La pensée comme dynamique de mots

Á deux reprises déjà, j’ai présenté un article que je rédigeais en feuilleton, affichant chaque partie au fur et à mesure qu’elle était prête, pour offrir finalement le texte complet. Le processus a pris dans chacun des cas, environ deux mois. (Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres; Ce qu’il est raisonnable de comprendre et partant d’expliquer).

Je procéderai de la même manière avec La pensée comme dynamique de mots. Le processus prendra sans doute plus longtemps puisque ce texte est conçu au départ comme devant contenir vingt–cinq chapitres. Je m’efforcerai de le poster simultanément en version française et anglaise.

J’ai travaillé à temps plein comme chercheur en Intelligence Artificielle de 1988 jusqu’au début de l’année 1990. Mon rapport final pour British Telecom (Martlesham Heath – U.K.) s’intitule An alternative neural network representation for conceptual knowledge. Ma recherche au Laboratoire d’Informatique pour les Sciences de l’Homme (à Paris) déboucha sur mon livre intitulé Principes des systèmes intelligents (Paris : Masson, 1990).

La pensée comme dynamique de mots

Le modèle présenté ici fut conçu au fil des ans sous différents angles, combinant un savoir théorique avec les enseignements tirés de la mise au point d’un logiciel. Je considère personnellement que la philosophie, qui mobilisa les meilleurs esprits des vingt–cinq siècles passés, constitue non seulement une source légitime de notre connaissance relative à la cognition mais aussi la meilleure. Les principales autres sources de mes découvertes en Intelligence Artificielle ont été la psychanalyse, essentiellement freudienne et lacanienne, les travaux sémantiques et logiques des Scolastiques ainsi que les travaux des logiciens chinois antiques.

Mon ambition a toujours été de proposer un cadre conceptuel à la parole et à la pensée, suffisamment spécifique quant à son architecture et à sa dynamique pour pouvoir être testé comme un projet d’Intelligence Artificielle. Le test débuta il y a bien des années au “Connex” Project des British Telecom où je développai ANELLA (Associative Network with Emergent Logic and Learning Abilities), réseau associatif aux propriétés émergentes logique et d’apprentissage.

I. Principes généraux
1. La parole est générée comme aboutissement d’une dynamique opérant sur un réseau
2. Ce réseau est stocké dans le cerveau humain
3. Le sujet parlant vit la dynamique de génération de la parole comme une expérience émotionnelle ou « affective »

II. Architecture
4. Ce réseau contient un sous-ensemble des mots (les mots « à contenu ») d’une langue naturelle spécifique
5. Le composant élémentaire du réseau, du point de vue de la génération de la parole, est un couple de mots
6. Chacun de ces couples de mots possède à chaque instant une valeur d’affect
7. La valeur d’affect de chaque couple de mots résulte d’un renforcement Hebbien
8. Le réseau dispose de deux principes d’organisation : héréditaire et endogène
9. Le principe héréditaire est isomorphe à l’objet mathématique appelé un
« treillis de Galois »
10. Le principe endogène est isomorphe à l’objet mathématique appelé un
« P-graphe »
11. Le principe endogène est primaire
12. Le principe héréditaire est historique : il autorise le raisonnement syllogistique et s’assimile à l’émergence de la « raison » dans l’histoire

III. Dynamique
13. Le squelette de chaque acte de parole est un parcours de longueur finie dans le réseau
14. Tout acte de parole résulte de plusieurs « enrobages » auquel est soumis un parcours dans le réseau
15. L’engendrement d’un acte de parole est la descente d’un gradient dans l’espace de phases du réseau soumis à une dynamique d’affect
16. L’énonciation d’un acte de parole modifie les valeurs d’affect des couples de mots activés dans cette énonciation
17. La descente du gradient (processus de relaxation) restaure l’équilibre du réseau
18. Il existe quatre sources potentielles de déséquilibre dans les valeurs d’affect attachées à un réseau

1. Les processus corporels vécus par le sujet parlant comme « humeurs »
2. Les actes de parole d’origine externe perçus par le sujet parlant
3. Les actes de parole d’origine interne : la pensée ou « parole intérieure » ou le fait de s’entendre parler soi–même (sous–cas de 2.)
4. L’expérience empirique (la perception)

19. Chez le sujet sain, tout parcours du réseau dispose d’une validité logique qui lui est inhérente ; c’est une conséquence de la topologie du réseau
20. La névrose résulte d’un déséquilibre des valeurs d’affect du réseau compromettant un flux normal dans la descente du gradient (le « refoulement » freudien)
21. La psychose reflète des défauts dans la structure du réseau (« forclusion » lacanienne)

IV. Conséquences
22. L’engendrement de la parole est automatique et ne mobilisent que les quatre sources mentionnées précédemment (18)
23. L’engendrement de la parole est déterministe
24. Il n’existe pas de « super-facteur » dans l’engendrement de la parole en sus des quatre sources mentionnées précédemment (18)
25. L’intentionnalité constituerait un tel « super–facteur » superflu, ayant sa source dans la conscience ou ailleurs

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La peste de la pensée économique

Depuis que Ben Bernanke a pris les rênes du pouvoir à la Fed, je m’efforçais d’interpréter sa stratégie. De guerre lasse, je m’étais convaincu qu’il cachait son jeu. Je me disais « Il fait l’idiot pour bénéficier de l’effet de surprise ! » Alors que la finance plongeait dans la crise dite du « subprime » puis dans la crise du crédit qui en était l’une des conséquences, il répétait, imperturbable, qu’il était sérieusement préoccupé par le risque d’inflation. Je me disais
« Quel finaud ! » Puis quand le monde entier s’était convaincu qu’il allait abaisser le taux directeur américain, je me suis dit « Il va le réduire d’un quart de point, pour l’effet psychologique et pour ne pas brûler toutes ses cartouches ». Non, il l’a abaissé d’un demi–point. Cela a précipité la chute du dollar, les taux longs (qui déterminent les taux des crédits au logement à taux fixe) ont crevé le plafond et la presse s’inquiète désormais de l’inflation qui montre le bout de son nez. Tout ça était parfaitement prévisible : je pourrais vous proposer un montage de propos de commentateurs (y compris de votre serviteur bien entendu) allant tous dans ce sens.

Le titre de gloire de Bernanke ce sont ses textes consacrés à la Grande Crise. On le réinterrogeait récemment à ce sujet et en l’écoutant, j’ai eu une illumination soudaine : l’individualisme méthodologique ! la peste qui afflige la science économique et plus particulièrement celle dans la sphère d’influence de l’« École de Chicago ».

L’individualisme méthodologique soutient que les comportements collectifs s’identifient à la simple addition des comportements individuels, sans apport supplémentaire. C’est là le contraire de la sociologie qui explique – au moins partiellement – le comportement des individus en fonction des structures sociales dont ils font partie : c’est un psychologisme et un psychologisme absolu fondé sur une conception de l’individu parfaitement maître de tous ses comportements, lesquels résultent de ses décisions fondées toutes sur une logique d’une précision mathématique implacable.

On passe à côté de quoi quand on souscrit à l’individualisme méthodologique ? On passe à côté de la quasi totalité des faits économiques. Plus précisément, on passe à côté de l’ensemble des cas où le tout est davantage que la somme des parties : tous les cas où le comportement collectif est d’un autre ordre que celui des individus isolés et dépasse leur compréhension, ainsi que tous les cas où les individus se trompent quant à l’impact de leurs actions et méconnaissent leurs motivations. J’en donne quelques exemples.

Geneviève Delbos et moi avons pu montrer (1) que la taille des familles dans un village de pêcheurs et dans un village de paludiers bretons reflète de manière parfaite les contraintes de taille qu’imposent les unités de production dans ces deux communautés, à savoir et respectivement, un bateau de pêche et un marais salant. La taille effective des familles n’est pas un effet recherché par les parents mais c’est un effet obtenu inconsciemment et de manière optimale. J’ai discuté ailleurs (2) l’apparition d’accusations de sorcellerie dans des villages africains coïncidant avec une taille excessive des villages par rapport aux champs qui les entourent et donnant lieu à des scissions de villages ; j’ai dressé un parallèle entre ce processus et celui que j’ai observé dans les équipages de frères en Bretagne (3), scissions d’équipages qui correspondent ici à un seuil dans le nombre de consommateurs dépendant financièrement du bateau. Encore une fois, effets non recherchés et dont les acteurs n’ont aucune conscience mais cependant obtenus.

Tout cela, l’individualisme méthodologique n’y voit que du feu. Deuxième catégorie de faits qui lui échappent entièrement, comme je l’ai dit : partout où l’individu se leurre quant à l’impact de ses intentions sur ce qui se passe en réalité. Je crois en avoir proposé un excellent exemple à propos de la formation des prix sur un marché boursier (4). J’ai pu montrer grâce à une simulation informatique que la représentation que se font du processus ses acteurs n’a aucun impact réel, le mécanisme réel étant trop complexe pour pouvoir être compris – même de manière intuitive – et que ce que l’on observe n’est en réalité qu’un simple effet statistique sans rapport aucun avec les belles intentions des individus qui se trouvent elles noyées comme un bruit inoffensif dans les conséquences empiriques de la loi des grands nombres.

On passe donc à côté de tout cela quand on souscrit à l’individualisme méthodologique. Qu’est–ce qui reste ? Honnêtement, aucun exemple ne me vient à l’esprit.

(1) La transmission des savoirs (1984) : pp. 76-79.

(2) Le sujet dans la parenté africaine. in Aspects du malaise dans la civilisation. Psychanalyse au CNRS, Navarin, Paris, 1987 : 174-181

(3) All-brother crews in the North-Atlantic. Canadian Review of Sociology and Anthropology, 19, 4, 1982 : 513 526

(4) Adam Smith’s “Invisible Hand” Revisited, Proceedings of the 1st World Conference on Simulation of Social Systems, Kyoto, August 2006, Vol. I, Springer Verlag : 247-254

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Le talon d’Achille des agences de notation

J’ai déjà débattu des modèles financiers dans Les modèles financiers “scientifiques”, et les autres, je voudrais y revenir, en développant un aspect que je n’ai fait qu’effleurer dans Le mécanisme de la crise du crédit ainsi que dans le blog d’hier : les modèles qui se fondent sur l’analyse de comportements passés et qui en extrapolent des prédictions quant aux comportements futurs. Ce à quoi j’ai déjà fait allusion, c’est que l’extrapolation de comportements individuels futurs à partir de comportements individuels passés achoppe lorsque ceux-ci sont essentiellement déterminés non pas par des traits propres aux individualités mais par des processus collectifs dont ils font partie et qui les dépassent.

J’en donne une illustration. On me consulte à la fin de l’année dernière à propos d’un système de notation de risque de credit pour un type particulier d’entreprises. Or la branche dont il s’agit se caractérise par un profil éminemment cyclique : ce secteur connaît essentiellement une alternance de hauts et des bas. Au lieu de procéder de la manière habituelle qui consisterait à envisager uniquement les facteurs qui prédisposent les entreprises à se révéler plus ou moins bons payeur, je fournis à la place une méthode qui permet d’évaluer la bonne santé de la branche dans son ensemble et je recommande de n’envisager qu’ensuite, à partir du pronostic général, la manière dont les individualités se situeront par rapport au comportement global du secteur (*).

Ce n’est évidemment pas de cette manière là que procèdent les agences de notation (Moody’s, Standard & Poor’s, Fitch) qui générent à travers leurs notations des pronostics individualisés de performance future : elles accumulent les données pour une population spécifique sur des périodes les plus longues possibles et produisent à partir de là une note individualisée qui équivaut à une probabilité de défaillance, de prépaiement, etc. Le rendement serait relativement bon s’il s’agissait de prévoir des événements rares dont l’occurrence n’est pas influencée par un climat général, par exemple le risque que vous mettiez accidentellement le feu à votre logement, mais quand il s’agit d’évaluer, comme dans le cas du crédit immobilier, votre capacité à rembourser sur trente ans un prêt de 600.000 euros consenti pour l’achat d’une maison, ça ne marche pas très bien, parce que cette capacité ne dépend pas uniquement de vous mais aussi, et de manière déterminante, de ce que sera la conjoncture économique durant ces trente années à venir. Et c’est là que se situe le talon d’Achille des agences de notation.

(*) Ils ne m’ont pas écouté. Non pas parce qu’ils n’auraient pas été impressionnés par la validité de mon argumentation, ou parce que j’aurais mal expliqué la marche à suivre. Non, beaucoup plus banalement parce qu’il n’existe pas de logiciel où il suffirait de presser trois boutons pour appliquer cette méthode.

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Crise du « subprime » et titrisation

La revue Echanges, éditée mensuellement par l’Association nationale des directeurs financiers et de contrôle de gestion (DFCG) publiera le texte qui suit dans son prochain numéro consacré à la titrisation. C’est un peu plus technique (et beaucoup plus pompeux !) que ce que je dis d’habitude ici sur la crise du subprime mais comme je sais que cela intéressera aussi certains d’entre vous…

La titrisation en tant que telle a-t-elle eu une responsabilité dans la crise du subprime et dans le tarissement du crédit qui en fut l’une de ses conséquences ? Et si non, et à l’inverse, la titrisation sort-elle indemne de ces événements où son rôle fut, à tort ou à raison, mis en cause ? Les deux questions sont excellentes et je me propose d’y répondre.

Le but premier de la titrisation est bien entendu de créer pour un ensemble de créances d’un montant relativement faible un instrument de crédit comparable à une obligation de type classique et susceptible d’être traité sur un marché secondaire fluide. La liquidité doit logiquement en découler, encore qu’en l’absence d’un marché organisé garanti par l’existence d’une chambre de compensation et fluidifié par un contingent de « contrepartistes », il puisse s’agir là avant tout d’un vœu pieux.

En l’absence de titrisation, un prêt hypothécaire individuel est destiné à rester parqué jusqu’à maturité au sein d’un portefeuille. La titrisation semblait avoir modifié définitivement la donne jusqu’à ce que la crise récente révèle que l’existence d’un marché secondaire fiable reste problématique pour l’ensemble des Residential Mortgage-Backed Securities (RMBS) auxquelles appartiennent les Mortgage-Backed Securities adossées à des crédits immobiliers « prime » réservés aux emprunteurs les plus dignes de confiance et les Asset-Backed Securities adossées à des crédits immobiliers « subprime » où sont concentrés les emprunteurs à risque.

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Le reste de « Principes des systèmes intelligents »

C’est le dernier jour des vacances à la plage ; il va falloir rentrer. J’explique au policier que l’homme chauve, accompagné de sa fille, reconduit au garage l’Alfa Roméo du disparu. Mes parents auraient dû me rejoindre, je vais voir où ils sont restés. Je m’engage sur l’escalator qui descend vers la maison. Je pense au nom du disparu : « Jach ter Cap ». Il me semblait que la maison se trouvait juste au bas de l’escalator mais non, une longue route de campagne s’avance dans la nuit. Je suis légèrement contrarié : « Allons bon ! »

La rédaction de « Principes des systèmes intelligents » fut terminée à l’automne 1989. L’expérience avait été très gratifiante : le couronnement de trois années de recherche en Intelligence Artificielle. J’avais beaucoup de choses à rapporter et plusieurs explications de questions encore problématiques s’étaient présentées spontanément sous ma plume alors même que je rédigeais. Comme chez Freud, le rêve devait être constitué de traces mnésiques – qu’il s’agisse de « restes diurnes » où d’éléments enregistrés de plus longue date – recombinées de manière originale mais selon un gradient d’affect, de manière à réaliser un désir.

Le conducteur de l’Alfa Roméo me rappelle étonnamment Mr. Falmagne, un de mes professeurs d’histoire à l’athénée (en français : « lycée ») ; sa fille, c’est manifestement Grace Kelly, recyclée de « Fenêtre sur cour » que nous avons regardé hier soir. Mais « Jach ter Cap » ?

La chose qui ne marche pas dans « Principes des systèmes intelligents », le reste qui m’a chiffonné au fil des années, c’est la liberté du rêve, cette capacité apparente de générer du purement neuf. Il n’est pas à exclure que
« Jach ter Cap » soit une recombinaison d’éléments enregistrés mais il faudrait alors que la taille de ces éléments soit extrêmement petite, se situant au–dessous du niveau de ce qui serait une unité sémantique élémentaire : si le rêve peut travailler à partir de syllabes ou de lettres privées en soi de signification, alors mon explication dans « Principes des systèmes intelligents » a d’une certaine manière échoué.

Bien entendu, écrire cela, c’est me lancer un défi. Je le faisais déjà avant l’invention du blog : je soumettais ma perplexité aux étudiants. Dans les cas épineux comme celui-ci, je faisais déjà appel à la solidarité universelle.

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Le plaisir de la femme

Le plaisir de la femme est replié sur lui-même, elle y coule devant moi, elle s’enfonce d’abord petit à petit, puis chavire et disparaît rapidement vers le fond : « Mets ton habit, scaphandrier », et l’homme la perd de vue, et la seule chose qu’il puisse faire, c’est observer le corps qui est resté étendu là tandis que l’âme a disparu, absorbée dans un trou noir, dont on sait que de la lumière y est contenue mais sans qu’elle puisse jamais s’en échapper. Tant que la femme est seule avec son plaisir, l’homme la protège. Dans le film « The Matrix », un héros imagine vaquer à ses occupations dans le monde virtuel qu’il croit authentique, alors que dans l’univers réel, son corps dont les yeux sont clos, est agité comme en proie au plaisir, tandis que son amante veille sur lui.

Le plaisir de la femme est au centre. Et comme c’est vers ce centre que son regard converge, ses yeux sont nécessairement fermés. Les yeux de l’homme tentent de la retrouver là où elle s’est retirée : ils fouillent le centre de la femme où sa jouissance et elle ont pris rendez-vous. Et de ses yeux ouverts l’homme fixe ces yeux fermés tout proches de son propre visage. Et au-delà de l’ourlet des lèvres gonflées, par la bouche entrouverte, il entrevoit le centre, et provenant de ce centre, il entend le chant rauque et modulé des soufflets de la forge de Vulcain.

C’est là le coeur de la relation entre les hommes et les femmes : la jouissance que l’un et l’autre tirent précisément de cet objet qu’on imaginerait « abstrait » et qui est le rapport qui existe entre eux. On a utilisé les termes « actif » et « passif », pour évoquer ceci. Mais ces termes n’ont aucun rapport avec ce dont il s’agit : d’une capture, interne pour la femme et externe pour l’homme, car son centre qui captive la femme est au sein d’elle-même tandis que pour l’homme, qu’il captive également, il est à l’extérieur de lui-même.

La femme aime son plaisir parce qu’elle peut s’y perdre, mais elle veut aussi s’y soustraire et pour la même raison : parce qu’elle craint de s’y perdre. Le désir de l’homme c’est qu’elle y reste : c’est lui l’allié de l’une de ces deux tensions contradictoires qui déchirent le corps de la femme. Elle peut, en se concentrant, échapper à l’orgasme en s’ébrouant comme un chien trempé par l’averse. L’homme au contraire aime l’observer prisonnière de sa jouissance et il va tenter de l’y maintenir. Il la sait en sûreté, parce qu’il surveille le monde aussi longtemps qu’elle s’y trouve ; ce dont elle doute, ne faisant confiance en cette matière – la chose est bien connue – ni à lui ni à elle-même. Du coup, il cherche à l’immobiliser pour qu’elle s’y livre toute entière, privée du pouvoir de s’y arracher en se débattant. Le plus militant, le plus prosaïque, ne se contente pas de la métaphore, il l’entrave littéralement, et pour ce faire, il se procure des cordes.

Toutes les femmes ne sont pas réconciliées avec le périple intérieur, intestin, de leur jouissance. L’homme le sait, parce qu’au tréfonds de celles qui ne le sont pas, il fait froid, et ce froid glace le coeur de celui qui, s’il avait fait preuve de quelqu’intelligence, n’aurait jamais dû pénétrer jusque-là.

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Comment les banques centrales triomphent de l’inflation

Donc la Fed, la banque centrale américaine, a abaissé son taux directeur d’un demi–point pour prévenir la récession qui s’annonce et dont la crise de l’immobilier est la cause. Elle aurait pu réagir plus rapidement, il y a deux ou trois mois par exemple. Deux éléments s’y opposaient : la conviction de Ben Bernanke, son président, que la crise du « subprime » était contenue et n’aurait aucun impact sur le reste de l’économie américaine et le devoir de maintenir les taux à un haut niveau pour combattre une menace d’inflation.

Je vous rappelle que l’inflation, c’est quand les prix grimpent, gommant dans la même proportion les augmentations de revenus qui pourraient intervenir entre-temps. Comment le fait de relever les taux d’intérêt ou le fait de les maintenir élevés peut–il combattre l’inflation ? Je vais l’expliquer. Je vous préviens tout de suite que le mécanisme à l’oeuvre n’a rien à voir avec celui que supposent les gouverneurs de la Fed ni d’ailleurs la plupart des économistes. La raison, c’est que les économistes contemporains imaginent que l’économie est complètement coupée de la société. Etant de formation sociologique et anthropologique, je ne crois pas que quoi que ce soit d’humain puisse être parfaitement isolé de l’organisation sociale et c’est pour cela que mes analyses relèvent en général de l’« économie politique » des XVIIIè et XIXè siècles, qui a précédé la « science économique » et que j’explique les choses économiques, tels les prix et les taux d’intérêt, dans les mêmes termes que les auteurs anciens, à savoir comme le résultat des rapports de force entre « rentiers », « capitalistes » et « travailleurs », que j’appelle, pour moderniser un peu le vocabulaire, respectivement
« investisseurs », « patrons » et « salariés ».

Vous trouverez ce que je vais dire maintenant exposé de manière plus détaillée sur mon site Internet, au chapitre 12 de mon livre inédit intitulé Le prix (*). En quelques mots, les taux d’intérêt sont déterminés par le rapport de force qui existe entre les investisseurs et les patrons ; l’inflation dépend elle du rapport entre les patrons et les salariés. Vous verrez, c’est beaucoup plus simple que ce qu’on trouve dans les bouquins d’économie, ça se trouve déjà dit sous cette forme chez Adam Smith (1723-1790) augmenté de Ricardo (1772-1823), et ça a l’avantage de relever entièrement du sens commun.

Voici : les patrons empruntent des capitaux aux investisseurs et leur paient en échange, des intérêts. Pour que la formule soit viable, il faut bien entendu que le placement rapporte davantage que les intérêts à payer. Disons qu’un placement de 100 euros en rapporte 18 au bout d’un an. Je viens de dire que les taux d’intérêt sont déterminés par le rapport de force entre les investisseurs et les patrons. Je suppose que ce rapport est plus ou moins constant, ce qui veut dire qu’ils se partagent le surplus comme dans un système de métayage, encore appelé système « à la part » : tant pour toi, tant pour moi. Disons que l’emprunteur conserve deux parts et que le prêteur en reçoit une ; on a alors dans ce cas de figure que sur les 18 euros de surplus, le patron en conserve 12 pour lui et en verse 6 à l’investisseur. Le capital se montait à 100 euros et le taux d’intérêt est donc de 6 %. J’ai dit que le rapport de force et donc les termes sont constants, donc si l’année prochaine le patron a un surplus de 24 euros pour les 100 euros placés, il en conservera encore une fois deux tiers, c’est–à–dire 16 euros et en versera un tiers, soit 8 à l’investisseur. Le taux d’intérêt sera cette fois de 8 %. On a déjà compris pourquoi un bon climat économique signifiera des taux élevés et un mauvais climat, des taux bas.

L’inflation, c’est tout autre chose. Je ne m’occupe plus maintenant que des patrons et des salariés. Et pour bien souligner que c’est tout autre chose, je ne parlerai plus de taux d’intérêt mais uniquement de sommes d’argent. Je reprends les chiffres que j’ai déjà donnés : 100 euros en ont rapporté 18 au bout d’un an. Le chiffre d’affaires de la firme est de 1,8 million d’euros, le patron paie les intérêts qu’il doit, soient 600.000 euros et il lui reste 1,2 million. Disons que faire tourner sa firme sur un an coûte 400.000 euros ; reste : 800.000 euros à partager entre lui et ses salariés. Ce qui joue ici maintenant, c’est le rapport de force entre le patron et les salariés, les investisseurs ne jouent aucun rôle ici. Disons qu’ils se mettent d’accord sur fifty–fifty : 400.000 pour lui, 400.000 pour eux.

Je n’ai toujours pas parlé de l’inflation mais j’y viens maintenant. Voilà que les salariés réclament une augmentation. Les choses s’enveniment et le patron est obligé de se plier : il ajoute 100.000 euros à la paie des salariés – qu’il est bien entendu obligé de payer de sa poche. Mais, fine mouche, il se dit la chose suivante – et c’est ici que l’inflation montre le bout de son nez : il se dit « L’année prochaine, j’augmenterai le prix de mes produits de 100.000 euros et je récupèrerai ma mise ». Ce qu’il fait. Et tous les patrons qui se sont retrouvés dans la même situation délicate que lui font exactement la même chose. Quand le salarié, tout faraud de sa victoire syndicale, se rend au magasin, il s’aperçoit avec consternation que tous les prix ont augmenté et que son augmentation y passe entièrement. Il se remet en grève aussitôt. Même topo : l’économie s’engouffre dans une spirale inflationniste.

Remarque en passant :
si le patron avait pris sur lui l’augmentation des salaires, sans la refléter dans le prix de ses produits, autrement dit s’il avait réduit sa marge bénéficiaire, il n’y aurait pas eu d’inflation.

Retour à la réalité : les banques centrales combattent l’inflation en poussant les taux à la hausse. Je vous entends vous écrier tous en choeur : « Mais ça n’a rien à voir : les taux d’intérêt reflètent seulement le rapport de force entre investisseurs et patrons, alors que l’inflation reflète le partage des parts de gâteau entre patron et salariés ! » Oui, bravo, c’est exactement cela : ça n’a aucun rapport ! Pourquoi alors les banques centrales pensent–elles – comme la plupart des économistes – que c’est une bonne formule ? Parce que le patron qui doit maintenant payer, disons 12 %, à l’investisseur, alors que le climat de l’économie n’a pas changé et que 100 euros produisent toujours le même surplus de 18 euros, n’a pas d’autre choix que de réduire l’activité de sa firme et de licencier certains de ses salariés. Ceux qui restent adoptent un profil bas et l’inflation est maîtrisée : les banques centrales triomphent. Bien entendu, les investisseurs se sont remplis les poches encore davantage, la production est en baisse, les patrons se rongent les sangs, et les salariés pointent. Mais, hé ! on ne fait pas d’omelette sans casser des oeufs !

(*) Pour ceux d’entre vous qui ont un peu de temps, l’explication complète demande que l’on lise les chapitres 10, 11 et 12.

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Le baromètre a frémi

Il y a très longtemps que je n’ai pas parlé de mon baromètre, l’indice ABX pour le plus bas des grades dits « d’investissement », à savoir « BBB– » : la dernière fois, c’était le 27 juillet. La raison de mon silence était qu’il continuait de baisser pour se stabiliser vers la mi–août. Mais depuis quelques jours et plus particulièrement depuis aujourd’hui, il reprend, très, très timidement, un peu du poil de la bête, comme on peut le voir sur le diagramme ci–dessous (j’ai représenté les indices des Asset–Backed Securities [subprime] émises durant le 1er semestre et le 2nd semestre 2007).
Indices ABX - 18 septembre 2007
Deux raisons à cela. La première le fait que la Fed a baissé d’un demi–point son taux directeur – preuve que l’actuel président de la Fed navigue à vue – mais je reparlerai de cela à une autre occasion ; la seconde, du fait que le Congrès a voté aujourd’hui par une large majorité un train de mesures visant à moderniser la Federal Housing Association, dont je disais l’autre jour dans Un plan Marshall pour l’immobilier résidentiel américain ? qu’elle « subsidiait les emprunteurs « à risque », jeunes ou appartenant à une minorité ethnique, avant d’être délogée dans cette fonction par les organismes de prêt « subprime » privés ».

La baisse d’un demi–point des taux à court terme aidera les emprunteurs subprime marginaux, ceux qui sont presque capables de s’acquitter de leurs mensualités ; pour les autres, cela ne fera pas une grande différence. La FHA est une vieille dame vénérable et toute ankylosée, datant du New Deal, la version américaine du Front Populaire. Je mentionnais la semaine dernière le chiffre de 140.000 ménages que la FHA pourrait dépanner. La presse d’aujourd’hui dit 200.000, c’est un peu plus mais toujours pas grand–chose par rapport aux 2 millions de ménages au minimum menacés d’être mis à la rue dans les deux années à venir.

Le plus encourageant sans doute, c’est le résultat du vote d’aujourd’hui : 348 en faveur de la modernisation, 72 contre, ce qui signifie qu’un nombre considérable de républicains ont voté pour. J’écrivais dans Vers la crise du capitalisme américain ?, dans la section intitulée « … Et les réponses possibles du gouvernement fédéral » : « Or on a vu en 1933, une Amérique tout aussi calviniste qu’aujourd’hui accepter avec reconnaissance le programme social–démocrate du New Deal » (pages 244–245). Affaire à suivre donc.

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La faute à Greenspan ?

Les lecteurs de « Vers la crise du capitalisme américain ? » savent que je cite souvent Alan Greenspan, l’ancien Président de la Fed. Le plus souvent d’ailleurs pour le critiquer. Mais je ne le critique jamais comme on critiquerait un imbécile, non, toujours comme un des rares économistes dont il vaille la peine qu’on discute les thèses.

Ces jours derniers, une partie de la presse a cru bon d’imputer à Greenspan la responsabilité de la bulle de l’immobilier résidentiel américain, pour avoir maintenu trop longtemps les taux à court terme à un niveau peu élevé. Il s’en défend dans un entretien qu’il accorde aujourd’hui au Wall Street Journal et il a raison. Ce qu’il dit rappelle une boutade qu’il fit autrefois (*) : « Si vous avez compris ce que je veux dire, c’est que je me suis mal exprimé ». Ce qu’il dit, je vous l’offre dans le diagramme que voici.
Taux américains
La Fed a le pouvoir d’influencer les taux courts et j’ai représenté en rose l’un d’entre eux : le taux variable américain à quatre semaines. La Fed n’a aucun pouvoir sur les taux à long terme comme le taux variable à dix ans, représenté ici en vert. La courbe bleue, c’est celle du « mortgage rate », le taux des prêts immobiliers à trente ans, la formule la plus commune aux États–Unis – même en 2005 et 2006 quand les prêts à taux variable (Adjusted Rate Mortgage) furent au plus haut de leur popularité avec 40 à 45 % du marché. Le diagramme montre à suffisance à quel point le taux variable à dix ans et le mortgage rate sont corrélés. La raison en est la suivante : les consommateurs qui souscrivent à un prêt immobilier à trente ans le conservent en réalité, bon an, mal an, entre dix et douze ans. Pour financer ces prêts, les organismes de crédit empruntent du coup eux–mêmes pour une durée équivalente ; les 2 % environ de différence que l’on constate entre la courbe bleue et la courbe verte représentent leurs frais augmentés de leur marge de profit.

Les vrais responsables, ce sont tous ceux qui ont acheté les titres (MBS et ABS) constitués en reconditionnant les prêts immobiliers individuels : en rivalisant pour les acheter, ils ont soutenu leur prix et contribué ainsi à maintenir leur taux à un bas niveau. Ce sont le Japon, la Chine et la Corée essentiellement, mais ils pensaient bien faire. Greenspan est innocent !

(*) Et que rapporte aujourd’hui dans un éditorial du Monde de l’Économie, Adrien de Tricornot.

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Dani (1976-2007)

La maman d’Adriana l’a appelée hier soir: « J’ai une mauvaise nouvelle à t’apprendre. Je t’appelle dans la soirée pour que tu n’ailles pas au travail en pleurant. Ton amie Dani est morte dans un accident ». Adriana a répondu :
« Ah, oui ! Mais comment va–t–elle maintenant ? »

J’ai trouvé ça très beau parce que ça nous montre à quel point la mort des autres nous est inadmissible. Le deuil, nous finissons par le faire, à force de persévérance : nous faisons petit à petit une croix sur tous les regards, tous les sourires qui restaient à échanger. Toutes les conversations encore à venir, il faut se les rentrer dans la gorge, une fois pour toutes, et ça fait très mal.

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Complots et thèse du complot

C’est la deuxième fois que je procède de cette manière : le commentaire à un de mes billets vient d’abord, et je rédige le blog ensuite. L’ordre est un peu inattendu mais les choses se passent de la manière suivante : l’un de mes lecteurs a une très forte envie de me communiquer quelque chose et il me le dit à travers un commentaire, sans rapport évident avec le billet qui se voit ainsi commenter.

Cette fois–ci, ce sont les conspirations, les complots. Comme vous le verrez peut–être (en temps utile) dans un commentaire, le complot en question touche à l’attentat du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001. Personnellement, et à l’heure qu’il est, je ne pense pas qu’il y ait eu dans cet événement davantage que ce qu’en dit sa version officielle : je ne pense pas qu’il existe un mystère ni quant à ses responsables ni quant à leurs motifs. D’une manière générale, pour que la thèse d’un complot me retienne, il faut d’abord que je me convainque de l’existence d’un mystère, autrement dit, que je découvre ou bien que l’on attire mon attention sur une anomalie. Or, dans ce cas–ci, la version officielle me semble, jusqu’à preuve du contraire, complète et cohérente.

Dans un cas parallèle, les premières photos d’un astronaute américain sur la lune, l’ami, convaincu lui de l’existence d’un complot, avait fait preuve de persévérance et m’avait persuadé de la présence d’une anomalie : le rapprochement de deux des photos prouvait que les ombres portées ne pouvaient pas être dues à une source lumineuse lointaine – comme le soleil – mais devaient être causées par une source proche – comme un projecteur dans un studio. Cela ne suffit pas à me faire croire que les Américains ne sont jamais allés dans la lune, simplement que les « premières photos » de leur alunissage sont truquées. Pour quel motif ? Je n’en sais rien : désir d’anticiper l’événement en ayant des photos « déjà prêtes » ? Faible qualité des vraies photos ? Autre pépin ?

L’assassinat de John Kennedy est une autre affaire : les anomalies abondent et donc le mystère vous est offert tout chaud, tout rôti. J’ai aimé en particulier « JFK », le film d’Oliver Stone et je continue de prêter l’oreille à tout nouvel élément d’information. Il y a une quinzaine de jours, quelqu’un que l’on présentait comme un spécialiste du tir isolé, expliquait à la radio que le recul d’un fusil tel celui censé ayant appartenu à Lee Harvey Oswald, oblige à un certain réajustement sur l’objectif entre chaque décharge, ce qui interdit un rythme aussi rapide que celui des balles qui furent effectivement tirées. Grande fut ma surprise quand le reporter révéla l’identité de ce nouveau témoin à charge dans la thèse du complot : nul autre que le Président de la république cubaine, ayant ainsi trouvé un moyen d’occuper sa longue convalescence !

Les vrais complots existent bien entendu : il arrive que des gens se réunissent en secret et décident d’agir ensemble et dans l’ombre. Toutefois la vulnérabilité de la thèse du complot, c’est que son économie fait d’elle une explication par défaut tentante dans tous les cas envisageables. En effet, si l’on ignore une partie importante de la manière dont quelque chose fonctionne, il est extrêmement pratique de remplacer le bout d’explication manquante par l’action supposée de quelques hommes ou femmes résolus. Il est même possible, dans les cas où l’on ne comprend absolument rien du tout, de produire comme explication globale la volonté de quelques personnages déterminés, voire même celle d’un seul. On parle dans le premier cas de religions « polythéistes » et de religions « monothéistes » dans le second.

Si la chose que l’on cherche à expliquer est néfaste et que l’on nourrit du ressentiment à l’égard d’un groupe particulier, il est très tentant, du point de vue de l’affect, de supposer à la place du mécanisme réel – qui peut être extrêmement complexe – la conspiration d’un certain nombre des tristes sires en question. Ainsi les maux qui affligeaient la République de Weimar avaient plusieurs origines et il était beaucoup plus économique de leur supposer comme cause unique un complot tramé par les Juifs. Dans la crise que traversent en ce moment les États–Unis, personne à ma connaissance n’a formellement accusé les Chinois mais la promptitude avec laquelle la presse locale rapporte tout incident relatif à de la nourriture pour chat contaminée ou à la peinture au plomb utilisée dans la confection de marionnettes, m’inquiète énormément pour la suite. Les lecteurs de mon livre savent que la Chine a effectivement une part de responsabilité dans la crise mais rien que l’on puisse véritablement lui reprocher : en achetant de vastes quantités de Mortgage–Backed Securities elle a contribué à maintenir des taux d’intérêt américains très bas, soutenant la consommation des ménages et alimentant ainsi indirectement la bulle immobilière.

On aura compris que j’accueille avec une très grande prudence toute explication en termes de complot. J’avais eu l’occasion de réfléchir à la question de manière approfondie à l’époque où j’étais chercheur en intelligence artificielle. J’avais développé dans le cadre du laboratoire d’IA des British Telecom un logiciel intitulé ANELLA (Associative Network with Logical and Learning Abilities). Celui–ci apprenait en posant des questions et en stockant en mémoire sous forme d’un graphe les mots constituant l’explication. Il pouvait ensuite les réutiliser et produisait – en suivant un gradient d’affect – des raisonnements ayant une tournure logique. Or, j’avais découvert un moyen très simple de faire souscrire ANELLA à la thèse du complot, il suffisait que le graphe que constituaient ses connaissances ne soit plus entièrement connecté, l’obligeant à se dédoubler en deux graphes autonomes sans passage possible de l’un à l’autre. Toute explication était donc nécessairement locale puisque confinée dans l’un des deux graphes. Le point d’entrée déterminait à partir duquel l’explication serait produite. Celle–ci était alors éventuellement à l’emporte–pièces parce qu’elles ignorait certains éléments d’information dont elle aurait eu besoin mais qui étaient stockés dans l’autre graphe. Du fait de la lobotomie que je lui imposais, ANELLA était forcé de réinventer la thèse du complot ! (*)

(*) Voir pour un exposé complet, Principes des systèmes intelligents (1989) pages 79 et 80, où je propose une explication en terme de graphes de la névrose et du rôle joué par la forclusion dans l’étiologie de la psychose chez Lacan.

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La différence entre le savoir et les savoirs

Il y a une vingtaine d’années, la publication de « La transmission des
savoirs » (1984), rédigé à quatre mains avec Geneviève Delbos, avait fait de moi un expert sur la question des « savoirs ». Le livre ne définissait en réalité, ni le « savoir », ni les « savoirs ». Aussi, quand un collègue anthropologue entreprit de publier un dictionnaire de notre discipline et me demanda si j’étais prêt à définir « savoir » et « savoirs, j’acceptai d’enthousiasme. Je procédai selon ma méthode habituelle : vérifier tout d’abord si Aristote n’avait pas résolu entièrement la question pour me tourner ensuite, si nécessaire, vers Hegel. Dans ce cas–ci, comme souvent, Aristote suffit amplement à la tâche. J’étais très fier de mon article qui, comme dans la plupart des cas avec mes collègues, ne manqua pas de semer la consternation parmi eux. Le texte me fut retourné aussitôt, accompagné d’un message motivant le refus et qui me fit comprendre que l’on me soupçonnait en sus d’avoir voulu me moquer du monde. Je vous présente donc ici ce petit texte inédit.

La distinction entre le Savoir et les savoirs est implicite en anthropologie. Le Savoir, coïncide avec la science, c’est le domaine théorique auquel l’anthropologue apporte sa contribution, les savoirs sont eux l’objet de son investigation. Les savoirs sont des discours soutenant des pratiques technologiques particulières. Traditionnellement, les anthropologues distinguent des savoirs, la magie, la mantique, et autres discours soutenant des pratiques que le Savoir juge inefficaces.

La différence entre le Savoir et les savoirs a été posée par Aristote dans les premières pages de sa Métaphysique. « Les savoirs », dit-il, « sont constitués de la connaissance des particuliers, mais le savoir est celle des universels ».
« Le savoir », ajoute-t-il, « résulte de la constitution de notions empruntées aux savoirs en un jugement universel unique portant sur des objets
similaires ». Les savoirs, observe-t-il encore, apparaissent souvent comme n’étant pas inférieurs au Savoir quant à leur efficacité : « si les hommes qui maîtrisent les savoirs voient leurs entreprises couronnées de succès davantage que ceux qui ne maîtrisent que le Savoir… c’est que les actes et leurs effets ne concernent que les particuliers… et ce sont ceux-ci qui doivent être pris en compte ». « Quoi qu’il en soit, nous considérons que la connaissance et l’effectivité relèvent du Savoir plutôt que des savoirs, et nous supposons les savants plus avisés que les détenteurs des savoirs … et la raison en est que les premiers connaissent les causes, alors que les seconds les ignorent. Car l’expert connaît les faits mais non le pourquoi ; mais le savant connait la cause et le pourquoi ».

« En général le signe de la connaissance ou de l’ignorance est la capacité à enseigner, et c’est pour cette raison que nous considérons le Savoir plutôt que les savoirs comme constituant la connaissance scientifique : car le savant sait enseigner et l’expert non », observation qui fut confirmée à la fin des années 1980, quand la tentative de consigner des savoirs sous forme de systèmes de règles au sein de systèmes-experts informatiques se solda par un échec.

Les principales dimensions sur lesquelles s’opposent le Savoir (théorique) et les savoirs (pratiques), sont toutes liées à l’accent mis respectivement sur l’universel s’efforçant de dégager des principes généraux, et sur le particulier rendant compte de la diversité de l’empirique. Ainsi, la globalité du regard posé par le Savoir et la partialité de discours fondés sur une expérience personnelle. Ce centrement sur un sujet en interaction avec le monde (tout particulièrement visible dans la cas de savoirs portant sur le rapport avec d’autres mammifères tels la chasse ou l’élevage) explique la réputation de subjectivité des savoirs, par opposition à l’objectivité supposée du Savoir (la capacité de la physique classique à séparer le sujet observant du sytème observé était en réalité historiquement attribuable aux systèmes isolés – soumis à un faible nombre d’interactions – qu’étudiait la mécanique classique). La difficulté de la transmission des savoirs par l’enseignement – mentionnée par Aristote – souligne ce caractère public du Savoir et celui privé des savoirs. L’efficacité pragmatique de la science appliquée, fondée sur la quantitatification du qualitatif en vue de sa modélisation a encouragé une tendance « impérialiste » du Savoir à dénier toute légitimité aux savoirs fondés sur l’appréhension intuitive du qualitatif. Enfin, la prédilection du Savoir pour les processus réversibles par opposition à l’accent mis par les savoirs sur l’unicité des événements historiques, est liée à la dichotomie aristotélicienne entre l’universel portant sur le monde de l’« en puissance » et le particulier portant sur le monde « en acte » ; l’impact contemporain de la thermodynamique, de la mécanique quantique, et d’une manière générale, de la physique des phénomènes non-linéaires, contribuent aujourd’hui à éroder l’arrogance du Savoir et à promouvoir l’humilité des savoirs.

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Tirer les leçons de ce qui se passe en ce moment en Amérique

L’entretien suivant avec Jacques Coubard a paru en tribune libre dans L’Humanité, le 29 septembre 2007, sous le titre La bulle immobilière et la démocratie.

Dans votre livre, « Vers la crise du capitalisme américain ? », vous annonciez, il y a un an, le désastre probable des crédits hypothécaires. Quelle opinion portez vous aujourd’hui sur l’étendue de la crise immobilière, ses conséquences sur une croissance essentiellement financière et sur les revenus de la majorité des Américains, leur consommation ?

La crise se déroule malheureusement selon le scénario que j’avais prévu. Les ménages qui auraient pu épargner ont substitué à l’épargne l’investissement spéculatif dans des logements les plus vastes possibles pour maximiser leur mise. Quant aux ménages défavorisés, leurs prêts pouvant être titrisés avec profit, ils ont été encouragés à accéder à la propriété pour répondre à la demande de Wall Street. Leurs revenus mensuels étant absorbés par le remboursement de leur prêt, on leur a proposé de mettre en gage la plus–value virtuelle de leur logement, ce qui a permis de dégager au cours des dix dernières années 9.000 milliards de dollars, rapidement dépensés en biens de consommation. Cette somme a aidé la Chine à devenir une puissance industrielle majeure. Dans le contexte actuel d’éclatement de la bulle immobilière et de baisse du prix des habitations, les plus–values virtuelles se sont évaporées ainsi qu’une partie de l’épargne malencontreusement investie dans l’immobilier résidentiel. Du coup, les Américains se retrouvent sans réserves à la veille d’une récession qui promet d’être grave.

Qu’en est-il de la société de propriétaire, au moment où en France elle figure dans le catalogue des promesses présidentielles?

Le paradoxe en France, c’est que les Français ont élu un président qui ne cache pas sa sympathie pour le visage que l’Amérique a présenté au cours des huit dernières années. Or celles–ci ont constitué pour les États–Unis des années noires, sur le plan politique bien entendu, mais aussi économique et financier : la chose est devenue évidente durant les six derniers mois même si la crise en cours n’a pas encore atteint toute son ampleur. Il serait bien sûr catastrophique que la France s’engage dans la même voie : il est urgent que les Français lisent les journaux et s’informent de ce qui se passe en ce moment en Amérique.

L’idéal d’une population propriétaire de son logement est admirable en soi mais se réduit à un simple effet de propagande quand la disparité des revenus et du patrimoine exclut de fait une grande partie de la population de cet idéal. Faire alors accéder à la propriété, « à marche forcée », ceux qui n’en disposent pas des moyens objectifs, constitue une farce sinistre, telle celle que l’on observe aux États–Unis dans le cas du « prêt rapace » qui, sous prétexte d’accorder aux pauvres un crédit au logement, leur vole en réalité leurs misérables économies.

Le recours à la Federal Reserve peut-il permettre « l’atterrissage en douceur » annoncé dans la presse comme l’issue de secours pour les fondamentalistes du marché qui ont réponse à tout, sans gonfler à nouveau la bulle spéculative à l’origine de la crise du système financier ?

Avec plus de cent organismes de prêt mis en redressement judiciaire au cours des derniers mois et ceux qui survivent – même les plus grands – en situation précaire, avec des firmes ayant pignon sur rue à Wall Street, telles Bear Stearns ou Lehman Brothers, atteintes dans leur rentabilité, avec au moins deux millions de ménages menacés de perdre leur logement en 2007 et 2008, et dont seule une fraction pourra être épargnée, il ne peut plus être question d’atterrissage en douceur : l’appareil s’est bel et bien écrasé au sol !

La menace d’un effet domino de la crise du système financier ne risque-t-elle pas de s’étendre aux banques européennes qui ont spéculé sur les titres de crédits douteux vendus aux Etats Unis et de fermer ce que vous appelez les issues de secours ?

Les banques européennes, mais également asiatiques, australiennes, canadiennes, menacées jusqu’ici sont celles qui possédaient dans leurs avoirs, de manière directe (ABS) ou indirecte (CDO) des prêts hypothécaires subprime. Ceci dit, si le prix de l’immobilier américain devait plonger encore davantage – ce qui paraît probable, d’autres crédits immobiliers américains devraient les rejoindre dans la catégorie « à risque » (Alt–A, Option ARMs).

Vous proposez de mettre fin à la dérégulation, à un partage inégalitaire croissant soutenu par les allègements d’impôts des plus riches- autre chantier présidentiel français – et de brider le capitalisme sauvage qui ne connaît d’autres valeurs que celles de la Bourse. Ces questions n’appellent-elles pas à ouvrir le débat sur un autre choix de société ?

Un autre choix de société, certainement, mais lequel ? Le concept que j’ai proposé récemment dans une tribune du Monde d’une authentique constitution pour l’économie a été bien reçu, il convient maintenant de relever le défi et de lui donner un véritable contenu. Pour définir cette constitution il faut, comme je le disais tout à l’heure, lire les journaux, je veux dire par là tirer les leçons des faillites inscrites d’ores et déjà dans l’histoire. La principale, c’est que toute solution autoritaire est intolérable, toute dictature est haïssable, même celle qui serait exercée par les damnés de la terre parvenus au pouvoir par un juste retour des choses. La démocratie est un acquis historique et doit servir ici de fondement : c’est elle qui a su éliminer la loi de la jungle darwinienne de notre organisation politique et le même objectif doit être atteint pour ce qui touche à l’économique. L’assurance pour chaque individu que sa subsistance et sa santé seront assurées par la solidarité globale doit certainement constituer ici un principe–pivot. Autre leçon de l’histoire : notre espèce représente désormais une menace pour sa propre survie sur la planète qu’elle occupe, éliminer rapidement cette menace doit évidemment constituer le cadre général.

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Les mânes de Tartuffe

JLS me demande

J’aimerais savoir quel est le dilemme entre le fait de ne pas aider le marché monétaire et ainsi aider le secteur immobilier et donc éviter la faillite personnelle de nombreux emprunteurs et d’autre part ne rien faire.
Si on ne fait rien quel est l’avantage pour les milieux financiers ? Qui aide t-on en ne faisant rien ?

Le problème réside uniquement dans le fait qu’en venant au secours des gentils – les gentils étant ceux qui ont voulu rêver et ont acheté une maison à crédit alors qu’ils n’en avaient strictement pas les moyens – on empêche que les méchants ne soient punis et prennent la raclée qu’ils méritent, les méchants étant, d’une part, ceux qui ont acheté une maison sans avoir eu d’autre intention que de la revendre aussitôt tout en faisant une bonne affaire et, d’autre part, les différentes variétés de parasites qui font semblant d’aider les pauvres à acheter une maison et les délestent au passage de leurs économies.

C’est là, selon le gens bien informés, le dilemme auquel la Fed serait confrontée quand il lui faudra décider le 18 septembre de baisser ou non son taux directeur : venir en aide aux gentils mais en récompensant également les méchants. Cela dit, il y a quelque chose dans la logique de la Fed qui me chiffonne : je n’ai aucun mal à comprendre pourquoi ce serait une bonne idée de punir ceux qui soutirent leurs économies aux pauvres, et j’irais même jusqu’à demander pourquoi la Fed s’est tellement fait tirer l’oreille jusqu’ici quand on lui demandait de pénaliser les « prêteurs–rapaces » (predatory lenders) et de faire de cette question un problème relevant purement et simplement de la justice (Edward Gramlich, ancien gouverneur de la Fed, mort il y a quelques jours, l’avait – selon lui – proposé à Alan Greenspan qui avait – toujours selon lui – fait la sourde oreille ; Greenspan, affirme lui ne pas avoir souvenir de la conversation), mais j’ai du mal à comprendre pourquoi on se soucie soudain de punir ceux qui ont voulu toucher le jackpot en achetant une maison pour la revendre plus cher : je n’ai aucune sympathie personnelle pour les spéculateurs mais, entre nous, la population des États–Unis dans son ensemble n’a–t–elle pas joué à ce petit jeu pendant un bon demi–siècle sans que quiconque trouve à y redire ? N’y voyait–on pas au contraire la manifestation d’un sympathique « esprit d’entreprise ». Ô mânes de Tartuffe !

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Un plan Marshall pour l’immobilier résidentiel américain ?

Mon billet de vendredi, Là où les optimistes et les pessimistes se trompent également , a encouragé ikbal12 à me poser plusieurs questions. Elles sont toutes intéressantes et j’essaierai d’y répondre dans les jours qui viennent. Je commence par la première :

« Pourquoi la Fed n’organise pas un plan Marshall pour aider les emprunteurs en difficultés avec l’argent injecté dans le marché monétaire ? »

Les autorités américaines sont très peu interventionnistes. Dans un commentaire que je lisais ce matin on trouvait quelque chose du genre (je cite de mémoire) : « Les bureaucrates européens, toujours prompts à interférer avec le fonctionnement des marchés… ». On lit aussi en ce moment beaucoup de commentaires du genre, « Il serait malvenu que les autorités viennent au secours d’emprunteurs qui n’avaient d’autre but que de spéculer… » Le manque de compassion à l’égard des spéculateurs est lui plus généralement répandu. Les emprunteurs âpres au gain sont mis dans le même sac que les organismes de prêt qui avaient relâché considérablement leurs critères d’allocation de prêts hypothécaires dans le climat euphorique de la bulle immobilière. On souligne par ailleurs souvent le fait que de nombreux prêts ont été accordés à des particuliers qui, s’ils ont pu s’acquitter des mensualités calculées selon un taux promotionnel initial, seront absolument incapables de s’acquitter des paiements une fois que le taux plein sera d’application, et ceci quelque soit le niveau auquel on leur viendrait en aide.

Ceci dit, différentes mesures sont en préparation pour venir à l’aide des emprunteurs. J’en mentionne quelques-unes ici .

1. La SEC, la Securities and Exchange Commission, qui supervise les activités boursières, est intervenue pour encourager les banques à réviser les prêts qui connaissent des retards de paiement. La SEC a rassuré les banques que de telles révisions ne seraient pas pénalisées sur le plan fiscal. Ceci dit, pour ceux des prêts qui ont été titrisés comme Mortgage-Backed Security ou Asset-Backed Security, il existe un carcan réglementaire qui limite la proportion d’entre eux susceptibles d’une telle révision : en général 5 % par titre.

2. Certains parlementaires démocrates mettent en ce moment la dernière main à des textes qui visent à étendre les pouvoirs des organismes étatiques ou paraétatiques qui encouragent l’accès au logement par le biais de subventions, en particulier la FHA, la Federal Housing Administration, et les deux Government Sponsored Entities (GSE) que sont « Fannie Mae » et
« Freddie Mac » (*). Traditionnellement, la FHA subsidiait les emprunteurs « à risque », jeunes ou appartenant à une minorité ethnique, avant d’être délogée dans cette fonction par les organismes de prêt « subprime » privés et en général non-supervisés, tous aujourd’hui dans les cordes. Du coup, l’heure de la FHA sonne à nouveau et un petit coup de pouce gouvernemental lui permettrait d’intervenir une fois de plus et sur une plus grande échelle. Son pouvoir est cependant limité, un analyste calculait que la FHA pourrait venir à la rescousse de 140.000 emprunteurs, chiffre à comparer aux 2 millions qui se retrouveront sans doute en difficulté dans les années à venir.

3. Quant à Fannie Mae et Freddie Mac, organismes mixtes mi-publics, mi-privés (**), on leur avait récemment coupé les ailes, leur gigantisme constituant un risque systémique s’il leur arrivait d’être elles aussi en difficulté. Le volume global de leur portefeuille avait été plafonné. Traditionnellement aussi, le montant maximum des prêts individuels qu’elles pouvaient garantir était plafonné au plan national, or le prix du logement varie considérablement selon les régions et si le plafond actuel de 417.000 dollars n’affecte pas les candidats à la propriété du Midwest, par exemple, il constitue un handicap sérieux pour les régions où le logement est cher comme la Californie, New York, la Floride, le Névada ou l’Arizona. Les propositions démocrates visent à déplafonner provisoirement le volume des portefeuilles de Fannie Mae et Freddie Mac et à les autoriser à dépasser le plafond des 417.000 dollars par prêt dans les états où le logement est onéreux. Ce qui limitera ici l’impact de leur intervention est le fait qu’elles sont de statut semi-privé et sont donc condamnées à être rentables. Les GSE seront peut-être à même de venir en aide aux emprunteurs sur le fil du rasoir mais elles se révéleront incapables de sauver ceux dont la situation est désespérée.

Mises toutes ensemble, les mesures envisagées jusqu’ici parviendront sans doute à tirer d’affaire un nombre considérable d’emprunteurs. Il est difficile de dire quelle proportion cela représentera des 2 millions qui seront probablement en difficulté, à vue de nez, je dirais un quart, ce qui signifie qu’un « plan Marshall » se révélera tôt ou tard indispensable. Avec la faible minorité dont ils disposent au Congrès mais davantage encore au Sénat – où des majorités des deux tiers sont en général requises pour faire passer les mesures importantes – les Démocrates sont incapables à l’heure actuelle de mettre sur pied l’équivalent d’un plan Marshall. Dans un an ou deux, quand il sera devenu flagrant que les demi-mesures que l’on prépare en ce moment n’auront été qu’un emplâtre sur une jambe de bois, leur majorité se sera sans doute affirmée davantage, mais il fera nuit noire.

(*) Voir mon Vers la crise du capitalisme américain ? (2007), pages 92 à 95.

(**) Idem : pages 102 à 108.

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Là où les optimistes et les pessimistes se trompent également

Au cours des deux dernières semaines, les optimistes déclaraient « La crise est contenue : elle n’a pas débordé du domaine immobilier. L’économie se porte comme un charme : on n’a jamais vu de crise véritable éclater quand le marché de l’emploi est en aussi bonne santé ! ». Ce matin, les optimistes déchantent : les économistes avaient prévu pour août la création de 110.000 emplois sur le marché américain, ils découvrent à la place, la perte de 4.000 ; les chiffres qui avaient été proposés pour juin et juillet sont eux revus drastiquement à la baisse : 69.000 pour juin au lieu des 126.000 originellement annoncés, 68.000 pour juillet au lieu de 92.000.

Les pessimistes eux se sont complu dans les comparaisons avec les crises de 1987, le lundi noir à la bourse de New York, et de 1998, quand la déconfiture du « hedge fund » Long Term Capital – dirigé par deux Prix Nobel d’économie – conduisit la finance sur le fil du rasoir. Alan Greenspan, l’ancien président de la Fed, déclarait hier que les sept dernières semaines sont
« identiques » à celles qui ont précédé les crises de 1987 et de 1998. Ceci dit, à part le fait d’être toutes deux des crises, elles ne se ressemblaient guère : leur seul point commun, c’est que le facteur qui détermina leur gravité fut la croyance partagée par ceux qui avaient conçu les systèmes automatisés d’achat et de vente, que l’on peut faire confiance aux corrélations observées entre instruments financiers, autrement dit, que le présent est condamné à reproduire le passé. Penser que l’avenir reproduira ce que l’on connaît déjà, c’est très mal connaître la finance qui au cours des vingt dernières années s’est complexifiée de minute en minute.

Une collègue m’envoyait un courriel hier soir : « Peux tu m’expliquer ce qu’est un CDO « au carré » ? » Un CDO « au carré », c’est une Collateral Debt Obligation composée d’autres CDO, chacun d’entre eux étant composé d’un large nombre de « tranches » d’Asset–Backed Securities, de titres adossés à des actifs – souvent des subprime mortgages, c’est–à–dire des prêts hypothécaires à risques. Je lisais hier dans une publication spécialisée de l’Union de Banques Suisses, datée du 4 septembre : « Les CDO « au carré » sont virtuellement impossibles à analyser (…) Pour analyser un simple CDO « au carré » constitué de 125 titres différents (…) il nous faudrait connaître l’information relative à 9.375 titres ». Non, la crise de 2007 ne ressemblera ni à celle de 1987, ni à celle de 1998 !

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Ce qu’il est raisonnable de comprendre et partant d’expliquer (texte complet)

Du 12 juillet au 1er septembre j’ai publié ici Ce qu’il est raisonnable de comprendre et partant d’expliquer en feuilleton et pas nécessairement dans le bon ordre. Pour ceux qui aimeraient le lire d’une traite, je l’affiche ici comme un texte complet.
Continuer la lecture de Ce qu’il est raisonnable de comprendre et partant d’expliquer (texte complet)

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Proies et prédateurs

Dans la tribune du Monde : L’économie a besoin d’une authentique constitution, j’ai réutilisé une idée que j’avais déjà évoquée dans Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres : celle de l’économie comme un processus semblable à ceux que l’on rencontre dans la nature laissée à elle-même, et donc bien different de ceux qui caractérisent les institutions qui furent à proprement parler inventées par les hommes, comme les systèmes politiques et, en particulier, comme la démocratie.

J’ai voulu alors préciser que les cycles qui caractérisent l’économie capitaliste se recontrent déjà dans la nature et qu’on les trouve en particulier dans les interactions entre une population de proies et une population de prédateurs. Bien que je ne l’aie pas fait dans Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres, ce rapprochement n’est cependant pas nouveau pour moi : il date de mon premier poste dans le monde financier quand, travaillant avec Jean-François Casanova à la Banque de l’Union Européenne à Paris en 1990, j’avais mis au point un système automatique de vente et d’achat de contrats futures – d’un assez bon rendement d’ailleurs – fondé sur le modèle de Lotka-Volterra qui rend compte précisément des fluctuations de populations d’un écosystème contenant deux espèces : l’une de proies et l’autre de prédateurs. L’idée m’était venue du fait que le prix se constitue à la frontière où interagissent là aussi deux types d’acteurs dont le nombre fluctue : les acheteurs et les vendeurs.

Didier Sornette, l’auteur de Why Stock Markets Crash : Critical Events in Complex Financial Systems, Princeton University Press (2004), que j’avais eu l’occasion de rencontrer à l’époque où il habitait Los Angeles, me fait remarquer que si les cycles caractérisent bien le chiffre de population quand un très petit nombre d’espèces de proies interagit avec un très petit nombre d’espèces de prédateurs, des systèmes équilibrés se créent dès que le nombre d’espèces en présence est plus élevé. Et il se pose la question « Est–ce que les cycles économiques et financiers résultent de la faible diversité des acteurs en présence ? » Si c’était le cas, la question qui se poserait alors serait celle-ci : suffirait-il d’introduire d’autres espèces – en plus des acheteurs et des vendeurs – pour déboucher sur un système économique plus équilibré ? Concours : que pourraient-elles bien être ?

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Vulnérabilité des démocraties

Dans un système représentatif multipartis, ou bien un seul parti obtient une majorité lors d’élections et dans ce cas une majorité des électeurs est automatiquement représentée au nouveau gouvernement, ou bien une coalition émerge de manière à constituer une majorité, et dans ce cas ce sont évidemment les partis les mieux disposés à s’entendre, c’est–à–dire ceux qui ont le plus d’affinités entre eux, qui se retrouveront au gouvernement. Les sociologues spécialistes de l’analyse des réseaux pourront prouver de manière formelle que dans un cas comme dans l’autre ce sont les partis les plus extrémistes qui se retrouveront exclus du gouvernement (ce qui n’élimine pas bien entendu la possibilité que dans quelques rares cas de figure un parti de droite ou de gauche aie davantage d’affinités avec un parti d’extrême–droite ou d’extrême–gauche qu’avec un parti situé plus au centre : c’est ainsi que le Parti Communiste français se retrouva au pouvoir dans le deuxième gouvernement Mauroy en 1981).

Vus d’Europe, les partis Démocrate et Républicain américains apparaissent souvent comme chou vert et vert chou. Il s’agit d’une illusion due au fait qu’il existe des enjeux locaux et des clivages selon le groupe ethnique ou l’affiliation religieuse que seule une connaissance approfondie du milieu permet de distinguer. Le système américain encourage de multiples façons les situations où seuls deux grands partis se retrouvent en présence, dont l’un représente l’éventail d’opinions qui vont du centre–droit à l’extrême–droite et l’autre, l’éventail d’opinions qui vont du centre–gauche à l’extrême–gauche. Pour gagner les élections, un parti doit donc nécessairement soit grignoter sur l’aile centriste de l’autre, soit parvenir à mieux mobiliser ses électeurs que l’adversaire.

L’élection présidentielle américaine de 2000 déboucha sur un match nul entre les candidats qui résultait d’un effort sans précédent de la droite fondamentaliste qui parvint à si bien organiser sa base au niveau local que chacun des électeurs susceptibles de voter pour le parti républicain eut l’occasion de se rendre aux urnes. Le match nul fut départagé en faveur de George W. Bush par une Cour Suprême conservatrice qui avait choisi son camp. Les élections présidentielles de 2004 permirent à Bush d’asseoir son pouvoir par un second mandat : face à lui, John Kerry représentait une candidature trop paradoxale pour motiver l’électorat Démocrate, celle d’un patricien à la fois héros de la guerre du Vietnam et ancien gauchiste anti–militariste. George H. W. Bush l’emporta cette fois de manière très nette grâce à la désaffection en sa faveur d’une partie du centre–gauche.

Voter pour un parti qui couvre les positions, soit progressiste, soit conservatrice, sur l’entièreté de leur éventail, de leurs variétés les plus modérées aux plus extrêmes, c’est bien sûr pour les électeurs, acheter un chat dans un sac. En 2000, ceux-ci imaginaient élire avec George W. Bush un doublet de son père George H. W. Bush, un président qui avait représenté le courant centriste du parti Républicain et avait eu la sagesse de s’entourer de conseillers appartenant à l’ensemble des tendances de son parti. Mais le fils ne ressemblait pas au père : ayant connu très tôt des problèmes de dépendance, il s’était converti aux croyances apocalyptiques des églises protestantes fondamentalistes qui attendent avec impatience le combat décisif que se livreront les forces du bien et du mal lors de leur affrontement ultime.

Au contraire de son père, George W. Bush s’entoura d’une équipe représentant un courant bien particulier au sein de son parti : les « néo–conservateurs » dont la politique étrangère était délibérément alignée sur celle de l’extrême–droite israélienne et dont la politique intérieure était anti–démocratique et subversive : leur intention était d’infléchir systématiquement les institutions du pays afin de rendre irréversible la prise de pouvoir par la tendance « néo–conservatrice » qu’ils représentaient. Les deux principales tactiques de cette stratégie consistaient, d’une part, à étendre l’autorité présidentielle dans une direction dictatoriale en retirant à l’administration des pouvoirs dont elle disposait traditionnellement et, d’autre part, à politiser celle–ci autant que possible en nommant des « néo–conservateurs » à tous les postes de confiance et en redéfinissant des postes jusqu’alors a–politiques comme étant réservés désormais aux seuls représentants du parti Républicain. Pour interdire une future alternance, un travail systématique de redécoupage des circonscriptions électorales fut imméditament entrepris, de manière à renforcer l’emprise du parti.

Le grain de sable qui enraya la belle mécanique fut la belligérance de l’ancien ambassadeur Joseph C. Wilson : c’est lui qui entreprit de miner les efforts de propagande qui avaient conduit à l’invasion de l’Irak. Quand, par mesure de représailles et dans un effort concerté, la Maison Blanche révéla à la presse l’appartenance à la CIA de son épouse Valerie Plame, il entreprit une campagne qui devait déboucher plusieurs années plus tard sur la chute de
« Scooter » Libby, principal conseiller du Vice–Président Cheney. Sans la détermination de Wilson, la stratégie subversive du quarteron que George W. Bush avait réuni autour de lui aurait très bien pu réussir.

De scandale en scandale, de démission en démission, l’équipe fut petit à petit décimée : Ashcroft, Wolfowitz que le monde entier, par le truchement du personnel de la Banque Mondiale, attendait au tournant, Rumsfeld, Richard N. Perle, Karen Hughes, la confidente du Président, « Scooter » Libby, déjà mentionné, ainsi que les deux artisans de la mise sous coupe réglée de l’administration : Karl Rove, le principal conseiller du Président Bush, qui démissionna il y a quinze jours et Alberto Gonzales, le ministre de la Justice homme des basses oeuvres, partisan de la torture et adversaire de la Convention « démodée » de Genève, qui devait démissionner mardi dernier. Le dernier carré de Bush en est réduit à la part congrue: il ne reste à ses côtés que le Vice–Président Dick Cheney. Coutumier des propos séditieux, celui–ci n’est cependant pas le « néo–conservateur » le moins redoutable.

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Qu’est-ce que le changement ?

Pour Hegel, le changement est le donné premier : nous constatons le changement et nous disons que les choses sont en devenir.

Le changement est double : il s’observe comme mouvement et comme métamorphose. Pour que nous puissions observer le mouvement, il faut que la forme se maintienne au moins relativement constante : qu’une translation s’opère « à l’identique ». L’observation d’une translation conduit à supposer l’existence d’un cadre au sein duquel cette translation a lieu et ce cadre nous l’appelons l’espace. Dans la métamorphose, le changement de la forme s’opère sur une chose à laquelle, si nous voulons continuer de la considérer identique à elle–même, nous devons supposer un soubassement qui se maintient constant et que l’on appelle alors la matière dont elle est faite. Le temps, c’est la dimension supplémentaire que l’on est obligé de supposer si l’on veut parler de manière unifiée du changement sous ses deux aspects : en tant que mouvement et en tant que métamorphose.

Une fois en possession des catégories de l’espace et du temps, on considérera qu’il y a dans le changement un substrat « qui change » et que nous situons dans l’espace et une puissance « qui fait changer » et que nous appelons le temps.

Le changement est d’une complexité variable :
1. Le déplacement de corps inertes qui s’entrechoquent de manière indifférente lorsqu’ils se rencontrent, dont parle la mécanique classique.

2. L’affinité et la répulsion de corps chargés électromagnétiquement conduisant (dans l’affinité) à des composés aux qualités originales et dont parle la chimie.

3. La métamorphose des corps vivants dont certains, les prédateurs, sont attirés par d’autres, les proies (qui les fuient ou tentent de les repousser), et dont parle la biologie.

4. La croyance des êtres humains qui sont convaincus par d’autres qui les convainquent à l’aide de mots, dont parle un savoir qu’Aristote appelait analytique pour les choses certaines d’expérience, et dialectique pour les choses sur lesquelles les hommes se contentent de s’accorder.

Les schémas explicatifs du changement sont de plusieurs types

1. Les schémas « totémiques » en termes de « mutations » des choses d’une catégorie en une autre, celles-ci étant en nombre prédéfini :
a) Les moitiés, quatre ou huit « sections » de la pensée australienne.
b) Du Yin et du Yang dans la pensée chinoise, aux dix mille créatures.

Les schémas « totémiques » sont apparentés aux schémas explicatifs
« empiriques » qui considèrent la proximité dans l’espace ou dans le temps comme significatifs et dont l’inférence quant à l’identité est fondée sur la corrélation (deux éléments au comportement hautement corrélé sont supposés identiques).

2. Les schémas « agrégatifs »
a) Empédocle : les quatre éléments : le feu, l’air, l’eau, la terre
b) Paracelse : les deux « éléments », la terre et l’eau, et les trois « principes », le soufre, le sel et le mercure
c) Le sens commun « moderne » : l’espace, le temps, la matière et la forme. J’ai rendu compte de sa genèse au deuxième paragraphe.

3. Les schémas « causaux »
a) Aristote : quatre types de causes, la matière, la forme, le moteur (la cause « efficiente ») et l’aboutissement (la cause « finale »).
b) La physique contemporaine : quatre forces élémentaires, la force intranucléaire forte, la force intranucléaire faible, la force électromagnétique et la gravitation.

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