Compte-rendu de David PACE, Claude Lévi-Strauss. The Bearer of Ashes (1986)

Compte-rendu inédit de David PACE, Claude Lévi-Strauss. The Bearer of Ashes, Routledge & Kegan Paul, Boston, London, 1983. 263 pp.

David Pace a écrit sur Lévi-Strauss en tant qu’intellectuel un livre plein de sensibilité. Ce faisant, il permet au non-spécialiste d’apprendre ce qu’il a toujours voulu savoir sur une célébrité sans passer par l’épreuve rebutante de textes extrêmement techniques consacrés à la parenté ou aux arcanes de la mythologie amérindienne. Le ton de Pace est très plaisant, à mi-chemin entre le style universitaire et le journalisme littéraire. Cela sied d’ailleurs parfaitement à un « historien de la culture et du climat intellectuel, spécialisé dans l’Europe des XIXe et XXe siècles » à l’Université d’Indiana. 

Il est intéressant pour le lecteur anthropologue de découvrir un portrait de Lévi-Strauss sans l’anthropologie à l’usage d’un public éclairé. Ce qui demeure est semble-t-il une personnalité hors-pair ayant des vues tout à fait singulières – dans la mesure où elles ne sont partagées par aucun de ses contemporains – sur la futilité ultime de l’histoire, les vertus de la distance en tant que telle, ou la haine de l’encombrement, de l’entassement et de tout ce qui se présente empilé.

Pace est au meilleur de sa forme quand il analyse une stratégie de carrière à travers des polémiques (avec Sartre en particulier) ou des apartés apparemment anodins dans des textes techniques. Il arrive cependant que les arguments de l’auteur n’aient pour eux que la simple plausibilité, plus spécialement lorsque le souci de séparer « Lévi-Strauss anthropologue » de « Lévi-Strauss philosophe polémique » conduit à l’artificialité. Il faut ajouter à la décharge de Pace que, ce faisant, il se contente d’aller à la rencontre de son public anglo-saxon peu soucieux d’anthropologie.

Quelque peu douteuse est la tentative de distinguer tout propos de l’inventeur de l’anthropologie structurale en « jugements  de valeur » et « propositions scientifiques », avec le but avoué de disqualifier tout argument qui relèverait des deux catégories à la fois. Il s’agit là, d’un exercice que les développements récents en philosophie des sciences rendent parfaitement démodés.

Ceci ne constitue toutefois qu’un reproche mineur adressé à l’auteur d’une enquête sinon irréprochable. Ce sont sans doute les relations intellectuelles entre Lévi-Strauss d’une part et Rousseau et Marx d’autre part, qui sont les mieux analysées. Pour ce qui touche à Marx, David Pace découvre une stratégie délibérée à propos de laquelle il écrit :

« .. il est possible que l’énergie qu’il consacra à une polémique contre l’évolutionnisme culturel résultait en fait de son refus d’affronter ouvertement le marxisme. Peu disposé à engager le combat avec les marxistes contemporains, il a pu choisir de combattre plutôt des évolutionnistes morts depuis longtemps » (p. 99).

Quant à l’héritage de Rousseau, dont l’auteur nous montre qu’il n’est pas toujours très convaincant, Pace écrit avec bonheur :

« … ils partagent l’amour de la solitude, aux limites de la misanthropie, tous deux cherchèrent la consolation dans la musique et la contemplation de la nature. Chacun était aliéné de sa propre société et produisit une critique magistrale des valeurs occidentales » (p. 63).

10/01/1986

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