Archives par mot-clé : Jean-Jacques Rousseau

Laudato si’ et la décroissance, La Nef, N° 273, septembre 2015

J’ai accepté de commenter le thème « Laudato si’ et la décroissance » dans le numéro de septembre de la revue catholique traditionaliste La Nef. En voici le texte.

Il est dit au paragraphe 193 de Laudato si’ que « Nous savons que le comportement de ceux qui consomment et détruisent toujours davantage n’est pas soutenable, tandis que d’autres ne peuvent pas vivre conformément à leur dignité humaine. C’est pourquoi l’heure est venue d’accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d’autres parties » (p. 147). La décroissance est mentionnée là comme un objectif économique qui devrait être le nôtre. Rien n’est dit du fait que la décroissance est l’inverse de la croissance et que cette dernière joue un rôle tout particulier, en fait un rôle clé, au sein de notre système économique.

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Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (IV) Le rendement du capital provient du travail appliqué aux ressources naturelles

Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (I) Une trouvaille
Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (II) Keynes pressé par son agenda politique ?
Le mystère du fantomatique « chapitre 5 » (III) « Le taux d’intérêt tend à être égal au rendement marginal du capital »

Lisons un passage du « chapitre 5 » intitulé « Quasi-rent and the marginal efficiency of capital » d’un manuscrit perdu de la Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie (1936), datant de 1933 ou 1934 et retrouvé en 1976 dans un panier à linge à Tilton House, l’ancienne maison de campagne de John Maynard Keynes. Ce passage sera repris dans la Théorie générale à l’exception de l’expression « rente au sens large » remplacée par « rendement ». Keynes remplacera également, le mot « classique » par le mot « préclassique » dans l’expression « la doctrine classique ».

« Je préfère de loin dire du capital qu’il possède une « rente au sens large » que dire qu’il est productif. La raison pour laquelle un actif a un rendement durant la période de sa vie où il offre ses services, ayant une valeur agrégée supérieure à ses coûts de production, est simplement due au fait qu’il est rare. J’ai une certaine sympathie, du coup, pour la doctrine classique qui veut que tout est produit par du travail en conjonction, si vous voulez, avec ce qu’on avait l’habitude d’appeler l’art et que l’on appelle aujourd’hui la technique, que viennent compléter les ressources naturelles qui sont gratuites ou qui coûtent une rente selon leur rareté ou leur abondance, et par les résultats du travail passé, incarné dans des actifs, qui peuvent exiger un prix égal ou supérieur au prix du travail inclus en eux selon leur rareté ou leur abondance » (Keynes [1933-34] 1976 : 116).

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La passe chez les paludiers

Là où Freud évoquait une psychanalyse personnelle « interminable », Lacan a placé « la passe » : le constat fait devant deux témoins que l’anamnèse, la remémoration, a parcouru en tous sens le champ de la mémoire et a fait sauter au passage les mines dont il était truffé et qui faisaient d’une vie potentiellement sereine, une névrose. La passe met en pleine lumière, la « fin de l’histoire » pour un sujet humain qui bascule, pour reprendre les termes de Jean-Jacques Rousseau, d’une chronologie du « complément » à une chronologie du « supplément » : chaque nouveau jour n’est pas le complément d’une histoire de vie qui n’a pas encore trouvé sa signification globale (ce que les Scolastiques appelaient le complexe significabile : le sens global de la phrase, qui ne peut pas coaguler avant que n’intervienne in fine la chute de la voix ou le point final dans la phrase écrite), chaque nouveau jour est, une fois l’analyse terminée (ou presque), un supplément à une histoire et à un destin dont le sens global s’est lui déjà trouvé.

J’ai appelé « La passe chez les paludiers », cinq pages extraites de La transmission des savoirs, rédigé par Geneviève Delbos et moi-même et publié en 1984 aux Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, où est décrit ce même processus dans l’apprentissage d’un savoir empirique, et ici, dans le cas du paludier et du métier du sel.

N. B. : Dans ce qui suit « la mère », c’est le sol en argile de l’« oeillet » où le sel cristallisera du fait de l’évaporation. Il est sacrilège d’y poser le pied.

La passe chez les paludiers
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PROJET D’ARTICLE POUR « L’ENCYCLOPÉDIE AU XXIème SIÈCLE » – RENTE, par Bertrand Rouziès-Léonardi

Billet invité

RENTE – Voyons ce que nous en dit l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert : « Revenu, soit en argent, grain, volaille ou autre chose, qui est dû à quelqu’un par une autre personne. » C’est un peu court, plutôt vague, vrai du point de vue du droit ancien, mais faux de notre point de vue. Une rente n’est pas n’importe quelle dette ; elle n’est en tout cas pas un « revenu » au sens strict pour celui qui la touche. Un salaire est un revenu. C’est ce qui nous revient en échange d’un service ou d’un travail contractuel et tarifé (tant de l’heure) que nous avons accompli. La rente n’est pas le salaire du rentier, puisqu’elle ne rémunère pas son labeur. On veut voir la rente partout, soit pour la banaliser et l’excuser, soit pour s’en désoler stérilement et l’ajouter à d’autres motifs de paranoïa, mais elle n’est présente en force qu’en de certains secteurs du corps social. On se gardera bien de qualifier de rente les droits d’auteurs. Sauf imposture négrière, les droits perçus par un auteur en acompte et sur les ventes de son ou de ses livre(s) ne sont pas une rente. Ils le soutiennent dans son effort d’écrire et viennent généralement en appoint d’autres sources de revenu. Aux quelques privilégiés qui pourraient en vivre et qui ont l’écriture dans le sang, ils permettent surtout de ralentir un rythme de production préjudiciable à la qualité des oeuvres publiées.

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LE « MEILLEUR AMI » DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU

Thomas Robert Malthus (1766 -1834) était convaincu que la capacité de notre espèce à se reproduire dépasse celle dont elle dispose à se nourrir. Les politiques visant à contrer ce fait supposé portent aujourd’hui le nom de « malthusianisme ».

Le père de Thomas, appelé Daniel, était un grand admirateur de Jean-Jacques Rousseau. Il avait élevé ses huit enfants selon les préceptes de l’Émile et se considérait d’ailleurs l’ami du philosophe. Ils eurent trois fois l’occasion de se rencontrer et l’une d’elles suivit de quelques semaines seulement la naissance de Thomas. Rousseau était alors accompagné de David Hume.

Daniel Malthus rêvait de s’attacher la présence constante du philosophe genevois, ayant loué pour lui une fermette dont il rêvait qu’il fasse sa demeure permanente. Celui-ci visita en effet l’endroit mais ne prit pas la proposition avec autant de sérieux que l’espérait son hôte en puissance puisqu’il répondit : « Je pense souvent avec plaisir à la ferme solitaire que nous avons vue ensemble et à l’avantage d’y être votre voisin ; mais ceci sont plutôt des souhaits vagues que des projets d’une prochaine exécution ».

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L’EMPATHIE COMME DISPOSITION À NÉGOCIER, par Timiota

Billet invité.

En lisant les deux billets LE VIVANT ET LE SOUFFRANT de Claude Lévi-Strauss, sur Rousseau et EXPRESSION SPONTANÉE ET STRATÉGIE EN FINANCE ET EN ÉCONOMIE de Paul Jorion, sur Keynes, il me vient le questionnement suivant sur l’empathie.

L’empathie se couple chez l’humain à une partie consciente de l’attitude : « que vais-je faire pour la/le convaincre ? Pour la/le séduire ? « , elle a une partie spontanée assez variable (tendant vers zéro le long du spectre autistique, ce que pourra commenter Paul Tréhin, auteur du billet LES ORIGINES DE L’ART ET DE LA CULTURE : le rôle des individualités) et une partie « négociée » lourdement médiée par la société, les règles de dialogue orales, la « nétiquette généralisée » si je peux en profiter pour faire d’une (récente) partie un tout.

Il me semble donc qu’il y a cette tension entre le spontané et le négociable dans l’empathie.

Si je me souviens bien du « principe des systèmes intelligents », la machine doit donner l’impression que le savoir est « négociable » pour paraître humaine (c’est du moins mon à-peu-près sur la question). Avec différentes formes de négociabilité (vigneronne ou plus calme).

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LE VIVANT ET LE SOUFFRANT, par Claude Lévi-Strauss

El JEm suggère que je reproduise à votre intention un extrait d’une conférence que fit Claude Lévi-Strauss à Genève en 1962 à l’occasion du 250e anniversaire de la naissance de Jean-Jacques Rousseau. Je rapporterai une anecdote personnelle en guise de postface à ce texte.

Dans ce monde plus cruel à l’homme, peut-être, qu’il fut jamais ; où sévissent tous les procédés d’extermination, les massacres et la torture, jamais désavoués sans doute, mais dont nous nous complaisions à croire qu’ils ne comptaient plus simplement parce qu’on les réservait à des populations lointaines qui les subissaient, prétendait-on, à notre profit, et en tout cas, en notre nom ; maintenant que, rapprochée par l’effet d’un peuplement plus dense qui rapetisse l’univers et ne laisse aucune portion de l’humanité à l’abri d’une abjecte violence, pèse sur chacun de nous l’angoisse de vivre en société ; c’est maintenant, dis-je, qu’exposant les tares d’un humanisme décidément incapable de fonder chez l’homme l’exercice de la vertu, la pensée de Rousseau peut nous aider à rejeter une illusion dont nous sommes, hélas, en mesure d’observer en nous-mêmes et sur nous-mêmes les funestes effets. Car n’est-ce pas le mythe de la dignité exclusive de la nature humaine, qui a fait essuyer à la nature elle-même une première mutilation, dont devaient inévitablement s’ensuivre d’autres mutilations ?

On a commencé par couper l’homme de la nature, et par le constituer en règne souverain ; on a cru ainsi effacer son caractère le plus irrécusable, à savoir qu’il est d’abord un être vivant. Et, en restant aveugle à cette propriété commune, on a donné champ libre à tous les abus. Jamais mieux qu’au terme des quatre derniers siècles de son histoire, l’homme occidental ne put-il comprendre qu’en s’arrogeant le droit de séparer radicalement l’humanité de l’animalité, en accordant à l’une tout ce qu’il retirait à l’autre, il ouvrait un cycle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d’autres hommes, et à revendiquer, au profit de minorités toujours plus restreintes, le privilège d’un humanisme, corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l’amour-propre son principe et sa notion.

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La démocratie selon Friedrich (von) Hayek, économiste autrichien, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Autant le dire tout de go, Friedrich Hayek (1889-1992), prix Nobel d’économie (1974) aurait dû, si Fortune avait été plus clémente avec lui, se voir attribuer en sus le prix Nobel de la Paix, car aux troupeaux d’hommes qui se rebiffent contre la tyrannie libérale, il n’a cessé de dire : « La paix ! Les bouviers savent ce qu’ils font. » Notre homme, disciple avoué d’Edmund Burke, maître à penser du parti Whig (conservateur) anglais, a beaucoup réfléchi à la démocratie, ce régime tant décrié, bouche-trou des interrègnes autoritaires. Il y a tellement réfléchi qu’il a fini par accoucher d’une définition toute personnelle de la chose, définition dont les rendements ont un peu baissé, cependant, depuis que bourgeonnent les printemps arabes : la meilleure démocratie, selon lui, est celle qui fait l’économie du demos. Il est l’inventeur, sinon de l’expression, du moins du concept paradoxal d’aristocratie libérale ou « démarchie ». Et le corps sec, terreur des vers, de feu l’inflexible Thatcher d’applaudir du fond de l’enfer de ses deux mains gantées de fer. Margaret Thatcher était une des claques les plus enthousiastes de Friedrich Hayek. Elle ne manquait jamais une occasion de recommander à chacun de ceux qui l’approchaient la lecture de ses principaux ouvrages d’économie politique, The Road to Serfdom(1944), charge antisocialiste inspirée de Tocqueville, The Constitution of Liberty (1960) et Law, Legislation and Liberty (trois tomes, 1973-79), le nectar et l’ambroisie de l’Olympe libertarienne. 

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LE TEMPS QU’IL FAIT LE 20 JUIN 2013

Sur YouTube, c’est ici.

Le nombre de billets sur le blog reflète une accélération dans la réflexion
Roger Martin du Gard
L’invention du progrès
Le transhumanisme
La mémoire par l’écriture : une conscience « extérieure »
Annie Le Brun, Soudain un bloc d’abîme, Sade (1986)
L’athéisme « religieux »
La Révolution sociale (1800 – 1850)
Rousseau, Voltaire, les Encyclopédistes… n’ont pas offert de solutions clé en main
« Nous sommes les 1% »
« Abolissons nos privilèges »
Les déclarations de Pierre Condamin-Gerbier
Redonner du sens pour avoir envie d’arrêter la machine folle

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L’HUMANITÉ, « LE CAPITALISME À L’AGONIE », VENDREDI 15 AVRIL 2011

À l’occasion de la sortie de Le capitalisme à l’agonie, un long entretien avec Laurent Etre.

Partons du titre de votre dernier ouvrage : « Le capitalisme à l’agonie ». Vous soutenez que le capitalisme connaît son « essoufflement final »… Or, on a plutôt l’impression que ce système est reparti de plus belle, en faisant payer sa crise au monde du travail. Il suffit de regarder les profits du Cac 40, qui ont augmenté de 85 % en 2010 par rapport à 2009…

Paul Jorion : Vous venez de parler des profits du Cac 40 qui explosent. Cela reflète essentiellement une panique du système. Ce n’est absolument pas une preuve de bonne santé. Moi, j’appelle cela « vider la caisse avant fermeture définitive ». L’idée que le capitalisme repart, c’est ce que nous martèle le journal télévisé de 20h. Or, il faut regarder au-delà des apparences. Pour avoir travaillé moi-même dans la finance durant une vingtaine d’années, je sais qu’en profondeur, la dégradation se poursuit. Le pillage s’accélère, parce que ceux qui tirent parti du système sont bien décidés à laisser les caisses vides.

Mais ce pillage dont vous parlez n’est-il pas le principe même du capitalisme ? Pensez-vous que ce système ait déjà visé l’intérêt général ?

Paul Jorion : Il y a eu tout de même une période de modération, ce qu’on a appelé les Trente glorieuses. Pendant un temps, le capitalisme productif était relativement séparé du capitalisme financier. Mais au cours des 25 dernières années, la finance a pris le dessus ; elle s’est peu à peu emparée des commandes à l’intérieur du système. Et aujourd’hui, la plupart des opérations financières sont des opérations spéculatives, sans rapport à l’économie réelle. Au point que le Président-Directeur Général de Goldman Sachs n’arrive même plus à faire la différence entre la partie purement prédatrice de la finance et la partie qui sert à quelque chose pour l’économie.

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FAIRE RENTRER L’ESPECE ENTIERE DANS LA SPHERE DU NOUS

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans les ouvrages que j’ai consacrés à la crise, j’ai utilisé l’image d’une économie et d’une finance que nous aurions, au contraire du politique que nous avons apprivoisé lui dans le cadre de la démocratie, autorisés à continuer de se développer dans un « état de nature » caractérisé par « la loi de la jungle », la loi du plus fort et l’élimination du plus faible.

En faisant s’équivaloir « état de nature » et « loi de la jungle », j’ai recouru à un raccourci que les anthropologues s’autorisent dans les discussions entre eux : mettre en scène à gros traits un « avant » et un « après » qui permettent dans l’examen des institutions humaines de les éclairer en établissant un hypothétique « point de fuite ». Comme le dit en son temps Jean-Jacques Rousseau :

« Il ne faut pas prendre les recherches, dans lesquelles on peut entrer sur ce sujet, pour des vérités historiques, mais seulement pour des raisonnements hypothétiques et conditionnels : plus propres à éclaircir la nature des choses qu’à montrer la véritable origine, et semblables à ceux que font tous les jours nos physiciens sur la formation du monde » (Rousseau [1754] 1964 : 152).

L’image de l’avant correspond plus au moins à l’État de nature comme le conçoit Thomas Hobbes : celui où l’homme est un loup pour l’homme parce que leurs interactions sont celles de la guerre de tous contre tous. Interviendrait alors un point de basculement que Rousseau cette fois, a longuement évoqué : celui du contrat social. Le contrat social est conclu parce que l’insécurité est dans cet état de nature, un souci constant et excessif, et que comme par ailleurs la liberté existe en pagaille à cette époque, il est possible de sacrifier une part de celle-ci pour s’assurer un niveau de sécurité qui contienne désormais la peur dans des limites tolérables. Dans Malaise dans la civilisation, Freud qui cautionne ce cadre d’explication, présente la névrose comme le prix que l’homme accepte de payer pour ce sacrifice d’une part de liberté en faveur d’une dose suffisante de sécurité. J’y reviendrai.

L’homme sauvage de Rousseau qui est bon par nature, c’est celui de ce moment privilégié de la conclusion du contrat social, quand la communauté est encore de taille suffisamment réduite qu’elle puisse s’assembler toute entière sur la place du marché et voter à main levée les décisions qui forgent son avenir. Ce temps béni, c’est celui que Rousseau appelle l’« âge des cabanes » et qui ressemble à ce que nous savons aujourd’hui de notre propre passé néolithique. L’homme nous dit Rousseau, s’éjecte de cet Éden par l’invention de la propriété privée :

« Le premier qui ayant enclos un terrain, s’avisa de dire ceci est à moi, et trouva des gens assez simples pour le croire, fut le vrai fondateur de la société civile. Que de crimes, de guerres, de meurtres, que de misères et d’horreurs, n’eut point épargnés au Genre-humain celui qui arrachant les pieux ou comblant le fossé, eût crié à ses semblables : Gardez-vous d’écouter cet imposteur ; Vous êtes perdus si vous oubliez que les fruits sont à tous, et que la Terre n’est à personne » (Rousseau [1755] 1964 : 164).

Or, ferait remarquer quelque trente-cinq ans plus tard Saint-Just : ce fameux contrat social, nul ne l’a jamais vu ni eu entre les mains.

L’état de nature de Hobbes, celui de la guerre de tous contre tous, nul non plus ne l’a jamais vu, il faut bien le dire. La guerre, fait très justement remarquer Saint-Just, existe avant tout entre espèces, la relation habituelle entre les représentants de la même espèce est au contraire celle de la paix, ou tout au moins, d’une paix relative. Et si l’on observe entre hommes la guerre de tous contre tous, cela ne peut signifier qu’une seule chose : que les hommes ont importé dans leurs relations entre eux, les rapports qu’on n’observe dans la nature qu’entre espèces et donc la guerre de tous contre tous n’appartient certainement pas à un « état de nature » que l’homme aurait connu dans le passé mais à l’une des manifestations possibles de l’homme dans son « état de culture ». Cette remarque aurait d’ailleurs pu être faite à la simple lecture de Hobbes : ne dit-il pas en effet que l’on peut se faire de notre état de nature, une représentation fidèle « en pensant à notre récente guerre civile » – une époque beaucoup plus récente assurément que le passage du paléolithique au néolithique. La guerre de tous contre tous est notre création à nous, hommes « civilisés » : nous avons instauré entre peuples, entre nations, appartenant à notre espèce, le type de rapports que la nature ne crée autrement qu’entre espèces distinctes.

Abensour note à ce propos :

« Jusqu’au groupe peuple, tous les groupes, la famille, la peuplade se sont reconnus plus identiques que différents : ils vivent dans l’état social. C’est au niveau de peuple que se situe le point de passage de l’identité à l’altérité et que la solution de continuité intervient pour créer l’état politique. Il s’ensuit que « l’état social est le rapport des hommes entre eux. L’état politique est le rapport d’un peuple avec un autre peuple » (Saint-Just : De la nature, de l’état civil, de la cité ou les règles de l’indépendance, du gouvernement – 1791-92) » (Abensour 2004 : 29).

Rousseau avait dépassé, comme il entendait d’ailleurs le faire, Hobbes dans la réflexion sur la transition qui signale l’« hominisation », mais Saint-Just dépasse à son tour Rousseau et c’est à partir de lui qu’il faut penser les images que nous utilisons quand nous réfléchissons à la condition humaine dans la perspective du politique.

Reprenant alors dans la perspective de Saint-Just ma représentation de l’économie et de la finance comme plages de notre univers social étant restées dans un état de nature – au sens de Hobbes – comment peut-on la corriger ? En prenant conscience que nous avons au contraire permis qu’un dévoiement s’opère en laissant s’instaurer dans ces domaines le type brutal de rapports que l’on n’observe dans la nature qu’entre espèces, et que nous avions déjà laissé envahir chez nous les relations entre peuples. Étape supplémentaire dans la régression : dans les sous-domaines de la culture humaine que sont l’économie et la finance, chaque individu se comporte envers tout autre comme une espèce vis-à-vis d’une autre dans la nature. Ce qu’il convient alors de faire, c’est le mouvement en sens inverse : faire revenir ces domaines dans la sphère du « nous » : celle où la paix – ou la paix relative – règne comme un « allant de soi ».

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Abensour, Miguel, « Lire Saint-Just », in Saint-Just, Antoine-Louis, Œuvres complètes, édition établie et présentée par Anne Kupiec et Miguel Abensour, Paris : Gallimard, 2004

Rousseau, Jean-Jacques, Œuvres complètes III, La Pléiade, Paris : Gallimard, 1964

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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La transition (III) – La propriété inanalysée

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans ma communication avant-hier au Banquet de Lagrasse, j’ai repris un certain nombre d’idées déjà exprimées ici dans des billets à propos du citoyen et du bourgeois, et en particulier l’idée hégélienne d’une origine distincte des deux fonctions, la première, fondée sur la logique aristocratique de la lutte à mort, la seconde sur l’éthique du travail née parmi les descendants d’esclaves.

Pour Hegel, dans le cadre de la société civile, la simple collection d’individus – et en attendant l’avènement d’un État conçu selon son souhait – la coïncidence des deux fonctions est irréalisable. De même, on a pu le voir dans le billet que j’ai récemment consacré à Freud et le bonheur, la question du bonheur de l’être humain achoppe pour lui sur la propriété privée, même si – comme il le souligne – l’inégalité sexuelle apparaîtrait soudain en pleine lumière si l’inégalité vis-à-vis de la propriété était résolue. Durant la Révolution, Saint-Just considère dans De la nature la possession comme un donné brut de l’humain et seul Robespierre propose pour la propriété un système original, à deux vitesses : propriété commune pour l’indispensable, propriété privée réservée au superflu. Ceci dit, même la Constitution de 1793, celle qui ne sera jamais appliquée parce que son application était suspendue au retour de la paix, et en dépit de sa radicalité (elle affirme le droit de chacun au bonheur, à la subsistance dans le malheur, et le droit du peuple à l’insurrection), ne se préoccupe de la propriété que de manière « classique » et affirme dans ses deux premiers articles : « Le but de la société est le bonheur commun. – Le gouvernement est institué pour garantir à l’homme la puissance de ses droits naturels et imprescriptibles. Ces droits sont l’égalité, la liberté, la sûreté, la propriété. »

Bien sûr, les juristes ont au fil des siècles traité de toutes les subtilités possibles de la propriété et la question de l’accès à la propriété a été réglée en différents lieux et à différentes époques de différentes manières. Il m’apparaît pourtant que, de Rousseau qui y voit la source de l’inégalité entre les hommes, jusqu’à Hegel qui y voit l’expression de la volonté pure, l’on s’est jusqu’ici contenté de traiter la possession et la propriété sur le mode de l’évidence intuitive.

La propriété étant d’une manière très générale la pierre d’achoppement de nos réflexions sur la transition vers un nouveau monde, je voudrais analyser son concept, non pas comme expression de la volonté humaine, comme chez Hegel, mais dans la perspective exactement inverse : comme celle du pouvoir que les choses exercent sur les hommes, comme on l’entend dire chez Marx quand il écrit : « Le bénéficiaire du majorat, le fils premier-né, appartient à la terre. Elle en hérite », observation que Pierre Bourdieu remit à l’honneur.

(… à suivre)

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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