LE TEMPS QU’IL FAIT LE 2 JANVIER 2015 – (Retranscription)

Retranscription de Le temps qu’il fait le 2 janvier 2015. Merci à Olivier Brouwer !

Bonjour, nous sommes le vendredi 2 janvier 2015, et je voudrais vous parler un peu de politique aujourd’hui. Ce qui s’est passé – vous l’avez vu parce que j’ai fait un papier à ce sujet, j’ai eu envie tout de suite d’écrire – c’était une réflexion que j’ai faite après avoir regardé une vidéo de Pablo Iglesias, le dirigeant du parti Podemos, en Espagne. Et l’image qui m’est venue en le regardant – et ça ne se voit peut-être pas dans mon billet, mais en fait, je l’ai construit autour de cela – j’ai pensé à Robespierre. J’ai pensé à Robespierre en le voyant, et du coup, ça m’a fait penser aux autres, et j’ai pensé à Tsipras, Alexis Tsipras, à la tête de Syriza en Grèce, qui, lui, eh bien, c’est le profil Saint-Just, et du coup, ça m’a fait penser à une espèce de typologie des révolutionnaires en quatre catégories.

Alors, une fois qu’on a Robespierre, c’est-à-dire l’incorruptible, mais en même temps, le personnage rigide, et le personnage qui va se mettre à faire de la Realpolitik – c’est-à-dire dans le très mauvais sens du terme – et qui va finir, il va vouloir lire son bréviaire de Machiavel de si près qu’il va finir par se convaincre lui-même qu’il faut une religion au peuple, et il va réinventer une religion dans un climat anti-religieux extrêmement puissant – non seulement anticlérical, mais aussi anti-religieux – et ça va précipiter sa chute aux cris de « tyran ».

Saint-Just, qu’on appelle « l’Archange », qui est ce personnage assez extraordinaire qui en même temps dirige des batailles, revient à Paris, fait des discours, écrit un traité de philosophie sur le côté, comme s’il n’avait que ça à faire, et qui est un personnage qui a une vision, et il écrit des très belles choses, c’est dans la foulée, c’est dans le sillage de Jean-Jacques Rousseau, c’est très clair, mais c’est un personnage d’envergure qui n’est pas, je dirais, pas suffisamment connu. Et il fait ce dernier discours, qu’il n’aura pas l’occasion de prononcer puisqu’il est balayé, il est trop proche de Robespierre, il sera balayé au moment où les cris de « tyran » signent la chute de Robespierre, mais c’est un personnage aimable, c’est un, voilà, c’est, je dirais, c’est (je crois que je l’ai dit) l’humanité en robe de gala, c’est un personnage étonnant et qui pourrait nous rester une source d’inspiration.

Alors, il y a d’autres personnages dans la révolution. Evidemment, il y en a une multitude, mais j’ai pensé à deux autres types. Il y a Danton, Danton dont on sait qu’il continue à conspirer avec le Roi sur le côté, il fait des trucs vraiment pas honnêtes, il essaye de gagner de l’argent dans des – ce n’est pas de la spéculation mais – dans des arrangements sur les marchés, des machins de ces trucs-là, il mange à tous les râteliers. C’est un révolutionnaire, mais il fait carrière dans la révolution et ça va pas lui porter chance. Le paradoxe, c’est qu’il a une grande statue place de l’Odéon à Paris alors que Robespierre n’est quand même pas très très bien traité à ce point de vue-là.

Et puis, il y a le quatrième personnage. Le quatrième personnage, qui disparaîtra avant même Danton, si j’ai bon souvenir, c’est Hébert [Hébert exécuté le 24 mars 1794, Danton, le 5 avril]. Hébert, moins connu sous ce nom-là mais connu sous le nom du « Père Duchesne », et qui publie sa petite gazette qui est faite de vociférations. C’est toujours la grande colère : « La grande colère du Père Duchesne contre les jean-foutre », etc. C’est un alignement de jurons, c’est une expression de colère, effectivement. Sur le plan théorique, ça ne va pas très haut, et puis, les gens ne le suivent pas. Pourquoi est-ce qu’ils ne le suivent pas ? Eh bien, c’est parce qu’il ne présente pas, je dirais, le caractère minimum de rationalité qu’on demande quand même à quelqu’un qui peut diriger un pays. D’une certaine manière, il y a des gens qui peuvent se reconnaître même en Danton, il y en a qui se reconnaissent en Robespierre, il y en a moins qui se reconnaissent en Saint-Just malheureusement, mais on ne se reconnaît pas suffisamment dans ce personnage très amusant, dont on lit la gazette avec grand plaisir, dont on lit à des amis ce qu’il vient d’écrire, et tout ça est très très drôle, mais la vocifération, l’imprécation, ce n’est pas, ce n’est pas à quelqu’un qui fait cela que l’on va confier le gouvernement. Bon. Et, voilà, Hébert paye pour ça. Quand il lance une rébellion, il n’y a pas assez de gens derrière lui pour le suivre, il y a encore trop de robespierristes pour lui barrer le chemin.

Et alors, une fois qu’on a dit ça, on se rend compte de la chose suivante : c’est que les personnalités jouent un rôle plus important dans l’histoire qu’on ne l’imagine, parce que, eh bien, les choses peuvent se redistribuer autrement, d’une manière ou d’une autre.

Moi je reviens toujours à ce discours de Toulon de Monsieur Sarkozy, qui nous a dit fin 2008 ce qu’il fallait faire, et ça reste un excellent programme. Ça a été écrit par Monsieur Henri Guaino, et il y a encore des idées de Monsieur Henri Guaino qu’on peut utiliser dans l’avenir, et pas seulement celles-là.

Ça veut dire que cette vision de droite et gauche, quand on nous dit : « Oui, il faut dépasser tout ça ! », etc., ce n’est pas ça qu’il faut véritablement dire, mais il faut dire : les personnalités politiques jouent un rôle important dans ce cadre, et on ne peut pas les ignorer, parce qu’il y a des personnalités rigides à droite comme à gauche, il y a des gens souples à droite comme à gauche, il y a des conservateurs inventifs comme il y a des progressistes qui ne le sont pas, et tout ça joue.

Et qu’est-ce que ça nous donne aujourd’hui, en particulier en France ? Eh bien, il y a, à gauche, dans l’extrême-gauche, en tout cas à la gauche du Parti Socialiste, il y a un personnage de type Hébert, et nous avons un personnage de type Robespierre à l’extrême-droite. Parce que Madame Marine Le Pen, c’est un personnage de type Robespierre. Voilà. Et c’est ça qui fait qu’il y a un certain nombre de gens… On dit : « Comment ça se fait qu’il y a tant de gens de gauche, ou qui étaient de gauche autrefois, qui vont voter pour le Front National ? » Ils ne vont pas voter pour le Front National, ce sont des gens, en général – bon, certains auraient voté pour son père, mais qui est un tout autre personnage, c’est un personnage qui, lui, s’identifie à la chouannerie, et il a raison de le faire. Il, comment dire, il s’aligne sur des très grands principes pas vraiment analysés, mais c’est aussi un personnage de baroudeur, c’est un personnage qui a des choses vraiment très, comment dire, très sombres dans son passé, [ce] qui fait qu’il sera difficile d’avoir une conversation avec lui en se sentant bien – mais voilà, les personnalités jouent un rôle. Elles jouent un rôle important. Il ne suffit pas de dire : « Je défends tel et tel principe », parce que ce qui compte pour les gens aussi, c’est : « De quelle manière les défendez-vous, vos principes ? De quelle manière ? »

J’avais ajouté, dans le cadre de la gauche de la gauche, en France, que ce n’était pas une bonne idée, tactiquement, pour le Front de gauche, de s’allier avec un parti communiste, un parti qui se dit toujours communiste. Pourquoi ? Pas parce que le communisme est une mauvaise idée. Le communisme, c’est une idée généreuse, mais il y a eu cette application du communisme soviétique qui était une application – appelons-la par son nom – qui était une application paranoïaque d’une idée généreuse. Et une application paranoïaque d’idée généreuse, ça donne, voilà, ça donne le communisme soviétique, ça donne la surveillance de tout le monde par tout le monde, ça donne des schémas économiques qui sont à ce point rigides que, eh bien, que ça peut pas marcher, et ça n’empêche pas le retour de la concentration de la richesse, parce qu’on a permis, simplement, à une nouvelle élite d’apparatchiks de remplacer celle qui existait. Dans le cadre de l’Union Soviétique, on est resté beaucoup trop près du schéma tsariste, on s’est simplement coulé à l’intérieur de ça, avec trop de principes contradictoires, et surtout, eh bien aussi le reflet, parlons-en, puisqu’on parle de profils psychologiques – un reflet de cette rigidité, de ce dogmatisme qu’il y avait chez Karl Marx, chez le personnage de Karl Marx. C’était un personnage qui ne devait pas être… Ça ne devait pas être rigolo, une conversation avec Karl Marx, ce n’était pas un joyeux drille comme Proudhon, et voilà, et ça se retrouve aussi, ça se retrouve chez Lénine, ça se retrouve chez un certain nombre de gens par la suite.

Alors, des idées d’extrême-gauche neuves, celles qui n’ont pas encore, je dirais, servi, ou qui ont servi dans des désastres avant 1848, celles-là, il faut continuer à y réfléchir, parce que c’est un trésor, un trésor, les dits « socialistes utopiques » ! Il fallait regarder ça, et s’inspirer de ça pour l’avenir. Mais la solution rigide, de type marxiste, parce que bon, ça a à voir avec Marx : je ne suis pas certain – comme certains le croient – que Marx aurait été déçu par l’Union Soviétique, je n’en suis pas sûr, je n’en suis pas sûr du tout, personnellement. J’ai l’impression que ça correspondait assez bien à ce qu’il avait voulu.

Voilà. Alors, une réflexion sur le « droite-gauche ». Mais, « droite-gauche aussi », il faut réfléchir à ça dans un cadre où les personnalités importent aussi. On vote pour des idées, et c’est une bonne idée, mais on vote aussi pour les personnes dont on voit qu’elles pourraient les mettre en application. Et là, c’est un aspect auquel il faut réfléchir également. Il faut qu’il y ait une certaine coïncidence… Il y a quelque chose qui me vient à l’esprit, c’est des gens qui ont des très grands principes, et puis qui vivent autrement. C’est-à-dire que dans leur vie quotidienne, on les voit transgresser ces principes à tout moment, et c’est ça aussi qu’on juge, quand on vote pour des principes, c’est sur la capacité ou non des gens qui les défendent à véritablement les défendre le jour où ils ont la possibilité de le faire.

Voilà. Et encore une fois, je vous l’ai dit hier, mais « bonne année ! » On est – je viens de faire le calcul – on est dans la neuvième année du blog. Difficile à croire, mais c’est là qu’on est, et on continue dans la même voie que le 28 février 2007. Voilà. A bientôt !

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