La fabrication standardisée des économistes, par Cédric Chevalier

Billet invité.

J’ai fait un « research master in economics » à l’Université catholique de Louvain (UCL), essentiellement donné par les professeurs du CORE (Center for Operations Research and Econometrics), l’élite auto-instituée de la science économique académique francophone belge. A l’époque, je voulais devenir « Économiste ». C’était mon graal, je ne vivais que pour ça, j’étais obsédé. J’avais commencé une thèse en « Économie » avec un auguste promoteur Économiste. Très vite, j’ai été dégoûté par l’état de la discipline, de ses tenants, puis auto-disqualifié par mon dégoût (on ne peut performer durablement dans un domaine qu’on finit par rejeter) et probablement disqualifié par les gardiens du temple, après m’être illustré de bien dangereuse manière, … dans un débat au titre pratiquement similaire à celui-ci.

Le CORE, c’est quelque chose. De manière sociologiquement intéressante, en Économie, comme en physique, le niveau d’abstraction théorique des travaux tend à déterminer proportionnellement la hauteur de la hiérarchie académique au sein de la discipline. Malheureusement, autant la physique théorique trouve à s’opérationnaliser, parfois des siècles après mais la plupart du temps, autant la « science économique » y échoue trop souvent, même après des siècles. Ou plutôt y parvient magistralement, mais alors pour le pire, quand la théorie est plaquée sur la réalité de manière aveugle. L’échec du passage de l’abstraction au concret est sans importance. Par contre, la mise en œuvre aveugle des théories abstraites au travers de politiques économiques concrètes conduit à des désastres, dont nombre ont été analysés sur ce blog. Le CORE, c’est le terrain de jeu des micro- et macro-économistes théoriques, mais aussi des économètres, cette espèce encore plus austère d’économistes, qui a au moins le mérite d’étudier des données réelles avec des méthodes réellement scientifiques, la plupart du temps.

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Sciences économiques : Formation ou formatage, à Louvain-la-Neuve le mercredi 29 avril 2015 de 18h30 à 20h30

La conférence a lieu dans l’auditoire AGORA12 (ou MONT10 s’il y a trop de monde). L’AGORA12 se trouve dans le bas de la ville, place Agora, 19. Ce bâtiment donne sur la place où il y a le cinéma.

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Trends – Tendances, Les étudiants réclament une autre approche de la science économique, jeudi 19 mars 2015

Dans l’édition imprimée de Trends – Tendances.

Les cours à l’université déconnectés de la réalité ?

Les étudiants réclament une autre approche de la science économique

Début mars, un reportage télévisé diffusé par la RTBF posait la question : l’enseignement de la « science » économique en Belgique a-t-il tiré les leçons de la crise ?

Dans ce reportage, on voyait et on entendait des étudiants se plaindre de la « déconnexion » de l’économie telle qu’elle est enseignée à l’université par rapport à la réalité économique que l’on observe quand on ouvre sa fenêtre chaque matin, une « science » économique incapable aussi bien d’annoncer la crise de 2008 que de dire ce qu’il faut faire une fois cette crise enclenchée, « science » également dépourvue de tout esprit critique, ayant largement abandonné le souci de la vérification empirique – comme le soulignent certains travaux universitaires (*), et ne présentant aux étudiants qu’une interprétation unique des différentes approches envisageables, « doctrinaire et dogmatique » comme le dit l’un d’entre eux, laquelle est malheureusement celle précisément qui a été le plus cruellement discréditée par les événements récents.

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Notre guerre de religion européenne, par Zébu

Billet invité.

Quand Antonis Samaras, Premier Ministre de Grèce, entama les discussion avec la Troïka en 2014 sur les conditions présidant au versement de la dernière tranche de l’aide européenne, il pensait qu’il obtiendrait sans doute ‘quelque chose’ qui lui permettrait de se présenter devant ses électeurs avec autre chose qu’un ‘simple’ excédent primaire budgétaire, ‘quelque chose’ qui lui permettrait de dire à ceux-ci que les sacrifices accomplis par les Grecs étaient maintenant reconnus. ‘Quelque chose’ même d’ordre tout à fait symbolique, comme par exemple un allègement, voire une suppression de l’intolérable contrôle de la Grèce par la Troïka. Il n’obtint rien, en prit acte et joua son va-tout en appelant à des élections qu’il savait perdues d’avance, et qu’il perdit effectivement.

De ceci, Alexis Tsipras tira sans doute un enseignement : il n’aurait rien à attendre de la Troïka, jamais, quels que fussent ses engagements et ses résultats. Si Samaras ‘l’élève modèle’, lui qui avait si bien et si consciencieusement appliqué les desiderata de la Commission Européenne, du FMI et de la BCE, n’avait rien obtenu, comment lui, Tsipras, qui avant même les élections prônait de sortir de ce cadre, pouvait-il espérer quoique ce soit d’autre qu’une humiliation supplémentaire, sans alléger en rien les souffrances du peuple grec ? Il n’est ainsi guère étonnant de constater que l’entrée en matière du nouveau gouvernement élu et ce dès les premiers jours, en nommant deux ministres ‘faisant débat’ pour le moins et s’alliant avec le parti nationaliste ANEL, a certainement à voir avec ce raisonnement.

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De la censure des économistes alternatifs à la guerre, par Denis Dupré

Billet invité.

L’attentat de Charlie Hebdo n’est pas un hasard mais un révélateur d’une logique décrite toute sa vie par l’économiste Oncle Bernard. Aujourd’hui, il convient, pour l’enterrer dignement, de nommer ce qu’il combattait et de réaffirmer ce pour quoi il combattait.

Nous sommes aujourd’hui bien loin de la pensée libérale qui vise l’épanouissement de l’homme dans l’accomplissement de toutes ses libertés. Nous sommes dans une pensée totalitaire destructrice des hommes et de la planète dont elle facilite le pillage : la pensée « extrême-libérale ». Elle vise à la destruction de toutes les valeurs fondant notre civilisation où les hommes vénèrent un Dieu Moloch baptisé « marché libre», qui dévore liberté égalité et fraternité.

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L’envie de découvrir comment cela fonctionne vraiment, par Boris Verhaegen

Juste une petite remarque suite à la vidéo du Temps qu’il fait du 13 décembre 2013 concernant le milieu scientifique que Hugh Everett a quitté, dégoûté du sort que l’on faisait à sa théorie. Il se fait qu’il n’est pas le seul à avoir tenté d’expliquer les superpositions d’états surprenantes que l’on peut observer dans le monde de l’infiniment petit.

Si les reproches qu’on fait à sa théorie sont légitimes – c’est-à-dire pour l’essentiel sa construction qui par essence ne permet pas de le placer dans le cadre du falsificationnisme popperien -, d’autres théories tout aussi originales mais plus pragmatiques ont subi le même sort. La théorie d’Everett n’est cependant pas la plus plausible pour expliquer les superpositions d’états car d’autres y arrivent avec moins de subterfuges. Comme on le suppose dans le milieu, plus une théorie explique les choses de manière simple, et plus elle a de chance d’exprimer une réalité concrète – ce qui rend si beau l’égalité d’Einstein E=mc2. Ainsi, une autre théorie résout la plupart des incohérences avec un seul univers supplémentaire, un univers gémellaire : jumeau.

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France Culture, L’économie en questions, « Paul Jorion viendra débattre », le samedi 28 décembre 2013, de 11h à 12h

France Culture, L’économie en questions

Si vous avez raté l’émission, pas de souci :

– La montée en puissance de l’économie dans le débat public (travaux de recherche et médias)
– Quelle confrontation avec les autres disciplines ?
– Les experts économistes en questions ?

Paul Jorion, anthropologue et sociologue, viendra débattre sur la base de ces trois questions avec Benjamin Coriat, professeur d’économie à l’université Paris XIII ; Elise Huillery, professeur d’économie à Sciences-Po ; Olivier Pastré, professeur d’économie à l’université Paris VIII et Xavier Timbeau, directeur de département analyse et prévisions de l’OFCE.

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LE TEMPS QU’IL FAIT LE 19 SEPTEMBRE 2013

Sur YouTube, c’est ici.

– Blog de PJ : Le débat avec Henri Guaino, Femmes chefs d’entreprise

– Blog de PJ : Colloque De l’argent, à Montpellier le samedi 21 et le dimanche 22 septembre

Rapport de l’AFEP, Evolution des recrutements des professeurs de sciences économiques depuis 2000

– Paul Jorion, Misère de la pensée économique, Fayard : 2012

Max Planck : « une vérité scientifique ne triomphe pas en convainquant ses adversaires et en leur faisant voir la lumière, mais plutôt parce que ses adversaires finissent par mourir et qu’une nouvelle génération apparaît à qui elle est familière ».

– Donald MacKenzie, An Engine, Not a Camera. How Financial Models Shape Markets, The MIT Press : 2006

Paul Feyerabend, le retour à la bifurcation

– Paul Jorion, Comment la vérité et la réalité furent inventées, Gallimard : 2009

– Christian Walter, « IAS 39 et la martingalisation des marchés boursiers » in Christian Walter (sous la direction de), Nouvelles normes financières. S’organiser face à la crise, Springer-Verlag : 2010

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BONJOUR MADAME LA TERRE, le mercredi 26 juin 2013 à 7h32

Sur YouTube, c’est ici.

Planète Terre :

– Financial Times – Warming oceans make parts of world ‘uninsurable’, say insurers, le 24 juin 2013
– Financial Times – Reinsurance investment pushes down prices for insurance companies, le 2 juin 2013

Science économique :

– Les Échos – Olivier Blanchard, les doutes de l’économiste star du FMI, le 25 juin 2013
– Blog de PJ – Faut-il mettre en place un droit à une allocation universelle ?, le 25 juin 2013

Démocratie :

– Financial Times – Snowden’s future, le 24 juin 2013
– Blog de PJ – Un échange de mails à propos du rapport de JP Morgan : « L’ajustement dans la zone euro : à mi-chemin ou à peu près », le 24 juin 2013

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LA SCIENCE ÉCONOMIQUE EST UNE CHOSE TROP SÉRIEUSE…

À propos de Hyman Minsky, « The Financial Instability Hypothesis », traduit en français par François-Xavier Priour, aux éditions Diaphanes (Bienne – Paris) et précédé d’une préface de Joseph Vogl.

Keynes était encore trop soucieux de couler les expressions qu’il utilisait dans des formes qui paraitraient familières à ses collègues économistes. Comme le dit Hyman Minsky dans l’ouvrage qu’il a consacré à John Maynard Keynes (McGraw-Hill 1975) : « Beaucoup de la vieille théorie se trouve toujours là, et une part importante de la nouvelle est formulée de manière imprécise et expliquée maladroitement » (p. 12). Mais Minsky lui-même n’échappe pas au même reproche, comme on peut s’en persuader en relisant un de ses textes originellement publiés en 1982 : « The Financial Instability Hypothesis ».

Parce que, tout hétérodoxes que Keynes (1883-1946) ou que Minsky (1919-1996) aient été, c’est tout de même au titre d’économistes qu’ils ont écrit. Bien que conscients qu’il fallait d’une certaine manière reprendre à zéro la tâche d’expliquer l’économie, vu l’état dans lequel se trouvait la « science » économique quand ils l’ont découverte, ils ont quand même subordonné cette tâche au désir d’être reconnus par la communauté des économistes.

Et cela a constitué un obstacle, dont on décèle ici et là les éléments à la lecture du texte de Minsky. Qu’est-ce par exemple – apparaissant soudain au beau milieu d’une équation représentant le bénéfice d’une entreprise – que ce facteur « k », affectant les flux, qui « prend en compte le degré de confiance […] lié à la trésorerie de l’entreprise » (p. 40), ce que Joseph Vogl (*) dans sa préface, traduit par : « Les mécanismes de l’offre et de la demande ne valent que pour un domaine où l’on opère avec des budgets fixes mais sont inopérants là où entrent en jeu conditions de financement et attentes du futur » (p. 11), comme si un prix ou un taux, portant sur une opération au comptant ou à terme, pouvait être déterminé par autre chose que le rapport de force au moment de la transaction, entre l’acheteur et le vendeur, ou entre le prêteur et l’emprunteur. Bien sûr la confrontation de l’offre et la demande n’est que l’un des éléments qui déterminent le rapport de force, en définissant la puissance de la concurrence interne à chacun des deux camps des acheteurs et des vendeurs, à chacun des deux camps des prêteurs et des emprunteurs, mais le prix se fixerait-il à un niveau P(offre et demande) + k(confiance) ? ou bien le taux, à un niveau T(offre et demande) + k(attente d’inflation future) ? en un plaisant cocktail d’éléments objectifs et de représentations dans la tête d’êtres humains ? Ou bien les facteurs « confiance » ou « attentes du futur », ne sont-ils là que comme cache-sexe de ce qui dans le modèle de la formation du prix ou du taux n’a pas encore été compris et manque toujours ?

L’effondrement des marchés financiers au dernier trimestre 2008 fut très justement désigné de « moment Minsky », parce que c’est bien lui Hyman Minsky qui avait défini les trois étapes de l’instabilité financière, du développement d’une bulle, à partir des trois stratégies que peuvent adopter les entreprises : stratégie « de couverture » quand les rentrées annuelles sont toujours supérieures aux versements dus dans la gestion de la dette, « spéculative » quand, sur le court terme, les rentrées sont inférieures à la gestion du passif, stratégie « de Ponzi », ou « pyramidale » ou « de cavalerie », en français, quand les rentrées sont inférieures à la gestion du passif à l’horizon prévisible, et que seul un événement providentiel futur fera gagner un jour le jackpot. Minsky remarque très justement que ce qui deviendra la « fraude » était souvent au départ une stratégie comme une autre mais qui aura échoué : « Il s’avère souvent que la « fraude » est un résultat ex post, pas nécessairement ex ante dans sa conception », écrit-il (p. 76) ; le cas Madoff en fournit une illustration spectaculaire.

Les instabilités inhérentes au capitalisme découlent du fait que les aléas de la courbe des taux feront que l’économie entrera un jour, du fait d’une hausse des taux, en mode de bulle, parce que certaines entreprises en mode « couverture » passeront alors insensiblement et contre leur gré en mode « spéculatif », et certaines qui se trouvaient en mode « spéculatif », glisseront vers le mode « Ponzi ». C’est dans ce facteur de hasard que l’explication de Minsky révèle toute son insuffisance : dans cette dichotomie entre les entreprises d’une part et la courbe des taux d’autre part, parce qu’un des éléments du taux exigé d’une entreprise pour les créances qui lui sont accordées, en sus de la prime de liquidité reflétant le rapport de force global entre prêteurs et emprunteurs sur le marché des capitaux, pour une maturité particulière, c’est la prime de risque de crédit propre à l’entreprise, exigée par ses créanciers, dynamique, et susceptible de l’entraîner par sa hausse brutale dans une spirale descendante à la moindre alerte, ce que Jeffrey Skilling, patron d’Enron, appelait à très juste titre pour qualifier le mécanisme qui avait détruit son entreprise, un « bank run des bailleurs de fond ».

Autre aspect passé inaperçu de Minsky : le fait que la prime de risque de crédit implicite au taux réclamé par un prêteur n’est jamais traitée par lui comme telle, à savoir pour provisionner un fonds de réserve, mais comptabilisée comme profit, avec les conséquences que l’on imagine lorsque la tendance économique se renverse.

Il n’y a là que quelques exemples, mais qui s’ajoutent à bien d’autres, présents ailleurs, pour faire penser que le moment est venu de bâtir une authentique théorie économique, en évitant très soigneusement de s’infliger délibérément comme Keynes et Minsky avaient tenu à le faire, le handicap de vouloir en plus être reconnu par la communauté des économistes.

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(*) Joseph Vogl dont je dirai davantage quand j’aurai lu son « Le spectre du capital », ouvrage lui aussi récemment traduit en français et publié par le même éditeur.

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PIQÛRE DE RAPPEL : LES APPRENTIS-SORCIERS

Ah ! l’année 2009 offre décidément bien des candidats intéressants aux « Piqûres de rappel » ! Celle-ci, c’est mon billet du 3 juin 2009.

Avec le recul qu’offriront les années, l’image qui émergera des politiques économiques mises en place aujourd’hui sera celle de mesures désespérées prises dans un immense désarroi. On observera ces leviers poussés ici ou là, d’abord dans un sens, puis dans l’autre, dans la plus grande expérimentation par essais et erreurs qu’ait connu l’humanité, mettant en jeu à chaque nouvelle tentative une somme plus colossale que celle mobilisée dans la précédente.

Quelqu’un dira : « La complexité de l’édifice qu’ils avaient bâti dépassait de loin leur entendement. Ils ne s’en rendaient pas compte, mais regardez les modèles dont ils pensaient qu’ils leur offraient une certaine maîtrise et à qui ils accordaient toute leur confiance ! Dans celui-ci, on suppose que la vitesse de circulation de la monnaie est constante « pour rendre le problème soluble ». Dans un autre, que le temps ne compte pas, assimilant du coup un marché à terme à un marché au comptant. Dans celui-ci encore, que l’on peut additionner reconnaissances de dette et billets de banque. Dans ce dernier, on suppose que les taux d’intérêt restent constants pour des durées indéfinies.

Pis encore, leur évaluation du risque était entièrement statique : fondée sur l’idée que chacun, individu ou entreprise, a son destin tout tracé et qu’on peut lui assigner une notation, un nombre magique, résumant ce destin.

Qu’espéraient-ils, les malheureux ? Quand les tensions de cette construction dont la complexité leur était inimaginable et de laquelle ils avaient perdu tout contrôle, ont commencé à la fissurer, ils n’ont su que faire et ont poussé sur tous les boutons à la fois. Ils ont tenté de noyer l’édifice branlant sous des tonnes d’argent frais, comme une habitation que l’on voudrait stabiliser en la coulant dans le béton. Ces efforts désordonnés n’ont fait que précipiter un effondrement dont l’inéluctabilité était certaine dès lors qu’ils ne comprenaient pas les forces qu’ils avaient mises en branle ».

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L’AFFAIRE REINHART ET ROGOFF OU LA « SCIENCE ÉCONOMIQUE ORDINAIRE »

François Leclerc y a fait allusion dans un billet vendredi : l’une des nouvelles de la semaine dernière, c’est l’échec d’une tentative faite par une équipe d’économistes de l’université du Massachusetts à Amherst de reproduire les conclusions d’un article de Reinhart et Rogoff affirmant qu’une fois que la dette souveraine des États dépasse les 90% de Produit Intérieur Brut, une récession est inéluctable. Données manquantes, formules erronées dans le tableur Excel, conclusion extrapolant de beaucoup ce que révèlent les chiffres, toute la panoplie s’y trouve des vices de la « science » économique, dans son emploi comme ici de « science économique ordinaire »

Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff sont les auteurs de This Time is Different. Eight Centuries of Financial Fallacy, une analyse historique fameuse des défauts sur dette souveraine au fil des siècles. L’ouvrage, publié par Princeton University Press en 2009, s’est à ce point imposé rapidement comme un monument, que Reinhart et Rogoff sont apparus un moment comme favoris au « Nobel d’économie » 2012 (les lauréats furent Alvin Roth et Lloyd Shapley).

Il se fait que cette proposition des 90% a abondamment servi de justification aux politiques d’austérité mises en application en Europe depuis quelques années.

Vendredi soir, dans le cadre de son émission Ce soir (ou jamais !), Frédéric Taddéi s’est fait expliquer l’incident par Philippe Askénazy, économiste atterré et chroniqueur comme moi au Monde-Économie, sur quoi, Alain de Benoist, philosophe de l’ex-« Nouvelle droite », a commenté : « Ce qui est formidable, c’est que cet incident est une confirmation extraordinaire de ce qu’écrit Paul Jorion dans son livre sur la science économique paru chez Fayard » (pour les puristes : à 14m02s).

La fausseté globale des modèles économiques et l’usage de la « science » économique comme simple discours de justification des financiers quand ils s’adressent à la classe politique, est en effet la thèse principale de Misère de la pensée économique, paru en octobre dernier chez Fayard. Le fait est qu’à mon sens, la quasi-totalité des tentatives de reproduire les résultats d’une étude économique ou financière, déboucheraient de la même manière sur un échec : les libertés prises par rapport aux données sont en effet massives, quand il ne s’agit pas tout simplement de ce que j’appelle l’« imperméabilité aux faits » caractérisant de façon générale la « science » économique.

Paraît dans l’édition papier du Financial Times aujourd’hui, une tribune de Wolfgang Münchau intitulée : Perils of placing faith in a thin theory, ou « du danger d’accorder foi à une théorie mince ». Le sous-titre affirme : « Reinhart et Rogoff ont raconté aux politiques ce que ceux-ci voulaient entendre », une manière de situer le rapport de force un peu plus en faveur de ces derniers que je ne le fais moi d’habitude, mais à part ça, une thèse très proche de la mienne.

Münchau termine son billet en écrivant : « La règle des 90% est […] incroyablement inconsistante. Mais bien qu’ayant été réfutée, elle continuera de déterminer les politiques pendant un certain temps », là aussi, à quelques nuances près, une autre manière d’exprimer l’« imperméabilité aux faits » de la « science » économique.

 

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Groupe vaudois de philosophie : Savoir financier et vérité, à Lausanne, le mercredi 13 février à 20h30

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Conférence exceptionnelle
de Paul Jorion, Anthropologue et économiste :
« Savoir financier et vérité : une relation ambiguë »

Cette conférence analysera le paradoxe qui traverse le discours économique dominant: Se présentant comme une science exacte grâce au recours massif à la modélisation et au calcul de probabilités, il se coupe en même temps de la démarche scientifique à proprement parler en renonçant à la vérification expérimentale. La description et les ambitions normatives y entretiennent des rapports pour le moins ambigus aux graves conséquences.

Mercredi 13 février, 20h30
Maison de Quartier sous-gare
(Avenue Édouard Dapples 50, Lausanne)

– entrée libre –

Résumé :

L’économie politique, qui prévaut jusqu’au troisième quart du XIXe siècle, est un discours de type scientifique, même si son recours aux mathématiques est éclectique parce que ad hoc, selon les nécessités de l’objet à modéliser. La « révolution marginaliste » qui intervient alors est paradoxale : elle permet à la « science » économique de présenter davantage les signes de la scientificité grâce au recours massif à la modélisation par le calcul différentiel, mais elle ouvre la voie à un éloignement de plus en plus prononcé de la démarche scientifique à proprement parler.

1) On attachera de moins en moins d’importance à la vérification expérimentale.
2) On pose en principe l’« individualisme méthodologique », qui implique la négation de processus collectifs émergents et nie tout pouvoir heuristique à la simulation, en contradiction avec les découvertes de la physique.
3) On pose en principe le postulat laplacien de connaissance parfaite de l’avenir à partir d’une connaissance parfaite du présent, là aussi en contradiction avec les découvertes de la physique.
4) L’homo oeconomicus « rationnel » n’est pas abstrait par l’observation empirique mais posé en principe normatif : il décrit des comportements qu’il convient d’adopter.
5) Certains économistes influents dont les travaux sont couronnés par un « prix Nobel d’économie », comme Friedrich von Hayek ou Milton Friedman, assignent à la « science » économique, un rôle hégémonique : la
« science » économique n’est pas descriptive mais vise à faire advenir un type de société identique à ses modèles qui n’ont pas été abstraits par l’observation empirique mais constituent des « types idéaux » à émuler.

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 11 JANVIER 2013

ITUA (Il y a Toujours Une Alternative), la voici :

1° faire communiquer enfin le savoir accumulé sur 2 500 ans avec les décisions qui sont prises
2° préparer la petite croix en bois qui dit : « R.I.P. Ci-gît une espèce qui a préféré la loi du profit »

« Investing in a Post-Enron Wordld » (2003)
« Le prix » (2010)
« Misère de la pensée économique » (2012)

Donald MacKenzie, « An Engine, Not a Camera. How Financial Models Shape Markets » (2006)

Sur YouTube, c’est ici.

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ÉTHIQUE ET MATHÉMATIQUES FINANCIÈRES, « Les mathématiques financières en débat », le 14 novembre 2012

Ma participation à la Table ronde “Ethique et mathématiques financières” organisée par la Chaire Ethique et finance de l’Institut Catholique de Paris (ICP) et la Fondation Maison des sciences de l’homme (FMSH). Cela se passait à Paris le mercredi 14 novembre 2012.

Un type d’approche qui ne m’est pas habituel : envisager la modélisation financière dans une perspective de philosophie des sciences.

On a un peu l’impression au début, que je parle au milieu d’une place de foire, mais ça s’arrange ensuite.

Merci à « uncaillou » pour sa vidéo.

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LA NEF, « Misère de la pensée économique », N° 242, novembre 2012

Dans la revue La Nef du mois de novembre : « Misère de la pensée économique ».

Paul Jorion, anthropologue et économiste, poursuit une œuvre puissante et novatrice, largement anticonformiste, passionnante, sur la crise du capitalisme. Nous l’avons rencontré après la toute récente publication de Misère de la pensée économique (Fayard). Entretien.
 
1)             Pourriez-vous d’abord succinctement présenter votre parcours professionnel ?

J’ai étudié la sociologie et l’anthropologie sociale à l’Université Libre de Bruxelles. Je me suis ensuite rendu à Paris où j’ai assisté aux cours de Claude Lévi-Strauss au Collège de France. Celui-ci m’a permis de participer une année à son séminaire. J’assistais aussi à l’École Pratique des Hautes Études aux cours de Georges-Théodule Guilbaud, un spécialiste des mathématiques appliquées aux sciences humaines, ainsi qu’aux séminaires de Lacan.

J’ai ensuite fait du « terrain » anthropologique dans une communauté bretonne, sur l’Île de Houat dans le Morbihan. Les données récoltées m’ont permis de rédiger une thèse d’anthropologie économique à l’Université de Cambridge, défendue ensuite à Bruxelles. J’ai enseigné l’anthropologie deux ans à l’Université Libre de Bruxelles et cinq ans à l’Université de Cambridge où je fus très proche des professeurs Edmund Leach et Meyer Fortes.

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S’ENFLA SI BIEN QU’IL CREVA, par FOD

Billet invité. Également paru sur le blog de l’auteur.

À propos de MISERE DE LA PENSEE ECONOMIQUE de Paul Jorion. Fayard, octobre 2012.

Paul Jorion, voilà un intellectuel digne du plus grand intérêt. Un intellectuel capable de sortir des chapelles et de nous livrer une pensée non conventionnelle alimentée par une analyse transdisciplinaire. Anthropologue et sociologue de formation, grand lecteur d’Aristote et de Hegel et de bien d’autres, ayant complété son expérience par des fonctions au sein d’institutions financières aux USA, il nous livre dans son dernier opus « Misère de la pensée économique » un regard acéré sur une discipline qui se voudrait « science », mais en définitive « nous trompe en s’en donnant les apparences ».

Je sais bien que l’homme a quelques détracteurs. Très récemment, alors que j’évoquais son nom à un économiste dit « atterré » dont je préfère taire l’identité, celui-ci me fit rapidement comprendre par sa moue dubitative et un geste de la main du genre « Circulez, y’a rien à voir ! » que Paul Jorion n’était pas en odeur de légitimité auprès de sa sainteté, grand économiste et gardien de l’Ordre. À ma question « pourquoi ? », j’eus droit à un énigmatique « Il écrit trop ». Face à cette réponse inepte, l’atterrement changea de camp. D’atterré, notre célèbre économiste se fit atterrant.

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