La peste de la pensée économique

Depuis que Ben Bernanke a pris les rênes du pouvoir à la Fed, je m’efforçais d’interpréter sa stratégie. De guerre lasse, je m’étais convaincu qu’il cachait son jeu. Je me disais « Il fait l’idiot pour bénéficier de l’effet de surprise ! » Alors que la finance plongeait dans la crise dite du « subprime » puis dans la crise du crédit qui en était l’une des conséquences, il répétait, imperturbable, qu’il était sérieusement préoccupé par le risque d’inflation. Je me disais
« Quel finaud ! » Puis quand le monde entier s’était convaincu qu’il allait abaisser le taux directeur américain, je me suis dit « Il va le réduire d’un quart de point, pour l’effet psychologique et pour ne pas brûler toutes ses cartouches ». Non, il l’a abaissé d’un demi–point. Cela a précipité la chute du dollar, les taux longs (qui déterminent les taux des crédits au logement à taux fixe) ont crevé le plafond et la presse s’inquiète désormais de l’inflation qui montre le bout de son nez. Tout ça était parfaitement prévisible : je pourrais vous proposer un montage de propos de commentateurs (y compris de votre serviteur bien entendu) allant tous dans ce sens.

Le titre de gloire de Bernanke ce sont ses textes consacrés à la Grande Crise. On le réinterrogeait récemment à ce sujet et en l’écoutant, j’ai eu une illumination soudaine : l’individualisme méthodologique ! la peste qui afflige la science économique et plus particulièrement celle dans la sphère d’influence de l’« École de Chicago ».

L’individualisme méthodologique soutient que les comportements collectifs s’identifient à la simple addition des comportements individuels, sans apport supplémentaire. C’est là le contraire de la sociologie qui explique – au moins partiellement – le comportement des individus en fonction des structures sociales dont ils font partie : c’est un psychologisme et un psychologisme absolu fondé sur une conception de l’individu parfaitement maître de tous ses comportements, lesquels résultent de ses décisions fondées toutes sur une logique d’une précision mathématique implacable.

On passe à côté de quoi quand on souscrit à l’individualisme méthodologique ? On passe à côté de la quasi totalité des faits économiques. Plus précisément, on passe à côté de l’ensemble des cas où le tout est davantage que la somme des parties : tous les cas où le comportement collectif est d’un autre ordre que celui des individus isolés et dépasse leur compréhension, ainsi que tous les cas où les individus se trompent quant à l’impact de leurs actions et méconnaissent leurs motivations. J’en donne quelques exemples.

Geneviève Delbos et moi avons pu montrer (1) que la taille des familles dans un village de pêcheurs et dans un village de paludiers bretons reflète de manière parfaite les contraintes de taille qu’imposent les unités de production dans ces deux communautés, à savoir et respectivement, un bateau de pêche et un marais salant. La taille effective des familles n’est pas un effet recherché par les parents mais c’est un effet obtenu inconsciemment et de manière optimale. J’ai discuté ailleurs (2) l’apparition d’accusations de sorcellerie dans des villages africains coïncidant avec une taille excessive des villages par rapport aux champs qui les entourent et donnant lieu à des scissions de villages ; j’ai dressé un parallèle entre ce processus et celui que j’ai observé dans les équipages de frères en Bretagne (3), scissions d’équipages qui correspondent ici à un seuil dans le nombre de consommateurs dépendant financièrement du bateau. Encore une fois, effets non recherchés et dont les acteurs n’ont aucune conscience mais cependant obtenus.

Tout cela, l’individualisme méthodologique n’y voit que du feu. Deuxième catégorie de faits qui lui échappent entièrement, comme je l’ai dit : partout où l’individu se leurre quant à l’impact de ses intentions sur ce qui se passe en réalité. Je crois en avoir proposé un excellent exemple à propos de la formation des prix sur un marché boursier (4). J’ai pu montrer grâce à une simulation informatique que la représentation que se font du processus ses acteurs n’a aucun impact réel, le mécanisme réel étant trop complexe pour pouvoir être compris – même de manière intuitive – et que ce que l’on observe n’est en réalité qu’un simple effet statistique sans rapport aucun avec les belles intentions des individus qui se trouvent elles noyées comme un bruit inoffensif dans les conséquences empiriques de la loi des grands nombres.

On passe donc à côté de tout cela quand on souscrit à l’individualisme méthodologique. Qu’est–ce qui reste ? Honnêtement, aucun exemple ne me vient à l’esprit.

(1) La transmission des savoirs (1984) : pp. 76-79.

(2) Le sujet dans la parenté africaine. in Aspects du malaise dans la civilisation. Psychanalyse au CNRS, Navarin, Paris, 1987 : 174-181

(3) All-brother crews in the North-Atlantic. Canadian Review of Sociology and Anthropology, 19, 4, 1982 : 513 526

(4) Adam Smith’s “Invisible Hand” Revisited, Proceedings of the 1st World Conference on Simulation of Social Systems, Kyoto, August 2006, Vol. I, Springer Verlag : 247-254

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Une réflexion sur « La peste de la pensée économique »

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