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EXPRESSION SPONTANÉE ET STRATÉGIE EN FINANCE ET EN ÉCONOMIE

Quand en 1936, dans The General Theory of Employment, Interest and Money, Keynes illustre par un concours de beauté les défis que posent à la réflexion les anticipations sur le long terme, il a certainement encore en tête le fait qu’il a déjà pris pour exemple un concours de beauté quinze ans auparavant, dans A Treatise on Probability, quand il s’agissait pour lui de mettre en évidence la difficulté d’associer à un événement une mesure numérique de sa probabilité.

Dans le traité de 1921, il était question d’un concours de beauté s’adressant aux lecteurs du Daily Express.

La Grande-Bretagne est partagée en 50 circonscriptions correspondant aux éditions locales du quotidien. Les 50 finalistes sont les jeunes femmes qui parmi un total de 6.000 candidates, l’ont emporté selon le classement des lecteurs dans leur circonscription. Un représentant du journal qui les aura rencontrées en chair et en os à Londres, sélectionnera alors 12 d’entre elles qui gagneront l’un des prix du concours, constitué de sommes égales d’argent.

Une des 50 finalistes, déposa plainte contre le journal, considérant que celui-ci avait ignoré les raisons légitimes pour lesquelles elle demandait que soit déplacée la date prévue pour sa venue dans les locaux du Daily Express. Le juge lui accordera des dommages et intérêts d’un montant de 100 £, somme quelque peu supérieure à celle découlant du calcul de probabilité qui lui sembla juste : une chance sur 50 de gagner l’un parmi 12 prix, soit une probabilité de gain de 24%.

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L’AFFAIRE GOLDMAN SACHS : UNE JUSTICE CORROMPUE OU UN SECTEUR FINANCIER DEVENU INTOUCHABLE ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

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La première hypothèse qui vient à l’esprit devant la décision du Département de la Justice américain, vendredi, de ne pas poursuivre la banque Goldman Sachs pour les faits qui lui sont reprochés dans la crise des subprimes, est bien entendu celle de la corruption au sein de ce ministère. Les faits sont en effet connus et éminemment condamnables : ventes jouant sur la confiance de produits dépréciés aux meilleurs clients de la firme, organisation par celle-ci de paris et participation active de sa part à ces paris sur des titres adossés à des prêts hypothécaires, alors que ces titres ont été manipulés pour être de la pire qualité possible.

La question qui se pose alors est celle-ci : « Est-il envisageable qu’il ne s’agisse pas ici d’un cas de corruption ? ». Et la réponse est en fait « Oui » : il existe d’autres explications possibles et le sénateur Carl Levin lui-même, qui avait dirigé la commission d’enquête sénatoriale américaine, bien que totalement écœuré, l’envisage, puisqu’il dit de la décision du ministère de la justice qu’elle est : « le produit de lois trop faibles ou d’application trop faible de ces lois ».

Évoquer une « application trop faible des lois », c’est affirmer que le ministère de la justice est complice. Alors accusation de corruption de la part de M. Levin ? Pas nécessairement : il pourrait s’agir de la simple conséquence d’un rapport de force défavorable au ministère de la justice dans un bras de fer avec Goldman Sachs. J’ai eu l’occasion de rapporter ici diverses anecdotes prouvant que le rapport de force entre firmes transnationales, et parfois simplement nationales, et États, est biaisé en faveur des premières de manière tout à fait générale.

Parler de « lois trop faibles », c’est dire que, dans les termes que j’employais plus haut : « ventes jouant sur la confiance de produits dépréciés aux meilleurs clients de la firme, organisation par celle-ci de paris et participation active de sa part à ces paris sur des titres adossés à des prêts hypothécaires, alors que ces titres ont été manipulés pour être de la pire qualité possible », ne tombent pas sous le coup de la loi américaine. Aussi inquiétant que cela soit, ce n’est pas impossible. Voyons pourquoi.

D’abord : « vente de produits financiers avariés aux meilleurs clients de la firme ». M. Milton Friedman, professeur d’économie à l’Université de Chicago pendant près de trente ans, Prix Nobel d’économie en 1976, a répandu avec succès l’opinion selon laquelle une firme travaille uniquement pour ses actionnaires : ni pour ses clients, ni pour ses employés. M. Friedman est considéré comme le second économiste le plus éminent du XXe siècle (après John Maynard Keynes), l’un de ses livres a été vendu à un million d’exemplaires. Dans cette perspective, la vente de produits avariés est justifiée si elle augmente les profits.

Ensuite : « organisation de paris truqués sur l’effondrement d’un secteur financier ». Lors de son audition devant la commission du Sénat américain présidée par Carl Levin, en avril 2010, Lloyd Blankfein, P-DG de Goldman Sachs a affirmé que l’idée que les paris financiers sont condamnables n’a pas de sens pour lui puisqu’il s’agit avec un pari d’une variété de « transfert de risque ». Je notais dans l’un de mes billets consacrés à cette audition : « Merci à Mme le sénateur McCaskill d’avoir rappelé au patron de Goldman Sachs la différence entre une assurance et un pari. Blankfein lui a répondu que pour le market maker il n’y a pas de différence, à quoi elle lui a répondu très justement que pour l’Américain moyen, le problème est probablement là ». L’erreur est bien entendu grossière puisqu’un pari crée de toute pièce un risque qui n’existait pas jusque-là. Quoi qu’il en soit, je suis certain que l’on découvrira sans peine une demi-douzaine d’économistes détenteurs des chaires d’économie parmi les plus prestigieuses pour confirmer sans broncher les propos de M. Blankfein que les paris sont des « transfert de risque » comme les autres.

Mais il y a d’autres explications possibles au blanchiment vendredi de Goldman Sachs par le Département de la Justice que l’émasculation des lois par l’autorité des économistes, et la principale est la raison d’État : les opérations de la firme Goldman Sachs sont peut-être à ce point liées au fonctionnement-même de l’État américain que toute véritable mise en cause est inenvisageable.

J’ai rapporté ici au fil des années les hypothèses de différents traders par ailleurs blogueurs ou autrement médiatiques, selon qui Goldman Sachs est le bras armé de l’État américain dans la manipulation en vue de créer un « vent d’optimisme » sur les marchés boursiers, autrement dit l’instrument du « Plunge Protection Team », l’équipe de protection contre la plongée, comme on surnomme le « Groupe de Travail sur les Marchés Financiers » constitué du Secrétaire au Trésor, du Président de la Fed, de la Présidente de la Securities and Exchange Commission (le régulateur des marchés au comptant) et du Président de la Commodity Futures Trading Commission (régulateur des marchés à terme). Il n’existe pas de preuves de telles allégations, les esprits curieux consulteront cependant régulièrement le site de la firme de collecte d’information relative aux transactions financières qu’est Nanex.

Est-ce à dire qu’il n’existe qu’une alternative : soit le ministère de la justice américain est corrompu d’une manière ou d’une autre dans cette affaire, pour raisons pécuniaire ou d’État, soit le secteur financier dans son ensemble est désormais intouchable ? Non, car comme le prouvent les actions récentes menées par les régulateurs américains contre les banques britanniques Barclays et Standard Chartered, certains établissements financiers de premier plan sont aujourd’hui sur la sellette et sérieusement mis à mal. Les Britanniques trouveront cependant saumâtre qu’il existe de ce point de vue, deux poids, deux mesures, et nul doute que les prochaines révélations compromettantes sur Goldman Sachs viendront en représailles de cette direction-là. À moins bien sûr que, comme l’affirme le trader indépendant Alessio Rastani, Goldman Sachs ne dirige véritablement le monde, auquel cas rien ne se passera. Il ne s’agit pas là d’une hypothèse que l’on puisse balayer d’un simple revers de main.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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BFM Radio, lundi 31 mai à 10h46 – La faute à pas d’chance ou la faute à quelqu’un ?

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Je ne sais pas si vous avez remarqué comme moi, l’évolution insensible qui se fait dans les esprits dans la représentation que l’on se fait des causes premières de la crise. Au départ, je veux dire en 2007 ou en 2008, on a surtout été impressionné par sa soudaineté : le coup de tonnerre dans un ciel sans nuage. Il est vrai que ça n’avait pas été une bonne idée de faire signer des contrats de crédit au logement d’une trentaine pages, et rédigés en anglais, par des emprunteurs latino-américains. Il est vrai aussi que ça n’avait pas été une bonne idée de fixer le montant du prêt en comptant seulement sur la hausse du prix de l’immobilier due à une bulle, en se disant que si les choses tournent mal, autrement dit que l’emprunteur ne puisse pas rembourser, on pourra se refaire facilement en opérant la saisie du logement et en le remettant en vente.

Mais enfin, cela relevait plus de l’esprit « tête de linotte » que du grand banditisme. Si quelqu’un évoquait la fraude, il était toujours rassurant de se dire – comme l’avait fait remarquer John Kenneth Galbraith à propos de la crise de 1929 : qu’on découvre énormément de fraude en période de crise parce que personne ne veut être le lampiste et que du coup les langues se délient. On est à la recherche des coupables et les chances augmentent, par conséquent, qu’on en découvre. Il ne s’agirait donc pas d’un regain de la fraude, mais d’une hypersensibilité à la possibilité-même de celle-ci.

Mais il s’est fait que le secteur financier a refusé d’endosser pleinement sa responsabilité dans l’origine de la crise. Dans les mois qui ont suivi la chute de Lehman Brothers, il a tenté de reprendre le pouvoir qui lui avait brièvement échappé par une mise de fonds sans précédent : un million de dollars par parlementaire, par membre du Congrès, si l’on en croit le président Obama, qui en est réduit de son côté à quêter cinq dollars par ménage américain pour contrer l’offensive.

Ayant lamentablement échoué dans son attaque frontale contre le milieu financier, l’administration américaine s’est tournée vers les seules tactiques ouvertes à celui pour qui le rapport de force est défavorable : harceler l’ennemi par tous les moyens possibles.

Le résultat, on l’a vu lors de l’audition des dirigeants de Goldman Sachs devant la sous-commission d’investigations du Congrès américain, le 27 avril : Mr. Lloyd Blankfein, le P-DG de la firme, a joué à l’anguille, tandis que, face à lui et sans se démonter, Carl Levin, président de la dite sous-commission, posait nonchalamment le coude sur un énorme dossier, et dit en substance à son interlocuteur : « Cause toujours mon lapin : j’ai là 980 pages d’accusations ».

Et la question se pose alors à propos de l’épaisseur du dossier : « Faute à pas de chance », apparaissant sous un jour défavorable en raison d’une hypersensibilité toute conjoncturelle à la fraude, « ou bien faute à quelqu’un » ? Comme nous ne savons pas ce que contiennent exactement ces 980 pages, nous serions sans doute restés dans l’expectative. Mais il n’y pas que la justice pour intenter des procès, il y a – et surtout aux États-Unis – les journalistes de la presse financière et les blogueurs : rien que de connaître l’épaisseur du dossier leur a donné des ailes, ils remplissent aujourd’hui à la vitesse grand V les blancs dans nos explications. Leur acte d’accusation à eux est d’ores et déjà beaucoup plus volumineux que celui de l’Administration, et rien ne permet de penser que leur effort soit près de faiblir.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le Monde – Économie, lundi 3 – mardi 4 mai : Goldman Sachs et nous

Goldman Sachs et nous

On ne pourra pas juger immédiatement si deux événements intervenus récemment aux États-Unis constituent ou non un tournant dans une refondation de la finance. La possibilité en existe cependant. Le premier de ces événements est la plainte déposée le 16 avril contre Goldman Sachs par la SEC (Securities & Exchange Commission), le régulateur des marchés américain ; le second est l’audition, le 27 avril, de sept membres de la firme, dont son P-DG, Lloyd Blankfein, devant la sous-commission d’investigations du Sénat américain.

Les représentants de Goldman Sachs ont affirmé mardi, souvent avec morgue, ne pas comprendre ce qu’on leur veut : ils exercent le métier de market maker, et quiconque les accuse de malversation signale simplement son incompréhension de ce métier. Le market maker est le point de contact entre ceux qui veulent acheter et ceux qui se proposent de vendre. La qualité du produit est pour lui sans importance du moment que son prix l’évalue correctement. Aux yeux de Goldman Sachs, les sénateurs aussi bien que le public, s’attachent à une conception surannée du marché où le client s’attend à ce que le produit qu’on lui vend soit de bonne qualité. Les acheteurs, déclare la firme, sont désormais des adultes avertis – « sophisticated » en américain – ils achètent du risque, et c’est bien ce qu’ils reçoivent en échange ; si leurs yeux devaient se révéler plus gros que leur ventre, tant pis pour eux : le marché fait en sorte – du moins en principe – que le coupon, le taux d’intérêt alloué, reflète le risque effectivement couru. « Du moins en principe », parce que si le marché n’est pas transparent, il y aura mismatch entre coupon et risque. Et c’est pourquoi les représentants de la firme peuvent s’indigner à la suggestion d’une régulation plus stricte : les marchés se passent de réglementation puisque la transparence est censée faire tout le travail.

Cette alternative : réglementation ou transparence, pourrait symboliser le fossé existant désormais entre le monde ordinaire et celui de la finance, mais il en est une autre qui est apparue en pleine lumière mardi : la distinction entre un instrument financier présentant une fonction assurantielle et un pari pur et simple. Aux yeux des sénateurs américains, comme à ceux du public, la différence entre les deux est flagrante, alors qu’aux yeux des financiers, elle n’existe tout simplement pas : transaction légitime et pari tombent pour eux dans la même catégorie du transfert du risque. L’élément neuf ici, c’est que la distinction soit faite désormais clairement par le public. Ce qui lui a ouvert les yeux – en tant que contribuable – ce sont les pertes colossales qu’il a essuyées au cours des années récentes et qui lui ont fait comprendre que si les produits financiers ayant une fonction assurantielle contribuent à réduire le risque global, les paris l’augmentent et fragilisent la finance en y introduisant un risque systémique.

Une prise de conscience fait ainsi petit à petit son chemin et la refondation de la finance que nous proposons depuis quelques années sous la forme d’une interdiction des paris sur les fluctuations de prix, finira semble-t-il par s’imposer. Les sénateurs appartenant à la sous-commission d’investigations du Sénat américain étaient en tout cas, mardi dernier, à deux doigts de proposer une telle interdiction.

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Audition de représentants de la firme Goldman Sachs au sénat américain (III)

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La performance la plus attendue aujourd’hui était bien sûr celle du P-DG de Goldman Sachs, Lloyd Blankfein. Disons tout de suite que la commission n’est pas parvenue à tirer grand-chose de lui : il a fait l’anguille d’une voix geignarde, suggérant simultanément qu’il était trop stupide pour comprendre les questions qui lui étaient posées et que son interlocuteur était trop stupide de son côté pour comprendre les réponses qu’il pouvait apporter.

Comme je le supposais dans mon billet pour BFM lundi, Blankfein a adopté la stratégie d’affirmer que sa firme se contente d’être un « market maker » : vend un produit à qui veut bien l’acheter et l’achète à qui est prêt à le lui vendre, sans avoir d’opinion précise sur la qualité de ces produits financiers, la question de la qualité n’étant pas pertinente.

Chaque fois que son interlocuteur lui rappelait que le problème n’était pas là : qu’il était que Goldman Sachs avait dans certains cas constitué à la demande de l’un de ses partenaires le pire produit possible, pour parier ensuite avec lui sur sa perte, tout en le vendant à ses clients, il répondait inlassablement : « Nous sommes market maker, je sais que c’est un peu compliqué à expliquer et je comprends que vous ayez des difficultés à saisir comment cela fonctionne exactement, mais je vous assure qu’il n’y a rien de plus ». Le président de la sous-commission, Carl Levin, ne se laissa pas démonter et le prit au mot en le traitant comme un arriéré mental à qui il faut tout expliquer en s’y prenant très lentement et en répétant cent fois si nécessaire.

Le seul moment où Blankfein fut en difficulté fut quand on lui demanda pourquoi il avait décidé de faire circuler des mails personnels de Fabrice Tourre et de lui uniquement. Le sentiment que j’ai eu à ce moment-là, et il fut probablement partagé par d’autres, fut celui d’un immense mépris envers les perdants, même et peut-être surtout quand ils firent partie des alliés d’hier.

Merci à Mme le sénateur McCaskill d’avoir rappelé au patron de Goldman Sachs la différence entre une assurance et un pari. Blankfein lui a répondu que pour le market maker il n’y a pas de différence, à quoi elle lui a répondu très justement que pour l’Américain moyen, le problème est probablement là.

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BFM Radio, lundi 26 avril à 10h46 – Le combat du siècle

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Joe Louis contre Max Schmeling, Marcel Cerdan contre Tony Zale, Sugar Ray Robinson contre Jake LaMotta, nous n’assisterons jamais à ces matchs légendaires mais – réjouissons-nous – il nous sera donné d’assister demain au premier vrai combat du siècle : Lloyd Blankfein contre Carl Levin. En direct à la télévision. Tout y est : le buzz, les déclarations tonitruantes des adversaires, chacun déclarant à la presse qu’il va disposer en deux temps trois mouvements de sa mauviette d’adversaire. À ma gauche donc, Lloyd Blankfein, 55 ans, P-DG de Goldman Sachs, la seule survivante avec Morgan Stanley des grandes banques d’affaires de Wall Street et, à ma droite, Carl Levin, 75 ans, président du Sous-Comité d’Investigations du Sénat américain.

On pense à la boxe bien sûr, on pense aussi à ces westerns où un drame compliqué en forme de tragédie grecque culminera dans un duel au soleil entre le bon et le mauvais. Dans la réalité, c’est le méchant qui a dû gagner le plus souvent mais à Hollywood – comme on le sait – ça a toujours été le bon. On saura donc mercredi matin si le grand combat s’apparentait davantage à Hollywood ou à la réalité. Il se pourrait aussi – et les cyniques le pensent certainement – que Mr. Levin ressuscite pour nous l’Ange Blanc d’antan et Mr. Blankfein, le Bourreau de Béthune, et que l’on se trouve donc ici davantage du côté de ces « sports » comme le catch qui n’échappèrent jamais au soupçon du combat arrangé.

Comment en est-on arrivé là ? qu’une nouvelle régulation de la finance américaine culmine en un grand combat frisant le ridicule ? Eh bien, on le sait : parce que dans sa tentative de mise au pas du milieu financier, l’État américain n’a encore obtenu aucun résultat probant. Au tapis en 2008, la finance s’est relevée grâce à l’assistance publique (c’est le cas de le dire !) et depuis, ne veut rien entendre. Mieux encore : elle a mobilisé sa nouvelle énergie à faire barrage contre tout changement des règles. Et dans cette entreprise, elle a réussi jusqu’ici. L’État américain s’est alors tourné vers une stratégie déjà éprouvée : contourner l’obstacle comme dans le cas du gangster Al Capone qui ne put jamais être inculpé pour extorsion et meurtre mais que l’on parvint à épingler pour fraude fiscale. L’équivalent de la fraude fiscale dans ce cas-ci, c’est cette affaire dont j’ai parlé la semaine dernière, où Goldman Sachs vendait à ses clients un produit dont la dépréciation avait en réalité été programmée à la demande d’un tiers, dépréciation dont elle bénéficiait financièrement elle aussi.

Qui va l’emporter ? C’est difficile à dire en raison de la qualité des équipes de juristes convoquées de part et d’autre. Une chose est sûre en tout cas : le monde financier était parvenu jusqu’ici à cantonner la question sur un terrain où il était en position de force : celui où il décidait lui-même de son propre avenir. Or c’est le pouvoir fédéral qui se trouve désormais en terrain favorable : le comportement du monde financier sera jugé non seulement par l’opinion publique, comme ce sera le cas mardi, mais s’il a gain de cause, devant de simples jurys populaires par la suite. La ligne de défense de Mr. Blankfein ces jours derniers – qu’il s’agisse des coups de téléphone passés à ses clients ou des communiqués de presse émanant de Goldman Sachs – suggère qu’il n’est pas bien préparé pour cette dernière éventualité : ses arguments en termes de stratégie de couverture et de « market making » convaincront certainement les financiers mais – hélas pour lui – personne d’autre.

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Les politiques à la hauteur des financiers

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Le 16 mars, l’Europe s’apprêtait à voter la réglementation des hedge funds. Mr. Gordon Brown a appelé son homologue espagnol Mr. Zapatero pour lui expliquer qu’il allait devoir affronter des élections parlementaires dans des conditions difficiles (plus de 70 % des hedge funds européens sont domiciliés au Royaume-Uni). Le vote fut remis sine die.

La Grèce est à deux doigts d’un défaut sur sa dette. Elle a demandé vendredi que soit déclenché le plan de soutien qui lui a été promis par les membres de la zone euro et dont l’application peut la sauver. Mme Merkel tergiverse et prétend ajouter de nouvelles conditions. La raison : des élections régionales en Allemagne le 9 mai où sa politique étrangère « trop généreuse » vis-à-vis de la Grèce pourrait être sanctionnée.

Mardi 27, Lloyd Blankfein, P-DG de Goldman Sachs sera sur la sellette devant une sous-commission du Sénat américain. Il se verra reprocher l’irresponsabilité du milieu financier, cause de la crise.

Une question se pose cependant : en matière d’irresponsabilité, les financiers ont-ils quoi que ce soit à envier aux politiques ?

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Le temps qu’il fait, le 23 avril 2010

La Grèce
Goldman Sachs

À un moment donné, je cite le nom de Mr. Lloyd Blankfein, le patron de Goldman Sachs, alors que je voudrais évoquer Mr. John Paulson, patron du hedge fund, Paulson & Co. Mais je vous fais confiance : « L’auditeur aura rectifié de lui-même », selon la formule consacrée.

Quelques réactions à mes interventions à Montréal, mercredi et jeudi :

Focus Stratégique Québec 2010 (le 22 avril ) : PAUL JORION : LE COURAGE DES SOLUTIONS RADICALES
Argent (le 22 avril) : L’homme qui a vu les «subprime» écorche le budget

Argent (le 22 avril) : Une conférence à 300 000 $ donne quoi ?

Argent (le 23 avril) : Correction en vue, mais pas de W

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BFM Radio, lundi 19 avril à 10h46 – L’exercice délicat de la liberté

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La liberté est une très belle chose mais son exercice est délicat, j’aimerais illustrer cela par un exemple emprunté à l’actualité : le CDO, la Collateralized–Debt Obligation au nom sympathique de « ABACUS 2007-AC1 » émise par Goldman Sachs et dont il fut beaucoup question, pas plus tard que vendredi dernier.

Un client est-il libre de demander à une firme qu’elle crée à son intention le produit qui lui convient ? Pour autant que la firme en question puisse le livrer, certainement, et à condition aussi bien entendu que le produit soit légal. Il n’y a donc rien de répréhensible quand Mr. John Paulson, président d’un hedge fund américain (sans relation avec son homonyme Mr. Henry Paulson, ancien Secrétaire au Trésor) demande à la firme Goldman Sachs de créer un CDO à partir de crédits hypothécaires de son choix.

Nouvelle question : est-il légitime de considérer qu’un prix est susceptible tout aussi bien de baisser que de monter ? Parfaitement, bien entendu ! Et est-on libre de demander – comme le fait alors Mr. Paulson, que Goldman Sachs crée un CDO contenant les crédits hypothécaires subprime dont la probabilité que l’emprunteur le rembourse un jour est la plus faible possible ? Assurément ! Et puisque la valeur de ce CDO ne peut que baisser au fil des jours et puisqu’il serait donc fou de l’acquérir soi-même, l’attitude la plus raisonnable ne serait-elle pas de parier que son prix baissera effectivement – en prenant, par exemple, des positions nues sur des CDS, des Credit–Default Swaps ? La réponse est encore une fois « Oui » : cent fois oui ! Et c’est pourquoi on comprend parfaitement l’attitude de la SEC, le régulateur des marchés américains, qui a décidé de ne pas importuner Mr. John Paulson à propos de cette affaire.

L’exercice de la liberté est cependant plus délicat dans le cas de Goldman Sachs, qui décide alors d’offrir à ses clients le CDO « ABACUS 2007-AC1 » structuré en suivant les instructions de Mr. Paulson, le produit ayant été délibérément conçu – comme on l’a vu – pour être la plus abominable camelote imaginable. Le commentaire de Goldman Sachs est celui-ci – et pour ne pas courir le risque de déformer le propos, je cite textuellement Mr. Lloyd Blankfein, le patron de la firme : « Nous sommes bien sûr dans l’obligation de rendre compte pleinement de ce qu’est un instrument financier et d’être honnêtes dans nos transactions, mais nous ne gérons pas l’argent d’autrui ». Et dans la lettre que Mrs. Blankfein et Gary Cohn, le président de Goldman Sachs, ont adressée conjointement la semaine dernière à leurs actionnaires, ils précisent que l’objectif de la grande firme de Wall Street est de servir des clients avertis (« sophisticated »), capables de prendre leur propres décisions. Autrement dit, les dirigeants de Goldman Sachs proposent à leurs clients d’exercer pleinement la liberté qui est la leur d’acheter ou non la camelote que la firme cherche à leur vendre. On reste donc, fermement, dans le domaine des libertés.

On se demande du coup pourquoi la SEC a décidé de chercher des poux à Goldman Sachs dans cette affaire. Une hypothèse : qu’il ne s’agit peut-être pas tant de « liberté » que d’un autre mot présent dans la citation : le mot « honnêteté ». Ah ! vraiment, rien n’est simple !

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