LE TEMPS QU’IL FAIT LE 24 NOVEMBRE 2017 – Retranscription

Retranscription de Le temps qu’il fait le 24 novembre 2017. Merci à Cyril Touboulic !

Bonjour, nous sommes le vendredi 24 novembre 2017, et il m’arrive parfois, quand je fais cette vidéo du vendredi, quand je m’apprête à la faire, de me demander : « À quoi ça sert ? Pourquoi je fais ça exactement ? », et je réfléchis, et la première chose qui me vient, bien sûr, c’est vous, qui me dites quand j’évoque la possibilité d’arrêter, en disant : « Non, non, non ! C’est important que vous la fassiez. » Et là je me pose alors la question : « Mais qu’est-ce que je fais exactement ? » Parfois je parle de mes bouquins, c’est-à-dire des observations que je fais sur ce qui se passe autour de moi et des réflexions que j’ai pu en tirer, parfois je parle véritablement de l’actualité… et tout ça me renvoie, en fait, au fait que c’est le prolongement de ce que j’ai fait, de ce que j’ai commencé à faire un beau jour, quelque part en 2004, en regardant autour de moi et en me disant : « Il y a une crise qui est en train de se préparer. Une crise très importante. Je vais en parler. » Et, alors, là, vous me posez la question parfois, en disant : « Mais vous êtes vu comme un lanceur d’alerte qui voulait qu’on renverse la tendance ? », et, là, la réponse c’est non. Non, je me voyais plutôt comme un témoin. Il y a quelqu’un qui dans une interview, je crois, m’a dit : « Vous étiez comme un correspondant de guerre qui êtes monté au front », oui, peut-être. Oui : en décidant à ce moment-là d’aller travailler spécifiquement dans la firme Countrywide, dont je savais, dont j’avais déjà dit dans mon manuscrit qu’elle serait à l’origine de l’effondrement final. Mais l’image qui m’était venue à l’époque plutôt c’était le souvenir d’un livre, que je n’arrive pas à retrouver, mais qui s’appelait dans mon souvenir : « Le journal d’un bourgeois de Paris au temps de la peste » [Journal d’un bourgeois de Paris], mais ce n’était peut-être pas Paris et ce n’était peut-être pas au temps de la peste. Mais, je me souviens des premières pages : c’est ce monsieur qui ouvre les volets de sa maison et qui regarde ce qui se passe dans la rue, et qui revient s’asseoir pour dire : « Il faut que je raconte ce qui est en train de se passer. » Et à l’intention de qui le fait-il ? Probablement pas à des gens qui sont autour de lui, qui sont bien trop occupés à essayer de régler les problèmes affreux, urgents qui se posent. Mais il est témoin, il veut être témoin, il veut raconter ça pour quelqu’un. Et, parfois, je me pose la question de savoir si ce n’est pas justement pour des robots qui nous succéderont, si ce n’est pas à leur intention que j’écris ce que j’écris. J’ai posé la question, je dirais, assez explicitement dans Le dernier qui s’en va éteint la lumière : « Est-ce que je ne suis pas en train de faire, à titre individuel, le travail de deuil de toute une espèce et de simplement partager avec mes contemporains ce que je suis en train de faire ? », me dire, voilà : « Je suis né à une époque où l’on disait que ça durerait toujours, et puis, en fait, voilà, je suis toujours là, à une époque où ça paraît bien compromis. »

Vous avez peut-être vu cette vidéo, je l’ai mise parce que j’aime bien ce monsieur, ce M. Guy McPherson, un spécialiste des questions climatiques, un Américain, professeur émérite maintenant mais qui fait ses vidéos et où, d’un ton désenchanté, il nous explique où on est : notre apathie, le fait qu’on ignore, par exemple, déjà, quinze jours plus tard, cet appel de 15,000 chercheurs, en disant, voilà : « Là, il faut tout arrêter. Il faut travailler à une seule chose : c’est à essayer de sauver notre planète comme environnement pour l’être humain », et quinze jours plus tard, on a oublié : on parle de M. Weinstein, de M. je ne sais pas qui, de M. Flynn, ce matin. On retombe dans le fait divers qui retient davantage notre attention que la survie de l’espèce à la surface de notre planète.

Alors, qu’est-ce qu’il dit en conclusion, ce M. McPherson, si vous ne comprenez pas l’anglais ? Eh bien, il dit : si on arrêtait tout, il y aura soudain une production d’aérosols telle, que l’accroissement de la température augmenterait encore. Donc, s’arrêter brutalement, ce n’est même pas encore la solution : ça ne fera qu’empirer le problème. Alors, qu’est-ce qu’on peut faire ? Il dit : eh bien, il faut aller, voilà, si vous avez l’occasion de vous promenez dans la campagne et regardez autour de vous, et regardez comme c’est joli. Alors, est-ce que c’est désespéré ? Oui ! Oui, c’est absolument désespéré [rires], mais c’est la conclusion à laquelle il est arrivé, et c’est la conclusion à laquelle on pourrait arriver assez facilement – il y a des jours où je vais plutôt de ce côté-là.

Hier soir, j’ai fait un exposé pour les étudiants en économie, gestion, etc., à l’université de Bretagne Sud, à Vannes, dans la ville où j’habite – où vous voyez cette armoire et ce tableau derrière moi –, et on a un peu discuté après dans les corridors… On m’a posé des questions ! On m’a posé des questions et la discussion a commencé, et puis il y a eu des discussions dans les corridors et on s’est posé la question de qu’est-ce que ça veut dire qu’on m’invite à faire comme ça une conférence ? Qu’est-ce que ça veut dire par rapport au reste de l’enseignement en économie et en gestion ? Question que j’ai pu explorer un petit peu l’année derrière aussi à l’Université catholique de Lille – comme vous le savez, cette année-ci, je travaille surtout sur les questions de transhumanisme là-bas, l’année passé j’ai donné des cours de finance (hier, j’ai donné un cours de finance). Et qu’est-ce que ça donne, qu’est-ce que ça produit ? Eh bien, voilà, ça donne ceci : il y a Jorion qui vient de dire le contraire de tout ce qu’on entend dire dans les cours : c’est vrai à Lille, c’est vrai à Vannes, c’est vrai sûrement à Lyon, à Vénissieux et à Toulon [rires], ou je ne sais quoi, c’est vrai partout. C’est vrai partout.

Pourquoi est-ce que c’est comme ça ? Comme me l’a dit, hier, quelqu’un : il y a eu une fenêtre qui s’est ouverte en 2008-2009, et puis elle s’est refermée. Et, moi, j’ai déjà posé la question dans certains de mes livres, comme dans Misère de la pensée économique (2012) : « Pourquoi est-ce que ça s’est refermé ? », et je vous rappelle en deux mots la raison : d’abord le rapport de force en faveur des gens qui sont au pouvoir, et que ça n’a rien changé. Finalement, ils sont arrivés à bien, comment dire, à reprendre la barre. Et pourquoi ? Essentiellement parce qu’ils n’ont pas perdu d’argent, parce qu’ils s’étaient bien protégés cette fois-ci (pas comme en 1929), tandis que les autres subissaient le coût de la récession, et donc ils avaient d’autres choses à faire que de changer le monde. Mais, aurait-on même voulu, aurait-on même dit : « Maintenant, il faut balayer ça. Il faut remplacer tous ces enseignants d’économie qui disent des balivernes par des gens qui disent la vérité. » Alors, soyons sérieux, qu’est-ce qu’on aurait pu mettre à la place ? On aurait pu mettre M. Steve Keen, qui a perdu rapidement son boulot en Australie pour avoir annoncé la crise des subprimes, M. Nouriel Roubini, je ne sais pas ce qu’il est devenu mais on parle beaucoup moins de lui, et puis il y a M. Jorion. Alors, remplacer tous les professeurs d’économie par ces trois-là… ce n’était pas possible [rires]. Ce n’était pas possible et donc on ne l’a pas fait. Vous me direz : « Oui, mais les économistes hétérodoxes… », les économistes hétérodoxes, ce sont, à mon sens, je ne l’ai peut-être jamais dit aussi clairement que ça, ils sont dans le même paradigme, comme on dit, que ceux qui sont orthodoxes, ils sont dans le même cadre et disent parfois des choses un peu différentes, ils disent quelquefois des choses plus vraies que les autres. Mais quand je prends et quand on a l’amabilité de m’envoyer des livres d’économistes hétérodoxes, l’impression qui s’en dégage, et c’est pour ça que je ne vous en parle pas en général, c’est qu’ils ne font pas les mêmes erreurs que les orthodoxes mais ils en font d’autres, et que donc, à l’arrivée, je ne suis pas sûr que ce soit bien meilleur que les autres. C’est à l’intérieur du même cadre, où il y a peut-être des petites variations ici et là, mais si on remplaçait tous les orthodoxes par les hétérodoxes, je ne crois pas qu’on aurait changé beaucoup les choses du côté des étudiants.

Alors, pourquoi les étudiants ne se plaignent pas ? Eh bien, comme on me l’a dit aussi, hier : les étudiants, ce qu’ils veulent à la sortie, ils veulent un boulot. Ils ne veulent pas savoir ce qui est vrai. Ils ne veulent pas connaître l’histoire de la science économique, qu’on ne leur enseigne pas, parce que ça les pousserait à remettre trop de choses en question, mais même si on leur donnait, ils n’en voudraient pas. Pourquoi est-ce qu’ils n’en voudraient pas ? Ils veulent le job à l’arrivée, et les questions de vérité et de fausseté, tout ça, ça ne les intéresse pas. Ce qu’ils veulent, c’est sortir de là avec un diplôme et avoir un boulot. Et comment pourrait-on le leur reprocher dans le cadre où obtenir un boulot est de plus en plus compliqué, et – peut-être – surtout si l’on sort de facultés de ce type-là.

Alors, qu’est-ce qu’on peut faire, du point de vue de la transmission d’un véritable savoir en économie ? Je peux aller dans des endroits comme ça… voilà, j’y vais d’ailleurs, quand on m’invite, je vais là, et j’ai sous mon bras mon petit livre sur Keynes [Penser l’économie tout haut avec Keynes], où j’essaye de prolonger un peu la pensée de Keynes et en bouchant quelques trous un peu trop flagrants. J’ai mon petit livre L’argent, mode d’emploi (2009), qui explique comment ça marche vraiment et dont je dis qu’il faudrait que tous les enfants des écoles l’aient pour remplacer toutes les balivernes qu’on leur balance aussi bien du côté des banques centrales que des banques particulières, que des complotistes quelconques qui vous parlent de toutes ces histoires… j’explique comment l’argent circule véritablement. Ce n’est pas toujours simple mais je donne beaucoup d’illustrations, voilà, je donne des exemples, je dis : « Si une obligation vaut 100€ et que le taux d’intérêt est de 7, à la fin de l’année, et si ça dure un an, eh bien, on reçoit 107€ », etc. Je montre sur des calculs comment ça fonctionne, et on pourrait effectivement utiliser ça dans les écoles. Mais à quoi ça servirait là aussi qu’on apprenne comment ça marche vraiment l’argent ? Est-ce que ce serait payant du point de vue de celui qui l’aurait appris ? Peut-être, je dirais, en tant que dissident. Peut-être, s’il voulait, comme dans le film Fahrenheit 451, se retirer dans les bois en sachant la vérité plutôt que ce qui est faux. Mais, ça n’apporterait pas grand chose de plus de savoir ce qui est vrai. Enfin, voilà, il y a des gens que ça passionne, hein (heureusement).

Mais, ce à quoi ça me fait penser, c’est que si on veut travailler à ce niveau-là, pas celui de témoin mais de quelqu’un qui, voilà, qui veut changer des paradigmes, qui veut que les gens commencent à voir les choses sous un autre regard, on ne peut pas compter – ça, ça nous ramène au transhumanisme – sur les quatre-vingts ans qui nous sont donnés en moyenne, ce n’est pas assez long : on n’est pas la durée. Est-ce que ça vaudrait dire qu’il vaudrait mieux vivre mille ans pour voir finalement l’effet de ce que vous avez pu écrire ? Je ne sais pas si ça vaut la peine. Et encore ! et comme nous dit [raclement de gorge] – pardon, excusez-moi – M. McPherson : on aurait même mille ans, il n’est pas sûr qu’on puisse vraiment les utiliser vu la manière dont on mène la barque, dont on est en train de foutre en l’air, excusez-moi l’expression, la planète autour de nous en tant que possibilité de soutenir, de supporter une espèce comme la nôtre.

Alors, qu’est-ce qu’il faut faire ? Je ne sais pas. Moi, je sais ce que je vais continuer à faire : je vais aller à la campagne de temps en temps – je le fais déjà –, comme le demande M. McPherson, comme nous le suggère M. McPherson. Il a bien raison – attendez, je vais vous montrer quand même comme, voilà, comme c’est beau la nature autour de nous, ces jours-ci –, il faut faire ça. Faites-le. Est-ce qu’il faut cessez de se battre pour changer les choses ? Non, je ne crois pas. De toute manière, je crois que c’est bon pour la santé de le faire. Est-ce que ça fera une différence ? Là, je ne suis pas sûr : déjà, en 2004, je n’étais pas certain du tout que dire ce qui se passait équivalait à sonner l’alarme ou à lancer l’alerte, je ne suis pas sûr que ce soit le cas maintenant : les éléments sont très fort contre nous. Est-ce que ça veut dire qu’il faut se replier sur des nationalismes, ou des sous-nationalismes, ou des sous-groupes auxquels on s’identifie, plutôt que de s’identifier à l’ensemble ? Non, la solution est du côté de s’identifier à l’ensemble. Toutes les fragmentations vont dans la mauvaise direction, il faut des mouvements vers le haut, maintenant. Si on veut sauver cette espèce, il faut qu’elle prenne conscience d’elle-même en tant qu’espèce et pas qu’en tant que petit groupe de ceci, etc., de gens qui gueulent contre l’idée d’un gouvernement mondial, qui gueulent contre les Untel et les autres… non, de ce côté-là, ça, c’est la fin. Là, c’est terminé. Là, on met la clef sous la porte. Si on veut se mettre d’accord, il faut qu’on se mette d’accord le plus grand nombre possible entre nous pour faire avancer les choses. Est-ce que ça va dans la bonne direction, ces jours-ci ? Non, non, non… vraiment pas. Vraiment pas. Il y a des endroits où c’est pire qu’ailleurs, c’est pire en Pologne en ce moment qu’en France. Il faut pousser les choses dans la bonne direction, comme on peut.

Un individu… un individu, c’est… on ne sait pas trop quoi dire, un individu c’est pas grand chose dans la masse. En même temps, dans des périodes de fragmentation, de décomposition comme les nôtres, un individu a davantage de pouvoir que dans d’autres périodes, eh bien, parce que ce sont des périodes qui sont ouvertes à la fracture, on rentre dans des zones de catastrophe et, au sens des mathématiques aussi, de la théorie des catastrophes de M. Thom : les choses se brisent, les formes évoluent – elles ne se brisent pas nécessairement mais les formes évoluent –, ça peut être une pustule qui éclate, ça peut être un miroir qui se brise, il y a des tas de types de catastrophe, il en avait bien fait le, comment dire, le catalogue, du point de vue mathématique. Donc, on a, en tant que particules élémentaires, nous avons davantage de pouvoir.

Est-ce que ça nous dit exactement ce qu’il faudrait faire ? Probablement pas. Probablement pas parce que quand on regarde l’histoire, en jetant un regard en arrière, on s’aperçoit que ce sont des tout petits trucs, voilà, qui ont véritablement changé les choses, et que ceux qui l’ont fait ont souvent été des somnambules, au sens de Koestler, c’est-à-dire des gens qui croyaient faire autre chose que ce qu’ils faisaient effectivement. Est-ce que ça veut dire qu’il ne faut pas être témoin ? Non, là, je crois qu’il faut être témoin, pour les gens qui vous écoutent au moment même et pour CE qui viendra par la suite. Je ne dis même plus « ceux qui viendront par la suite », je dis : « ce qui viendra par la suite », parce que je reste convaincu que nous avons davantage de génie à produire nos descendances sous forme de machines qu’à nous sauver nous-mêmes. Ça, c’est ma conviction profonde. Mais, ça ne veut pas dire qu’il ne faut pas travailler aux deux : il faut travailler aux deux, autant qu’il soit possible, sans se faire trop d’illusions sur ce qu’on pourra produire ou non. La seule chose qu’on peut savoir, en jetant un regard en arrière, c’est que, comme on dit, ceux qui n’ont pas acheté de billets, eh bien, ils n’ont aucune chance de gagner, ceux qui n’ont pas rué dans les brancards, ils n’ont eu aucune chance de faire avancer les choses dans la bonne direction. Ce sera ma conclusion pour aujourd’hui.

Allez, au revoir !

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