Le talon d’Achille des agences de notation

J’ai déjà débattu des modèles financiers dans Les modèles financiers “scientifiques”, et les autres, je voudrais y revenir, en développant un aspect que je n’ai fait qu’effleurer dans Le mécanisme de la crise du crédit ainsi que dans le blog d’hier : les modèles qui se fondent sur l’analyse de comportements passés et qui en extrapolent des prédictions quant aux comportements futurs. Ce à quoi j’ai déjà fait allusion, c’est que l’extrapolation de comportements individuels futurs à partir de comportements individuels passés achoppe lorsque ceux-ci sont essentiellement déterminés non pas par des traits propres aux individualités mais par des processus collectifs dont ils font partie et qui les dépassent.

J’en donne une illustration. On me consulte à la fin de l’année dernière à propos d’un système de notation de risque de credit pour un type particulier d’entreprises. Or la branche dont il s’agit se caractérise par un profil éminemment cyclique : ce secteur connaît essentiellement une alternance de hauts et des bas. Au lieu de procéder de la manière habituelle qui consisterait à envisager uniquement les facteurs qui prédisposent les entreprises à se révéler plus ou moins bons payeur, je fournis à la place une méthode qui permet d’évaluer la bonne santé de la branche dans son ensemble et je recommande de n’envisager qu’ensuite, à partir du pronostic général, la manière dont les individualités se situeront par rapport au comportement global du secteur (*).

Ce n’est évidemment pas de cette manière là que procèdent les agences de notation (Moody’s, Standard & Poor’s, Fitch) qui générent à travers leurs notations des pronostics individualisés de performance future : elles accumulent les données pour une population spécifique sur des périodes les plus longues possibles et produisent à partir de là une note individualisée qui équivaut à une probabilité de défaillance, de prépaiement, etc. Le rendement serait relativement bon s’il s’agissait de prévoir des événements rares dont l’occurrence n’est pas influencée par un climat général, par exemple le risque que vous mettiez accidentellement le feu à votre logement, mais quand il s’agit d’évaluer, comme dans le cas du crédit immobilier, votre capacité à rembourser sur trente ans un prêt de 600.000 euros consenti pour l’achat d’une maison, ça ne marche pas très bien, parce que cette capacité ne dépend pas uniquement de vous mais aussi, et de manière déterminante, de ce que sera la conjoncture économique durant ces trente années à venir. Et c’est là que se situe le talon d’Achille des agences de notation.

(*) Ils ne m’ont pas écouté. Non pas parce qu’ils n’auraient pas été impressionnés par la validité de mon argumentation, ou parce que j’aurais mal expliqué la marche à suivre. Non, beaucoup plus banalement parce qu’il n’existe pas de logiciel où il suffirait de presser trois boutons pour appliquer cette méthode.

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