Tirer les leçons de ce qui se passe en ce moment en Amérique

L’entretien suivant avec Jacques Coubard a paru en tribune libre dans L’Humanité, le 29 septembre 2007, sous le titre La bulle immobilière et la démocratie.

Dans votre livre, “Vers la crise du capitalisme américain ?”, vous annonciez, il y a un an, le désastre probable des crédits hypothécaires. Quelle opinion portez vous aujourd’hui sur l’étendue de la crise immobilière, ses conséquences sur une croissance essentiellement financière et sur les revenus de la majorité des Américains, leur consommation ?

La crise se déroule malheureusement selon le scénario que j’avais prévu. Les ménages qui auraient pu épargner ont substitué à l’épargne l’investissement spéculatif dans des logements les plus vastes possibles pour maximiser leur mise. Quant aux ménages défavorisés, leurs prêts pouvant être titrisés avec profit, ils ont été encouragés à accéder à la propriété pour répondre à la demande de Wall Street. Leurs revenus mensuels étant absorbés par le remboursement de leur prêt, on leur a proposé de mettre en gage la plus–value virtuelle de leur logement, ce qui a permis de dégager au cours des dix dernières années 9.000 milliards de dollars, rapidement dépensés en biens de consommation. Cette somme a aidé la Chine à devenir une puissance industrielle majeure. Dans le contexte actuel d’éclatement de la bulle immobilière et de baisse du prix des habitations, les plus–values virtuelles se sont évaporées ainsi qu’une partie de l’épargne malencontreusement investie dans l’immobilier résidentiel. Du coup, les Américains se retrouvent sans réserves à la veille d’une récession qui promet d’être grave.

Qu’en est-il de la société de propriétaire, au moment où en France elle figure dans le catalogue des promesses présidentielles?

Le paradoxe en France, c’est que les Français ont élu un président qui ne cache pas sa sympathie pour le visage que l’Amérique a présenté au cours des huit dernières années. Or celles–ci ont constitué pour les États–Unis des années noires, sur le plan politique bien entendu, mais aussi économique et financier : la chose est devenue évidente durant les six derniers mois même si la crise en cours n’a pas encore atteint toute son ampleur. Il serait bien sûr catastrophique que la France s’engage dans la même voie : il est urgent que les Français lisent les journaux et s’informent de ce qui se passe en ce moment en Amérique.

L’idéal d’une population propriétaire de son logement est admirable en soi mais se réduit à un simple effet de propagande quand la disparité des revenus et du patrimoine exclut de fait une grande partie de la population de cet idéal. Faire alors accéder à la propriété, « à marche forcée », ceux qui n’en disposent pas des moyens objectifs, constitue une farce sinistre, telle celle que l’on observe aux États–Unis dans le cas du « prêt rapace » qui, sous prétexte d’accorder aux pauvres un crédit au logement, leur vole en réalité leurs misérables économies.

Le recours à la Federal Reserve peut-il permettre “l’atterrissage en douceur” annoncé dans la presse comme l’issue de secours pour les fondamentalistes du marché qui ont réponse à tout, sans gonfler à nouveau la bulle spéculative à l’origine de la crise du système financier ?

Avec plus de cent organismes de prêt mis en redressement judiciaire au cours des derniers mois et ceux qui survivent – même les plus grands – en situation précaire, avec des firmes ayant pignon sur rue à Wall Street, telles Bear Stearns ou Lehman Brothers, atteintes dans leur rentabilité, avec au moins deux millions de ménages menacés de perdre leur logement en 2007 et 2008, et dont seule une fraction pourra être épargnée, il ne peut plus être question d’atterrissage en douceur : l’appareil s’est bel et bien écrasé au sol !

La menace d’un effet domino de la crise du système financier ne risque-t-elle pas de s’étendre aux banques européennes qui ont spéculé sur les titres de crédits douteux vendus aux Etats Unis et de fermer ce que vous appelez les issues de secours ?

Les banques européennes, mais également asiatiques, australiennes, canadiennes, menacées jusqu’ici sont celles qui possédaient dans leurs avoirs, de manière directe (ABS) ou indirecte (CDO) des prêts hypothécaires subprime. Ceci dit, si le prix de l’immobilier américain devait plonger encore davantage – ce qui paraît probable, d’autres crédits immobiliers américains devraient les rejoindre dans la catégorie « à risque » (Alt–A, Option ARMs).

Vous proposez de mettre fin à la dérégulation, à un partage inégalitaire croissant soutenu par les allègements d’impôts des plus riches- autre chantier présidentiel français – et de brider le capitalisme sauvage qui ne connaît d’autres valeurs que celles de la Bourse. Ces questions n’appellent-elles pas à ouvrir le débat sur un autre choix de société ?

Un autre choix de société, certainement, mais lequel ? Le concept que j’ai proposé récemment dans une tribune du Monde d’une authentique constitution pour l’économie a été bien reçu, il convient maintenant de relever le défi et de lui donner un véritable contenu. Pour définir cette constitution il faut, comme je le disais tout à l’heure, lire les journaux, je veux dire par là tirer les leçons des faillites inscrites d’ores et déjà dans l’histoire. La principale, c’est que toute solution autoritaire est intolérable, toute dictature est haïssable, même celle qui serait exercée par les damnés de la terre parvenus au pouvoir par un juste retour des choses. La démocratie est un acquis historique et doit servir ici de fondement : c’est elle qui a su éliminer la loi de la jungle darwinienne de notre organisation politique et le même objectif doit être atteint pour ce qui touche à l’économique. L’assurance pour chaque individu que sa subsistance et sa santé seront assurées par la solidarité globale doit certainement constituer ici un principe–pivot. Autre leçon de l’histoire : notre espèce représente désormais une menace pour sa propre survie sur la planète qu’elle occupe, éliminer rapidement cette menace doit évidemment constituer le cadre général.

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