratégies subtiles pour se faire élire et qui, par inconscience, incompétence et opportunité, donne du champ aux fervents partisans de la « greedy society ». Mais cette vision était erronée : la responsabilité du politique n’est nullement un absolu, mais une contingence de toute organisation sociale.

    J’entendais un collègue de travail dire : « ça nous est arrivé de vendre des versions nulles de logiciels, on le savait. Mais on limitait la casse au niveau de la boîte, jusqu’à la prochaine… » Un comportement de dissimulation somme toute très banal mais qui peut avoir des conséquences très diverses selon le milieu professionnel.
    Or les milieux professionnels ne sont pas neutres en ce qu’ils attirent des personnalités qui vont y trouver la stimulation qu’ils recherchent. Il en va ainsi d’une certaine finance. La rapacité y est une qualité prisée et l’excitation liée à la prise de risque, du pain béni.
    Dans ce contexte, rien d’étonnant que la notion de responsabilité y soit limitée à la seule frontière d’une banque. Incriminer les individus, c’est avoir une guerre de retard. Il faut inventer des règles sociales qui ne permettent pas à de tels espaces d’exister. L’exemple du casino est parfait : les joueurs y apportent leur propre capital, pas celui des épargnants non avertis !

    Dans le même ordre d’idée, j’entends souvent cette horrible phrase : « La liberté des uns doit s’arrêter là ou commence celle des autres ». C’est se placer d’emblée sur le terrain d’un rapport de force individuel non collaboratif et potentiellement inefficace. Je propose d’inverser la proposition : « Il faut que la liberté des uns renforce celle des autres ». Voilà qui pousse d’avantage à trouver une solution en terme d’organisation sociale et de réglementation sur la base d’un consensus.

  9. Sur la banque » Goldman Sachs » :

    « Alors même que d’autres géants de la finance ont fait faillite, ont été nationalisés ou ont subi des pertes colossales, Goldman Sachs a très bien su tirer son épingle du jeu au cours de la dernière décennie ; l’équipe dirigeante de la banque d’affaire a plusieurs fois montré son habileté à profiter de crises majeures, qui ont par ailleurs causé des dommages considérables à des millions de personnes.

    Le cas étudié par le SEC en est l’exemple le plus abouti… mais il en existe bien d’autres. La mascotte de Wall Street a aussi joué un rôle considérable pour empêcher la mise en place de mesures qui auraient permis de limiter l’ampleur de la crise grecque. Elle a tiré du profit en spéculant sur la nourriture et les produits de base, poussant des millions de personnes dans une situation alimentaire catastrophique [2]. Ces exemples sont présentés dans cet article afin que les responsables politiques de l’Union européenne mettent enfin un terme à leurs relations très privilégiées avec la banque d’affaire. »

    Article : « Peuples VS Goldman Sachs »
    http://ellynn.fr/dessousdebruxelles/spip.php?article128

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