Tous les articles par Paul Jorion

Pour un nouveau New Deal

Bill Gross (William H. Gross) est un personnage haut en couleurs. Il est Directeur des Investissements à PIMCO, le plus important fonds mutuel d’obligations aux États–Unis (filiale du groupe Allianz). Son intérêt pour la combinatorique détermina son premier métier de joueur professionnel. Il utilisa ensuite les méthodes économétriques et l’optimisation pour constituer sa collection philatélique : il est l’un des deux collectionneurs possédant la série complète des timbres américains du XIXè siècle. Il est également très riche : la 233ème fortune des États–Unis.

Bill Gross a aussi son franc-parler. À propos des Collateralized Debt Obligations (CDO) que j’ai évoquées longuement dans Comment fonctionne l’indice ABX et dans La brouille des frères siamois il déclara en juin que les investisseurs ne s’étaient pas aperçus qu’il s’agissait de putains outrageusement maquillées aux talons de 15 centimètres.

Ce qui a fait la une aujourd’hui, ce sont des propos de Bill Gross d’un tout autre ordre : son appel à un nouveau New Deal, à l’image du programme socialisant de Franklin D. Roosevelt qui, en 1933, avait remis sur ses pattes une Amérique KO sur le plan économique. Avec la plongée du prix de l’immobilier américain que l’on connaît en ce moment, la Grande Crise, annonce–t–il, est de retour. Une baisse du taux directeur par la Federal Reserve n’aurait pas l’effet escompté pour les consommateurs, en raison du repli des organismes de crédit. Le seul impact possible d’une telle mesure serait de relancer la spéculation qui a caractérisé les années récentes aux États–Unis tout en portant le coup de grâce au dollar. Non, poursuit–il, la sortie du marasme ne dépend pas de mesures monétaires mais de mesures fiscales.

« Comment se fait–il qu’il ait été possible au début des années 1990 de venir au secours des pirates des Caisses d’Épargne en difficulté, et en 1998 de prendre par la main le gratin financier de Wall Street pour sauver le fonds Long Term Capital Management, alors que l’on s’apprête en 2007 à jeter aux loups deux millions de propriétaires ? » Et il ajoute, à l’intention du président : « Sortez votre chéquier : tirez–les d’affaire, stoppez une déflation destructrice de l’immobilier que Ben Bernanke [le président de la Federal Reserve] est bien incapabler d’arrêter. Après tout, « W » (*), c’est bien vous, n’est-ce pas ? qui – comme vous l’affirmez aux quatre vents – décidez ? »

(*) L’initiale qui distingue le président actuel, George W. Bush, de son père : George H. W. Bush.

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La blague du jour

La nouvelle qui m’a le plus surpris aujourd’hui, c’est qu’au cours des cinquante dernières années de sa vie, Mère Thérèse ne croyait plus en Dieu. Je me souviens de son visage fermé, un jour à la télé : « Je fais ça uniquement pour gagner mon salut ! ». Je lui avais répondu « Vas te faire foutre ! »

Pourquoi ne pouvait–elle pas avouer qu’elle faisait ça par amour des gens, plutôt que par amour d’elle–même ? Était–ce une forme tarabiscotée d’humilité ? Était–ce à partir d’un point de vue machiavellien, qu’il faut une religion au peuple ? Ou pensait–elle, très pragmatiquement, que cela lui donnait l’accès à davantage de moyens ? Peut–être était–ce tout simplement pour me faire dire un jour : « Tu m’as bien eu, la vioque ! » J’espère qu’elle m’entend !

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Qu’est-ce que penser ?

Il y a à première vue deux types de penser distincts : l’« association libre » et le « calcul ». L’« association libre » caractériserait le fonctionnement de cerveau en roue libre, le « calcul », son fonctionnement dirigé.

1. Dans l’« association libre », c’est la configuration du réseau de nos éléments de mémoire, de nos traces mnésiques, qui détermine comment la pensée se constitue dans ses séquences. Le rêve parcourt sans contraintes le réseau des traces mnésiques connectées dans notre cerveau. L’émotion, qui dans la veille inhibe certains parcours possibles, est ici déconnectée : il n’y a pas dans le rêve de « dynamique d’affect » qui dirigerait la pensée.

2. Dans le « calcul », il y a enchaînement – apparemment contrôlé par la conscience – des étapes successives d’une procédure suivie systématiquement. Dans ce cas–ci, un espace de représentation se met d’abord en place, ensuite des images y sont mises en scène, celles-ci sont finalement manipulées selon les enchaînements imposés par la procédure suivie.

Dans la veille, l’affect canalise, décide à certaines bifurcations de diriger le train de pensées vers tel branchement plutôt que vers tel autre en fonction de l’urgence ressentie. Il joue un rôle identique à celui d’un gradient, tout comme avec une rivière qui descend vers la mer parce qu’il existe un gradient, une pente, parce que l’eau qui la constitue suit la courbe de la pente la plus raide jusqu’à atteindre le niveau de la mer. C’est un effet de la gravité : le centre de la terre joue le rôle d’un attracteur (que l’on appelle aussi en physique un « puits de potentiel »). Dans la pensée, l’intention ou le souci jouent le même rôle que la gravité dans le cas de la rivière qui s’écoule vers la mer. Je m’explique.

1. Le « souci » est un puits de potentiel auquel nous ne pouvons rien faire, il appelle l’« association libre » vers lui.

2. En réalité le « calcul » opère de la même manière : l’intention est aussi un
« souci » qui nous possède. Aussitôt que l’intention se présente, la vision du projet accompli agit comme un puits de potentiel. Celui-ci ne sera atteint que plus tard, mais il guide vers lui parce qu’il s’est créé au moment où l’intention est apparue. Si la procédure à suivre est déjà inscrite dans notre mémoire, c’est le gradient seul qui la guide. Sinon, nous consultons le manuel chaque fois que l’inquiétude (l’affect) nous prend quant à la suite correcte des opérations et interrompt notre effort.

3. Dans une conversation, on n’a pas le temps matériel d’« avoir l’intention de dire » tout ce que l’on dit rffevtivement « emporté par son élan » : une fois lancée sur sa pente, la parole se poursuit jusqu’à extinction, jusqu’à ce que le gradient d’affect vienne mourir dans un puits de potentiel. C’est le discours de l’autre qui, mettant mon affect en émoi, relance le processus, à savoir recrée un nouveau gradient.

4. On s’entend parler quand on parle, mais on s’entend parler aussi bien quand on pense ou quand on lit. Si ce que l’on dit, on n’a jamais eu
« l’intention de le dire », alors ce que l’on dit, on le découvre seulement au moment où on se l’entend dire. Et ce que nous disons met notre affect en émoi au même titre que ce que l’on entend dire par autrui.

5. Notre parole (aussi bien intérieure qu’extérieure), au moment où nous l’entendons, modifie notre affect alors même que notre discours est en train de se dérouler. Il y a rétroaction (feedback), effet en boucle, et la dynamique se réalimente avec un retard qui est le temps qui se passe entre le moment où je « me l’entends dire » et le moment où cela « met mon affect en émoi ».

La cause efficiente chez Aristote est la manière dont nous nous représentons spontanément la pensée, avec une intention comme son point de départ. Au contraire, dans la perspective plus correcte du gradient, le « puits de
potentiel » s’assimile à la cause finale d’Aristote.

La logique d’Aristote (analytique et dialectique) est une modélisation de la dynamique de gradient telle qu’elle s’exerce sur la pensée. La logique formelle contemporaine est un modèle très partiel de la logique classique (aristotélicienne et scolastique), un objet algébrique très particulier de la famille des « treillis ».

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Le retour de la courbe

Le 28 juillet, dans mon blog intitulé La tête des gouverneurs de la Fed j’avais laissé la courbe des taux américaine dans un état à la fois inversé et instable où les taux à moyen terme moins élevés que les taux à court terme situés dans la zone d’influence de la Banque Centrale américaine, la Federal Reserve, appelaient celle–ci à prendre conscience de l’état réel dans lequel se trouve l’économie, les emprunteurs ne pouvant s’acquitter de taux élevés que quand les choses vont bien, c’est–à–dire, en l’occurrence, quand le bâtiment va.

Les ajustements sont en train d’avoir lieu mais bien entendu pas de la manière harmonieuse et ordonnée dont rêvent les économistes. Comme le montre le diagramme, le taux trois mois est tombé au cours de la journée de 3,75 % à 3,09 % (– 0,66 %). On n’avait pas vu ça depuis le krach d’octobre 1987 quand le taux à trois mois avait perdu 0,85 % au cours du lundi fatidique.
Le taux américain à trois mois – 20 août 2007
Je dis « réajustement à l’état de l’économie » quand les économistes semblent eux s’intéresser bien davantage au micro–mécanisme qui fut à l’oeuvre durant la journée et que voici : la presse ayant révélé que les fonds de placement sur le marché monétaire (money markets) possèdent dans leur portefeuille de très nombreuses Collateralized Debt Obligations (CDO) contenant des
« tranches » d’Asset–Backed Securities (ABS) adossées à – sonnez trompettes ! – des prêts hypothécaires « subprime », ces fonds remplacèrent en catastrophe ces CDO par des obligations du Trésor américain à trois mois, la ruée générale faisant grimper le prix de celles–ci, et dégringoler en parallèle, les taux qui leur sont associés. D’où la plongée de la ligne verte entre hier et aujourd’hui et le retour cahoteux à une courbe des taux dans le bon sens.

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L’arrogance de la jeunesse


Stef
et moi habitions le même petit immeuble au bord de la voie ferrée à Saint–Job. J’étais descendu d’un étage pour habiter ce qui ressemblait davantage à un véritable appartement et je lui abandonnais mon grenier venteux. De temps à autre ma mère, sous prétexte de nettoyer la cuisine, venait vérifier que je ne tournais pas mal. Elle me disait en aparté, à propos de mes amis couchés sur le divan ou par terre, à lire mes BD et mes exemplaires d’Oz ou de l’International Times en fumant des joints : « C’est qui ces gens dans ton salon ? ». Je disais : « C’est des amis : un jour ils seront célèbres ».

Noël approchait et nous étions lui et moi sans femme. Nous nous promenions en Bretagne. Un jour semblable à une nuit nous nous sommes perdu dans la purée de pois près du Cap Fréhel. Finalement, nous avons vu une flèche qui indiquait « Crêperie ». Nous avons encore longuement tourné en rond avant de la trouver. Et là, dans ce troquet du bout du monde, que seuls deux Belges à moitié polonais ou hollandais auraient pu trouver, il y avait deux jeunes filles, toutes seules dans la lande désertée, qui nous ont accueillis comme des chevaliers revenant des croisades. Pourquoi nous avons quitté cet endroit au milieu de l’après-midi, je ne me l’expliquerai jamais : l’arrogance de la jeunesse, ou un sens du devoir mal placé. Si nous avions eu un tant soit peu de jugeotte, nous leur aurions fait l’amour, nous les aurions épousées, et le monde en aurait été meilleur. Mais nous étions jeunes, moi j’avais vingt-six ans et Stef un peu moins. Il écrivait déjà.

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L’inquiétante invraisemblance du vrai

Gallimard, Le Seuil, Robert Laffont, Fayard, Flammarion, Albin Michel, Odile Jacob, Presses Universitaires de France, La Découverte. Est–ce la liste complète des éditeurs français ? Non, ce sont seulement ceux à qui j’avais adressé un exemplaire du manuscrit de « Vers la crise du capitalisme américain ? » (qui s’appelait à l’époque « La crise du capitalisme américain »). La Découverte fait partie de la liste bien que ce soient eux qui l’ont publié, parce qu’eux aussi n’en avaient pas voulu : c’est Alain Caillé qui a compris de quoi il s’agissait et a généreusement accueilli le livre dans sa Collection du MAUSS.

Est–ce que je leur en veux ? Pas le moins du monde ! Pourquoi ? Parce que ma thèse selon laquelle le prêt immobilier résidentiel aux États–Unis allait provoquer une crise de fond du capitalisme américain (et on le sait maintenant, du capitalisme mondial) était intrinsèquement invraisemblable pour quiconque n’était pas familier de ce secteur ésotérique.

Donc, sans rancune ! Ceci dit, j’entends offrir à ces éditeurs une occasion de se racheter. Voici : je dispose d’un manuscrit intitulé « Comment la vérité et la réalité furent inventées ». Le cas est très comparable : le livre n’est nullement révolutionnaire puisque je me fonde ici aussi sur les faits et que je renvoie également aux meilleurs auteurs (en l’occurrence, Aristote, Hegel, Poincaré, Meyerson, Wittgenstein, Kojève) mais sa thèse est tout aussi invraisemblable. Comment ! la vérité et la réalité auraient été inventées ? Ben oui : la première au IVème siècle avant Jésus–Christ, par Platon et Aristote, et la seconde au XVIIème siècle, par Copernic et Kepler.

Voilà : avis aux amateurs !

La nouvelle du jour : la Banque Centrale américaine, la Fed, a abaissé d’un demi–point le taux d’escompte s’appliquant aux prêts qu’elle accorde aux établissements financiers en panne de liquidité. En sus, le prêt sera renouvelable pour une durée maximum de trente jours. Les milieux financiers ont aimé : ils ont réagi à la nouvelle comme si les cieux s’étaient entrouverts ! C’est dire où l’on en est ! Est–ce que cela va représenter une bouffée d’air frais pour certains établissements financiers en difficulté ? Certainement ! Est–ce que cela aura un effet à long terme ? J’en doute : cela facilite l’accès aux capitaux à court terme pour les entreprises américaines qui fonctionnent à ce rythme–là mais il ne s’agit là que d’un aspect tout à fait partiel de la question.

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La métastase (IV et V) « Hedge Funds » et marché des matières premières

Vous vous souvenez des « startups » qui étaient censés avoir révolutionné la manière dont on fait des affaires ? On a dit la même chose à propos des
« hedge funds » qui annonçaient à leurs investisseurs, institutions et individus capables de s’acquitter d’un droit d’entrée se chiffrant en millions de dollars, pouvoir assurer les mêmes profits mirifiques, quelque soit la direction du marché.

J’ai déjà longuement évoqué ici le cas de Bear Stearns qui paria en effet dans deux de ses « hedge funds », à la fois sur la hausse et sur la baisse des ABS (Asset-Backed Securities) adossés à des prêts hypothécaires
« sous–prime » (subprime). La nouvelle du jour, c’est Basis Capital Funds Management Ltd, un « hedge fund » australien, qui annonce pour son Yield Alpha Fund une perte de plus de 80 % « due aux retombées de la crise des prêts hypothécaires subprime aux États-Unis ».

Les matières premières en proie à l’angoisse du marché des prêts hypothécaires (mortgages)
jeudi 16 août 2007 14 :23h
Par Alden Bentley
New York (Reuters) – Ce jeudi, le prix des métaux, de l’énergie et du grain sont en chute libre, victimes du processus global qui voit les capitaux fuir les investissements risqués pour retrouver la sécurité offerte par l’argent liquide.
Même l’or qui constitue une valeur–refuge pour les investisseurs cherchant à protéger leur capital, baissait de 3,4 % dans la déconfiture du marché du prêt immobilier, alors que les investisseurs mettaient en vente leurs placements les plus liquides afin de couvrir les pertes qu’ils ont subies dans un contexte de déroute des marchés boursiers à l’échelle mondiale.

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Le champ de mines s’étend à l’infini

La façon dont je m’étais représenté en 2005 la crise à venir était un champ de mines où, ici et là, et de manière imprévisible, une mine exploserait en entraînant ou non d’autres à sa suite. Et c’est exactement ce qui est en train de se passer : on consulte les nouvelles financières sur Bloomberg, Reuters ou sur le site en ligne du Wall Street Journal et on lit qu’une autre « mortgage bank », un autre organisme de financement de prêts immobiliers prend le bouillon, ou bien comme hier, Sentinel, une firme qui avance à très court terme des fonds à ceux qui traitent sur les marchés de futures et qui se trouve à court de liquidités. Qu’une firme comme celle–là, au cœur même de Wall Street, ait des ratés, jette un froid : ça fait le même effet qu’un obus qui éclaterait au beau milieu de la zone verte à Bagdad. Aujourd’hui, la rumeur qui a fait baisser les marchés, c’était celle de la faillite imminente de Countrywide, la plus grande « mortgage bank » aux États-Unis, c’est–à–dire, bien entendu, la principale compagnie au monde accordant des prêts hypothécaires. Un analyste de Merrill Lynch conseillait ce matin aux actionnaires de vendre leurs titres Countrywide et la bourse entamait sa plongée. Et en effet, si Countrywide devait faire faillite, plus aucune institution financière américaine ne serait à l’abri !

Comme je l’écrivais le 23 juin dans La semaine qui s’annonce : le champ de mines s’étend à l’infini.

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« Juste prix » et « juste valeur »

Je voudrais revenir sur la question du « Pas de prix ! », à laquelle j’avais consacré mon billet de samedi dernier (« Pas de prix ! ») et à laquelle l’affaire BNP Paribas m’a obligé de revenir vendredi (Ne dites pas « sous–prime » mais dites « subprime »).

J’ai écrit à de nombreuses reprises sur « le rapport entre la valeur et le prix » (1) et les événements qui se déroulent en ce moment (2) constituent à ce propos un laboratoire permanent. En deux mots, le prix, c’est la quantité d’argent qui s’échange entre l’acheteur et le vendeur à l’occasion d’une transaction portant sur un bien, alors que la valeur, c’est un prix « théorique » qui correspond en général à une conception « additive », où l’on additionne le prix des diverses composantes du bien en question : la somme de ce qu’on appelle aussi ses fondamentaux. Chez Adam Smith dans sa Richesse des nations publié en 1776, le prix est ce qu’il appelle le « prix marchand » (market price) et la valeur, le « prix naturel » (natural price). La finance récente a réinventé la même distinction en parlant respectivement de « cote–au–marché » (marked–to–market) et de « cote–au–modèle » (marked–to–model).

Au Moyen Age, les Scolastiques ont défendu une notion du « juste prix » où le prix n’est pas ancré dans la valeur (cette conception fera son apparition à la Renaissance) mais dans un rapport de force « paisible » entre acheteur et vendeur fondé sur leur statut social (3) (c’est un développement de la théorie aristotélicienne du prix [4]). Il s’agissait pour eux de réglementer sur un plan éthique les situations où règne un rapport de force extrême entre acheteur et vendeur parce que, soit l’acheteur est si puissant que le vendeur ne parvient pas à s’assurer avec le prix ce qu’on appellerait aujourd’hui un « salaire de subsistance », soit parce qu’à l’inverse, une situation de pénurie (une ville assiégée, par exemple), permet au vendeur d’imposer pour un bien, un prix exorbitant.

Or, en 2006 dans la directive FASB 157, l’organisme américain qui fixe les normes en matière de comptabilité, le Financial Accounting Standards Board, a introduit la notion de « juste valeur » qui, dans un renversement historique, vise cette fois à définir la valeur comme ancrée dans le prix, autrement dit, dans la « cote–au–marché » plutôt que dans la « cote–au–modèle ». La « juste valeur » est définie comme le prix qui s’obtient sur le marché principal de la marchandise à l’occasion d’une transaction qui s’effectue « dans un bon ordre ». Les sources pour la « juste valeur » sont – par ordre descendant de qualité : 1) la « cote–au–marché » sur un marché liquide, c’est–à–dire où en raison des volumes importants, une transaction peut avoir lieu dans un délai très bref ; 2) la « cote–au–marché » sur un marché il–liquide où en raison des faibles volumes il existe en général un écart importante entre le prix offert (bid) et le prix demandé (ask) ; 3) la « cote–au–modèle » qui repose en dernière instance sur une conception additive du prix.

En introduisant un concept de « juste valeur », fondé sur le prix et non sur la valeur, les marchés entérinent une position que j’ai défendue dans l’ensemble des textes mentionnés ci–dessous, à savoir qu’il n’y a pas de vérité pour les prix en-dehors d’eux–mêmes. Faut–il regretter pour autant la mort annoncée de la « valeur » ? Paradoxalement, oui. La raison en est la suivante : le concept de valeur introduisait une certaine stabilité en suggérant que le prix marchand devrait s’aligner sur le prix de la somme de ses composantes, alors que le prix peut lui, décoller de sa valeur supposée d’une manière que l’on qualifie de « spéculative ». Or, qu’est–ce qu’un prix « spéculatif » ? C’est, pour en revenir aux Scolastiques et à Aristote, un prix qui reflète de manière nue le rapport de force entre acheteur et vendeur – or ce rapport peut être brutal dans un système économique comme le nôtre qui se contente, comme je l’ai expliqué dans ma chronique Le dépassement de la nature par l’Homme n’a pas encore eu lieu dans la sphère économique d’entériner la manière dont la nature opère lorsqu elle est laissée à elle–même, en l’absence de la domestication que l’Homme impose sinon à ses institutions (5).

(1) « Le rapport entre la valeur et le prix » (1999), Revue permanente du MAUSS, 2007 et « Le prix et la « valeur » d’une action boursière » (2007), Revue permanente du MAUSS, 2007, ainsi que mon blog en anglais en date du 23 juin 2007 : « Trouble’s a Bubble, introducing the stock synthetic ».

(2) Deux votes pour « la Grande Dérouille » ; un vote pour « la Grande Tasse » au moment où ce billet est mis sous presse.

(3) Henri de Langenstein (1325-1397) écrit que « si les autorités n’ont pas fixé de prix, le producteur est en droit de le fixer lui-même à condition qu’il n’exige pas davantage pour son travail et ses charges que ce qui lui permettra de maintenir son statut » (… per quanto res suas vendendo statum suum continuare possit).

(4) « Le prix comme proportion chez Aristote », La Revue du MAUSS, n.s., 15-16, 1992 : 100-110 ; sur mon site Internet (chapitre 4 du manuscrit « Le
prix »). « Aristotle’s theory of price revisited », Dialectical Anthropology, Vol. 23, N°3, 1998 :247-280; sur mon site Internet.

(5) « Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres », Revue permanente du MAUSS, 2007.

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Le « Grand Bouillon » ou la « Grande Tasse » ?

Le 24 juillet, dans la conférence de presse tenue pour ses actionnaires par Countrywide, la plus importante banque de prêt hypothécaire aux États–Unis, Angelo Mozilo, son PDG, faisait un rapprochement qui fit mouche entre le marasme financier actuel aux États–Unis et certains événements historiques :
« On n’a rien vu de pareil depuis la Grande Dépression », déclarait–il. Le parallèle fit aussitôt la une des journaux.

La comparaison fit non seulement trembler dans les chaumières mais elle encouragea également Mr. Edwards de Dresdner Kleinwort, une filiale du groupe Allianz, à proposer sa propre expression pour la Grande Crise qui s’annonce : « the Great Unwind ».

« Unwind » est difficile à traduire : littéralement, c’est « déroulage »,
« débobinage », « dévidage ». Ça ne rend pas très bien en français, le
« Grand Dévidage », cela n’inspire pas la crainte respectueuse. Le plus proche, du point de vue du sens général serait « déglingage » ou
« déglinguement » : le « Grand déglinguement », c’est pas mal mais c’est trop long, il faut quelque chose de plus percutant. J’ai deux candidats, à mon avis plus convaincants, que je propose à vos suffrages : le « Grand Bouillon » ou la « Grande Tasse ». Ma préférence personnelle irait à la « Grande Tasse » !

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Ne dites pas « sous-prime » mais dites « subprime »

Dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » (*) comme dans les chroniques que vous trouvez ici, j’ai pris un soin infini de toujours traduire en français le terme « subprime » utilisé aux États–Unis pour désigner le secteur du prêt immobilier américain réservé aux consommateurs les moins nantis. Je n’ai certainement pas fait preuve d’une très grande originalité quand j’ai choisi de traduire « subprime » par « sous–prime » mais quel ne fut pas alors mon choc tout–à–l’heure à la lecture du Monde (électronique) quand je découvris, à la une, le mot que tous les Américains ont à la bouche, non–traduit. J’ai maintenant l’air malin avec mon petit « sous–prime », alors que « subprime » est entré dans la langue française.

Aussi, j’ai décidé de prendre une mesure radicale, à l’intention plus spécialement de ceux d’entre vous qui découvrent aujourd’hui ma chronique, j’ai créé – dans la colonne de droite – une nouvelle catégorie intitulée tout simplement « Subprime », sans guillemets. Désormais, ceux qui voudront tout, tout, tout savoir sur subprime pourront, à l’aide d’un simple clic, apprendre jusqu’à plus soif.

La nouvelle du jour. Samedi dernier dans Pas de prix !, je tirais les conclusions de la journée de vendredi : le marché des capitaux s’était tout bonnement tari : il n’était plus question de bon ou de meilleur marché mais de l’absence totale d’un prix en l’absence d’acheteurs éventuels. Ce matin, BNP Paribas faisait savoir dans un communiqué qui fit sensation, et aboutit à l’injection de près de 100 milliards d’euros sur les marchés financiers par la Banque Centrale Européenne, qu’elle était parvenue à la même conclusion irréfutable.

(*) La Découverte, 2007.

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Etre mort ou ne pas être mort

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de mariage de mes parents. Il ne sera pas célébré, si ce n’est par ma sœur et moi dans notre tête : mon père est mort au printemps 2002, ma mère en janvier 2003.

« Etre mort » est une étiquette que j’accole à des gens que je n’ai pas vu depuis longtemps. Je pense par exemple à des membres de ma famille quand j’étais petit, et je me dis « Celui–ci est mort… celui–là n’est pas mort… » Ceci dit, ceux qui ne sont pas morts, cela ne m’offre aucune garantie que je les revoie un jour.

Je rêve quelquefois à des gens qui sont morts. Et je sais qu’ils sont morts : il est très rare que je me réveille au matin en me disant « J’ai rêvé à une personne morte en croyant qu’elle était en vie », non, je sais dans mon rêve qu’elle est morte, je le lui dis d’ailleurs : je dis « Tiens, je croyais que tu étais mort ». Il ne répond pas, il ne répond jamais : il m’adresse un fin sourire mais se retient bien de nier l’évidence.

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Sir Edmund Leach (1910 – 1989)

Quand je pense à Leach, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est ce grand carré de peau rose déprimée qui couronnait son crâne dégarni à la fin de sa vie : on était allé lui trifouiller dans la tête et cette cicatrice obscène le claironnait au monde entier. La deuxième chose, c’était son rire : il riait beaucoup et souvent, et parfois de manière un peu inopinée. Un jour je suis arrivé à son appartement à King’s College et il riait tout seul. Il m’a dit « Dorénavant, tu m’appelleras « Sir ! ». Ils m’ont fait « Sir ». Tu te rends compte ? Ils m’ont fait ça à moi ! ». Le jour où j’ai perdu mon poste à Cambridge, je suis allé le lui annoncer. Honnêtement, j’espérais un peu de compassion de sa part. Au lieu de cela, il a rigolé : « C’était déjà un miracle qu’ils aient adopté un iconoclaste comme moi ! Alors deux : ils ont raison, il n’y a pas la place ! » Et je suis reparti tout ragaillardi.

Il assistait à tous les séminaires mais immanquablement au bout de dix minutes il s’endormait d’un sommeil profond dont s’échappaient parfois des ronflements sonores. Ce qui ne l’empêchait pas de se réveiller à la fin et de poser la question ultime et dévastatrice. La première fois que j’ai fait un exposé à Cambridge et que j’ai eu fini, il a dit : « Apparemment vous avez étudié la démographie de ces pêcheurs de manière approfondie… Vous avez dit aussi que leur subsistance dépendait de manière essentielle de la venue près de leur île de certains bancs de poisson… Alors, logiquement, est–ce que vous n’auriez pas dû plutôt étudier la démographie des poissons ? » Il avait dit ça sérieusement et j’en suis resté comme deux ronds de flan.

C’est lui qui dirigeait ma thèse consacrée à la vie et à l’oeuvre de l’anthropologue Bronislaw Malinowski. Quand j’allais le voir, il m’attendait souvent tout excité à l’idée de me raconter une anecdote qu’il venait de glaner sur son ancien professeur. Un jour il m’a dit « On remballe, c’est fini ! On s’est bien amusé mais ça ferait trop de peine à trop de gens ! » L’argument m’a paru inattaquable et j’ai dit « Bon ! »

Il y a quelques années, je recherchais vainement le nom d’une ville anglaise, pas très loin de Cambridge. Et ce qui était curieux, c’est que je n’éprouvais pas l’irritation habituelle que l’on ressent devant la frustration d’avoir un mot sur le bout de la langue mais une réelle souffrance. L’impossibilité de retrouver le nom de cette ville était si douloureuse que j’ai bientôt cessé de faire confiance à ma mémoire et je me suis emparé de la carte et j’ai poussé mon doigt jusqu’à ce que j’arrive à la situer. Et la réponse m’a pris au dépourvu parce que j’ai soudain compris la nature des forces intestines qui me retenaient d’accéder à ce nom : « Bury–St–Edmunds », littéralement « Enterre Saint Edmund ».

Edmund Leach

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Qu’appelle-t-on la vérité ?

Les définitions classiques de la vérité sont peu éclairantes : « dire ce qui est, comme il est et de ce qui n’est pas, qu’il n’est pas » affirme l’Éléate sous la plume de Platon (Le Sophiste). Les définitions héritées de la Scolastique sont toutes du même type que l’on trouve d’abord chez Thomas d’Aquin :
« adéquation du mot et de la chose », ce qui nous ramène à la question que j’ai déjà évoquée du sens des mots, relativement simple pour ceux qui ont un « référent » évident comme les pommes ou les poires, obscure dans les autres cas, tel « néanmoins » (voir Quel est le rapport entre la réalité et, d’une part les mots, d’autre part les formules mathématiques ?).

Toutes les cultures ne jugent cependant pas les phrases en termes de leur vérité ou de leur fausseté. En Chine ancienne une phrase devait convenir
« être K’o ». Pour nous « la neige est noire » est faux parce que la neige est en réalité « blanche ». En Chine ancienne, « Tout le monde aime le prince » n’est pas k’o, parce que la phrase serait inconvenante dans la bouche de sa propre soeur.

Au départ, Platon et Aristote invoquent la question de la vérité de manière polémique, pour répondre à l’objection sceptique des Sophistes. Ces derniers observent que des discours partant de prémisses identiques et qui ne se contredisent pas eux-mêmes peuvent cependant se contredire entre eux et ils en tirent la conclusion que la vérité est une illusion.

Aristote déplace la question de la vérité et de la fausseté de la phrase, de l’adhésion du locuteur à ce qu’elle avance (sa mise en cause personnelle dans le fait de prétendre qu’« il est vrai que ceci », et qu’« il est faux que cela ») vers le contenu de la phrase elle-même, indépendamment de la personne qui la prononce. La vérité ou la fausseté est désormais un attribut de toute phrase : celle-ci est considérée en soi comme vraie ou comme fausse.

L’objection des Sophistes est en réalité irréfutable. Chaque domaine – les disciplines scientifiques en particulier – constituera son propre « jeu de langage » (comme le dira Wittgenstein), disposant de son propre « fonds de vérité » dont le rayonnement est essentiellement local et difficilement articulable avec d’autres.

Ce qu’Aristote parvient à faire, c’est montrer que si l’on part de principes que l’on sait vrais (sur quoi tout le monde s’accorde), on peut définir des règles telles que, si deux orateurs les respectent, non seulement ils ne se contrediront jamais eux-mêmes mais en plus, ils ne se contrediront jamais entre eux.

1. Aristote applique aux mots la « théorie des proportions » de son contemporain, le mathématicien Eudoxe. Une proportion continue (deux termes extrêmes distincts et un terme moyen unique) débouche sur une conclusion originale liant les deux extrêmes. C’est la théorie du syllogisme.

2. Aristote crée ainsi de toutes pièces l’analytique que nous appelons aujourd’hui « logique » (sa dialectique examine les raisonnements valides à partir d’opinions seulement plausibles : tester des hypothèses et opérer des inductions).

Dans le système d’Aristote – qui reste le nôtre – on peut alors dresser le catalogue des propositions vraies :

1. Celles qui sont vraies parce qu’elles tombent sous le sens, et que chacun les tenant pour vraies il est légitime de les prendre comme points de départ de raisonnements,

2. Celles qui sont vraies parce qu’elles sont les conclusions de raisonnements partant de propositions vraies.

3. Celles qui sont vraies par convention, parce qu’elles sont des définitions, c’est-à-dire des raccourcis obtenus dans la langue en remplaçant des suites de termes par un seul (ce qu’Ernst Mach appela l’« économie mentale »).

Comme de deux propositions vraies on ne peut tirer qu’une seule conclusion vraie, on sera obligé pour poursuivre ses raisonnements, soit d’introduire de nouvelles définitions – et les nouvelles vérités que l’on générera ainsi seront de simples conséquences de ces définitions, soit d’aller chercher dans le monde de nouveaux faits qui « tombent sous les sens », des observations venant corroborer soit des hypothèses, soit des faits d’induction.

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Ludwig Wittgenstein (1889 – 1951)

Un jour, un samedi matin, Charlotte était tout bébé, Armel et Fiona avaient neuf et sept ans et ils m’ont dit « Qu’est–ce qu’on fait ? ». J’ai réfléchi un peu puis j’ai dit « Je sais ».

Je ne leur ai pas dit où nous allions. Nous avons marché dix minutes le long de Huntingdon Road à Cambridge et nous sommes arrivés à la petite église de Saint Giles. Nous sommes entrés dans le cimetière ombragé, plein d’herbe folle, comme dans un jardin anglais où la nature est invitée à se sentir chez soi. Arrivés devant la tombe de Wittgenstein, j’ai dit « Voilà, c’est la tombe d’un très grand philosophe ».

Il y a quelques années, Armel m’a dit « Tu sais, la tombe de Wittgenstein, ça a été un tournant dans ma décision de devenir un jour philosophe ». Je lui ai demandé pourquoi et il m’a répondu « Je ne sais pas, la promenade au but mystérieux, ta gravité, la manière dont tu as dit ça « Voilà, c’est la tombe d’un très grand philosophe » ».

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