Les affres que s’inflige une espèce colonisatrice, par Jacques Seignan

Billet invité

Les affres que s’inflige une espèce colonisatrice

Le préfixe « néo » permet parfois de nommer des notions, nouvelles ou dérivées, à partir de concepts antérieurs : néoclassicisme, néoréalisme, néocolonialisme… En économie, une certaine continuité dans la fin et les moyens apparait assez étonnante ; un bref aperçu historique pourrait le montrer.

Le colonialisme : au XIXe siècle, on inventa la « mission civilisatrice » coloniale européenne, à la suite des précédentes aventures impérialistes initiées lors de la première mondialisation du XVème siècle. Le principe est simple et ancien : une nation plus « développée », par la force brutale de ses armes annexe et exploite des territoires où vivent des peuples que l’on soumet pour leur extorquer des richesses agricoles, minières ou humaines (l’esclavage). En somme, un vol à main armée, en bande organisée, mais à très grande échelle. Le XXème siècle vit, lui, la fin des empires coloniaux mais pas celle du principe colonial : on parla donc de néocolonialisme car la domination – tout en restant délétère et malfaisante – se faisait indirectement avec des complicités locales. Des peuples colonisés devenus théoriquement indépendants subissaient le joug de dictateurs au service des anciennes puissances coloniales pour leur garantir l’accès aux diverses richesses de leurs pays. Tel dictateur africain avait ainsi un bel hôtel particulier à Paris ; quant à son peuple, il avait la misère pour seul horizon.

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DIDEROT ET LES DRONES, par Jacques Seignan

Billet invité

Denis Diderot (1713-1784) écrivait dans sa « Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient »:
« Aussi je ne doute point que, sans la crainte du châtiment, bien des gens n’eussent moins de peine à tuer un homme à une distance où ils ne le verraient gros que comme une hirondelle, qu’à égorger un bœuf de leurs mains. Si nous avons de la compassion pour un cheval qui souffre, et si nous écrasons une fourmi sans aucun scrupule, n’est-ce pas le même principe qui nous détermine ? »

L’idée de tuer à distance existait à son époque puisque les armes à feu opèrent bien à distance ; mais évoquer la possibilité de tuer, à si longue distance qu’un homme n’apparaîtrait que comme une fourmi, c’était surtout donner une image philosophique forte, dans son style inimitable. Or notre époque l’a transformé en une horrible anticipation à laquelle nous ne prêtons même plus attention.

Après les bombardements massifs des villes, après le largage en haute altitude d’une bombe atomique, nous avons inventé les drones. Depuis un bunker situé à plus de 12.000km, un jeune soldat américain – vraisemblablement élevé avec des jeux vidéo – peut ainsi écraser des fourmis dans des vallées reculées du Pakistan -, en manipulant un joystick devant un écran.

Ont-ils lu cette remarque de Diderot ceux de NotABugSplat qui ont imaginé mettre un portrait géant d’enfant pour arrêter les attaques des drones ? Ou tout simplement est-ce une idée naturelle à qui ose penser ?

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PHILIA M’A TUÉ, par Zébu

Billet invité

« Qu’est-ce que la Philia ? Rien d’autre que la bonne volonté dont chacun fait preuve pour que “ça marche” dans le monde où nous sommes plongés. (…) Ces gestes collaboratifs, d’entraide, ces efforts que nous consentons et qui assurent la persistance de la vie en société bien mieux qu’une main invisible qui serait présente en dépit des comportements égoïstes des uns et des autres. (Misère de la pensée économique, pp. 282 et 285) ».

Un Belge donne cette définition de ce qu’il a pu vivre un soir à La Louvière, perdu en pleine Wallonie, à la recherche de Godot.

Des millions d’Autres perdus en donneraient une autre.

Celle qui sait au plus profond de soi que ce qu’elle réalise en ce moment même n’a aucun sens mais que si elle ne le fait pas, sa collègue, sa voisine, sa soeur, son amie, pourrait en pâtir parce qu’elle a une très nette conscience que ce qui la relie à ces Autres est infiniment plus important que l’absurdité phénoménale qui la submerge, sans qu’à aucun moment elle n’ait le sentiment d’être plus importante pour ce qu’elle est en train de faire.

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DANS UN JOYEUX BROUHAHA, par Un Belge

Billet invité

Quelques heures avant le possible défaut des États-Unis sur leur dette, qui ne s’est finalement pas (encore) produit, chacun, dit Paul Jorion, « vaquait tranquillement à ses occupations ». Attitude sidérante si l’on comprend l’importance de l’événement (c’est-à-dire si l’on sait un peu comment fonctionne l’économie mondiale), mais qui peut en partie s’expliquer comme suit…

D’une part, pour une majorité de personnes, le sort de la dette des États-Unis n’a pas plus de réalité que le sort des réservoirs d’eau contaminée de Fukushima. Sans doute, chacun croit savoir que le monde est un désormais unique et interconnecté, que le battement d’aile d’un papillon ici fait éternuer là bas, etc. Chacun expérimente ce « monde global » au quotidien, notamment via Internet. Mais cette expérience est superficielle. En termes de rapport au monde immédiat, notre cerveau est resté celui d’un homme ou d’une femme d’avant la révolution numérique, voire d’avant la révolution industrielle, pour qui seul ce qui a lieu dans l’espace restreint de la famille, du village ou de la ville compte et fait sens.

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PROJET D’ARTICLE POUR « L’ENCYCLOPÉDIE AU XXIème SIÈCLE » : Rire, par Le Sombre Matou

Billet invité

Rire : « Propre de l’homme » selon un humaniste du canal historique, lui-même se référençant à Aristote qui y voit plutôt une qualité humaine sans en faire pour autant un signe distinctif d’avec l’animal.

On pourrait donc proposer que l’absence de rire caractérise plutôt l’inhumain de nos actes humains c’est-à-dire non pas ce qui nous ravale au rang de la bête mais plutôt au rang du monstre, lorsque l’humain commet des actes que jamais un animal ne commettrait et qui le rende indigne de son humanité.

Le rire, on parle ici du rire naturel du rire « de bon cœur », pas du grincement cynique et du sourire crispé, le rire « jaune » ou le « pince sans rire », qui lui est parfois, à tort, apparenté, le rire donc appelle à une complicité et même à une bienveillance ; il rapproche les êtres par delà leurs différences en se référant à ce que leur culture ou leur inné ont de commun, il rend vulnérable par ce qu’il montre à autrui : une âme à nu, un corps momentanément hors du contrôle de la volonté, un abandon qui est une preuve de confiance. Quand on est bien ensemble, on rit ensemble.

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LES ÉLUCUBRATIONS

Comme vous le savez sans doute, les élucubrateurs bénéficient de manière générale de toute ma sympathie. Antoine remet ça, avec un sens profond de la nature humaine, frappé du sceau de la sagesse anthropologique, qui requiert d’interdire quand il n’est pas possible de faire autrement, mais de ne pas le faire simplement pour prétendre être plus vertueux qu’on ne l’est réellement.

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UN VOLCAN ISLANDAIS, FUKUSHIMA, LA REVOLUTION, par zébu

Billet invité

Comme dans les jeux enfantins, on peut proposer de trouver l’intrus parmi différents termes d’une proposition, mais il se pourrait bien que cette fois, il n’y ait point d’intrus.

Dans le choix des risques, nous pouvons être confronté à 2 types de risques : des risques naturels et des risques humains et technologiques (les risques technologiques ne sont que des effets des risques humains), le dernier terme de la proposition étant une conséquence des risques encourus ou une solution pour les éviter.

Il apparaît étrange de pouvoir lire ces trois termes côte à côte, tant ils semblent disparates : un élément naturel, une centrale nucléaire en déperdition et un phénomène politique. En précisant bien, on y ajoute même des périodes de l’histoire et des lieux différents, puisque le volcan islandais en question est le Läki au 18ème siècle, Fukushima au Japon du 21ème siècle et la révolution un phénomène… trans-historique et trans-géographique.

Pourtant, à y regarder de près et justement parce que ceux-ci sont par trop éloignés, la comparaison de ces termes est non seulement opportune mais aussi nécessaire.

En 1783, le volcan Läki entra en éruption en Islande, provoquant une fissure éruptive de 40 km de long, d’où sortira le plus grand épanchement lavique de tous les temps, l’équivalent de deux fois le débit du Rhin à son embouchure… par seconde.

Un véritable hiver volcanique s’ensuivit, par la projection de cendres et de pluies d’acides sulfuriques, provoquant des hivers terribles, réduisant la production alimentaire et créant les famines en Europe de la fin des années 1780. Des orages de grêle par exemple, en plein été, détruisirent une bonne partie des récoltes de l’année 1788 en France. Le prix d’un boisseau de blé, de 11 sols en 1706, passa à 206 au printemps 1790. L’un des rares scientifiques de l’époque à avoir fait le lien entre l’observation des intempéries météorologiques et l’éruption du Läki fut Benjamin Franklin, un des pères de la révolution américaine de 1776.

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FUKUSHIMA, SYMPTOME D’AGONIE, DEBORDEMENT DE COMPLEXITE, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

Après l’analyse de la valeur par le caractère personnel et social de l’humain, après la présentation du prix comme conséquence d’options de répartition des causes de la valeur entre des rôles humains distincts, voici une proposition d’application du marché d’option à la prévention de la complexité technologique spéculative.

Imbrication humaine des causes

D’après les informations qui nous ont été données, le tremblement de terre du 11 mars au Japon a normalement déclenché la procédure de mise en sécurité de la centrale nucléaire de Fukushima. Puis le tsunami est arrivé et a noyé les pompes de secours de refroidissement des réacteurs. Pour une panne d’électricité, la vie de millions de gens est mise en danger et une portion inconnue du tout petit territoire japonais risque d’être stérilisée pour longtemps. Des faits naturels se conjuguent dans une catastrophe où les conséquences apparaissent disproportionnées aux actions subjectives qui ont été effectivement engagées ou qui pouvaient être engagées pour les éviter.

La disproportion met en regard des pertes incalculables en vies humaines et en dégradation du milieu de vie avec un investissement et un objectif initiaux qui avaient un certain prix ; un investissement qui a « économisé » la vie humaine mais bien en deçà de ce qui avait été promis. Des options ont été prises à l’origine de la centrale électrique accidentée. Un projet avait été défini dans lequel un certain calcul faisait apparaître que l’électricité nucléaire à produire vaudrait globalement plus que les dépenses de conception, de construction et d’entretien sur toute la durée de vie de l’infrastructure. La comparaison du projet avec des modes alternatifs de production de la même quantité d’électricité, disponibles au même moment, avait laissé penser que le nucléaire rendrait la plus grande valeur. Le même objectif de production serait atteint à moindre coût avec les réacteurs de Fukushima. Mais que contenait vraiment l’objectif ?

En prix humain, la catastrophe en cours révèle une immense erreur de calcul. L’investissement et les coûts engagés jusqu’au tremblement de terre sont assimilables au versement d’une prime d’option dont le prix nominal a été le chiffre d’affaires encaissé par l’exploitant Tepco. L’échéance de l’option était la durée de vie prévisionnelle de la centrale électrique. Le contrat nominal sous-jacent au chiffre d’affaires prévisionnel était l’ensemble des normes techniques, sanitaires et politiques impliquées dans l’autorisation formelle publique à produire de l’électricité nucléaire. Tout le calcul financier à l’origine de la construction de la centrale s’est fondé sur une séparation politique normative de l’acceptable et de l’inacceptable ; et sur une anticipation de la disponibilité des techniques requises au respect des engagements pris. L’erreur de calcul bien apparente après la catastrophe se trouve donc dans la délimitation juridique même du civilement acceptable, donc dans l’évaluation des techniques propres à respecter les normes retenues et enfin dans l’effectivité des contrôles réalisés pour garantir le prix de revient anticipé de l’électricité produite.
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LA MEMOIRE DE L’AVENIR, par Crapaud Rouge

Billet invité

Dans une récente interview à Rue89, Edgar Morin explique : « Aujourd’hui, quel est le nouvel improbable ? La vitalité de ce que l’on appelle la société civile, une créativité porteuse d’avenir. En France, l’économie sociale et solidaire prend un nouvel essor, l’agriculture biologique et fermière, des solutions écologiques, des métiers de solidarité… Ce matin, j’ai reçu un document par e-mail sur l’agriculture urbaine. Au Brésil, où je vais souvent, des initiatives formidables transforment actuellement un bidonville voué à la délinquance et à la misère en organisation salvatrice pour les jeunes. Beaucoup de choses se créent. Le monde grouille d’initiatives de vouloir vivre. Faisons en sorte que ces initiatives se connaissent et se croisent ! » Il aurait pu citer quantité d’autres exemples, comme celui des persécutés de Tarnac ou de ces immigrés dans le conte de Noël du Yéti, dont je vous recommande une lecture attentive pour qu’il ne reste pas un cas isolé et oublié mais, tout au contraire, relié dans vos mémoires à beaucoup d’autres qui procèdent des mêmes principes. Avant que toutes « ces initiatives se reconnaissent et se croisent » sur le terrain, il faut qu’elles se rejoignent dans les consciences.

Pour accomplir leur dessein, les pionniers du capitalisme ont suivi une stratégie volontaire. Mon billet précédent suggère qu’ils se sont constitués d’emblée sur quatre plans distincts mais reliés : spirituel, avec la bible comme source d’inspiration et de motivation d’une nouvelle manière de vivre ; individualiste, par l’investissement de soi et l’initiative récompensés par la richesse ; opérationnel, par une nouvelle conception du travail et de l’économie ; collectif, par la diffusion et la pratique d’une nouvelle religion. Il n’en fallait pas moins pour venir à bout des vieilles traditions qui donnaient sa cohérence à la société civile de l’époque. Celle-ci a perdu parce que, ayant pris et conservé l’initiative, les capitalistes proposent à chacun, pris individuellement, des coups qui semblent gagnant-gagnant, (comme il arrive aux échecs d’échanger un pion contre un autre), mais dont ils ressortent les seuls gagnants à long terme. C’est évidemment le cas avec les emplois qu’ils imposent, des emplois qui sont, rappelons-le, des « postes de travail » conçus par eux, donc à leur avantage, et que l’on est contraint d’accepter faute de mieux. Mais quand on examine de plus près ce qu’ils ont dans le ventre, ces emplois, il y a de quoi être consterné, car certains sont si inhumains, en particulier le travail d’enfants réduits en esclavage, ou le travail à la chaîne, (dont les principes valent désormais dans des métiers où on les croyait inapplicables), que c’est comme si l’on demandait à des brebis d’allaiter des louveteaux.

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LES ORIGINES DE L’ART ET DE LA CULTURE : le rôle des individualités, par Paul Tréhin*

Billet invité

Aux origines de notre espèce humaine au sens large, la préoccupation première fut surtout la survie dans un milieu hostile. Mais une adaptation correspondant aux conditions du milieu de vie devait suffire à ce but fondamental : tant qu’il n’y avait pas de raison de changer de mode de vie et d’exploitation des ressources naturelles, pourquoi le faire ? D’ailleurs, les premiers outils en pierre taillée appelés galets aménagés, ou parfois connus comme technique Oldowayenne, avec un seul tranchant, ont eu une durée de vie de plus d’un million d’années, soit pendant pratiquement toute la période dite du paléolithique inférieur : moins 2,6millions d’années à moins 1,6 millions d’années et même un peu au paléolithique moyen. Vers la fin du paléolithique inférieur est apparue la technique des bifaces encore appelée technique Acheuléenne, plus performante, qui a aussi duré plusieurs centaines de milliers d’années elle aussi, sans grands changements des outils confectionnés tout au long de cette période, mises à part de meilleures techniques d’exploitation des matériaux de base nécessaire à la fabrication d’outils en pierre taillée.

C’est au paléolithique supérieur que les technologies de la pierre taillée vont connaître des évolutions nombreuses et de plus en plus rapprochées pour arriver au raffinement que l’on va trouver dans les outils plus récents de l’Aurignacien, du Solutréen, du Moustérien et du Magdalénien, évolution des outils souvent en rapport avec l’apparition de diverses formes d’art. Donc il semble bien que jusqu’à une certaine période les êtres humains se soient suffisamment bien adaptés à leurs milieu avec des outils relativement simples et n’aient pas eu besoin d’en créer de plus efficaces.

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Mon Québec à moi

Avant d’aller quelque part, on en a quand même une idée, faite de bric et de broc en général, et qui ne ressemble pas vraiment à la chose elle-même. Parfois le contraste entre le préconçu et le constaté se révèle d’ailleurs embarrassant : ce fut le cas par exemple pour moi et la Chine.

Je n’ai pas vu grand-chose du Québec cette semaine et il faudra y retourner – voir la forêt en particulier – et la pêche, qui me fascine partout, dans tous les pays du monde.

En attendant, voici mon Québec à moi, tel que je l’avais inventé dans ma tête avant mercredi.

Félix Leclerc

Le chanteur préféré de mon père, et dans une des chansons qu’il aimait tout particulièrement.

Carole Laure

Je suis allé la voir au Bataclan à Paris, un soir triste d’automne du milieu des années 1980. Je suis sorti de la salle de très bonne humeur, et toujours aussi amoureux des femmes – si vous vous demandez pourquoi, regardez la vidéo : la réponse s’y trouve (Nota Bene : certains d’entre vous se sont étonnés de la catégorie de billets « La race humaine », explication : si vous regardez quels billets j’ai mis dans cette rubrique, vous verrez que j’aurais pu l’appeler aussi bien « Les femmes et moi », mais « moi » ça aurait fait prétentieux).

Kate & Anna McGarrigle

J’ai évoqué la mort de Kate McGarrigle en janvier. Avant-hier, j’ai eu dix minutes à moi, j’en ai profité pour me promener sur Sainte-Catherine, en pensant à elle, et à la merveilleuse famille de musiciens dont elle faisait partie.

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La vie est un super voyage, par rienderien

Billet invité.

J’ai 56 ans, je suis mère et grand-mère de 8 petits enfants.

Je suis née en 53 au Vietnam un an avant la débâcle française. D’un père français d’origine italienne habitant en Tunisie, et d’une mère vietnamienne dont je ne connais que le nom. A un an, j’ai atterri en Tunisie pour 5 ans, (jusqu’à la guerre d’indépendance) où j’ai été abandonnée et adoptée par un couple de modestes Siciliens.

Chassés de Tunisie, nous sommes arrivés en France, dépouillés, humiliés. « Victime de l’indépendance ». J’ai vécu en pension religieuse et militaire de 9 ans à 14 ans, jusqu’au certificat d’études.

J’en suis sortie comme un chat ébouillantée, mais j’avais un petit bagage culturel qui m’a bien aidée à survivre. A cette époque, il était rare de voir une asiatique, c’était « martien », d’où le fameux « chinoise verte ».

Mai 68 chez des Siciliens ça ne pouvez pas coller. Juge des enfants, mise à […], j’en garde un bon souvenir, à côté des coups des Siciliens, c’était doux : une expérience inoubliable, du meilleur comme du pire.

J’ai donc changé trois fois de nom sans me marier, d’où ma dérision envers ce monde, ce qui ne me permet pas d’avoir des relations normalisées. Par la suite, j’ai fait une école bidon d’étalagiste-décoratrice, financée par un job de pompiste. A cette époque les pourboires étaient intéressants, presqu’une paie.

Une école pour riches filles paumées dans le quartier d’Ainay qui arrivaient en cours en jetant leurs clés d’Austin sur leur bureau, pendant que j’arrivais en mobylette puant le gasoil.

J’habitais au-dessus d’un garage entre le stade de Gerland et les abattoirs qui fonctionnaient encore avant que cela ne devienne le centre culturel Tony Garnier.

Je rêvais d’une famille, je l’ai faite, et ça m’a sauvée. Bien entendu, seul un original pouvait m’attirer. Le père de mes enfants, entrepreneur mais aussi chanteur auteur, compositeur, n’a pas résisté à cet écart, il s’est suicidé en 97 mais nous étions séparés depuis 1985, mes enfants avaient 9-5-3-1 ans.

Depuis je navigue seule.

Deux de mes filles ont chacune trois enfants après avoir arrêté leurs études au brevet.
J’ai été grand-mère à 42 ans. Leurs compagnons de culture musulmane me mettent un peu la pression. Mon fils de 33 ans, papa de jumelles depuis peu, a hérité de la bosse du commerce qui roule depuis sa grand-mère paternelle. Après le décès de son père alors qu’il était en sport études tennis, il s’est lancé à 19 ans sur les marchés avec 5 m de tréteaux dans le prêt-à-porter, Il a déjà monté plus de 6 magasins à […], possède sa marque qu’il fait fabriquer en Chine. Pour l’heure, il va ouvrir sur 1000 m² au centre de […], une restauration rapide.

Une génération conditionnée à l’argent où les chômeurs et les RMIstes sont méprisables. Reste une fille magnifique de 27 ans célibataire, qui avait un avenir prometteur dans la musique comme DJ hip-hop, mais trop intègre dans ce monde macho où le monde de la nuit est violent et faux.

En 93, à […] dans une ville nouvelle où j’ai vécu 19 ans avec mes enfants ; j’avais lancé le temps d’un trimestre, un petit journal au titre de « Pluton, la planète la plus éloignée du soleil ». Il avait pour but de donner la parole à ceux qui ne l’avaient pas, mais aussi de parler écologie.

Depuis, je suis toujours un électron pauvre mais libre et je me sens quand même très heureuse.

La vie est un super voyage.

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Le prix Nobel de physique (originellement, dimanche 23 août)

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

J’ai eu autrefois une copine qui était la petite-fille d’un fameux prix Nobel de physique. Un jour, je lui ai signalé que le prochain exposé d’un séminaire auquel j’assistais régulièrement, celui du département d’histoire et de philosophie des sciences de l’Université de Cambridge, serait consacré à un aspect des travaux de son grand-père. Nous nous y sommes rendus ensemble.

À la fin de l’exposé, elle a voulu intervenir. Personne là ne savait qui elle était. Elle a contredit l’orateur. Celui-ci ne l’a pas très bien pris et lui a répondu vertement quelque chose du genre : « Vous avez l’air bien sûre de vous ! » Sur quoi elle a dit : « Mon grand-père m’a un jour expliqué que… »

Je travaille en ce moment au livre qui sera la suite de « Comment la vérité et la réalité furent inventées », et je suis en train de décrire ce qui m’apparaît non pas comme une erreur mais comme une authentique bourde dans l’œuvre du physicien en question (une proposition cependant prise très au sérieux en son temps). Bourde, parce qu’elle suppose la confusion entre l’objet et le sujet de l’observation. Si j’ai repensé à l’anecdote, c’est parce que je me suis rendu compte que j’étais là depuis un bon moment à m’interroger, au nom certainement de la relation amoureuse d’autrefois, « Comment dire ça gentiment ? »

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Bettie Page (1923 – 2008)

C’est un blog respectable ici Monsieur ! Nous ne saurions donc évoquer la mort aujourd’hui à Los Angeles de Bettie Page, si ce n’est par le biais du film The Notorious Bettie Page (2005) de Mary Harron avec Gretchen Mol dans le rôle de celle qui immortalisa le personnage de la pin-up… ou du tableau d’Andy Warhol reproduit ici.

(Je ne suis pas arrivé à déterminer s’il s’agit d’un vrai tableau de Warhol ou d’une affiche « à la manière de… »).

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Quand un homme aime une femme

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans Who’s That Knocking at My Door ?, un projet d’étudiant de Martin Scorsese, qui finit par devenir, après moult additions et remontages, son premier long-métrage, le héros (incarné par Harvey Keitel) demande à l’héroïne (incarnée par Zina Bethune) si elle connaît Percy Sledge. Elle répond « Quoi ? », et il hausse les épaules : « Laisse béton ! »

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le don du sourire

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Si vous suivez la discussion qui a lieu en ce moment à propos de mon billet Le bonheur suprême, vous avez dû constater que le thème s’est déplacé vers « sourire arbitrairement à des étrangers ».

Si vous me connaissez un peu, vous aurez deviné que je suis tout à fait pour. Alors voici, extrait de mes notes de 2003. La scène se passe à San Francisco où j’habitais alors.

La femme qui fait « Hi ! »

Dans Orange County, sans voiture, on ne va pas très loin. Les Américains, même fauchés, s’achètent des bagnoles, parce qu’ils ont accès au système de crédit le plus libéral du monde (je n’ai pas dit le plus généreux). Les étrangers sont obligés de payer comptant, et souvent, comme moi en 1997, ils n’ont pas les ronds. Michael m’a aidé en me prêtant durant trois ans un camion jaune qu’il utilisait de temps à autre pour trimbaler du matériel de récupération.

Quand on arrive dans ce pays dans l’intention de s’y installer, pour qu’on y réussisse, il faut que des gens du cru vous prêtent main-forte, sinon c’est impossible. Et on en trouve sans difficulté qui vous aident, parce que s’ils ne sont pas passés par la même épreuve eux-mêmes, ce fut de toute manière le cas pour leur père ou pour leur grand-père. Alors on s’entraide, on se fait la courte-échelle.

Michael a beaucoup aimé aider ce « Professeur » européen qui galérait. Je le soupçonne d’avoir un peu savouré la pitié que je lui inspirais. Mais les choses évoluent. Hier nous marchions ensemble dans Polk, disons rue Sainte Croix de la Bretonnerie, pour ceux à qui cela dit quelque chose, et nous traversons Broadway, et nous croisons une jeune femme pas très grande mais très jolie, une métisse au teint très clair, une personne que l’on appelle une « Noire » aux États-Unis, et qui me fait un très grand « Hi ! » avec la voix qui monte en fin de parcours, et agrémenté d’un immense sourire. Et Michael s’arrête, convaincu qu’elle et moi allons entamer une conversation, et comme il s’aperçoit que je ne ralentis pas, il dit « Mais, tu ne la connais pas ? » et je réponds en riant, « Ben, si, tu vois, maintenant je la connais ! ». Mais il n’est pas convaincu et il ajoute « Mais c’est une personne que tu connaissais avant qu’on la voie là juste maintenant ? », je dis « Non, non… Non, je ne l’ai jamais vue avant : c’est une femme que je ne connais pas et qui me dit bonjour comme ça et ça me fait très plaisir ». Et, voyant qu’il reste interloqué, je lui dis, « Ben tu vois, ça c’est le bon côté de la vie d’un banquier ! » Mais je constate qu’il ne trouve pas ça drôle du tout, il hoche la tête, il est écoeuré : il préférait l’époque où je roulais dans son camion jaune et où il me voyait, à genoux, rendant grâce au ciel d’être tombé dans un pays où l’essence ne coûtait rien.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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