PHILIA M’A TUÉ, par Zébu

Billet invité

« Qu’est-ce que la Philia ? Rien d’autre que la bonne volonté dont chacun fait preuve pour que “ça marche” dans le monde où nous sommes plongés. (…) Ces gestes collaboratifs, d’entraide, ces efforts que nous consentons et qui assurent la persistance de la vie en société bien mieux qu’une main invisible qui serait présente en dépit des comportements égoïstes des uns et des autres. (Misère de la pensée économique, pp. 282 et 285) ».

Un Belge donne cette définition de ce qu’il a pu vivre un soir à La Louvière, perdu en pleine Wallonie, à la recherche de Godot.

Des millions d’Autres perdus en donneraient une autre.

Celle qui sait au plus profond de soi que ce qu’elle réalise en ce moment même n’a aucun sens mais que si elle ne le fait pas, sa collègue, sa voisine, sa soeur, son amie, pourrait en pâtir parce qu’elle a une très nette conscience que ce qui la relie à ces Autres est infiniment plus important que l’absurdité phénoménale qui la submerge, sans qu’à aucun moment elle n’ait le sentiment d’être plus importante pour ce qu’elle est en train de faire.

Celui qui sait être une partie d’un plus Grand Tout dont il connaît les délires et les compromissions, les incongruités et les contradictions, les impasses et les aberrations, mais qui décide que, somme toute, puisqu’il faut faire ce qui doit, sans quoi c’est celui qu’il connaît et bien au-delà celles et ceux qu’il ne connaît pas mais qu’il devine qui auront à subir son atermoiement, fait ceci, ou cela, parce qu’ainsi la machine continuera à tourner et évitera ainsi à tous ceux-là et à celles-ci que cette machine n’en vienne à s’effondrer sur la tête de tous.

Celle et celui qui savent, le matin en se levant, en prenant leur bus ou leur voiture, en arrivant à leur poste de travail ou en allant en rechercher, qui accueillent l’Autre, qui l’orientent et le guident, le conseillent et l’accompagnent, le nourrissent ou veillent à sa sécurité, produisent ce qui doit être mangé et ce qui ne le sera pas, rédigent un article de loi ou le lisent, regardent un nuage ou un enfant passer, en reprenant leur bus ou leur voiture, en arrivant à leur domicile, en préparant à manger, en jouant avec leurs enfants, en se brossant les dents et en se couchant dans leur lit, savent : j’ai fait ce que dois.

Et demain, refont, encore, et encore, et encore, parce que sans quoi, l’absurde machine, dont tous savent combien sa déliquescence est entamée, ira s’écraser de tout son poids de malheur et d’injustice sur son voisin et son amie, sa soeur et son collègue, accablés qu’ils seraient et plus encore s’il était possible de se savoir seuls, irrémédiablement seuls face à cette monstruosité sans cette philia dont ils incarnent tous à un moment ou à un autre les innombrables visages sans nom.

Et cette vilaine machine qui continue de cracher ses poumons à la face du monde comme le ferait un tuberculeux se sachant condamné. Machine condamnée à se perpétuer parce que la philia que nous portons tous lui prolonge sa vilaine agonie qui se répand comme de l’essence sur une flaque d’eau, chatoyante dans les couleurs irisées d’une sollicitude envers l’Autre sans cesse renouvelée, de plus en plus sollicitée, le moteur même de son agonie.

Demain, nous irons livrer notre part infime, pour les Autres, pour nous-mêmes.

Et chaque jour, nous nous tuerons un peu plus.

Philia,

si tu nous écoutes,

aime-nous un peu moins

et rend nous notre colère.

Ainsi soit-il.

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