DIDEROT ET LES DRONES, par Jacques Seignan

Billet invité

Denis Diderot (1713-1784) écrivait dans sa « Lettre sur les aveugles à l’usage de ceux qui voient »:
« Aussi je ne doute point que, sans la crainte du châtiment, bien des gens n’eussent moins de peine à tuer un homme à une distance où ils ne le verraient gros que comme une hirondelle, qu’à égorger un bœuf de leurs mains. Si nous avons de la compassion pour un cheval qui souffre, et si nous écrasons une fourmi sans aucun scrupule, n’est-ce pas le même principe qui nous détermine ? »

L’idée de tuer à distance existait à son époque puisque les armes à feu opèrent bien à distance ; mais évoquer la possibilité de tuer, à si longue distance qu’un homme n’apparaîtrait que comme une fourmi, c’était surtout donner une image philosophique forte, dans son style inimitable. Or notre époque l’a transformé en une horrible anticipation à laquelle nous ne prêtons même plus attention.

Après les bombardements massifs des villes, après le largage en haute altitude d’une bombe atomique, nous avons inventé les drones. Depuis un bunker situé à plus de 12.000km, un jeune soldat américain – vraisemblablement élevé avec des jeux vidéo – peut ainsi écraser des fourmis dans des vallées reculées du Pakistan -, en manipulant un joystick devant un écran.

Ont-ils lu cette remarque de Diderot ceux de NotABugSplat qui ont imaginé mettre un portrait géant d’enfant pour arrêter les attaques des drones ? Ou tout simplement est-ce une idée naturelle à qui ose penser ?

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