Archives par mot-clé : Timothy Geithner

« MAIS OÙ VONT-ILS CHERCHER TOUT CELA ? » par François Leclerc

Billet invité.

« Mais où donc vont-ils chercher tout cela ? » est une question en passe de devenir lancinante. Dernier en date à inciter à se la poser, Peter Praet, économiste en chef de la BCE et membre de son directoire. A Washington, devant l’auditoire choisi de l’Institute of International Finance (IIF), il a livré le fond de sa pensée en déclarant : « Le pire, c’est d’annoncer des réformes et de ne pas les appliquer, et je pense que c’est ce qui est en train de se passer ». Devant une telle perspicacité, que faire si ce n’est s’incliner ?

D’autant qu’elle n’est pas en phase avec l’évolution de celle de Mario Draghi, qui, devant le Comité monétaire financier international du FMI, a admis que « le faible niveau de demande agrégée est devenu un facteur contribuant à une inflation plus basse qu’attendu ». La demande agrégée représente la consommation des ménages, la dépense publique et l’investissement privé.

Continuer la lecture de « MAIS OÙ VONT-ILS CHERCHER TOUT CELA ? » par François Leclerc

Partager :

LE MONDE-ÉCONOMIE, Réglementation bancaire : six ans d’hésitations, lundi 25 – mardi 26 février 2013

Réglementation bancaire : six ans d’hésitation.

L’effondrement du prix des « Asset-Backed Securities » (titres garantis par des actifs) américaines adossées à des prêts hypothécaires subprime date aujourd’hui de six ans. C’est à la mi-février 2007 que le prix de ces titres à la réputation désormais sulfureuse subit une dépréciation brutale, reflet du défaut en masse des emprunteurs défavorisés qui les avaient souscrits.

La réglementation financière a-t-elle significativement changé en réponse à l’effondrement global du système financier en septembre 2008 ? Non : les quelques mesures qui ont été prises depuis sont en retrait significatif par rapport à ce qui avait été considéré comme indispensable à l’époque.

Chacun s’accordait à penser qu’il fallait démanteler les banques dites « too big to fail », trop importantes pour pouvoir faire défaut sans que le système financier ne s’effondre à leur suite, le risque que constituent ces banques rebaptisées « systémiques » s’étant brutalement révélé insoutenable.

Devant la levée de boucliers des banquiers, la mesure a été abandonnée : on a préféré prôner que les banques « systémiques » constituent des provisions plus importantes. La Banque des règlements internationaux à Bâle (BRI), la banque centrale des banques centrales, a proposé que l’on relève de quelques points le pourcentage de leurs réserves en fonds propres. Il est apparu rapidement qu’un tel renforcement restreignait leur capacité à prêter, et le moment où elles devraient constituer de telles réserves a été repoussé dans le temps en raison de leur « impact négatif sur la stabilité des marchés financiers ».

Neil Barofsky, qui fut jusqu’en 2011 Inspecteur général du Troubled Assets Relief Program (TARP), le plan de sauvetage des banques américaines déclenché à l’automne 2008, a évoqué le 7 février dans une tribune publiée par le Financial Times la « doctrine Geithner », secrétaire au Trésor durant le premier mandat de Barack Obama, que l’affaire du LIBOR incarne selon lui parfaitement. Cette « doctrine » consisterait à imposer aux banques des mesures « ayant sur elles un impact minime mais générant le communiqué de presse le plus impressionnant possible ». Barofsky ajoute : « Certaines banques sont aujourd’hui encore trop grosses pour faire défaut – et toujours trop grosses pour faire de la prison ».

Notons que la « doctrine Geithner » a également atteint la rive opposée de l’Atlantique où l’on n’hésite pas à requalifier les « banques systémiques » de « banques universelles », une dénomination lénifiante qui transforme, par la magie du verbe, le vice pour lequel on les blâme en vertu pour laquelle il convient de les louer.

Six années pendant lesquelles les « trois pas en avant, deux pas en arrière » des projets de réglementation financière ont prouvé que le changement en la matière ne viendra pas des politiques. Les récents développements touchant la banque britannique Barclays montrent que c’est seulement lorsque l’opinion publique s’émeut qu’un tournant dans la gestion bancaire peut intervenir.

Quand, en juin 2012, a été rendu public le fait que la Barclays aurait à s’acquitter d’une amende de 337 millions d’euro pour avoir manipulé les taux du Libor (qui détermine le taux des prêts interbancaires), l’indignation de l’opinion a pris au dépourvu les autorités britanniques. Le versement de l’amende était conçu comme une manière de clore l’affaire, et il n’avait pas été envisagé que les informations détaillées relatives à la fraude renforceraient un écœurement né l’année précédente lors de la révélation de la mise sur écoute des citoyens britanniques par l’empire de presse de Rupert Murdoch, de sa corruption des services de police et de la classe politique de tous bords. Les auditions de dirigeants de la Barclays devant une commission parlementaire ont conduit à une vague de démissions dans la direction de la banque, qui a été proprement décapitée.

Les choses ont depuis rapidement changé : le nouveau patron, Antony Jenkins, a annoncé que la Barclays, issue au XVIIe siècle des milieux d’affaire Quaker, allait renouer avec l’honorabilité de ses origines, et a annoncé dans un geste symbolique que la banque se retirait de la spéculation sur les matières premières, activité qui lui avait pourtant permis d’engranger l’équivalent de 580 millions d’euros en 2010 et 2011 sur les denrées alimentaires seulement.

L’enseignement à tirer des péripéties de la Barclays est cruel : devant l’absence de détermination de la classe politique à nettoyer les écuries d’Augias, seule une pression directe de l’opinion publique obtient des résultats tangibles. Il faut encore pour cela, comme le cas britannique le démontre, que les media embraient et se fassent le porte-voix d’une opinion publique excédée. Espérons pour l’avenir de la démocratie en Europe que le Royaume-Uni, à l’heure où il est vertement critiqué par les autres nations du continent, ne reste pas de ce point de vue un cas isolé.

 

Partager :

MAINTENANT, CONTINUER À DÉBLAYER

Puisqu’il sera désormais question ici davantage de l’avenir que du présent assimilé aux scories du passé, il faut que tous les efforts se concentrent sur les projets qui font obstacle au basculement vers un monde nouveau et meilleur (et ici-bas !).

L’interdiction de la spéculation fait partie de ces efforts. Au cours des bientôt six ans d’existence du blog, nous avons fait des progrès considérables sur ce plan-là : d’abord, le sujet est désormais présent dans tous les esprits et quelques progrès ont été réalisés sur le plan pratique : les positions « nues » sur Credit-default Swaps ont été interdites au sein de l’Union Européenne, ensuite, la question a bien évolué sur le plan conceptuel : les arguments des amis de la spéculation ont été pulvérisés l’un après l’autre :

–       Non, la spéculation n’est pas « une notion vague » : il s’agit des paris organisés sur les variations de prix.

–       Non, il n’est pas difficile d’interdire la spéculation : il suffit de rétablir dans chaque pays les quelques articles de loi dont l’abrogation l’avait permise.

–       Non, la spéculation n’est pas utile « parce qu’elle apporte de la liquidité » : la spéculation n’apporte de la liquidité qu’aux niveaux de prix spéculatifs, c’est-à-dire reflétant le rapport de force entre les seuls spéculateurs.

Le retour d’un ordre monétaire international, le dernier en date étant mort en 1971, est avec l’interdiction de la spéculation, un autre de ces projets majeurs. Là aussi nous avons progressé de manière décisive sur le plan conceptuel et nous poursuivrons inlassablement dans cette voie.

En mai 2010, je rédigeais ici une Note sur le bancor qui fut intégrée, considérablement étoffée, dans Le capitalisme à l’agonie (2011 : 164-187), Pierre Sarton du Jonchay a consacré de nombreux « billets invités » à la question et un autre effort important est en voie d’élaboration dans le cadre à la fois de la chaire « Stewardship of Finance » et de la mouvance du blog.

David McNally a suggéré de manière convaincante que les produits dérivés sont nés pour pallier les déséquilibres résultant de la fin de l’ordre monétaire international en 1971. Et quand ils appellent au retour du protectionnisme, certains de mes amis ne visent en réalité rien d’autre que la fin de la circulation sans entrave des capitaux spéculatifs, trafic que la mise en place de la chambre de compensation multilatérale internationale prônée sans succès par Keynes à Bretton Woods en 1944, interromprait immédiatement.

L’argument massif contre un retour à la bifurcation Bretton Woods est « Les Américains ne voudront jamais ! ». Cet argument doit être pulvérisé à son tour. J’avance un pion : pourquoi Geithner s’est-il montré en sa faveur en octobre 2010 ? Je reproduis ce que j’écrivais à l’époque dans Le Monde, dans une chronique intitulée précisément Le retour à la bifurcation :

 Mais en affirmant le 22 octobre à Séoul, au cours d’une réunion préparatoire du G20, qu’une pacification des relations économiques entre nations doit se déplacer du plan des devises à celui d’un équilibre de leurs comptes courants et en proposant que ceux-ci ne puissent désormais dévier de plus de 4% en termes de PIB, qu’il s’agisse d’un excès d’importations ou d’exportations, le Secrétaire du Trésor américain Tim Geithner définit la problématique comme John Maynard Keynes l’avait fait en 1944.

=====================================

MCNALLY, David [2009], « From financial crisis to world slump : accumulation, financialization, and the global slowdown », Historical Materialism 17 : 35-83.

 

Partager :

TIMOTHY GEITHNER ET UN PETIT AIR DE DÉJÀ VU

En avril 1998, la banque américaine Citicorp et l’assureur Travelers Group, fusionnèrent. Entre autres stipulations, le Glass-Steagall Act interdisait aux établissements financiers d’être à la fois banque commerciale et assureur. Il fallait donc que le nouveau groupe se défasse de certaines de ses activités. Ce ne fut toutefois pas nécessaire : Robert Rubin, en provenance de Goldman Sachs où il avait été co-président, était à l’époque Secrétaire au Trésor, il prépara très activement l’abrogation du Glass-Steagall Act avant de démissionner de son poste ministériel en juillet 1999. En novembre de la même année, l’abrogation devait être entérinée par le vote du Gramm-Leach-Bliley Act.

Et Robert Rubin, quel serait son avenir ? Vous vous inquiétez inutilement : il était désormais numéro deux de la nouvelle entité, Citigroup, avant d’en être brièvement le président en 2007.

Si l’on repense involontairement à cette histoire ces jours-ci, c’est parce que Mme Sheila Bair, qui fut autrefois présidente de la Federal Deposit Insurance Corporation (FDIC), organisme américain garant des banques commerciales, et qui avait été une actrice de premier plan bien entendu durant l’année 2008, vient de publier un livre (Bull By the Horns) dont la thèse principale (3/4 du volume, selon ceux qui l’ont lu) est que M. Timothy Geithner, actuel Secrétaire au Trésor, a constamment saboté les opérations de sauvetage durant cette année fatidique, en raison de ses interventions intempestives en faveur des créanciers et des dirigeants de… Citigroup !

Connaîtrait-on donc d’ores et déjà le nom du prochain patron de Citigroup ? Quoi qu’il en soit, si vous voulez en savoir plus, chers lecteurs du Blog de Paul Jorion, et si vous comprenez l’anglais, écoutez ce qu’en dit Mme Sheila Bair. Je sais qu’il est difficile de vous étonner en ces matières, mais vous ne risquez pas d’être déçus.

Partager :

LE DÉMENTI PAR LES FAITS

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

M. Geithner, le Secrétaire au Trésor, le ministre des finances américain, est récemment venu se joindre à une réunion de ses homologues européens pour leur expliquer qu’ils ne comprennent pas grand-chose à la finance. Le Fonds Européen de Stabilité Financière s’apprêtait à mettre en garantie les sommes que les Européens de la zone euro ont péniblement réunies pour venir en aide aux nations les plus exposées de leur club. Utilisez la formule de rehaussement du crédit propre aux produits financiers structurés, leur dit-il, et par un effet de baguette magique encore appelé « effet de levier » vos fonds de garantie seront multipliés par le facteur X. « Voilà ! », comme s’exclament les Américains quand ils veulent exprimer l’enthousiasme qui accompagne une évidence irréfutable.

M. Geithner aurait dû dire : « Utilisez la formule de rehaussement du crédit propre aux produits financiers structurés qui nous a si bien servis jusqu’ici ». Il ne l’a pas dit, retenu sans doute par une pudeur quelque peu excessive.

Quoi qu’il en soit, certains Européens furent immédiatement convertis. Mais pas le ministre des finances allemand, Wolfgang Schaüble, qui a parlé lui d’« une idée stupide » qui « n’a aucun sens ».

M. Schaüble n’a pas partagé mon expérience « de terrain » dans le monde des produits structurés mais cela ne l’empêche pas apparemment d’être parvenu aux mêmes conclusions : que la logique assurantielle qui sous-tend ces formules de rehaussement du crédit est inappropriée et fautive. Fautive sur le plan logique : les « événements de crédit » de la dette souveraine, le risque de défaut des États, ne sont pas rares et dispersés comme les sinistres que couvre le secteur traditionnel de l’assurance mais, soit absents durant les périodes de vaches grasses, soit fréquents et regroupés aux temps de vaches maigres (*). Fautive aussi sur le plan « expérimental » puisque démentie par les faits durant la période 2007 – 2008.

Le démenti par les faits est donc une valeur en baisse : la « science » économique l’a exclu de sa méthodologie dès sa mise en place dans le dernier quart du XIXe siècle et les autorités financières l’ignorent elles aussi depuis la même époque. Tous nos vœux les accompagnent dans ce téméraire défi à la dure réalité !

======================

(*) Pour une démonstration complète voir mon L’implosion (Fayard 2008), pages 89-96.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :

L’actualité de la crise : TOUT VA BIEN, RIEN NE VA PLUS ! par François Leclerc

Billet invité

Des accords entre banques centrales afin d’approvisionner en urgence les banques commerciales européennes en dollars, ainsi qu’une téléconférence entre Angela Merkel et Nicolas Sarkozy – dont on ne saura que leur conviction martelée dans un communiqué que la Grèce doit rester dans l’euro – suffiraient-ils pour que les choses rentrent dans l’ordre, après ces jours derniers d’intenses frayeurs ? Après la pluie vient si soudainement le beau temps que cela incite à penser que le baromètre est décidément détraqué.

Ces subites sautes d’humeur boursières sont la plus explicite expression de la crise, car nul ne sait trop ce qu’elles ce qu’elles recouvrent, ni les rebondissements qui peuvent être attendus.

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : TOUT VA BIEN, RIEN NE VA PLUS ! par François Leclerc

Partager :

L’actualité de la crise : où sont les issues de secours ? par François Leclerc

Billet invité

OU SONT LES ISSUES DE SECOURS ?

A leur rythme et selon leur logique, les deux crises de la dette publique et privée se poursuivent en s’alimentant mutuellement. Telle une contagion croisée désormais durablement inscrite dans le paysage. Les issues de chacune d’entre elles sont bien recherchées, mais elles restent introuvables.

La réduction des déficits publics ne va pas aller sans accroître le mal existant, suscitant des effets secondaires très indésirables, tandis que le lent rétablissement par lui-même du système financier, toujours incapable de fonctionner sans le soutien massif des banques centrales, vient de trébucher en Europe à nouveau.

Echappée quelque temps, l’Europe est en passe d’être rejointe par le Japon, qui met à son tour l’accent sur la réduction prioritaire de son déficit public, tandis que les Américains continuent, mais ce ne peut être que provisoire, de temporiser. Devant le parlement, Naoto Kan, le nouveau premier ministre japonais, a placé son entrée en fonction sous le signe du « risque d’effondrement financier » qui résulterait à terme, selon lui, de la colossale dette du Japon, car « nos finances sont les pires des pays développés » (la dette y atteint 200% du PIB).

Toujours reculées, des mesures fiscales sont à l’étude, notamment une augmentation de la TVA. Elles pèseront sur la consommation intérieure et rendront le pays encore plus dépendant pour sa croissance de son commerce extérieur. Tout le contraire de ce qui est préconisé par les organisations internationales, au nom de la lutte contre un déséquilibre global qui au contraire s’amplifie. Les récentes statistiques américaines montrent que le déficit commercial avec la Chine continue de croître.

Continuer la lecture de L’actualité de la crise : où sont les issues de secours ? par François Leclerc

Partager :

Le Monde – Économie, lundi 7 – mardi 8 juin 2010

La Chine, arbitre des élégances financières

Rédigeant en 2005 un ouvrage où je décrivais les signes avant-coureurs de la crise, j’intitulais l’un des chapitres : « Les États-Unis otages de la Chine ». Ce que j’évoquais, c’était la situation qui s’était mise en place où la Chine, devenue le principal bailleur de fonds des États-Unis par des achats massifs de sa dette, aussi bien sous la forme récente de titres adossés à des crédits immobiliers que sous la forme plus traditionnelle de Bons du Trésor, était en mesure de faire la pluie et le beau temps sur le niveau des taux longs américains et, les faisant baisser considérablement, favorisait la naissance d’une bulle dans l’immobilier résidentiel de ce pays.

La situation d’otage de l’Amérique devint tout particulièrement évidente à la fin 2008, quand la débâcle financière la força de guetter au jour le jour le moindre frémissement dans la gestion par la Chine de son immense portefeuille de dette américaine. Rien ne se passa cependant. Les quelques signes de vente que l’on crut déceler se révélèrent a posteriori avoir été des erreurs dues au fait que certains achats avaient lieu sur des marchés situés en-dehors de la métropole chinoise : à Londres et à Hong-Kong en particulier. On poussa alors un ouf de soulagement.

Février 2010 : l’Europe se porte au secours de la Grèce. Une première fois, une deuxième, une troisième, … sans jamais cependant véritablement convaincre les « marchés ». Le cours de l’euro entame par rapport au dollar une baisse inexorable. Celle-ci s’interrompt le 27 mai quand la Chine précise par un communiqué de l’Administration nationale des échanges extérieurs qu’elle poursuivra la diversification de ses fonds souverains selon la formule présidant au panier de devises constituant les Droits de Tirage Spéciaux, la monnaie de compte propre au FMI. À savoir, 44 % de dollars, 34 % d’euros, et 11 % de yen et de livre sterling chacun. Le monde pousse à nouveau un immense soupir de soulagement. On feint d’ignorer que la zone euro vient d’accéder à son tour au statut peu enviable d’otage de la Chine.

On se souvient de l’hilarité des étudiants de l’Université de Pékin, en 2009, quand Mr. Geithner, Secrétaire au Trésor américain, avait déclaré devant eux que la dette américaine constituait pour la Chine un excellent placement. L’Occident n’en a donc pas fini d’avaler des couleuvres dans ses rapports avec l’Empire du Milieu.

La Chine n’ignore pas que sa révolution industrielle – en retard de cent cinquante ans sur celle de l’Occident – portera ombrage à une Amérique toujours prompte à se découvrir des ennemis et à vouloir les réduire au silence. Elle marche du coup sur des œufs. Un ordre monétaire mondial, tel celui prôné par Keynes à Bretton Woods : une chambre de compensation multilatérale, utilisant le bancor comme devise de compte et réglant dans un cadre délibérément pacifié les échanges entre nations, n’est pas de son intérêt immédiat. Elle n’est pas prête encore à passer du statut d’exportateur net massif à un équilibre de ses importations et de ses exportations, son marché intérieur n’étant pas suffisamment développé pour qu’elle puisse se le permettre. C’est pourtant la carte qu’elle joue en ce moment : une remise à l’ordre du jour du bancor a été réclamée dans un article très remarqué publié en mars 2009 par Mr. Zhou Xiaochuan, le patron de la banque centrale chinoise. La Chine raisonne sur le long terme. Dans un monde occidental où les poulets décapités courent désormais dans tous les sens, il faut sans doute en remercier les dieux.

Partager :

L’actualité de la crise: une politique par défaut, par François Leclerc

Billet invité.

UNE POLITIQUE PAR DÉFAUT

Faute d’une alternative qui suppose des mises en cause inconcevables à ce stade de la crise, un mauvais chemin est emprunté en Europe, dont on ne sait où il mène. Les commentaires ont beau se multiplier sur le thème  : « ça ne passera pas », « les objectifs ne sont pas réalistes », « nous allons entrer dans une spirale dépressive », les gouvernements de la zone euro persistent et signent par défaut.

Ce sont les Allemands qui impriment leur marque, ne voyant leur salut que dans le maintien de leurs acquis, voulant l’imposer aux autres au nom de la préservation de leur hinterland : plus ils contribuent au financement potentiel des pays en difficultés, plus ils craignent ne pas être remboursés, creusant par leur intransigeance accrue leur propre tombe. L’absurdité voulant qu’ils accroissent eux-mêmes ainsi les chances que la situation qu’ils redoutent survienne.

Une réunion des ministres des finances de l’Eurogroupe s’est tenue hier à Bruxelles, dont peu a filtré, si ce n’est des informations laissant à penser qu’elle a été plus consacrée à serrer les derniers boulons du plan de sauvetage européen (dénommé plan de stabilisation financière), de nouveaux obstacles ayant été dressés au déblocage de chaque éventuel versement d’une aide, qu’à faire face à la débandade de l’euro.

A ce propos, Jean-Claude Junker, son chef de file, a bien reconnu que si son niveau n’était pas en soi problématique – des cris de victoire retentissant même, faisant de nécessité vertu et saluant sa baisse qui favoriserait les exportations (à condition que les acheteurs se manifestent) – la rapidité de sa chute faisait par contre problème. Pour autant, rien n’a été annoncé afin de la combattre, signe que face aux marchés, la BCE faisant elle-même le gros dos, car il n’y a pas grand chose à faire sur ce terrain-là…

Continuer la lecture de L’actualité de la crise: une politique par défaut, par François Leclerc

Partager :

L’actualité de la crise: une ornière qui mène dans le décor, par François Leclerc

Billet invité.

UNE ORNIERE QUI MENE DANS LE DECOR

Au petit jeu des citations, il n’y a ce lundi que l’embarras du choix pour établir le palmarès des propos les moins conséquents.

Sans nul doute, le premier prix doit revenir à Christine Lagarde, une habituée de la compétition, qui a déclaré à propos du risque de contagion de la crise grecque en Europe : « je ne veux même pas y penser ». Elle se voulait catégorique et, soyons honnête, c’était vendredi dernier. « Je crois que le plan qui se met en marche, la procédure qui est engagée, c’est de nature à re-stabiliser une monnaie qui en a besoin » a-t-elle poursuivi pour élargir son propos.

A propos de la politique suivie par le gouvernement allemand, elle s’est contentée de faire preuve de sa transparence habituelle et de constater : « C’est un formalisme auquel les Allemands sont attachés, ils ont raison ».

Le président de l’Union européenne, Herman Van Rompuy, n’a pas été en reste et est monté sur la deuxième marche, depuis l’université de Kobe où il s’exprimait devant les étudiants japonais : « Mon impression est que, malgré le fait que nos problèmes soient loin d’être terminés, je suis convaincu que nous maintiendrons la stabilité de la zone euro ».

Mais si tous les regards sont naturellement tournés vers la Grèce et l’Europe, on aurait tort d’oublier le reste du monde occidental. Naoyuki Shinohara, directeur général adjoint du FMI, a mis en garde le Japon : « Même si les problèmes du Japon ne doivent pas être mis sur le même plan que la crise de la dette en Grèce, sa vulnérabilité budgétaire est en train de croître à des niveaux vraiment élevés ». Les agences de notation multiplient ces derniers temps les avertissements à propos de cette dette la plus importante du monde, que les commentateurs affectent encore de tenir pour négligeable au prétexte qu’elle est détenue à 95 % en interne. Ce qui n’affecte en rien le rythme rapide de sa détérioration et le besoin que commence à exprimer le gouvernement de se tourner vers les marchés extérieurs pour se financer.

A la sortie du G20 Finances de Washington, vendredi dernier, Timothy Geithner, secrétaire d’Etat au Trésor des Etats-Unis, déclarait être convaincu d’une reprise pour 2011, tirée par la demande privée, afin que le pays puisse commencer à réduire son déficit. Il se montrait toutefois plus optimiste que Ben Bernanke, président de la Fed, qui avait déclaré mi-avril devant le Congrès « la hausse de la demande finale [sera] suffisante pour assurer une reprise économique modérée dans les trimestres à venir », sans pronostiquer une date, estimant en réalité que la hausse du PIB serait lente et qu’en conséquence des choix difficiles devraient être faits pour réduire le déficit. Une toute autre hypothèse que celle qui est lancée par Tim Geithner, qui comme l’ont fait au début de la crise de la dette les Européens, pense financer sa réduction par la croissance plus que par des coupes budgétaires. L’histoire a tranché.

En Europe, sans surprise, les taux grecs à 10 ans atteignaient 9,385% à midi ce lundi, tandis que les taux portugais (5,141%), irlandais (4,872%) et espagnol (4,033%) se tendaient. Ce palmarès est en permanence mis à jour et prend de plus en plus l’allure d’une catastrophe annoncée. Elle préfigurera, si elle intervient, ce qui va également ne pas manquer de se passer au Japon et aux Etats-Unis, et va forcer les gouvernements à tenter de sortir de l’ornière dans laquelle ils se trouvent. A produire autre chose que des déclarations du type de celle qu’ils ont adopté dans le cadre de l’Assemblée générale du FMI, samedi dernier, où la plus ferme des résolutions a été adoptée en faveur de la réduction des déficits publics, qui apparaissent de plus en plus comme l’expression d’une situation sans issue.

La crise de la dette publique va dominer tout le reste et imposer de tenter de trouver des solutions inédites, car elle est trop importante pour que les anciennes recettes fonctionnent.

Partager :

Le rôle de la Federal Reserve Bank of New York dans le sauvetage d’AIG

J’ai l’intention de commenter les dépositions hier à la commission Oversight and Government Reform du Congrès américain. Je lis en ce moment l’ensemble des documents et je visionne la vidéo de la séance.

Mise à jour (I) : Il me faudra encore plusieurs heures pour avoir lu, vu et écouté ce qui fut écrit et dit hier. Une chose est déjà claire cependant, c’est la réponse que l’on peut donner à celui d’entre vous que me demandait : « Pourquoi parle-t-on tant des Etats-Unis ? » : par-delà le fait évident que la crise est née là et qu’il existe là encore le carburant qui pourra continuer à l’alimenter (sous la forme d’une crise qui persiste dans l’immobilier résidentiel, une autre crise qui est en train de se dessiner dans l’immobilier commercial, et la crise de la dette publique américaine), il y a le fait que l’information est disponible – même si c’est avec retard : lorsque le même degré de transparence sera atteint en Europe, il sera possible pour ceux qui comme nous analysons les faits, de parler davantage de notre propre continent.

Mise à jour (II) : On demande à tous ces braves gens : « Est-ce que vous avez délibérément favorisé Goldman Sachs ? » Et ils répondent : « Non », et je crois qu’ils sont de bonne foi, parce que la question qu’il faudrait leur poser, c’est : « Avez-vous inconsciemment favorisé Goldman Sachs ? », et là, la réponse serait évidemment : « Oui ».

Mais on ne peut pas bien entendu poser cette question : « Avez-vous inconsciemment favorisé Goldman Sachs ? » parce que personne n’a accès à ses motivations inconscientes, sauf à les avoir découvertes comme analysand dans le processus de l’analyse. Et c’est cela qui est si révélateur dans ce processus de reconstitution à l’identique du système failli de la finance par les financiers : il n’est même pas nécessaire qu’il y ait là une intention délibérée, les automatismes suffisent bien. Durkheim parlait dans ces cas-là de « social intériorisé » : quand un processus relève du « social intériorisé », il n’est même plus nécessaire qu’il soit soumis à réglementation, il vient naturellement : on dit qu’il « va sans dire ».

Le seul moment d’hésitation que j’ai noté jusqu’ici (je n’ai encore visionné que les deux premières personnes interrogées : Geithner et Paulson, le Secrétaire au Trésor actuel et son prédécesseur), c’est quand un parlementaire demande à Paulson : « Est-ce que quelqu’un a seulement pensé qu’on aurait pu offrir à Goldman Sachs moins que le pair (100 % de la somme due) ? » C’est la première fois qu’un des témoins est pris à contrepied. Il est interloqué et son hésitation ne peut signifier qu’une seule chose : la réalisation par lui que, effectivement, personne n’y a même pensé.

Mise à jour (III) Il y a encore deux témoignages écrits que je voudrais lire. Je vous reviens ensuite.

Mise à jour (IV) Je poursuis l’enquête. Ça se corse mais voici un indice que l’on trouve dans le premier paragraphe d’
Un assureur bien tranquille, le billet que j’écrivais le 16 mars de l’année dernière :

Les chiffres publiés par AIG et le nom des contreparties bénéficiaires des fonds qui lui furent versés par les autorités américaines pour le tirer d’affaire sont intéressants à plus d’un titre. Ils nous montrent que les Credit–Default Swaps (CDS) ne constituaient peut–être pas sa seule exposition majeure et que l’emprunt d’instruments de dette constitue avec 43,7 milliards de dollars perdus un poste presque aussi important que les 49,5 milliards perdus sur les CDS.

Mise à jour (V) Une autre centaine de pages plus tard, et ma conclusion consiste à confirmer la thèse que j’émets dans ma Mise à jour (II) : « tous ces braves gens ont favorisé Goldman Sachs inconsciemment, parce que c’était le réflexe qui leur venait naturellement ». À ajouter comme détails supplémentaires (trouvés dans How Paulson’s People Colluded With Goldman to Destroy AIG And Get A Backdoor Bailout par David Fiderer) : qu’une autre issue que celle qui fut choisie aurait pu faire douter de la pertinence de certaines décisions prises par Paulson à l’époque où il dirigeait Goldman Sachs (le poste qu’il occupait avant de devenir Secrétaire au Trésor), que Dan Jester qui ne défendit que mollement – au nom de Paulson – l’approche alternative consistant à obtenir des détenteurs de CDS une réduction des sommes dues, était un ancien de Goldman Sachs, et que la personne qui sembla à tout le monde la plus apte à remplacer de manière impromptue le P-DG d’AIG était lui aussi un ancien de Goldman Sachs.

Comme je l’ai dit hier dans Le temps qu’il fait : gouvernement, régulateur, Goldman Sachs, tout cela ne constitue aux États-Unis qu’un grand club. Stephen Friedman (l’homme qui achetait des actions de Goldman Sachs alors qu’en tant que régulateur il prenait des décisions favorisant cette firme), le dit bien mieux que moi dans sa déposition devant le Congrès (je cite de mémoire) : « Quand on a réussi sa carrière dans la banque, il vient un moment où il semble normal de faire quelque chose pour son pays. C’est une chose que tout le monde comprenait dans le temps ».

Partager :

Les bénéficiaires secrets du sauvetage d’AIG (récapitulatif)

J’écrivais samedi dans États-Unis : la fin de l’ère du semblant ? :

Mais il y a peut-être à ce sursaut, une autre raison : l’audition qui doit avoir lieu mercredi 27 devant une commission du Congrès américain, et devant laquelle Timothy Geithner, le Secrétaire au Trésor, doit témoigner. Il s’agit d’établir avec cette enquête pourquoi les avocats de la Federal Reserve de New York – l’une des composantes régionales de la confédération que constitue la Banque Centrale américaine – sont intervenus à l’automne 2008 pour contraindre au silence AIG la plus importante compagnie d’assurance américaine, sauvée de justesse de l’effondrement par une pseudo-nationalisation au coût faramineux (182 milliards de dollars aux dernières nouvelles). La consigne de silence visait tout particulièrement l’identité des bénéficiaires du versement de la totalité des sommes dues dans le cadre des Credit Default Swaps dont la chute de Lehman Brothers déclenchait le paiement. La banque française Société Générale et Goldman Sachs seraient les principaux bénéficiaires de cette manne.

Timothy Geithner témoignera mercredi, au côté des avocats de la Fed de New York à l’origine des pressions, et dont il a affirmé jusqu’ici qu’il ignorait les agissements, selon la formule classique que le bruit de ce genre de ronron administratif ne s’entend pas dans le cercle des instances supérieures. Témoignera aussi, Henry Paulson, le prédécesseur de Geithner à la tête du ministère américain des finances. On pouvait penser jusqu’à ces jours derniers que l’omerta règnerait entre gens du même monde mais la nouvelle atmosphère électrisée pourrait changer la donne.

Que symbolisent en réalité les pressions sur AIG datant de l’automne 2008 ? L’ère du semblant dans laquelle on entrait alors d’intention délibérée alors que la chute de Lehman Brothers provoquait un effondrement généralisé du marché monétaire américain. Le silence devait se faire désormais sur l’état réel de la finance et dans son sillage – par le truchement du crédit –, de l’économie. Les moyens utilisés, on les connaît : manipuler les règles comptables dans un sens favorable aux chiffres financiers, repousser les échéances de paiement des dettes selon des critères mal définis, coups de pouce discrets aux marchés boursiers et obligataires.

A l’intention de ceux qui s’intéressent à la préhistoire de cette affaire, j’ai reconstruit ci-dessous la liste des billets qui lui furent consacrés au fur et à mesure de son déroulement.

Le 17 septembre 2008 : Les CDS : le monstrueux contraire d’une assurance

Bien qu’il présente l’aspect extérieur d’une assurance, il n’est pas nécessaire que l’acheteur du swap soit véritablement exposé au risque couvert. En fait, et le plus souvent, les CDS ne constituent que des paris « directionnels » à but spéculatif.

Le 17 septembre 2008 : Les deux survivantes et les CDS

Les autorités se sont bien entendu inquiétées de la fragilité du marché des Credit–Default Swaps et de l’existence du coup d’un risque systémique, mais son opacité faisait que l’ampleur éventuelle de ce risque ne pouvait pas être mesurée.

Le 19 octobre 2008 : Mardi, pour les hedge funds, ça passe ou ça casse

Les banques américaines ont donc été blindées par leur gouvernement pour pouvoir encaisser le choc de plein fouet.

Le 22 octobre 2008 : Avis de recherche : CDS disparus

« … je pense que le désastre a été absorbé par les prêts géants de la Fed à AIG : c’était eux la contrepartie la plus exposée à Lehman Brothers. J’imagine qu’ils ont pris une grande claque, même si on ne nous a encore rien dit. »

Le 16 mars 2009 : Un assureur bien tranquille

Qu’est-ce qui a mal tourné ? Difficile à dire sans informations plus précises. Un collatéral dont la valeur baissait et dont il fallait régulièrement augmenter le volume pour répondre aux appels de marge ? Une couverture impossible à assurer durant ce mois de septembre 2008 qui était à ce point chahuté qu’aucun produit financier ne répondait plus comme prévu ? Je ne sais pas. Quoi qu’il en soit, si d’autres s’avèrent aussi inquisiteurs que moi à propos de ces 43,7 milliards de dollars perdus par AIG dans des emprunts d’instruments de dette, nul doute que l’on en saura bientôt davantage.

Le 23 mars 2009 : Les dettes de jeu d’AIG

Ce que les explications sereines du fonctionnement des CDS n’avaient pas pu obtenir, la colère grandissante des contribuables américains devant la distribution de 105 milliards de dollars dont ils sont la source aux contreparties d’AIG, est donc en train de l’opérer : une distinction désormais claire aux yeux du public entre des contrats financiers constituant une assurance et d’autres qui s’assimilent à de simples paris.

Partager :

États-Unis : la fin de l’ère du semblant ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On ne manque pas depuis hier d’établir un lien entre le réveil inopiné d’Obama – accompagné de la montée au front de Paul Volcker, le prédécesseur d’Alan Greenspan à la tête de la Federal Reserve, et le désaveu cinglant du bilan de sa première année à la direction des affaires que constitue l’élection du candidat républicain Scott Brown aux sénatoriales partielles dans le Massachusetts.

Mais il y a peut-être à ce sursaut, une autre raison : l’audition qui doit avoir lieu mercredi 27 devant une commission du Congrès américain, et devant laquelle Timothy Geithner, le Secrétaire au Trésor, doit témoigner. Il s’agit d’établir avec cette enquête pourquoi les avocats de la Federal Reserve de New York – l’une des composantes régionales de la confédération que constitue la Banque Centrale américaine – sont intervenus à l’automne 2008 pour contraindre au silence AIG la plus importante compagnie d’assurance américaine, sauvée de justesse de l’effondrement par une pseudo-nationalisation au coût faramineux (182 milliards de dollars aux dernières nouvelles). La consigne de silence visait tout particulièrement l’identité des bénéficiaires du versement de la totalité des sommes dues dans le cadre des Credit Default Swaps dont la chute de Lehman Brothers déclenchait le paiement. La banque française Société Générale et Goldman Sachs seraient les principaux bénéficiaires de cette manne.

Timothy Geithner témoignera mercredi, au côté des avocats de la Fed de New York à l’origine des pressions, et dont il a affirmé jusqu’ici qu’il ignorait les agissements, selon la formule classique que le bruit de ce genre de ronron administratif ne s’entend pas dans le cercle des instances supérieures. Témoignera aussi, Henry Paulson, le prédécesseur de Geithner à la tête du ministère américain des finances. On pouvait penser jusqu’à ces jours derniers que l’omerta règnerait entre gens du même monde mais la nouvelle atmosphère électrisée pourrait changer la donne.

Que symbolisent en réalité les pressions sur AIG datant de l’automne 2008 ? L’ère du semblant dans laquelle on entrait alors d’intention délibérée alors que la chute de Lehman Brothers provoquait un effondrement généralisé du marché monétaire américain. Le silence devait se faire désormais sur l’état réel de la finance et dans son sillage – par le truchement du crédit –, de l’économie. Les moyens utilisés, on les connaît : manipuler les règles comptables dans un sens favorable aux chiffres financiers, repousser les échéances de paiement des dettes selon des critères mal définis, coups de pouce discrets aux marchés boursiers et obligataires.

Quelle que soit l’issue des auditions, il y sera dit des choses que les artisans de la politique du semblant n’aimeront pas entendre dire, et Geithner en sortira de toute manière affaibli. Autre consul du triumvirat, Larry Summers, l’homme à qui l’on doit l’abrogation du Glass-Steagall Act en 1999, le feu vert donné aux banques pour utiliser l’argent provenant des dépôts de leurs clients dans des opérations spéculatives, Summers qui vient d’être désavoué publiquement puisque la « Volcker Rule », la « règle Volcker », comme l’appelle Obama, n’est rien d’autre qu’une réinstauration ne voulant pas dire son nom de ce même Glass-Steagall Act.

Aux côtés de Geithner et de Summers, Ben Bernanke, le chef de la Fed, est lui le troisième consul de ce triumvirat de l’ère du semblant, et l’on comprend soudain pourquoi l’un des événements de la journée d’hier a été le vent de défections dans les rangs de ceux qui, au Sénat, avaient promis de voter sa confirmation pour un second mandat avant le 31 de ce mois, date à laquelle son premier mandat s’achève.

Deux autres événements de la journée d’hier viennent compléter ce tableau d’une détérioration brutale de la santé de l’ère du semblant : le renchérissement soudain des Credit Default Swaps portant sur la dette des compagnies américaines – on comprend en effet qu’un retour à la transparence dans leur comptabilité provoquerait des dégâts sérieux dans l’image qu’on se fait de leur solvabilité et, plus significative encore, la chute des bourses américaines dans la journée de vendredi, chute au profil inquiétant (voir figure – merci à Dow Jones & Cy.) et dont l’accélération en cours de séance ne présage rien de bon pour la journée de lundi.

Marches 22-01-10

© Dow Jones & Cy.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

Partager :