Tous les articles par Paul Jorion

Titanic

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Un ami, un professionnel de l’information m’écrit :

Paul,

Mon daemon, celui qui m’avait suggéré de t’écrire avant la semaine sanglante des bourses, précédant les mesures d’urgences du G7 et de l’Europe, me titille à nouveau.

Il me dit que ça va craquer sans tarder, Paul, et à une échelle qui dépasse nos imaginations.

Cette crise est – encore – une chance, dans la mesure, comme je te le disais l’autre jour, où elle anticipe d’autre tensions plus sévères. Mais si elle dérape, les diables vont sortir de leur boîte.

Il est encore fécond…

Cet avertissement, devenu formule creuse, à force de ressassement convenu, s’adresse à nous aujourd’hui. Nous en sommes à un cheveu.

Il ne m’écrit pas par hasard : nous sommes en général sur la même longueur d’ondes, il sait que nous partageons les mêmes sentiments au même moment.

En deux jours, la bourse de New York a perdu 10,36 % de sa valeur. L’action de Citigroup a perdu elle 43,66 %. Citigroup : « Too big to fall, To big to fail ». Ah oui ! beaucoup trop grosse pour qu’on la laisse tomber ! Mais qu’est-ce que vous proposez ? L’administration Bush, elle, jette l’éponge, et la nouvelle administration, c’est pour l’année prochaine : après les fêtes – si l’on peut dire ! Ne parlons pas des constructeurs automobiles General Motors, Ford et Chrysler dont le plan de sauvetage languit et a été remis au mois prochain par les démocrates qui demandent à leurs patrons ce qu’ils feraient de l’argent si on le leur donnait : chat échaudé craint l’eau froide, depuis qu’on a pu constater comment Mr. Paulson s’est soudain retrouvé à court d’idées après avoir sauvé non pas les banques mais les banquiers.

A propos de mon récent passage à France Culture vous avez eu la gentillesse de me comparer à celui qui explique aux passagers de première classe virevoltant dans la salle de bal que si, si, le bateau coule. En fait j’aurais dû me joindre au chœur et confirmer qu’effectivement tout s’arrange. Qu’on rie un peu !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Création monétaire, l’illustration de Paul Grignon

Deux d’entre vous m’ont contacté – indépendamment l’un de l’autre – pour me signaler ce qui leur semble, sinon une erreur dans le film de Paul Grignon Money as Debt (en français, L’argent Dette), du moins un raisonnement en contradiction avec les vues qui se sont dégagées de notre discussion dans Tout notre débat sur la monnaie.

Le film présente une banque commerciale hypothétique, avant-même qu’aucun client n’ait déposé d’argent sur un compte et montre qu’avec un dépôt de 1.111,12 $ qu’elle consent auprès de sa banque centrale, en tant que réserve en monnaie centrale, elle pourra bientôt avoir en dépôt sur des comptes clients – et donc comptabilisés – 100.000 $, soit un effet multiplicateur de 90 par rapport à la somme déposée par elle auprès de sa banque centrale. Les 1.111,12 $ ont été avancés par les investisseurs de la banque commerciale, et font donc partie de son capital.

Le raisonnement en question débute à la 13ème minute et 36ème seconde de la version en anglais et à la 6ème minute et 30ème seconde de la version en français (IIème partie) accessible ci-dessous.

Voici la traduction du texte en français.

Le raisonnement est le suivant : la banque centrale exige un « taux de réserve » (« reserve ratio ») de 1 pour 9, soit 11,11… %. Ceci permet à la banque commerciale d’émettre du crédit pour un montant de 10.000 $. Ensuite, le mécanisme des « réserves fractionnaires », dont on nous dit qu’il est par définition l’inverse du « taux de réserve », soit dans ce cas-ci de 9 pour 1, permet – si chacun de ceux qui bénéficient de la circulation du crédit initial de 10.000 $ déposent la somme reçue par eux sur un compte – qu’une somme (très proche) de 100.000 $ se retrouve sur les comptes. La bénéficiaire de la première opération dépose 10.000 $ sur son compte dont 90 %, soit 9.000 $, peuvent être re-prêtés par la banque, etc. La version française appelle « taux de réserve » : « ratio de réserve » et « réserves fractionnaires » : « réserves fractionnelles ».

La question de la validité du raisonnement ne porte évidemment pas sur des questions pratiques, comme de savoir s’il est réaliste par exemple que chacun redépose la somme qu’il reçoit sur un compte de la même banque, etc. L’exemple est idéalisé et cela chacun le comprend. La question porte sur le coefficient de 90 : 1.111,12 $ x 9 x 10 = 100.000 $.

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Le symptôme

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Première observation : je distingue clairement le fait d’exprimer un désaccord avec ce que je dis d’une tentative de vol de la notoriété du blog par des organisations aux objectifs louches. Le premier est bienvenu (même si c’est pour promouvoir un blog naissant), le second non.

Le fait de dire que j’ai été parmi ceux qui ont prévu la crise est un moyen simple et pratique utilisé par les journalistes qui présentent mes travaux pour attirer l’attention sur ce qui leur apparaît un scandale : le contraste qui existe entre la reconnaissance institutionnelle dont bénéficient des personnes dont c’était précisément la fonction de voir venir ce genre de crises et les circonstances marginales – c’est le moins qu’on puisse dire ! – dans lesquelles je suis obligé moi de mener mes recherches. Ces journalistes me rendent un très grand service : merci à eux !

Ceci dit, oui, j’ai prévu la crise et pas sur le mode Madame Irma. Un commentateur disait il y a quelques jours – je cite de mémoire – « C’est facile de prédire qu’il y aura une crise : les tempêtes succèdent toujours aux périodes de beau temps ! ». Peut–être, mais ceux qui ont lu « Vers la crise du capitalisme américain ? » (La Découverte 2007) savent que ce n’est pas ça que j’ai fait, et il est important que j’ajoute ceci : mon manuscrit s’intitulait « La crise du capitalisme américain », le « vers » et le point d’interrogation ont été ajoutés par l’éditeur. Quand le manuscrit a circulé vainement dans les maisons d’édition en 2005, il ne visait pas à annoncer une crise à venir mais à décrire celle qui était déjà là en germe. Ceux qui ont lu l’ouvrage savent qu’il s’agit d’une analyse minutieuse des rouages de l’immobilier résidentiel américain et non des imprécations du prophète Philippulus frappant son gong : « Faites pénitence, la fin des temps est proche ! »

Deuxième observation, celle qui justifie l’intitulé de mon billet. Pour introduire leur Grain à moudre, Brice Couturier et Julie Clarini ont parlé du « ton incantatoire » du communiqué final du G-20 et j’ai évoqué moi, à propos des

libre-marché, état de droit, respect de la propriété privée, commerce et investissement libres, marchés concurrentiels et systèmes financiers efficaces et régulés de manière efficiente

la monarchie réaffirmant urbi et orbi son caractère sacré. Je vais en dire un peu plus. Parler de « ton incantatoire » ou de caractère sacré revient à attirer l’attention sur la même dimension : ces considérations diverses sont sans rapport avec le but de la réunion et n’étant pas invoquées là pour des raisons naturelles, ne peuvent l’être que pour des raisons surnaturelles. En fait, elles sont là, bien sûr, comme symptôme. Elles trahissent la mauvaise santé du sujet et affirment haut et clair : « C’est ici que ça ne tourne pas rond ! » et elles ajoutent : « C’est ici, mais c’est hors-jeu ! ». Tout comme les partisans de Louis XVI qui affirmaient : « Il pactise peut–être avec l’ennemi, mais la royauté, c’est sacré ! » Sans doute. Mais il en va du sacré comme de toutes choses : ça ne s’impose pas, ça se mérite.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Du grain à moudre, émission de Brice Couturier et Julie Clarini

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L’émission sur France-Culture vient de se terminer. Si vous l’avez écoutée vous avez entendu ce qui s’est passé : les réalisateurs ont tenté de mobiliser les intervenants sur le thème de « La maison brûle ! » mais ceux-ci ne l’ont pas entendu de cette oreille : « business as usual » : rôle du FMI, efficacité des plans de relance et tutti quanti.

J’ai décidé du coup d’ignorer les « points techniques » sur lesquels on voulait me faire parler pour tenter de faire revenir le débat sur le thème de « La maison brûle ! ». J’ai repris en particulier ma métaphore de la Révolution Française en assimilant l’incantation de la déclaration finale du G-20 :

libre-marché, état de droit, respect de la propriété privée, commerce et investissement libres, marchés concurrentiels et systèmes financiers efficaces et régulés de manière efficiente

à la monarchie réaffirmant urbi et orbi son caractère sacré ; j’ai souligné qu’en l’absence d’Obama, rien de ce qui a été dit n’est de toute manière très important.

J’ai rappelé aussi qu’il n’était pas nécessaire de s’inquiéter du fait qu’on oublierait de prendre les mesures nécessaires aussitôt que la crise serait terminée parce que rien n’indique qu’elle se termine bientôt ni même qu’elle puisse un jour se terminer.

Sur mon rôle d’insider de l’industrie du prêt hypothécaire américain et ce que je pense des règlements qui étaient en place, j’ai expliqué la connivence entre les régulateurs assoupis au volant et les autorités judiciaires américaines qui leur donnaient raison en cas de plainte pour non-intervention, le laissez-faire étant en fait télécommandé d’en haut par l’administration Bush.

Enfin, quand on m’a demandé – question rituelle lorsqu’on est entre économistes – si le moment est venu d’un retour en force des keynésiens (peut–être me considère-t-on comme l’un d’entre eux ?), j’ai répondu que puisqu’on n’a pas la moindre idée en ce moment de comment même stopper la crise, on aura besoin non seulement d’eux mais de tous les économistes marginaux, de tous les anthropologues, politologues, sociologues et compagnie ayant une idée sur ce qu’il faudrait faire.

Comme j’avais évoqué Mr. Dominique Strauss-Kahn se plaignant du fait que personne ne comprend le mécanisme de la crise, les réalisateurs se sont déclarés prêts à lui communiquer mon numéro de téléphone. Au moment où je boucle mon billet, celui-ci n’a pas encore sonné.

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G-20 : On ne change rien et on prie

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Je lis les conclusions du G-20 et j’essaie de trouver une formule qui résume la « révolution » qui a eu lieu le week-end dernier et il me semble que « On ne change rien et on prie » convient très bien.

Bon bien sûr, dès qu’on a su que le Président-élu Obama ne s’y rendrait pas et se ferait représenter par Jim Leach, un ancien député, ahem… républicain, ahem… on a su que c’était un coup d’épée dans l’eau. M’enfin, un tel degré de statu quo, quand même ! Je cite :

Les dirigeants se sont mis d’accord sur le fait que les réformes nécessaires ne connaitraient de succès que si elles sont fondées sur les principes du libre-marché, incluant l’état de droit, le respect de la propriété privée, le commerce et l’investissement libres, l’existence de marchés concurrentiels et de systèmes financiers efficaces et régulés de manière efficiente.

Un commentateur sur la toile : « Mon chien aurait pu trouver ça ! ». Attendez, ce n’est pas fini :

… protection contre l’utilisation du système financier pour la promotion d’activités terroristes, le trafic de drogue et autres activités illégales.

Les paradis fiscaux ne sont pas spécifiquement mentionnés mais je suppose qu’ils tombent dans la catégorie « autres activités illégales ».

Pendant ce temps-là, le Wall Street Journal s’inquiète que les mesures prises « puissent ralentir la reprise ». Si rien ne s’arrange, on aura donc un coupable tout désigné : les mesures révolutionnaires qui furent préconisées par le G-20 du week-end dernier !

Une dernière question me taraude :

Les dirigeants partagent la même perspective quant aux causes profondes de la crise globale.

On ne nous dit rien de cette même perspective mais au vu des réformes qu’ils préconisent pour résoudre la crise globale en question, ça ne doit pas manquer de piquant !

Il y avait une expression en 68 : « L’imagination au pouvoir ! ». Rassurez-vous, braves gens, elle est revenue en force le 15 novembre 2008 !

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La Marseillaise de Jean Renoir (1938)

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Il y a quelques jours nous avons regardé La Marseillaise de Jean Renoir. Je ne l’avais jamais vu. C’est un film magnifique et chaleureux, tourné en 1937. On voit le nom de la CGT au générique, ce qui n’est pas si courant, et Wikipedia nous apprend que « Le film est financé en partie par une souscription publique de la CGT dont le prix plancher était fixé 2 francs par personne, tarif d’une place de cinéma à l’époque. Les souscripteurs préachetaient de cette façon leur place pour la projection du film ».

L’histoire, c’est l’aventure de ces volontaires marseillais en route pour Valmy où ils battront les envahisseurs prussiens et autrichiens, et participant lors de leur séjour à Paris à l’assaut du Palais des Tuileries. Ce qui m’en fait parler aujourd’hui, c’est l’atmosphère extrêmement bien rendue de tension entre factions dans le Paris de l’été 1792. Tensions dans les cafés entre militaires des deux bords, rixes et duels éclatant comme feux de paille, manifestants et « piquets » s’invectivant des deux côtés du Boulevard, qui au nom du Roi qui à celui de la Nation.

Ce qui s’évanouit dans ces fins de règne, ce sont les modérés : les esprits s’échauffent, on s’énerve : on est pour ou on est contre. Certains affirment que la situation est grave : du « jamais vu », d’autres qu’elle est banale : la routine. On dit soit que la crise est catastrophique, soit qu’on est simplement dans « la phase basse du cycle ».

Train-train, ronron, « business as usual », « alternances dans une évolution naturelle dont il s’agit désormais de lisser les transitions », de tels propos sont modérés dans leur ton et dans ce qu’ils évoquent. Mais ne nous y trompons pas : ils reviennent à crier « Vive le Roi ! ».

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France Culture, mardi 18 novembre en direct de 18h30 à 19h15

Du grain à moudre émission de Brice Couturier et Julie Clarini

Peut-on s’attendre à une refondation du système financier international ?

avec
Paul Jorion (au téléphone depuis Santa Monica)
Anthropologue et sociologue
Professeur invité à UCLA, auteur de La crise : des subprimes au séisme financier planétaire (novembre 2008, Fayard) et de L’implosion : la finance contre l’économie : ce que révèle et annonce la crise des subprimes (Fayard, mai 2008).

Philippe Martin
Professeur à l’école d’Economie de Paris et à Paris 1

Jean-Hervé Lorenzi
Professeur d’économie à l’Université de Paris Dauphine
Membre du Conseil d’Analyse Economique
Conseiller du Directoire de La Compagnie financière Edmond de Rothschild

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Que font les mathématiciens ?

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C’est Aristote qui fixa la norme en matière de démonstration, distinguant trois familles de discours selon le statut de leurs prémisses pour ce qui touche à la vérité. La plus rigoureuse des trois est l’analytique dont les prémisses doivent être reconnues comme indiscutablement vraies, suivie de la dialectique dont les prémisses sont seulement « probables » : vraisemblables plutôt que vraies, et enfin de la rhétorique qui ne connaît pas de contraintes quant à la qualité des prémisses : le discours de fiction, par exemple, en relève. À l’intérieur même de chacune de ces trois familles, le Stagirite distingua les types d’argumentation utilisés en fonction de leur valeur probante.

Seule l’analytique relève de la science et c’est donc elle qui devrait seule présider à la démonstration mathématique. Or, durant les Temps Modernes d’abord et durant les Temps Contemporains ensuite, les mathématiciens recoururent toujours davantage dans la démonstration aux types d’argumentation les plus faibles quant à la valeur probante. On pourrait lire là sans doute le signe d’une simple décadence dans la manière dont les mathématiciens démontrent leurs théorèmes. Cette lecture n’est pas fausse mais demeure insuffisante parce qu’elle ignore le glissement « idéologique » qui rend compte du comment et du pourquoi de cette évolution. Ce glissement reflète en fait la conviction croissante des mathématiciens que leur tâche ne s’assimile pas à un processus d’invention mais à une authentique découverte, autrement dit, que leur tâche n’est pas de contribuer à la mise au point d’un outil mais de participer à l’exploration d’un monde. Si l’on souscrit à ce point de vue, la distinction se brouille entre la science, dont l’ambition est de décrire le monde de la Réalité-objective, et les mathématiques qui lui offrent le moyen de réaliser cette ambition. Et cette absence de distinction suppose à son tour, non seulement que la Réalité-objective est constituée des nombres et des relations que les objets mathématiques entretiennent entre eux, mais encore que la réalité ultime inconnaissable, l’Être-donné de la philosophie, est la source d’un tel codage. Or une telle conviction est avérée historiquement et, comme on le sait, caractérisa les disciples de Pythagore, au rang desquels se comptait Platon.

Si le mathématicien est un découvreur et non un inventeur, alors la manière dont il inculque la preuve importe peu puisqu’il décrit en réalité un monde spécifique, celui des nombres et de leurs relations, et peut se contenter d’en faire ressortir les qualités par une méthode apparentée à la méthode expérimentale : circonscrire une réalité et utiliser tous les moyens dont on dispose pour faire émerger une appréhension intuitive de ce qu’elle est ; dans cette perspective, seul compte le résultat, quelle que soit la manière dont on s’y est pris. Dans la démonstration du « second théorème » de Gödel, à l’aide duquel il prouve l’incomplétude de l’arithmétique, la faible valeur probante de certaines parties de sa démonstration n’est pas pertinente à ses yeux puisque sa tâche consiste selon lui à décrire un objet existant en soi. Ne se concevant nullement comme l’inventeur de mathématiques nouvelles mais comme un explorateur de l’univers des nombres et de leurs proportions singulières, il n’a que faire d’une méthodologie dont la rigueur seule garantirait le résultat auquel il aboutit.

Les points de vue des mathématiciens réalistes qui se conçoivent comme découvreurs et des mathématiciens antiréalistes qui s’imaginent inventeurs, peuvent être réconciliés si l’on offre de leur activité à tous une définition opérationnelle qui y voit la génération d’un produit culturel, c’est–à–dire relevant de la manière propre dont notre espèce offre une extension aux processus naturels. Ce produit culturel que les mathématiciens génèrent est une « physique virtuelle » permettant la modélisation du monde sensible de l’Existence-empirique en vue de sa prévisibilité à nos yeux. Cette physique virtuelle n’est ni contrainte de s’astreindre à la rigueur irréprochable des modes de preuve les plus exigeants aux yeux de la logique, ni ne doit s’imaginer décrire une Réalité-objective constituée d’essences mathématiques. La mise au point du calcul différentiel en offrit une illustration lumineuse.

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La Tribune, jeudi 13 novembre

Un tribune libre intitulée De l’audace, rien que de l’audace !

En 1944, au sortir de la deuxième guerre mondiale, les grandes puissances se réunirent aux Etats-Unis, à Bretton Woods dans le New Hampshire. Toutes étaient exsangues, à l’exception de la nation hôte qui avait le bonheur de ne pas avoir connu la guerre sur son sol. Un accord fut conclu : le dollar serait ancré à l’or par une parité fixe, à trente-cinq dollars pour une once d’or. Les autres monnaies seraient liées à l’étalon-or par le truchement de leur taux de change par rapport au dollar.

En 1971, Nixon désancra le dollar par rapport à l’or. Mais rien ne changea vraiment tant que l’économie américaine demeurait la première, et de loin, par rapport aux autres : au lieu de représenter l’or, le dollar représentait désormais la richesse des Etats-Unis. Or, l’accord signé à Bretton Woods permettait à ceux-ci de s’endetter toujours davantage et les encourageait même à le faire. Les ménages américains achetaient sans réserve et ceux qui leur vendaient s’enrichissaient de jour en jour.

A ce jeu, la Chine et les Etats-Unis se sont enlacés ces dix dernières années dans un tango mortifère : la Chine achetait la dette des Etats-Unis sous forme de Bons du Trésor ou de « Residential Mortgage-Backed Securities », obligations adossées à des prêts immobiliers, permettant aux taux de ces instruments de dette de demeurer faibles et d’encourager ainsi l’Etat et les ménages à emprunter davantage. Ce mécanisme a alimenté une bulle de l’immobilier résidentiel, offrant aux propriétaires américains les sommes nécessaires à l’achat de produits chinois en quantités croissantes, ce qui permettait à la Chine d’accumuler des excédents, bouclant ainsi la boucle.

Le moment aurait pu venir où la richesse grandissante de la Chine porterait ombrage à une Amérique de plus en plus endettée. Or, la machine grippa avant même qu’on n’en arrive là. Fin 2006, certains ménages américains cessèrent d’être solvables. Et 2007, cette insolvabilité toucha de plein fouet les banques gavées de dettes titrisées. Un an plus tard, en 2008, l’insolvabilité des banques et des compagnies d’assurance oblige l’Etat américain à combler un puits sans fond : il devra emprunter 550 milliards de dollars avant la fin de l’année et 368 milliards au premier trimestre 2009, tandis que le prix de l’assurance contre le risque de crédit qu’il représente s’envole. C’est l’insolvabilité de l’Amérique qui se profile désormais à l’horizon. D’où l’urgence aujourd’hui d’un nouveau Bretton Woods car les monnaies mondiales demeurent de fait ancrées au dollar.

Alors que faire ? La monnaie constitue une richesse et son ancrage à l’or, matière ayant une valeur en soi, aisément fractionnable et ne s’abîmant que très peu quand il circule, semblait aller de soi. L’étalon-or ne reviendra cependant pas car si l’or constitue une richesse, il n’en représente pas fidèlement le tout. La solution pourrait alors passer par la création d’un panier de devises, plus conforme à la diversité des richesses de la planète, pour remplacer le dollar. Et pourquoi ne pas envisager une autre devise équivalente au dollar ? Une chose est sûre, la situation est gravissime et elle doit encourager à l’audace.

Le moment est venu en effet pour les monnaies de représenter la richesse effective, ce qu’elles n’ont jamais fait ou ont cessé de faire. Elles ont cessé de le faire quand la finance a ajouté au montant de la richesse constituée des biens produits, la somme des paris sur l’évolution des prix. Mais les monnaies n’ont surtout jamais représenté la richesse effective parce que le rôle qu’elles auraient du jouer n’a jamais pas été pensé avant qu’on n’en introduise l’usage. La richesse s’est jusqu’ici toujours évaluée localement et non à l’échelle de la planète.

Or, aujourd’hui, la richesse est de deux types : renouvelable ou non. La distinction entre ces deux richesses importait peu jusqu’ici parce que nous vivions dans un monde qui nous apparaissait vaste et aux ressources illimitées. Il y a la richesse qui nous vient, toujours renouvelée, du soleil, du vent et ou de la pluie, ou de la lune, pour les marées. Et il y a celle enfouie dans le sol qui elle ne se renouvelle pas. Sur celle-ci un propriétaire a écrit son nom, l’a vendue comme étant la sienne et l’a transformée en monnaie. Le jour où cette ressource est épuisée, il part sans avoir à rendre de compte. Mais si cette richesse venait à manquer un jour, nous devrions aller alors la rechercher là où elle pour l’extraire à nouveau. Parfois, elle fut détruite sans espoir de retour, pire, laissant dans son sillage un nuage de gaz toxique ou des mers désertées de ses poissons.

A tout cela nous n’avons jamais pensé : le coût de la perte de l’irremplaçable, du recyclage de l’éparpillé et de la reconstitution de l’empoisonné. Tout ceci, nous ne l’avons jamais intégré à notre calcul de la richesse, et donc dans nos monnaies qui la réflètent. Le véritable enjeu d’un nouveau Bretton Woods serait alors de prendre la vraie dimension d’un monde aux ressources finies. Et nous ne pouvons plus attendre une minute de plus.

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Bloomberg contre la Fed

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Un fait divers passé relativement inaperçu mais pourtant fondamental : l’agence de presse Bloomberg a déposé plainte le 7 novembre contre la Fed dans le cadre du Freedom of Information Act pour refus de divulguer des informations publiques.

Jusqu’au 14 septembre, la Fed n’acceptait de prêter de l’argent aux établissement financiers que contre la mise en gage d’instruments de dette de bon aloi : Bons du Trésor et Mortgage–Backed Securities (MBS) émises par Fannie Mae et Freddie Mac. Depuis, elle a ensuite étendu les options en acceptant comme collatéral un peu importe quoi : Asset–Backed Securities (ABS) adossées à des prêts subprime et Collateralized–Debt Obligations (CDO) en particulier. Le résultat ne s’est pas fait attendre : les sommes empruntées ont grimpé de 140 % en sept semaines.

La Fed refuse de divulguer de qui elle a accepté de prendre en pension ces instruments de dette potentiellement toxiques et à quelles conditions. Pourtant si l’emprunteur devait faire défaut elle s’en retrouverait propriétaire. Bloomberg la poursuit en justice : il s’agit dit l’agence de sommes considérables (2 000 milliards de dollars à ce jour) et de l’argent du contribuable et celui-ci a le droit de savoir comment ces sommes sont utilisées. Bloomberg n’en dit pas plus quant aux motifs propres de l’agence mais on peut penser à deux choses : tout d’abord bien sûr le souci d’une agence de presse spécialisée dans l’information financière que cette information lui demeure accessible, ensuite peut–être une préoccupation de son patron, Mr. Mike Bloomberg lui-même, le maire actuel de New York qui, s’il s’est finalement abstenu de poser sa candidature à la présidence des États–Unis, n’a pas pu manquer de remarquer que la défense du contribuable est en ce moment très appréciée des électeurs. Son second mandat de maire de New York touchant bientôt à sa fin, il a récemment réussi à faire voter une mesure lui permettant de briguer un troisième mandat au lieu des deux autorisés jusque-là. Le poste de gouverneur de l’état de New York, auquel il s’intéresse aussi, doit être lui renouvelé en 2010.

La Fed justifie à mots couverts son refus de communiquer le nom des bénéficiaires des prêts ainsi que les sommes avancées pour les instruments de dette mis en pension auprès d’elle, laissant entendre qu’elle ne leur fait pas de cadeau en ne payant que des clopinettes mais qu’il ne serait pas bon que ces prix ridiculement bas soient connus du public. Elle s’expose toutefois à la suspicion légitime qu’elle paie au contraire des prix beaucoup trop élevés, renflouant avec trop de largesse les banquiers avec l’argent du contribuable.

Il existe bien entendu un paradoxe dans le fait que Mr. Paulson, le Ministre des Finances américain, crie sur tous les toits : « Transparence ! Transparence ! », rejoint en cela par Mr. Bernanke, président de la Fed, s’égosillant en chœur : « Transparence ! Transparence ! » mais que quand il leur est demandé de communiquer l’information dont ils sont seuls à disposer, ils s’indignent et déclarent que ce serait très malvenu.

Voilà donc que depuis des mois on s’inquiète de trouver un prix à ces instruments de dette dont plus personne ne veut et que quand la Fed leur assigne précisément un prix en acceptant de les prendre en gage, elle refuse obstinément de dire ce qu’il est. Pourquoi ? Parce que, selon ses dires, elle devrait alors mentionner aussi le nom des parties impliquées et que cela, non seulement les stigmatiserait, mais les désignerait à l’attention des vendeurs à découvert qui se rueraient comme un seul homme pour précipiter leur chute.

Je n’y crois pas. Je ne crois pas non plus que ce soit parce que la Fed brade – encore qu’on ne soit jamais entièrement à l’abri d’une mauvaise surprise de ce côté-là – je crois plutôt qu’elle se refuse à communiquer l’information en raison d’un tabou idéologique : parce qu’il est question ici de prix fixés par la Fed – donc d’une manière détournée par l’État – alors qu’un prix ne dispose que d’une seule manière légitime d’être formé : par le dieu tout-puissant Marché et que tant que celui-ci est dans le coma – comme il l’est depuis plus d’un an déjà – on préférera continuer à prétendre qu’il n’y a pas de prix.

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Libre ou asservi ?

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Deux remarques suscitées par la lecture de vos commentaires à Comprendre la crise, et comprendre la crise.

La première, l’importance attachée par les individus à jouir d’objets (maison, voiture, etc.) dont ils se conçoivent les propriétaires. Or, comme l’expliquent ces propriétaires dans leurs commentaires, les achats de ces objets sont à crédit et l’argent est avancé par la banque. La somme prêtée est donc gagée sur l’objet acheté grâce à elle et la banque a un « premier lien » sur celui-ci en cas de non-paiement des traites. La propriété en question est donc partielle et conditionnelle et ne se distingue d’une location que parce que le « propriétaire » a lui, un « second lien », le droit au résidu (s’il en reste), une fois que la banque aura exercé ses droits à la saisie.

Deuxième remarque : au lieu de mettre tout l’argent dont ils disposent dans le remboursement de leurs dettes, les propriétaires d’objets achetés à crédit en placent une partie en bourse. Les dividendes ne les intéressent pas : ce qu’ils recherchent, c’est la plus-value du titre. En cas de pertes, ils blâment le « marché », en cas de gains, ils se félicitent de leur talent. Le résultat est en réalité aléatoire sur le long terme (il y a des tendances sur le court terme) et le placement s’apparente du coup à une loterie.

C’est à cela que je renvoie quand je dis que les ménages gèrent leur budget en mode de « cavalerie » : ils vivent au-dessus de leurs moyens, s’imaginent être propriétaires d’objets qu’ils louent en réalité (à prix fort) à la banque, et tentent de se refaire à la loterie boursière.

Seule différence entre vous, semble-t-il, que certains y lisent leur liberté, d’autres, leur servitude. Cela renvoie-t-il simplement à une différence de tempérament ? Peut-être. Il s’agit alors d’une prédisposition que l’on a ou n’a pas à 1) se représenter propriétaire alors qu’on ne l’est pas ; 2) s’attribuer du talent quand on a de la chance.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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