Tous les articles par Paul Jorion

L’arrogance de la jeunesse


Stef
et moi habitions le même petit immeuble au bord de la voie ferrée à Saint–Job. J’étais descendu d’un étage pour habiter ce qui ressemblait davantage à un véritable appartement et je lui abandonnais mon grenier venteux. De temps à autre ma mère, sous prétexte de nettoyer la cuisine, venait vérifier que je ne tournais pas mal. Elle me disait en aparté, à propos de mes amis couchés sur le divan ou par terre, à lire mes BD et mes exemplaires d’Oz ou de l’International Times en fumant des joints : « C’est qui ces gens dans ton salon ? ». Je disais : « C’est des amis : un jour ils seront célèbres ».

Noël approchait et nous étions lui et moi sans femme. Nous nous promenions en Bretagne. Un jour semblable à une nuit nous nous sommes perdu dans la purée de pois près du Cap Fréhel. Finalement, nous avons vu une flèche qui indiquait « Crêperie ». Nous avons encore longuement tourné en rond avant de la trouver. Et là, dans ce troquet du bout du monde, que seuls deux Belges à moitié polonais ou hollandais auraient pu trouver, il y avait deux jeunes filles, toutes seules dans la lande désertée, qui nous ont accueillis comme des chevaliers revenant des croisades. Pourquoi nous avons quitté cet endroit au milieu de l’après-midi, je ne me l’expliquerai jamais : l’arrogance de la jeunesse, ou un sens du devoir mal placé. Si nous avions eu un tant soit peu de jugeotte, nous leur aurions fait l’amour, nous les aurions épousées, et le monde en aurait été meilleur. Mais nous étions jeunes, moi j’avais vingt-six ans et Stef un peu moins. Il écrivait déjà.

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L’inquiétante invraisemblance du vrai

Gallimard, Le Seuil, Robert Laffont, Fayard, Flammarion, Albin Michel, Odile Jacob, Presses Universitaires de France, La Découverte. Est–ce la liste complète des éditeurs français ? Non, ce sont seulement ceux à qui j’avais adressé un exemplaire du manuscrit de « Vers la crise du capitalisme américain ? » (qui s’appelait à l’époque « La crise du capitalisme américain »). La Découverte fait partie de la liste bien que ce soient eux qui l’ont publié, parce qu’eux aussi n’en avaient pas voulu : c’est Alain Caillé qui a compris de quoi il s’agissait et a généreusement accueilli le livre dans sa Collection du MAUSS.

Est–ce que je leur en veux ? Pas le moins du monde ! Pourquoi ? Parce que ma thèse selon laquelle le prêt immobilier résidentiel aux États–Unis allait provoquer une crise de fond du capitalisme américain (et on le sait maintenant, du capitalisme mondial) était intrinsèquement invraisemblable pour quiconque n’était pas familier de ce secteur ésotérique.

Donc, sans rancune ! Ceci dit, j’entends offrir à ces éditeurs une occasion de se racheter. Voici : je dispose d’un manuscrit intitulé « Comment la vérité et la réalité furent inventées ». Le cas est très comparable : le livre n’est nullement révolutionnaire puisque je me fonde ici aussi sur les faits et que je renvoie également aux meilleurs auteurs (en l’occurrence, Aristote, Hegel, Poincaré, Meyerson, Wittgenstein, Kojève) mais sa thèse est tout aussi invraisemblable. Comment ! la vérité et la réalité auraient été inventées ? Ben oui : la première au IVème siècle avant Jésus–Christ, par Platon et Aristote, et la seconde au XVIIème siècle, par Copernic et Kepler.

Voilà : avis aux amateurs !

La nouvelle du jour : la Banque Centrale américaine, la Fed, a abaissé d’un demi–point le taux d’escompte s’appliquant aux prêts qu’elle accorde aux établissements financiers en panne de liquidité. En sus, le prêt sera renouvelable pour une durée maximum de trente jours. Les milieux financiers ont aimé : ils ont réagi à la nouvelle comme si les cieux s’étaient entrouverts ! C’est dire où l’on en est ! Est–ce que cela va représenter une bouffée d’air frais pour certains établissements financiers en difficulté ? Certainement ! Est–ce que cela aura un effet à long terme ? J’en doute : cela facilite l’accès aux capitaux à court terme pour les entreprises américaines qui fonctionnent à ce rythme–là mais il ne s’agit là que d’un aspect tout à fait partiel de la question.

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La métastase (IV et V) « Hedge Funds » et marché des matières premières

Vous vous souvenez des « startups » qui étaient censés avoir révolutionné la manière dont on fait des affaires ? On a dit la même chose à propos des
« hedge funds » qui annonçaient à leurs investisseurs, institutions et individus capables de s’acquitter d’un droit d’entrée se chiffrant en millions de dollars, pouvoir assurer les mêmes profits mirifiques, quelque soit la direction du marché.

J’ai déjà longuement évoqué ici le cas de Bear Stearns qui paria en effet dans deux de ses « hedge funds », à la fois sur la hausse et sur la baisse des ABS (Asset-Backed Securities) adossés à des prêts hypothécaires
« sous–prime » (subprime). La nouvelle du jour, c’est Basis Capital Funds Management Ltd, un « hedge fund » australien, qui annonce pour son Yield Alpha Fund une perte de plus de 80 % « due aux retombées de la crise des prêts hypothécaires subprime aux États-Unis ».

Les matières premières en proie à l’angoisse du marché des prêts hypothécaires (mortgages)
jeudi 16 août 2007 14 :23h
Par Alden Bentley
New York (Reuters) – Ce jeudi, le prix des métaux, de l’énergie et du grain sont en chute libre, victimes du processus global qui voit les capitaux fuir les investissements risqués pour retrouver la sécurité offerte par l’argent liquide.
Même l’or qui constitue une valeur–refuge pour les investisseurs cherchant à protéger leur capital, baissait de 3,4 % dans la déconfiture du marché du prêt immobilier, alors que les investisseurs mettaient en vente leurs placements les plus liquides afin de couvrir les pertes qu’ils ont subies dans un contexte de déroute des marchés boursiers à l’échelle mondiale.

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Le champ de mines s’étend à l’infini

La façon dont je m’étais représenté en 2005 la crise à venir était un champ de mines où, ici et là, et de manière imprévisible, une mine exploserait en entraînant ou non d’autres à sa suite. Et c’est exactement ce qui est en train de se passer : on consulte les nouvelles financières sur Bloomberg, Reuters ou sur le site en ligne du Wall Street Journal et on lit qu’une autre « mortgage bank », un autre organisme de financement de prêts immobiliers prend le bouillon, ou bien comme hier, Sentinel, une firme qui avance à très court terme des fonds à ceux qui traitent sur les marchés de futures et qui se trouve à court de liquidités. Qu’une firme comme celle–là, au cœur même de Wall Street, ait des ratés, jette un froid : ça fait le même effet qu’un obus qui éclaterait au beau milieu de la zone verte à Bagdad. Aujourd’hui, la rumeur qui a fait baisser les marchés, c’était celle de la faillite imminente de Countrywide, la plus grande « mortgage bank » aux États-Unis, c’est–à–dire, bien entendu, la principale compagnie au monde accordant des prêts hypothécaires. Un analyste de Merrill Lynch conseillait ce matin aux actionnaires de vendre leurs titres Countrywide et la bourse entamait sa plongée. Et en effet, si Countrywide devait faire faillite, plus aucune institution financière américaine ne serait à l’abri !

Comme je l’écrivais le 23 juin dans La semaine qui s’annonce : le champ de mines s’étend à l’infini.

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« Juste prix » et « juste valeur »

Je voudrais revenir sur la question du « Pas de prix ! », à laquelle j’avais consacré mon billet de samedi dernier (« Pas de prix ! ») et à laquelle l’affaire BNP Paribas m’a obligé de revenir vendredi (Ne dites pas « sous–prime » mais dites « subprime »).

J’ai écrit à de nombreuses reprises sur « le rapport entre la valeur et le prix » (1) et les événements qui se déroulent en ce moment (2) constituent à ce propos un laboratoire permanent. En deux mots, le prix, c’est la quantité d’argent qui s’échange entre l’acheteur et le vendeur à l’occasion d’une transaction portant sur un bien, alors que la valeur, c’est un prix « théorique » qui correspond en général à une conception « additive », où l’on additionne le prix des diverses composantes du bien en question : la somme de ce qu’on appelle aussi ses fondamentaux. Chez Adam Smith dans sa Richesse des nations publié en 1776, le prix est ce qu’il appelle le « prix marchand » (market price) et la valeur, le « prix naturel » (natural price). La finance récente a réinventé la même distinction en parlant respectivement de « cote–au–marché » (marked–to–market) et de « cote–au–modèle » (marked–to–model).

Au Moyen Age, les Scolastiques ont défendu une notion du « juste prix » où le prix n’est pas ancré dans la valeur (cette conception fera son apparition à la Renaissance) mais dans un rapport de force « paisible » entre acheteur et vendeur fondé sur leur statut social (3) (c’est un développement de la théorie aristotélicienne du prix [4]). Il s’agissait pour eux de réglementer sur un plan éthique les situations où règne un rapport de force extrême entre acheteur et vendeur parce que, soit l’acheteur est si puissant que le vendeur ne parvient pas à s’assurer avec le prix ce qu’on appellerait aujourd’hui un « salaire de subsistance », soit parce qu’à l’inverse, une situation de pénurie (une ville assiégée, par exemple), permet au vendeur d’imposer pour un bien, un prix exorbitant.

Or, en 2006 dans la directive FASB 157, l’organisme américain qui fixe les normes en matière de comptabilité, le Financial Accounting Standards Board, a introduit la notion de « juste valeur » qui, dans un renversement historique, vise cette fois à définir la valeur comme ancrée dans le prix, autrement dit, dans la « cote–au–marché » plutôt que dans la « cote–au–modèle ». La « juste valeur » est définie comme le prix qui s’obtient sur le marché principal de la marchandise à l’occasion d’une transaction qui s’effectue « dans un bon ordre ». Les sources pour la « juste valeur » sont – par ordre descendant de qualité : 1) la « cote–au–marché » sur un marché liquide, c’est–à–dire où en raison des volumes importants, une transaction peut avoir lieu dans un délai très bref ; 2) la « cote–au–marché » sur un marché il–liquide où en raison des faibles volumes il existe en général un écart importante entre le prix offert (bid) et le prix demandé (ask) ; 3) la « cote–au–modèle » qui repose en dernière instance sur une conception additive du prix.

En introduisant un concept de « juste valeur », fondé sur le prix et non sur la valeur, les marchés entérinent une position que j’ai défendue dans l’ensemble des textes mentionnés ci–dessous, à savoir qu’il n’y a pas de vérité pour les prix en-dehors d’eux–mêmes. Faut–il regretter pour autant la mort annoncée de la « valeur » ? Paradoxalement, oui. La raison en est la suivante : le concept de valeur introduisait une certaine stabilité en suggérant que le prix marchand devrait s’aligner sur le prix de la somme de ses composantes, alors que le prix peut lui, décoller de sa valeur supposée d’une manière que l’on qualifie de « spéculative ». Or, qu’est–ce qu’un prix « spéculatif » ? C’est, pour en revenir aux Scolastiques et à Aristote, un prix qui reflète de manière nue le rapport de force entre acheteur et vendeur – or ce rapport peut être brutal dans un système économique comme le nôtre qui se contente, comme je l’ai expliqué dans ma chronique Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique d’entériner la manière dont la nature opère lorsqu elle est laissée à elle–même, en l’absence de la domestication que l’Homme impose sinon à ses institutions (5).

(1) « Le rapport entre la valeur et le prix » (1999), Revue permanente du MAUSS, 2007 et « Le prix et la « valeur » d’une action boursière » (2007), Revue permanente du MAUSS, 2007, ainsi que mon blog en anglais en date du 23 juin 2007 : « Trouble’s a Bubble, introducing the stock synthetic ».

(2) Deux votes pour « la Grande Dérouille » ; un vote pour « la Grande Tasse » au moment où ce billet est mis sous presse.

(3) Henri de Langenstein (1325-1397) écrit que « si les autorités n’ont pas fixé de prix, le producteur est en droit de le fixer lui-même à condition qu’il n’exige pas davantage pour son travail et ses charges que ce qui lui permettra de maintenir son statut » (… per quanto res suas vendendo statum suum continuare possit).

(4) « Le prix comme proportion chez Aristote », La Revue du MAUSS, n.s., 15-16, 1992 : 100-110 ; sur mon site Internet (chapitre 4 du manuscrit « Le
prix »). « Aristotle’s theory of price revisited », Dialectical Anthropology, Vol. 23, N°3, 1998 :247-280; sur mon site Internet.

(5) « Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres », Revue permanente du MAUSS, 2007.

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Le « Grand Bouillon » ou la « Grande Tasse » ?

Le 24 juillet, dans la conférence de presse tenue pour ses actionnaires par Countrywide, la plus importante banque de prêt hypothécaire aux États–Unis, Angelo Mozilo, son PDG, faisait un rapprochement qui fit mouche entre le marasme financier actuel aux États–Unis et certains événements historiques :
« On n’a rien vu de pareil depuis la Grande Dépression », déclarait–il. Le parallèle fit aussitôt la une des journaux.

La comparaison fit non seulement trembler dans les chaumières mais elle encouragea également Mr. Edwards de Dresdner Kleinwort, une filiale du groupe Allianz, à proposer sa propre expression pour la Grande Crise qui s’annonce : « the Great Unwind ».

« Unwind » est difficile à traduire : littéralement, c’est « déroulage »,
« débobinage », « dévidage ». Ça ne rend pas très bien en français, le
« Grand Dévidage », cela n’inspire pas la crainte respectueuse. Le plus proche, du point de vue du sens général serait « déglingage » ou
« déglinguement » : le « Grand déglinguement », c’est pas mal mais c’est trop long, il faut quelque chose de plus percutant. J’ai deux candidats, à mon avis plus convaincants, que je propose à vos suffrages : le « Grand Bouillon » ou la « Grande Tasse ». Ma préférence personnelle irait à la « Grande Tasse » !

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Ne dites pas « sous-prime » mais dites « subprime »

Dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » (*) comme dans les chroniques que vous trouvez ici, j’ai pris un soin infini de toujours traduire en français le terme « subprime » utilisé aux États–Unis pour désigner le secteur du prêt immobilier américain réservé aux consommateurs les moins nantis. Je n’ai certainement pas fait preuve d’une très grande originalité quand j’ai choisi de traduire « subprime » par « sous–prime » mais quel ne fut pas alors mon choc tout–à–l’heure à la lecture du Monde (électronique) quand je découvris, à la une, le mot que tous les Américains ont à la bouche, non–traduit. J’ai maintenant l’air malin avec mon petit « sous–prime », alors que « subprime » est entré dans la langue française.

Aussi, j’ai décidé de prendre une mesure radicale, à l’intention plus spécialement de ceux d’entre vous qui découvrent aujourd’hui ma chronique, j’ai créé – dans la colonne de droite – une nouvelle catégorie intitulée tout simplement « Subprime », sans guillemets. Désormais, ceux qui voudront tout, tout, tout savoir sur subprime pourront, à l’aide d’un simple clic, apprendre jusqu’à plus soif.

La nouvelle du jour. Samedi dernier dans Pas de prix !, je tirais les conclusions de la journée de vendredi : le marché des capitaux s’était tout bonnement tari : il n’était plus question de bon ou de meilleur marché mais de l’absence totale d’un prix en l’absence d’acheteurs éventuels. Ce matin, BNP Paribas faisait savoir dans un communiqué qui fit sensation, et aboutit à l’injection de près de 100 milliards d’euros sur les marchés financiers par la Banque Centrale Européenne, qu’elle était parvenue à la même conclusion irréfutable.

(*) La Découverte, 2007.

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Etre mort ou ne pas être mort

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de mariage de mes parents. Il ne sera pas célébré, si ce n’est par ma sœur et moi dans notre tête : mon père est mort au printemps 2002, ma mère en janvier 2003.

« Etre mort » est une étiquette que j’accole à des gens que je n’ai pas vu depuis longtemps. Je pense par exemple à des membres de ma famille quand j’étais petit, et je me dis « Celui–ci est mort… celui–là n’est pas mort… » Ceci dit, ceux qui ne sont pas morts, cela ne m’offre aucune garantie que je les revoie un jour.

Je rêve quelquefois à des gens qui sont morts. Et je sais qu’ils sont morts : il est très rare que je me réveille au matin en me disant « J’ai rêvé à une personne morte en croyant qu’elle était en vie », non, je sais dans mon rêve qu’elle est morte, je le lui dis d’ailleurs : je dis « Tiens, je croyais que tu étais mort ». Il ne répond pas, il ne répond jamais : il m’adresse un fin sourire mais se retient bien de nier l’évidence.

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Sir Edmund Leach (1910 – 1989)

Quand je pense à Leach, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est ce grand carré de peau rose déprimée qui couronnait son crâne dégarni à la fin de sa vie : on était allé lui trifouiller dans la tête et cette cicatrice obscène le claironnait au monde entier. La deuxième chose, c’était son rire : il riait beaucoup et souvent, et parfois de manière un peu inopinée. Un jour je suis arrivé à son appartement à King’s College et il riait tout seul. Il m’a dit « Dorénavant, tu m’appelleras « Sir ! ». Ils m’ont fait « Sir ». Tu te rends compte ? Ils m’ont fait ça à moi ! ». Le jour où j’ai perdu mon poste à Cambridge, je suis allé le lui annoncer. Honnêtement, j’espérais un peu de compassion de sa part. Au lieu de cela, il a rigolé : « C’était déjà un miracle qu’ils aient adopté un iconoclaste comme moi ! Alors deux : ils ont raison, il n’y a pas la place ! » Et je suis reparti tout ragaillardi.

Il assistait à tous les séminaires mais immanquablement au bout de dix minutes il s’endormait d’un sommeil profond dont s’échappaient parfois des ronflements sonores. Ce qui ne l’empêchait pas de se réveiller à la fin et de poser la question ultime et dévastatrice. La première fois que j’ai fait un exposé à Cambridge et que j’ai eu fini, il a dit : « Apparemment vous avez étudié la démographie de ces pêcheurs de manière approfondie… Vous avez dit aussi que leur subsistance dépendait de manière essentielle de la venue près de leur île de certains bancs de poisson… Alors, logiquement, est–ce que vous n’auriez pas dû plutôt étudier la démographie des poissons ? » Il avait dit ça sérieusement et j’en suis resté comme deux ronds de flan.

C’est lui qui dirigeait ma thèse consacrée à la vie et à l’oeuvre de l’anthropologue Bronislaw Malinowski. Quand j’allais le voir, il m’attendait souvent tout excité à l’idée de me raconter une anecdote qu’il venait de glaner sur son ancien professeur. Un jour il m’a dit « On remballe, c’est fini ! On s’est bien amusé mais ça ferait trop de peine à trop de gens ! » L’argument m’a paru inattaquable et j’ai dit « Bon ! »

Il y a quelques années, je recherchais vainement le nom d’une ville anglaise, pas très loin de Cambridge. Et ce qui était curieux, c’est que je n’éprouvais pas l’irritation habituelle que l’on ressent devant la frustration d’avoir un mot sur le bout de la langue mais une réelle souffrance. L’impossibilité de retrouver le nom de cette ville était si douloureuse que j’ai bientôt cessé de faire confiance à ma mémoire et je me suis emparé de la carte et j’ai poussé mon doigt jusqu’à ce que j’arrive à la situer. Et la réponse m’a pris au dépourvu parce que j’ai soudain compris la nature des forces intestines qui me retenaient d’accéder à ce nom : « Bury–St–Edmunds », littéralement « Enterre Saint Edmund ».

Edmund Leach

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Qu’appelle-t-on la vérité ?

Les définitions classiques de la vérité sont peu éclairantes : « dire ce qui est, comme il est et de ce qui n’est pas, qu’il n’est pas » affirme l’Éléate sous la plume de Platon (Le Sophiste). Les définitions héritées de la Scolastique sont toutes du même type que l’on trouve d’abord chez Thomas d’Aquin :
« adéquation du mot et de la chose », ce qui nous ramène à la question que j’ai déjà évoquée du sens des mots, relativement simple pour ceux qui ont un « référent » évident comme les pommes ou les poires, obscure dans les autres cas, tel « néanmoins » (voir Quel est le rapport entre la réalité et, d’une part les mots, d’autre part les formules mathématiques ?).

Toutes les cultures ne jugent cependant pas les phrases en termes de leur vérité ou de leur fausseté. En Chine ancienne une phrase devait convenir
« être K’o ». Pour nous « la neige est noire » est faux parce que la neige est en réalité « blanche ». En Chine ancienne, « Tout le monde aime le prince » n’est pas k’o, parce que la phrase serait inconvenante dans la bouche de sa propre soeur.

Au départ, Platon et Aristote invoquent la question de la vérité de manière polémique, pour répondre à l’objection sceptique des Sophistes. Ces derniers observent que des discours partant de prémisses identiques et qui ne se contredisent pas eux-mêmes peuvent cependant se contredire entre eux et ils en tirent la conclusion que la vérité est une illusion.

Aristote déplace la question de la vérité et de la fausseté de la phrase, de l’adhésion du locuteur à ce qu’elle avance (sa mise en cause personnelle dans le fait de prétendre qu’« il est vrai que ceci », et qu’« il est faux que cela ») vers le contenu de la phrase elle-même, indépendamment de la personne qui la prononce. La vérité ou la fausseté est désormais un attribut de toute phrase : celle-ci est considérée en soi comme vraie ou comme fausse.

L’objection des Sophistes est en réalité irréfutable. Chaque domaine – les disciplines scientifiques en particulier – constituera son propre « jeu de langage » (comme le dira Wittgenstein), disposant de son propre « fonds de vérité » dont le rayonnement est essentiellement local et difficilement articulable avec d’autres.

Ce qu’Aristote parvient à faire, c’est montrer que si l’on part de principes que l’on sait vrais (sur quoi tout le monde s’accorde), on peut définir des règles telles que, si deux orateurs les respectent, non seulement ils ne se contrediront jamais eux-mêmes mais en plus, ils ne se contrediront jamais entre eux.

1. Aristote applique aux mots la « théorie des proportions » de son contemporain, le mathématicien Eudoxe. Une proportion continue (deux termes extrêmes distincts et un terme moyen unique) débouche sur une conclusion originale liant les deux extrêmes. C’est la théorie du syllogisme.

2. Aristote crée ainsi de toutes pièces l’analytique que nous appelons aujourd’hui « logique » (sa dialectique examine les raisonnements valides à partir d’opinions seulement plausibles : tester des hypothèses et opérer des inductions).

Dans le système d’Aristote – qui reste le nôtre – on peut alors dresser le catalogue des propositions vraies :

1. Celles qui sont vraies parce qu’elles tombent sous le sens, et que chacun les tenant pour vraies il est légitime de les prendre comme points de départ de raisonnements,

2. Celles qui sont vraies parce qu’elles sont les conclusions de raisonnements partant de propositions vraies.

3. Celles qui sont vraies par convention, parce qu’elles sont des définitions, c’est-à-dire des raccourcis obtenus dans la langue en remplaçant des suites de termes par un seul (ce qu’Ernst Mach appela l’« économie mentale »).

Comme de deux propositions vraies on ne peut tirer qu’une seule conclusion vraie, on sera obligé pour poursuivre ses raisonnements, soit d’introduire de nouvelles définitions – et les nouvelles vérités que l’on générera ainsi seront de simples conséquences de ces définitions, soit d’aller chercher dans le monde de nouveaux faits qui « tombent sous les sens », des observations venant corroborer soit des hypothèses, soit des faits d’induction.

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Ludwig Wittgenstein (1889 – 1951)

Un jour, un samedi matin, Charlotte était tout bébé, Armel et Fiona avaient neuf et sept ans et ils m’ont dit « Qu’est–ce qu’on fait ? ». J’ai réfléchi un peu puis j’ai dit « Je sais ».

Je ne leur ai pas dit où nous allions. Nous avons marché dix minutes le long de Huntingdon Road à Cambridge et nous sommes arrivés à la petite église de Saint Giles. Nous sommes entrés dans le cimetière ombragé, plein d’herbe folle, comme dans un jardin anglais où la nature est invitée à se sentir chez soi. Arrivés devant la tombe de Wittgenstein, j’ai dit « Voilà, c’est la tombe d’un très grand philosophe ».

Il y a quelques années, Armel m’a dit « Tu sais, la tombe de Wittgenstein, ça a été un tournant dans ma décision de devenir un jour philosophe ». Je lui ai demandé pourquoi et il m’a répondu « Je ne sais pas, la promenade au but mystérieux, ta gravité, la manière dont tu as dit ça « Voilà, c’est la tombe d’un très grand philosophe » ».

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« Pas de prix ! »

Dans la journée d’hier, la compagnie American Home Mortgage a licencié la plupart de ses 7.000 employés, ne conservant que les 750 qui continueront de collecter les paiements mensuels des bénéficiaires de ses prêts hypothécaires. L’émoi dans Landerneau est dû au fait qu’il s’agissait d’un « honnête » prêteur n’ayant jamais touché de près ni de loin au secteur « sous–prime » (subprime). Mes lecteurs ne partagent cependant pas la stupéfaction générale, eux qui savent qu’il n’y pas aux États–Unis de crise subprime mais bien une débâcle du prêt immobilier dans son ensemble.

Avant–hier, les dirigeants d’MBIA, une compagnie d’assurance dont la spécialité est la garantie des obligations adossées à des prêts hypothécaires (MBS = Mortgage–Backed Securities pour le secteur immobilier prime et ABS = Asset–Backed Securities pour le secteur « sous–prime ») ont juré leur grands dieux devant leurs investisseurs que « Oui, nos avoirs sont bien composés de quantités phénoménales de prêts « sous–prime » » mais « Non, cela ne nous expose pas à un risque particulier ». Ceux qui étaient là ont haussé les épaules et se sont demandés s’il était Dieu possible que MBIA soit lui–même dupe de son petit jeu.

Hier aussi, la perspective à long terme de Bear Stearns a été dégradée de « Stable » à « Négative » par l’agence de rating Standard & Poor’s. C’est la première grande firme de Wall Street à subir ce sort ignominieux depuis la déchéance en 1991 de Salomon Brothers – l’inventeur de la Mortgage–Backed Security. Bear Stearns réagissait en annonçant une série de mesures réduisant la vulnérabilité de sa dette à court terme. Le marché boursier ne s’estima pas rassuré et entama aussitôt une plongée de plus de 2 %. En fin de séance, les actions de Bear Stearns avaient perdu 8 % de leur valeur.

Un autre établissement prestigieux sur la place de Wall Street, Lehman Brothers, subissait un sort similaire : une perte de sa valeur boursière de près de 8 %, mais pour une raison différente : sur un marché des capitaux entré en hibernation, la firme s’est retrouvée récemment avec sur les bras quantités de placements qui en des temps plus cléments auraient été engloutis rapidement par une multitude d’investisseurs avides.

Chacun de ces événements aurait bien entendu mérité un blog à lui tout seul mais c’est désormais l’abondance. Ce qu’ils ont en commun, c’est le tarissement du marché des capitaux : une pléthore de vendeurs et une absence totale d’acheteurs potentiels et du coup, « Pas de prix ! ».

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Quel est le rapport entre la réalité et, d’une part les mots, d’autre part les formules mathématiques ?

Qu’il s’agisse des mots ou des objets mathématiques, le rapport entre eux et la réalité demeure mal compris en dépit de vingt-cinq siècles de réflexion sur le sujet par la science et par la philosophie.

Certains mots sont les étiquettes d’objets, mais ceci ne s’applique qu’aux mots qui ont un « référent » matériel évident, comme les pommes ou les poires ; un mot tel « néanmoins » n’est manifestement pas l’étiquette d’un objet existant dans le monde.

Le rapport entre les objets mathématiques et la réalité présente des aspects très divers :

1. L’arithmétique a un rapport « naturel » avec le monde. Les « nombres naturels » comme trois fonctionnent comme des étiquettes. Mais ce rapport
« naturel » est moins évident déjà pour les « nombres irrationnels » tels que racine carrée de deux qui est l’étiquette de la diagonale d’un carré de côté égal à un. Le rapport « naturel » a disparu avec les « nombres complexes » dont une partie est imaginaire : un multiple de la racine carrée de moins un – laquelle n’a plus de signification intuitive du tout. De même pour les
« nombres transfinis » qui sont des ensembles originaux au-delà du fini.

2. La géométrie a aussi un rapport « naturel » avec le monde : elle décrit les propriétés des proportions remarquables des grandeurs que l’on observe sur des surfaces et dans des volumes. La géométrie opère sur le continu comme l’arithmétique sur le discontinu. Quand l’arithmétique travaille sur le continu, elle montre ses limites et est obligée de recourir à l’approximation.

3. Certains mathématiciens ont cherché à purifier la mathématique de ce rapport « immédiat » avec la réalité : Cantor reformule le nombre comme un symbole abstrait engendré par une simple règle (« principe d’induction complète » de Poincaré), Frege accuse Hilbert de vouloir en faire de même avec la géométrie.

4. Le calcul différentiel, on l’a vu (Qu’est-il raisonnable de dire à propos de l’avenir ?), est né pour décrire des trajectoires, sinon, l’algèbre est surtout abstraite, elle est souvent comme une « logique » qui réglerait l’arithmétique et la géométrie.

5. Lorsque le rapport « naturel » d’un modèle mathématique à la réalité est perdu, le modèle ne retrouve de signification qu’une fois « interprété », c’est-à-dire lorsqu’on établit des « règles de correspondance » entre lui et des objets du monde réel : lorsque l’on dit « ce symbole représente la distance, celui-ci le temps, et celui-là la vitesse », on établit un « isomorphisme », une correspondance de configuration et de « métrique », de grandeurs, entre un modèle mathématique et son « interprétation » dans le monde.

Dans la pensée traditionnelle chinoise, le « caractère » représentant quelque chose fait partie de cette chose au même titre que ses autres propriétés : le mot est un attribut de la chose elle-même.

6. Le nombre dans la conception que s’en fait l’« idéaliste platonicien » est un peu comme le caractère en Chine : le nombre qui caractérise la chose est un aspect de la chose elle-même, et le mathématicien n’invente pas les mathématiques, il les découvre, semblable à un explorateur qui découvre un continent.

7. Chaque nouveau « système de nombres » a été créé pour résoudre une impasse au sein des mathématiques, ce que les philosophes appellent une
« impossibilité transitionnelle ».

8. Résoudre une telle impasse est une entreprise très différente selon que l’on conçoit les mathématiques comme « découvertes » ou « inventées ». Le fameux théorème d’« incomplétude de l’arithmétique » de Gödel a vu s’affronter mathématiciens, logiciens et philosophes autour de la question : le théorème est-il une découverte ou tour de passe-passe ? (*)

Une conception qui contourne ces difficultés, c’est celle que je défends, qui replace l’Homme pleinement au sein de l’évolution naturelle du monde, et qui considère que les mots et les objets mathématiques ne sont ni découverts ni inventés mais qu’ils se créent et que le lieu de leur création est l’esprit humain.

(*) Voir mon texte « Le mathématicien et sa magie : théorème de Gödel et anthropologie des savoirs » ; sur mon site Internet et le blog que je lui ai consacré : Le loustic qui s’est convaincu qu’Einstein était bête.

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Les modèles financiers « scientifiques », et les autres

En fait, les choses ne se sont pas mal passées, comme quoi on s’affole souvent pour pas grand’ chose ! Le marché américain avait joué au yo–yo toute la journée pour regagner 1 % en fin de séance sur une bonne nouvelle. Je cite ici le Wall Street Journal à propos du retournement de la tendance « dû en grande partie au soulagement lorsqu’il s’avéra que la rumeur d’une crise [mise en faillite imminente] du promoteur immobilier Beazer Homes était sans fondement ». L’action de Beazer avait perdu jusqu’à 40 % de sa valeur à un moment de la journée, pour finir seulement à – 21 %. En cette période agitée, on est souvent obligé de se contenter des seules bonnes nouvelles qu’on trouve.

Ceci dit, je vais quand même commencer à vous parler des modèles financiers. Je ne crois pas prendre un risque énorme.

Les organismes de tutelle des compagnies financières autorisent deux types de modèles : ceux dont la scientificité est prouvée et ceux qui correspondent à une « norme industrielle » (industry standard). Remarque préliminaire : si la première catégorie avait suffi, on n’aurait pas eu besoin de la seconde : il y a donc des modèles sans scientificité et dont la garantie ne repose que sur le consensus de l’industrie financière.

Je vais d’abord dire un mot sur les modèles « scientifiques » et pour tempérer l’enthousiasme que je décèle, je vais commencer par préciser que les modèles financiers « scientifiques » se composent en général de multiples parties dont le degré de scientificité est lui très variable. Un modèle typique comprendra par exemple cinq ou six composantes atteignant un degré de précision qui permettra l’usage de cinq décimales, et une dernière dont l’équivalent est le geste bien connu consistant à mouiller son doigt et à le lever pour prendre le vent. On en trouve un bon exemple dans le modèle dit de Black et Scholes utilisé pour évaluer le prix d’une option, où la « volatilité implicite », souvent hurlée d’un bout à l’autre d’une salle de marché, est une variable de ce genre, dont – vu son mode de transmission – la valeur ne peut prendre qu’un très faible nombre de décimales.

La précision effective d’un tel modèle « scientifique » dans son ensemble est bien entendu celle de sa composante la plus grossière, fait généralement négligé par ses utilisateurs. L’image qui me vient à l’esprit, est celle que François Jacob utilisait à propos du cerveau humain : un moteur à réaction greffé sur une charrette à bras.

En principe, lorsqu’existe un modèle « scientifique », celui–ci devrait prévaloir sur tout concurrent correspondant à une « norme industrielle ». Ce qui n’est cependant pas toujours le cas. Ainsi, dans un grand nombre de processus en finance, la meilleure prévision possible d’un prix est la dernière cotation connue. La chose peut être établie mathématiquement dans certains cas ; dans beaucoup d’autres elle peut être vérifiée par l’analyse de séries de données historiques. Il ne s’agit certainement pas d’une prévision impressionnante par son originalité mais c’est bien celle qui minimise l’erreur et est donc la seule authentiquement « scientifique ». Or cette prévision n’est jamais utilisée en finance et la « norme industrielle » est toujours une formule très compliquée qui produit un chiffre différent ; le raisonnement sous–jacent est, à mon sens, que si quelqu’un est grassement payé en tant qu’ingénieur financier, il doit pouvoir faire mieux qu’affirmer que le prix de demain sera probablement le même qu’aujourd’hui.

Un bon exemple en est fourni par les prévisions relatives à la courbe des taux, qui représente le taux flottant correspondant à un prêt à trois mois, six mois, un an, cinq ans, dix ans, etc. et dont, comme je viens de le dire, la meilleure prévision possible est qu’elle se maintiendra telle quelle. La « norme industrielle », au contraire, est qu’on peut utiliser comme prévision pour la courbe des taux, la courbe des taux à terme.

La courbe des taux à terme est une courbe qui montre ce qu’il en coûte aujourd’hui d’emprunter à terme, c’est–à–dire plus tard. Je vais chez le banquier et je lui dis : « J’aurai besoin d’un million dans un an que je vous emprunterais pour trois ans. Pouvons–nous en fixer le taux maintenant ? » Si le banquier dit oui, vous aurez fixé le taux à terme pour trois ans, dans un an. Ce que le taux à terme exprime est ce qu’il en coûte aujourd’hui d’emprunter pour trois ans dans un an ; la « norme industrielle » consiste à dire que la courbe des taux à terme exprime « ce qu’il en coûtera d’emprunter pour trois ans dans un an », ce qui est tout simplement faux. La distinction est subtile mais la confusion réside dans le fait qu’il ne s’agit pas d’un taux fixé dans l’avenir mais d’un taux fixé aujourd’hui « à propos » de l’avenir et sa capacité de prédire celui–ci est en conséquence, tout simplement nulle.

Les deux types de modèles, « scientifique » et de « norme industrielle » diffèrent pour ce qui touche au risque systémique qu’ils présentent, c’est–à–dire quant au risque d’effet boule de neige qu’ils constituent pour les marchés financiers. Les modèles « scientifiques » ne présentent pas de risque systémique pour la raison suivante : soit ils sont proprement scientifiques et sont donc exacts, soit ils sont « scientifiques » au titre de ceux que j’ai évoqués précédemment où différentes composantes présentent des degrés divers de précision, et chacun se trompant différemment, aucun effet global n’en résultera. Un risque systémique réel existe cependant dans l’usage des modèles dits de « norme industrielle ». Ils ne sont pas scientifiques et par conséquent se trompent, mais du fait qu’ils ont été adoptés par l’ensemble de la branche, tous ses utilisateurs se trompent exactement de la même manière. Le jour viendra où chacun de ces utilisateurs posera au même moment le même geste – qui n’est pas celui qui conviendrait – et un effet global catastrophique en résultera.

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La journée de tous les dangers

C’est aujourd’hui.

Ce soir (heure locale), il faudra soit que j’écrive « Encore un jour de sursis ! », soit que j’entreprenne l’autopsie. Le système financier se serait alors révélé d’une extraordinaire fragilité. Il faudrait que je vous parle alors en particulier des modèles utilisés en finance et de leur part de responsabilité.

À tout à l’heure !

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