Le reste de « Principes des systèmes intelligents »

C’est le dernier jour des vacances à la plage ; il va falloir rentrer. J’explique au policier que l’homme chauve, accompagné de sa fille, reconduit au garage l’Alfa Roméo du disparu. Mes parents auraient dû me rejoindre, je vais voir où ils sont restés. Je m’engage sur l’escalator qui descend vers la maison. Je pense au nom du disparu : « Jach ter Cap ». Il me semblait que la maison se trouvait juste au bas de l’escalator mais non, une longue route de campagne s’avance dans la nuit. Je suis légèrement contrarié : « Allons bon ! »

La rédaction de « Principes des systèmes intelligents » fut terminée à l’automne 1989. L’expérience avait été très gratifiante : le couronnement de trois années de recherche en Intelligence Artificielle. J’avais beaucoup de choses à rapporter et plusieurs explications de questions encore problématiques s’étaient présentées spontanément sous ma plume alors même que je rédigeais. Comme chez Freud, le rêve devait être constitué de traces mnésiques – qu’il s’agisse de « restes diurnes » où d’éléments enregistrés de plus longue date – recombinées de manière originale mais selon un gradient d’affect, de manière à réaliser un désir.

Le conducteur de l’Alfa Roméo me rappelle étonnamment Mr. Falmagne, un de mes professeurs d’histoire à l’athénée (en français : « lycée ») ; sa fille, c’est manifestement Grace Kelly, recyclée de « Fenêtre sur cour » que nous avons regardé hier soir. Mais « Jach ter Cap » ?

La chose qui ne marche pas dans « Principes des systèmes intelligents », le reste qui m’a chiffonné au fil des années, c’est la liberté du rêve, cette capacité apparente de générer du purement neuf. Il n’est pas à exclure que
« Jach ter Cap » soit une recombinaison d’éléments enregistrés mais il faudrait alors que la taille de ces éléments soit extrêmement petite, se situant au–dessous du niveau de ce qui serait une unité sémantique élémentaire : si le rêve peut travailler à partir de syllabes ou de lettres privées en soi de signification, alors mon explication dans « Principes des systèmes intelligents » a d’une certaine manière échoué.

Bien entendu, écrire cela, c’est me lancer un défi. Je le faisais déjà avant l’invention du blog : je soumettais ma perplexité aux étudiants. Dans les cas épineux comme celui-ci, je faisais déjà appel à la solidarité universelle.

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10 réflexions sur « Le reste de « Principes des systèmes intelligents » »

  1. Peu d’entre nous j’imagine peuvent se targuer d’avoir toutes les clés de leurs rêves. Il se peut que le ‘Jach ter Cap’ de ce rêve et son origine, ou l’impression qui en est gardée au réveil, n’évoque rien cette fois-ci, mais devienne accessible dans un autre contexte…

    C’est un peu ne rien dire ; aussi préférons une hypothèse :

    ‘Jach Ter Cap’ n’est pas un nom pré-existant, ni un assemblage de syllabes ou de lettres, c’est seulement un bruit. Un bruit dont la valeur d’affect impose la présence dans le rêve, mais qui y trouve sa place en ‘sautant’ de catégorie. Il se retrouve verbalisé, sémantisé sur la tête d’un personnage.

    La machine à composer du rêve – celle qui produit l’apparence du rêve dans notre cinéma intérieur, qui assemble et recompose les traces les plus prégnantes à ce moment – , est une machine trans-sensorielle: à partir des traces mnésiques qui sont toutes de même nature, elle a la faculté de ré-encoder (délibérément ou par accident ?) ces stimuli via leur canal perceptif d’origine ou en les injectant dans un autre canal. Un son peut devenir un nom, ou être traduit en une image, cette phrase devient un air de flûte, ce flash lumineux un cri perçant etc …

    Hope it helps, comme on dit…

  2. Concernant le fonctionnement des rêves, j’adhère à une théorie qui doit encore faire ses preuves, mais qui marche tellement bien en ce qui me concerne…

    Alors voilà :

    Lorsqu’on dort, c’est à dire lors des périodes du sommeil où l’on est inconscient (on ne se rappelle de rien de ses moments), qui constitue la plus grande partie du sommeil pour un dormeur normal, les différentes parties du cerveau sont déconnectées entre elle, elles tournent chacune en roue libre, il n’y a plus de cohérence (cette cohérence est une condition nécessaire à la conscience).

    En gros, il se passe n’importe quoi dans la tête, mais vraiment n’importe quoi, du bruit, rien de cohérent (même pas un truc loufoque comme un rêve). Mais surtout, la mémoire ne fonctionne plus : toute cette incohérence n’est pas mémorisée, et heureusement. Cela permet aux parties déconnectées de se reposer sans être stimulées par l’extérieur. (*)

    Il ne subsiste en bruit de fond que les derniers stimuli arrivés avant de tomber en inconscience (qui peuvent provenir de la mémoire récente comme le film vu le soir) tournant en rond.

    Lors du réveil, les différentes parties se reconnectent entre elles, de la cohérence est réintroduit.

    Mais ceci n’est pas instantanée : ça met qq dixièmes de secondes. Et si le réveil n’est pas totalement hormonal, il est plus rapide, un peu en urgence. Dans ce cas, chaque fonction essaie d’être opérationnelle le plus vite possible. Et une des fonctions la plus rapidement opérationnelles est la mémoire immédiate.

    Du coup, la transition des autres fonctions de l’état incohérent à l’état cohérent peut être mémorisée. Le souvenir de cette transition est le rêve.

    Conséquences :

    – On a tort de se plaindre que l’on nous a réveillé en plein rêve. Car c’est le réveil qui est la cause du rêve ! Si on rêve, on sera donc toujours réveillé en plein rêve ! On peut se réveiller sans rêve (la mémoire immédiate a eu du retard), mais on ne peut pas rêver sans se réveiller.

    – On rêve d’autant plus que l’on dort mal, mais que l’on s’endort quand même. Les mauvaises conditions de sommeil (bruit, chaleur, …) nous réveilleront souvent durant la nuit, en tout cas au moins entre les cycles de sommeil, et assez brutalement : conditions idéales pour générer des rêves.

    Pour ma part, je constate ceci systématiquement : tout réveil brutal ou mauvaise nuit (entraînant au moins des réveils prématurés entre les cycles) me font rêver (au sens propre 🙂 .

    – Lorsqu’on est inconscient, on ne rêve pas. L’incohérence existant alors dans le cerveau ne peut pas construire de rêve. Ce n’est que lors de la transition incohérence >> cohérence qu’un rêve peut se construire, avec un minimum de cohérence. Donc le souvenir d’un rêve ne constitue pas juste les 5 dernières minutes d’un rêve de 2h dont on aurait bien aimé se souvenir aussi : il constitue tout le rêve, ou la moitié, selon que la mémoire immédiate a du retard ou non, mais pas le 1/100ème.

    – Dans un rêve, il y a de plus en plus de cohérence en allant vers la fin : la fin est bien plus réaliste que le début, qui est souvent floue en plus d’être complètement loufoque.

    De la même façon, on a une meilleure mémoire de la fin du rêve car la mémoire immédiate est plus fiable à la fin (même si elle s’est réveillée plus tôt que d’autres fonctions, elle n’est pas passée à 100% de ses capacités immédiatement).

    – On ne peut pas faire de phrases dans un rêve, car cette faculté nécessite une cohérence totale, qui n’existe qu’une fois réveillé. Mais on peut quand même prononcer des phrases réflexes, donc courtes et communes.

    – Malgré tout, je pense que le réveil ne se fait pas forcément d’un coup, et il peut arriver que la prise de cohérence oscille plusieurs fois avant le réveil complet. On dispose alors d’autant de transitions permettant plusieurs rêves qui ont un lien entre eux car on ne retourne pas en incohérence complète entre chaque rêve. Ainsi on peut parfois faire des phrases que l’on n’a jamais entendues ni prononcées auparavant. De la même façon, il m’est arrivé de faire des calculs dans mes rêves (multiplication à 3 chiffres), qui se sont révélés justes, mais qui m’ont pris tout mon rêve (et ça m’a énervé dans le rêve que ça prenne tant de temps 🙂 .

    On peut aussi poursuivre le rêve qui a eu lieu 2h auparavant : le rêve précédent constitue alors un souvenir, qui alimente le rêve suivant comme les derniers stimuli avant de se coucher.

    – Comme le rêve a lieu lorsque la cohérence n’est pas complète, on est encore inconscient, et les actions de la conscience sont encore inexistantes. En particulier, l’influence qu’elle a sur la partie inconsciente une fois éveillé (le « corps » dans votre article sur la conscience) est inhibé. Il n’y a pas encore le contrôle de la conscience par les affects et autres mécanismes. Ce qui fonctionne déjà n’est donc pas ralenti par ce contrôle, et peut « tourner » très vite. C’est pourquoi il se passe tant de choses dans un rêve, qui semble durer plusieurs dizaines de minutes, alors qu’il ne dure que qq dixièmes de secondes.

    On retrouve cette accélération du temps psychique lors d’une situation d’urgence, où la conscience est un peu inhibée (par exemple un parachutiste qui doit utiliser son parachute de secours suite à un problème sur le parachute principal : cela lui semble durer plusieurs minutes alors que tous ses raisonnements et actions ont eu lieu en moins de 10s).

    (*) Cette déconnexion des parties du cerveau entre elles est indispensable pour toutes les zones ayant un lien avec les fonctions motrices, sinon nous serions agité de mouvements incohérents durant notre sommeil… embêtant pour dormir dans les arbres ! Le sommeil paradoxal n’est que la période où ces zones sont complètements déconnectées, et traversées de signaux incohérents. Le reste du sommeil, elles ne sont déconnectées que des autres parties en sommeil, mais restent connectées aux fonctions motrices, pour pouvoir réagir rapidement en cas de réveil d’urgence.

    Toutes les fonctions motrices sont-elles déconnectées durant le sommeil paradoxal ? Non, les muscles de mouvement des yeux restent connectés… car leur mouvement n’est pas gênant pour dormir dans les arbres.

  3. @ Glycogène

    Cela me paraît extrêmement convaincant. À la première lecture en tout cas, vous répondez systématiquement aux objections qui me sont venues spontanément à l’esprit.

    Vous devriez publier cela en votre nom (j’ai corrigé quelques erreurs typographiques au passage). Ceci dit, je ne sais pas très bien où. Ce que je peux faire personnellement, c’est vous offrir un billet en tant qu’invité, cela donnera un peu plus de visibilité à votre thèse, lui attribuera un auteur ainsi qu’une adresse URL moins compliquée.

    1. @Paul : attiré ici par le com’ de methode, je tombe sur votre réponse à Glycogène avec laquelle je ne suis pas du tout d’accord. Sa théorie n’explique qu’un préjugé, le caractère absurde des rêves. Mon expérience perso me pousserait à dire qu’ils sont au contraire d’une remarquable cohérence, mais que l’on ne sait pas la déceler. Je peux aussi, avant de m’endormir, programmer mon réveil au milieu de la nuit, et ce le plus simplement du monde : il me suffit de penser quelques secondes : « je vais me réveiller au milieu de la nuit ». Sachant que ça marche très bien, ça prouve que les parties du cerveau sont loin d’être « déconnectées » les unes des autres. La seule chose que je n’ai pas essayé, (mais je vais le faire ce soir), c’est de me programmer un réveil pour une heure précise, par exemple 2h22.

    2. J’en profite pour vous dire que ce « Jach ter Cap » n’a rien d’une nouveauté radicale. S’agissant du nom d’un « disparu », il est probable qu’il concerne l’un de vos proches dont la disparition vous pose ou vous a posé problème. Ces 3 mots sont certainement dans un rapport très précis et radicalement logique avec un autre mot qu’il n’appartient qu’à vous de découvrir, en jouant sur la phonétique et le sens, dans toutes les langues que vous connaissez. Les rêves sont énigmatiques mais pas absurdes.

  4. Si on passe une journée avec un fort moment, prégnant, « émotionnel », il sera catapulté dans le sommeil.

    Les dernières minutes avant l’endormissement sont capitales pour la Qualité de la nuit que l’on va passer ; de « mettre ses devoirs sous l’oreiller » à « penser positif sur l’oreiller », il n’y a qu’un pas vite franchi. Essayez, c’est très efficace.

    Pour en revenir à ce moment prégnant, s’il se trouve combiné à un moment antérieur de même nature, ayant induit lui aussi des rêves, ces songes anciens seront mélangés aux nouveaux, via une (ou plusieurs) connexions neuronales de type « émotionnel ».

    D’où ces aspects qui n’ont d’étrange que l’apparence, à savoir l’irruption dans l’Aujourd’hui d’un rêve passé, lui même rattaché au melting-pot de sa propre phase nocturne/connectique, et caetera.
    On y rajoute une pincée de musique douce avant de faire dodo, on secoue (un peu) avec quelques éléments inconnus :

    voilà le travail.

  5. Le vécu des rêves éveillés, au sens de Gaston Bachelard – « La manière dont on imagine est souvent plus instructive que ce qu’on imagine»-et puis de toute façon… une pensée, un désir fort est AUSSI REEL que le réel ; j’en veux pour preuve, non point tant ce que l’Art a apporté d’admirable au Quotidien, que le fait irréfutable qu’un puissant mécanisme, aussi évanescent ou lunatique
    qu’il puisse paraître (un plaisir inavoué est un plaisir quand même) se retrouve par la suite dans nos songes.

    Ces derniers, qui ne maîtrisent pas la ségrégation, ont donc bien compris la demeure de l’homme.
    Le Réel, c’est tout.

    Téléphoner n’est plus virtuel.

    « rien n’arrête une idée dont le temps est venu ».
    Victor Hugo

    Tout un pan de notre conscience n’a pas encore été (re)découvert, et encore
    moins adapté aux temps nouveaux, avec les fulgurantes avancées que cela
    comporte. Ou alors par si peu d’entité.

    En chinois, le mot « crise » est composé de deux caractères, l’un veut dire danger, l’autre veut dire opportunité.

    http://www.fractal-recursions.com

    Rien n’arrête une idée de toute façon.
    V.

  6. @glycogene et V1Jedi
    Il reste une trace non seulement des émotions mais aussi des fonctionnements neuronaux inhabituels de la journée.

    Par exemple, quand je commence une semaine de ski, mes rêves des quelques premières nuits comprennent des scènes de vitesse/accélération.
    La mise en route de certains mécanismes d’habitude sous exploités produit alors de l’excitabilité qui dure, et vient « se faire voir » parmi les éléments incohérents.

    Huxley disait, je crois, que la vitesse est un sens supplémentaire.

  7. paul à écrit:
    La chose qui ne marche pas dans « Principes des systèmes intelligents », le reste qui m’a chiffonné au fil des années, c’est la liberté du rêve, cette capacité apparente de générer du purement neuf. Il n’est pas à exclure que
    « Jach ter Cap » soit une recombinaison d’éléments enregistrés mais il faudrait alors que la taille de ces éléments soit extrêmement petite, se situant au–dessous du niveau de ce qui serait une unité sémantique élémentaire : si le rêve peut travailler à partir de syllabes ou de lettres privées en soi de signification, alors mon explication dans « Principes des systèmes intelligents » a d’une certaine manière échoué.

    Bien entendu, écrire cela, c’est me lancer un défi. Je le faisais déjà avant l’invention du blog : je soumettais ma perplexité aux étudiants. Dans les cas épineux comme celui-ci, je faisais déjà appel à la solidarité universelle.

    vous semblez pointer du doigt les faiblesses de la théorie freudienne sur les rêves. générer du purement neuf n’est ce pas le point d’achoppement avec son puissant disciple c.g jung qui poursuivit dans les profondeurs les traces d’un inconscient universel dit collectif?

    l’inconscient collectif qui expliquerait la redondances de certains mythes dans des populations tribales éloignées entre elles et qui n’ont jamais pu entrer en contact. quid des notions d’archétype et de complexe? ce qui est frappant c’est que vous cherchâtes (quelle belle langue) à solutionner vos interrogations en les soumettant à l’assemblée des étudiants..

    d’une manière générale je ne vois pas comment il ne pourrait y avoir une strate collective dans l’inconscient, plus on descend profond, en évitant la folie et la mort pour celui qui se verrait essayer, et plus les formes de communication deviennent régressive, ce qui expliquerait les assertions nombreuses de gens plus ou moins sérieux parlant de communication inter-espèce (comme kojève), et ce jusqu’aux plantes.

    voici une référence si d’aventure
    http://livre.fnac.com/a217183/Jeremy-Narby-Le-serpent-cosmique

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