Archives de catégorie : anthropologie

Notre débat sur la monnaie : et si c’était à refaire ?

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les experts reconnus vous diront qu’engager le dialogue avec les « amateurs éclairés » qui tentent de poser un œil critique sur leur discipline, est non seulement une perte de temps mais peut se révéler aussi une expérience dangereuse pour vous puisque votre nom se retrouve in fine associé aux thèses hétérodoxes dont vous avez accepté de débattre avec eux.

La discussion que nous avons engagée sur « la création monétaire » pourrait sembler leur donner raison. Arrivé au bout du parcours, j’ai trouvé beaucoup d’erreurs de raisonnement et parfois pire : quelques falsifications intentionnelles. La position où je me retrouve à l’arrivée est celle que j’avais au départ : celle des « experts » reconnus de la question, celle qu’exprime la théorie financière dominante telle qu’on la trouve exprimée dans les livres de référence de ma profession d’ingénieur financier.

Ai-je des regrets ? Non, et ceci pour plusieurs raisons. La première est que j’aurais pu continuer d’entretenir un doute : ma connaissance était-elle un véritable savoir ou bien l’aboutissement d’un endoctrinement ? Vous m’avez obligé de refaire le raisonnement entièrement, du début à la fin, et j’en ai éprouvé chacune des étapes au test de vos multiples objections. La deuxième, est mon intérêt en soi pour le fonctionnement de l’explication, je lui consacre mon livre à paraître et l’anthropologie des savoirs est celle à laquelle je m’identifie complètement. La troisième raison, est la découverte que j’ai faite à cette occasion du mécanisme de la manipulation de l’opinion par la désinformation. L’exemple est excellent : l’argent – un sujet qui nous touche tous de près ou de loin ; l’argent – un moyen que nous utilisons tous les jours sans que cela nous pose de problèmes ; les banques – qui nous prennent cet argent sous des prétextes multiples ; la monnaie – qui repose sur une « multiplication des pains » : la magie des « réserves fractionnaires » ; soit, au total, une combinaison fatale de mystère et de ressentiment qui nous fait suspecter l’existence d’un « scandale » et nous encourage à relâcher les principes que nous appliquons habituellement au raisonnement. J’ai pu constater ici que les « amateurs éclairés » ne prêtent pas suffisamment attention au fait qu’un maillon vicié dans le raisonnement (faux par naïveté ou par rouerie) l’invalide entièrement ; en ignorant cela ils tendent aux « experts » qu’ils critiquent les verges pour les battre.

Referais-je l’expérience ? Oui, parce que je reste convaincu qu’il existe des cas où les « amateurs éclairés » y voient en effet plus clair que les experts d’un savoir qui s’est fossilisé au fil des années. Oui, parce que je reste fasciné par le processus de la découverte : j’ai accepté autrefois un débat sur les OVNI, où j’ai découvert de la mauvaise foi dans les deux camps, j’ai ensuite accepté ici-même un débat sur 9/11 qui m’a permis de découvrir comment la morgue des experts les empêche de communiquer les résultats pourtant justes auxquels ils parviennent. Avis simplement à ceux qui ont quelque chose à vendre, de brun ou de noir : je ne vous tolérerai pas davantage.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Que font les mathématiciens ?

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C’est Aristote qui fixa la norme en matière de démonstration, distinguant trois familles de discours selon le statut de leurs prémisses pour ce qui touche à la vérité. La plus rigoureuse des trois est l’analytique dont les prémisses doivent être reconnues comme indiscutablement vraies, suivie de la dialectique dont les prémisses sont seulement « probables » : vraisemblables plutôt que vraies, et enfin de la rhétorique qui ne connaît pas de contraintes quant à la qualité des prémisses : le discours de fiction, par exemple, en relève. À l’intérieur même de chacune de ces trois familles, le Stagirite distingua les types d’argumentation utilisés en fonction de leur valeur probante.

Seule l’analytique relève de la science et c’est donc elle qui devrait seule présider à la démonstration mathématique. Or, durant les Temps Modernes d’abord et durant les Temps Contemporains ensuite, les mathématiciens recoururent toujours davantage dans la démonstration aux types d’argumentation les plus faibles quant à la valeur probante. On pourrait lire là sans doute le signe d’une simple décadence dans la manière dont les mathématiciens démontrent leurs théorèmes. Cette lecture n’est pas fausse mais demeure insuffisante parce qu’elle ignore le glissement « idéologique » qui rend compte du comment et du pourquoi de cette évolution. Ce glissement reflète en fait la conviction croissante des mathématiciens que leur tâche ne s’assimile pas à un processus d’invention mais à une authentique découverte, autrement dit, que leur tâche n’est pas de contribuer à la mise au point d’un outil mais de participer à l’exploration d’un monde. Si l’on souscrit à ce point de vue, la distinction se brouille entre la science, dont l’ambition est de décrire le monde de la Réalité-objective, et les mathématiques qui lui offrent le moyen de réaliser cette ambition. Et cette absence de distinction suppose à son tour, non seulement que la Réalité-objective est constituée des nombres et des relations que les objets mathématiques entretiennent entre eux, mais encore que la réalité ultime inconnaissable, l’Être-donné de la philosophie, est la source d’un tel codage. Or une telle conviction est avérée historiquement et, comme on le sait, caractérisa les disciples de Pythagore, au rang desquels se comptait Platon.

Si le mathématicien est un découvreur et non un inventeur, alors la manière dont il inculque la preuve importe peu puisqu’il décrit en réalité un monde spécifique, celui des nombres et de leurs relations, et peut se contenter d’en faire ressortir les qualités par une méthode apparentée à la méthode expérimentale : circonscrire une réalité et utiliser tous les moyens dont on dispose pour faire émerger une appréhension intuitive de ce qu’elle est ; dans cette perspective, seul compte le résultat, quelle que soit la manière dont on s’y est pris. Dans la démonstration du « second théorème » de Gödel, à l’aide duquel il prouve l’incomplétude de l’arithmétique, la faible valeur probante de certaines parties de sa démonstration n’est pas pertinente à ses yeux puisque sa tâche consiste selon lui à décrire un objet existant en soi. Ne se concevant nullement comme l’inventeur de mathématiques nouvelles mais comme un explorateur de l’univers des nombres et de leurs proportions singulières, il n’a que faire d’une méthodologie dont la rigueur seule garantirait le résultat auquel il aboutit.

Les points de vue des mathématiciens réalistes qui se conçoivent comme découvreurs et des mathématiciens antiréalistes qui s’imaginent inventeurs, peuvent être réconciliés si l’on offre de leur activité à tous une définition opérationnelle qui y voit la génération d’un produit culturel, c’est–à–dire relevant de la manière propre dont notre espèce offre une extension aux processus naturels. Ce produit culturel que les mathématiciens génèrent est une « physique virtuelle » permettant la modélisation du monde sensible de l’Existence-empirique en vue de sa prévisibilité à nos yeux. Cette physique virtuelle n’est ni contrainte de s’astreindre à la rigueur irréprochable des modes de preuve les plus exigeants aux yeux de la logique, ni ne doit s’imaginer décrire une Réalité-objective constituée d’essences mathématiques. La mise au point du calcul différentiel en offrit une illustration lumineuse.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Alexandre V. Tchayanov (1888 – 1937)

Agronome-économiste-sociologue russe. Arrêté le 3 octobre 1937. Jugé et exécuté le même jour. Son épouse passa 18 ans dans des camps de travail. Réhabilité en 1987.

Un extrait de G. Delbos et Paul Jorion, La transmission des savoirs (1984), épuisé mais bientôt republié (à l’époque où notre livre fut écrit, il était très peu question de Tchayanov en français et nous avions adopté l’orthographe anglo-saxonne de son nom : « Chayanov ») :

« Meyer Fortes ignorait alors (1949) qu’une approche semblable avait été développée dans le milieu des années vingt par l’économiste russe, A. V. Chayanov. A cette époque s’affrontaient dans un combat qui devait être sans merci, les économistes léninistes, au rang desquels Lénine lui-même, et les économistes néo-populistes de l’Ecole « Organisation et Production », parmi lesquels Chayanov. Avec d’autres économistes de la même école, Chayanov élabora une Théorie de l’économie paysanne (1925), ou plutôt, une théorie de la ferme paysanne, comme unité économique familiale, théorie fondée sur les zemstvos, ces innombrables recensements ruraux réunis de la fin du XIXe siècle à la Révolution d’Octobre. Contrairement à Lénine qui croyait observer une différenciation lente de la classe paysanne russe en paysans riches et paysans pauvres, Chayanov constatait au contraire l’existence, au sein de la paysannerie, de mécanismes autorégulateurs. Il expliquait l’apparente différenciation sociale comme mécompréhension d’une différenciation évolutive correspondant aux différents moments du cycle démographique de la famille paysanne…. » (Delbos & Jorion 1984, pages 46-47)

La transmission des savoirs offre de nombreux exemples empruntés à la petite pêche, la saliculture et la conchyliculture bretonnes, confirmant l’hypothèse de Tchayanov relative aux cycles de l’organisation économique familiale (pages 44-104).

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Crise : où l’expliquer

Ce billet paraît simultanément, aujourd’hui dimanche, en tribune libre sur Mediapart .

Sur Mediapart également, un compte-rendu de La crise par Ludovic Lamant.

Crise : où l’expliquer ?

Je m’étais inscrit à l’Université Libre de Bruxelles à l’Ecole Solvay qui forme des ingénieurs financiers. C’était intéressant. Le cours de comptabilité l’était aussi. Du moins au début. Il s’est ensuite transformé en cours de dissimulation : le prof mentionnait des astuces qu’il soulignait de clins d’œil appuyés et accompagnait d’un rire gras. C’était un cauchemar : j’ai pris mes jambes à mon coup !

Je me suis inscrit en sociologie. Les quelques cours d’anthropologie au programme m’intriguaient et je me suis rapidement retrouvé menant de front anthropologie et sociologie. Le prof d’anthropologie économique était marxiste. Ce qu’il expliquait était très séduisant : je suis devenu expert en anthropologie marxiste.

En 1973, je suis allé m’installer pour quinze mois à l’île de Houat dans le Morbihan où je me suis initié à la pêche artisanale. J’essayais de comprendre ce que je voyais à travers ma lorgnette d’anthropologue économique marxiste. Ce fut un désastre : ça ne marchait pas du tout. Il fallut trouver autre chose. Au cours des années qui suivirent je constituai petit à petit ma boîte à outils d’analyse économique où l’on retrouve aujourd’hui Aristote côtoyant Adam Smith, Ricardo, Tchayanov, Sraffa, Leach et Pierre Bourdieu. Quelques économistes : Smith et Sraffa, un sociologue : Bourdieu, un anthropologue : Leach et un agronome-sociologue-économiste : Tchayanov.

En 1990, je suis entré en finance, et j’ai lu la littérature technique des ingénieurs financiers – lu et relu. En 2002, j’ai entrepris de contribuer moi-même à l’explication du monde financier. Je n’ai écrit ni en anthropologue, ni en sociologue, ni en ingénieur financier : je me suis contenté de mettre toutes les méthodes d’explication dont je disposais au service de tout ce que je pensais avoir compris.

Ma boîte à outils avait été composée à l’extérieur de la science économique. En lisant il y a quelques jours une intervention de James K. Galbraith datant de 2002 et intitulée « Can we please move on ? », j’ai eu la surprise de découvrir ma boîte à outils décrite dans ses moindres détails comme étant ce que la science économique aurait dû devenir mais n’était nullement devenue.

James K. Galbraith détient la chaire Lloyd M. Bentsen, Jr. de Government/Business Relations à l’Université du Texas à Austin. Il est aussi le fils de John K. Galbraith, un grand économiste keynésien, aujourd’hui sur la liste des meilleurs ventes de livres pour avoir écrit en 1954 un ouvrage fameux sur le krach de 1929.

Les recommandations de Galbraith sont nombreuses, qui semblent toutes situer l’avenir de la science économique au sein de la sociologie économique, de l’anthropologie économique et de la science politique : « l’accent [doit être] mis sur les structures sociales », « [il nous faut] une théorie du comportement humain fondée sur les principes de l’interaction sociale », « les ménages, les entreprises, les systèmes de crédit, les gouvernements et leurs budgets, les rapports entre les nations, font tous partie d’une structure hiérarchique imbriquée d’institutions définissant règles et conventions, de sources de pouvoir en interaction et parfois en conflit ».

Tout cela n’est pas surprenant : ce qu’il s’agit de faire c’est en effet de revenir aux sources de la science économique : à l’époque où elle était encore « économie politique », l’une des composantes des « sciences morales et politiques », le prédécesseur des sciences humaines, avant que la « science » économique ne succombe au chant des sirènes du calcul différentiel et élimine du coup l’humain de ses préoccupations.

Dans son article intitulé : « Crise : la grande faillite des économistes », Ludovic Lamant fait le constat de l’impréparation des économistes devant la crise dont nous sommes en ce moment non seulement les témoins mais aussi les victimes. Ils ne l’avaient certainement pas prévue et se ridiculisèrent, souligne-t-il, en minimisant sa portée une fois celle-ci déclenchée. Seule une poignée d’économistes hétérodoxes et d’outsiders avaient annoncé les difficultés à venir et étaient équipés pour les analyser ensuite.

La question sous-jacente à l’article de Lamant est cependant celle de l’avenir : si l’enseignement que dispensent les facultés de science économique n’est pas celui qui permet de comprendre l’économie et la finance telles qu’elles nous interpellent aujourd’hui à travers la crise, où cet enseignement doit-il être dorénavant dispensé ?

On m’a rapporté une conversation qui aurait eu lieu il y a quelques années dans un établissement d’enseignement supérieur français bien connu. La question avait été soulevée : « Pourquoi ne pas confier une charge à Jorion ? » La discussion avait paraît-il tourné court : comment qualifierait-on le domaine de ses recherches ? quel nom attribuerait-on à son enseignement ? L’anecdote est sans doute très personnelle mais elle n’en est pas moins éclairante car elle répond à la question de Ludovic Lamant : où l’enseignement de l’économie doit-il aujourd’hui être dispensé ? Dans ce lieu qu’aucun des participants à la réunion n’avait pu nommer à défaut d’un nom pour le désigner. Tout ce que l’on sait de ce lieu, c’est qu’il concentre en un seul objet la compréhension que nous avons de l’humain et qu’il a pour fonction d’expliquer le rôle parfois tragique joué par l’économie et la finance au sein de nos sociétés.

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Tout notre débat sur la Chine

Etienne Chouard avait composé un volume avec « Tout notre débat sur la monnaie » – dont l’actualité ne se dément pas. Le lien se trouve, je vous le rappelle, dans la colonne de droite dans Liens.

Daniel Dresse vient de faire de même pour « Tout notre débat sur la Chine », que vous retrouverez également de manière permanente dans la colonne de droite. Merci à lui !

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Qui avait vu juste ?

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On m’appelle ce matin – tôt – pour me demander quelles sont les implications pour la science économique : « Le moment de la revanche est-il venu pour les Keynésiens ? »

Et je me dis : allons bon, le temps de l’épuration est venu : c’est comme ça qu’on interprète la crise au sein des facultés d’économie : en termes de règlements de compte entre chapelles ! Comme si l’une ou l’autre tendance de la « science » économique allait sortir triomphante de la crise ! Il faut peut–être le dire clairement : elles se sont toutes fait étriller, et la question n’est pas « Qui a eu raison ? » mais qui a eu moins tort. Et alors, allez, oui, les disciples de Keynes (1883-1946) ont eu moins tort que les autres mais ils n’en sortent pas grandis pour autant.

Si on veut mon sentiment, le voici : l’âge d’or de la science économique se termine avec David Ricardo (1772-1823). Après lui, je ne vois plus que Piero Sraffa (1898-1983) qui ait compris les problèmes économiques au sein du contexte qui est le leur : le fonctionnement d’une société dans son ensemble, une société écartelée par le conflit entre d’une part investisseurs (« capitalistes ») et dirigeants d’entreprise (« patrons »), et d’autre part entre ceux-ci et les salariés. Cela, Marx (1818-1883) l’avait très bien compris, lui qui fut un polémiste sans égal, mais dont la pensée économique constitue à mon avis un pas en arrière par rapport à celle des grands économistes du XVIIIe siècle : les Cantillon (1680-1734), Quesnay (1694-1758) et autres Adam Smith (1723-1790).

Personnellement, j’ai été formé à l’analyse du type de questions que pose la crise en tant que représentant, d’une part, de l’anthropologie économique et mes maîtres dans ce domaine ont été : Edmund Leach (1910-1989), Marshall Sahlins (1930- ), Alexandre Tchayanov (1888-1937) et Aristote de Stagire (384 Av. J.-C. – 322 Av. J.-C.) et, d’autre part, de la sociologie économique où mon maître fut Pierre Bourdieu (1930-2002). J’ajouterai encore que je lis avec énormément d’intérêt ce qu’écrivent en ce moment les écono-physiciens.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Les « dispensateurs de vie »

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Au cours d’une période de quelques millénaires seulement, une espèce animale de la planète Terre est parvenue par sa propre industrie à un progrès auquel on peut assigner comme mesure indiscutable, l’allongement considérable de la durée de vie de ses membres. Les moyens qui ont permis ce progrès sont essentiellement la réduction de la violence des membres de cette espèce entre eux, qu’il s’agisse de conflits entre groupes ou en leur sein propre, ainsi qu’un développement technologique cumulatif dans les méthodes de lutte contre la maladie et dans la traumatologie, développement soutenu conjointement et motivé par un discours théorique sur ces techniques. Soient, et dans l’ordre : la démocratie, la science appliquée et la science.

Cette évaluation d’un progrès par l’allongement de la vie individuelle mettra la puce à l’oreille des ethnologues à qui elle rappellera un thème propre à l’anthropologie britannique des années 1910 à 1930 : celui de la quête des life–givers, des « dispensateurs de vie », thème central aux recherches de Grafton Elliot Smith, de William J. Perry, du dernier W.H.R. Rivers, de John Layard et de Maurice Hocart, les représentants de l’« hyper–diffusionnisme » anglais. Y a–t–il un lien autre qu’accidentel entre la quête qualitative de l’immortalité – que ces auteurs envisageaient comme moteur de la « civilisation », et l’allongement quantitatif de la durée de cette vie, objectivement constaté au cours des siècles ? Dans un court texte intitulé « L’Empereur Julien et son art d’écrire », Kojève rappelait l’explication apportée par le souverain à la question « qu’est–ce qui peut conduire un homme raisonnable (tel Alexandre) à cautionner les discours (auto–) contradictoires que sont les mythes (théologiques) ? » : « … les hommes croient à la vérité des mythes théologiques parce que ceux–ci leur permettent d’escompter une gloire éternelle, voire une survie dans et par la ‘reconnaissance’ de la part d’êtres immortels ou divins. En bref, les hommes croient aux dieux parce qu’ils veulent être eux–mêmes immortels ».

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Nouvelles de l’édition

Je devrais avoir terminé lundi soir le nouveau livre sur la crise, la suite de L’implosion. Titre provisoire : La crise devient mondiale, à paraître en novembre, également chez Fayard.

Pour ce qui touche à mon manuscrit intitulé Comment la vérité et la réalité furent inventées, il existe un accord de principe avec un grand éditeur français. Il m’a été demandé d’étoffer la partie consacrée aux débuts de la science moderne (XVIIe – XVIIIe) et de rédiger des introductions aux trois grandes parties de l’ouvrage, toutes requêtes éminemment raisonnables auxquelles je répondrai. J’ai promis un manuscrit revu pour la fin de l’année.

Comment la vérité et la réalité furent inventées est un exposé systématique de mes vues en matière de philosophie des sciences : de la mal-nommée « mentalité primitive » au second théorème de Gödel. Il s’agit d’un texte inédit même si la substance de certains de mes textes déjà publiés s’y retrouvera bien évidemment, sous une forme modifiée. Pour un avant-goût donc de ce qu’on pourra y trouver :

Intelligence artificielle et mentalité primitive (1989)

Le miracle grec (2000)

Le mathématicien et sa magie (2001) [il est indiqué là que ce texte fut publié dans L’Homme ; ce ne fut pas le cas : L’Homme se rétracta peu de temps avant la date de publication prévue]

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Johann Friedrich Blumenbach (1752–1840)

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Blumenbach est connu comme l’inventeur de l' »ethnologie » conçue à cette époque, dans la lignée ouverte par Adanson, Tournefort, Linné, comme la classification des animaux à partir de leur apparence visible, et en particulier de leur squelette, appliquée pour la première fois à l’espèce humaine. Le terme « caucasien » pour désigner les Européens – terme encore utilisé aux États–Unis – lui est dû.

L’expérience tourna court (j’ai beaucoup écrit à ce sujet dans les années 1980) quand on s’aperçut que ces classements obligeaient à regrouper des populations humaines qui n’étaient pas liées historiquement (du moins dans un passé connu), et l’on se tourna alors vers un classement des hommes fondé sur leur culture (« cultural anthropology » américaine) ou sur leurs institutions (« social anthropology » britannique) pour créer l’ethnologie « moderne ».

Cet aspect du travail de Blumenbach a abouti aux poubelles de l’histoire. Beaucoup plus intéressantes à mon sens, sont ses recherches sur la domestication des espèces, les changements de leur apparence et de leur comportement dus à leur domestication par l’Homme. Son observation que l’histoire humaine révèle que notre espèce s’est soumise elle-même à la domestication, avec les mêmes conséquences, est ce à quoi je renvoie quand j’évoque les mânes de Blumenbach.

Le moyen que la nature s’est offerte pour se surpasser :

Qu’un résultat partiel ait pu être obtenu est d’autant plus surprenant que notre hostilité à l’égard de nos congénères a toujours été extrême et que, comme l’avait déjà bien perçu l’anthropologue Johann Friedrich Blumenbach (1752–1840), nous avons été forcés, à l’instar de ce que nous avons imposé à de nombreuses espèces animales et à de nombreux végétaux, de nous domestiquer nous–mêmes à l’échelle de l’espèce tout entière.

L’économie a besoin d’une authentique constitution :

A la fin du XVIIIè siècle, l’anthropologue Johann Friedrich Blumenbach avait observé que nous avons soumis notre propre espèce au même régime que celui que nous avons réservé à certaines autres : nous nous sommes domestiqués. Cette domestication, qui a pacifié nos rapports mutuels, n’est pas complète.

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La chanson de l’étranger

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J’aurais voulu que la Cinquième Avenue ait gardé le souvenir de ses pistes indiennes. J’aurais voulu être natif d’une ville minière, avoir les manières rudes et les convictions que me viendraient d’un vieil oncle athée, pilier de bistrot et honte de la famille. J’aurais voulu foncer à travers l’Amérique dans un train plombé, le seul homme blanc admis par les nègres au traité de la convention. J’aurais voulu me rendre dans les cocktails avec une mitraillette. J’aurais voulu dire à une ancienne copine – que mes méthodes révoltent, que la révolution n’est pas un dîner de gala, qu’on ne peut pas prendre ceci et puis laisser cela, et voir sa robe en lamé s’humidifier dans l’entrejambe. J’aurais voulu me battre contre la prise du pouvoir par la Police Secrète, mais de l’intérieur du Parti. J’aurais voulu qu’une vieille dame ayant perdu ses fils me mentionne dans ses prières au fond d’une église de torchis, parce qu’elle les aurait pris au mot. J’aurais voulu me signer chaque fois que j’ai entendu des vilains mots. J’aurais voulu qu’on tolère des vestiges de paganisme, contre l’avis de la Curie, dans le rite villageois.

Vous savez qui a écrit ça ? C’est Leonard Cohen, dans Beautiful Losers, Les perdants magnifiques, l’histoire de Catherine Tekakwitha, la sainte iroquoise au XVIIe siècle, mêlée à celle de Leonard Cohen à Montréal, au début des années soixante.

Il y a des chanteurs qui chantent des poèmes et puis il y a des poètes qui chantent leur poésie, et Cohen appartient à la seconde catégorie. Mon poème préféré, c’est The Stranger Song.

And then leaning on your window-sill he’ll say one day you caused his will to weaken with your love and warmth and shelter.
And then taking from his wallet an old schedule of trains, he’ll say I told you when I came I was a stranger.

Et s’accoudant sur l’appui de ta fenêtre, il te dira un jour « C’est toi qui a fait plier ma volonté avec ton amour, ta chaleur et ton nid douillet ».
Et tirant de son portefeuille un vieil horaire de la SNCF, il te dira « Je t’avais prévenu dès le début que je ne serais jamais qu’un étranger ».

J’ai ajouté à The Stranger Song un duo avec Judy Collins. Ils sont comme larrons en foire : ils ont l’air de se connaître très, mais alors très très bien. J’ai évoqué les gens qui chantent à l’unisson à propos des Everly Brothers, ici, c’est le contraire : elle entrelace sa voix dans et autour de la sienne, c’est – comment dire – tout à fait charmant.

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Le système à la part

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Un extrait de mon manuscrit « Le Prix ».

Dans l’illustration musicale, Alpha Blondy ne chante pas « Apartheid is Nazism » auquel mon texte fait allusion et que je n’ai pas trouvé sur la toile, mais son premier grand succès : « Brigadier sabari ».

Mes compagnons de voyage m’avaient abandonné pour quelques jours au motel d’El Mina sur le littoral ghanéen, et plutôt que de poursuivre la lecture de Proust à laquelle ils me croyaient condamné, je m’aventurai le long de le côte rocheuse à la recherche d’un campement de pêcheurs. Je n’eus pas à aller très loin, à deux cents mètres à peine se trouvait un hameau de paillotes en palmes de cocotiers tressées où des femmes fumaient le poisson sur des fours faits de barils de fioul déroulés à la masse. On me conduisit selon la coutume auprès du doyen qui battait le carton avec des jeunes gens. Quand se furent terminées les présentations, il m’apprit que tous étaient pêcheurs Kéta, originaires d’Anlogan, à plusieurs centaines de kilomètres plus à l’Est, non loin de la frontière togolaise. Il m’apprit aussi qu’il avait été lui–même fonctionnaire des pêches et qu’il était expert sur la question.

Nous nous revîmes plusieurs fois. Nous parlions de la pêche et des migrations nombreuses des pêcheurs Kéta qui les conduisent jusqu’aux confins de la Sierra Leone, où j’avais en effet rencontré certains d’entre eux quelques semaines auparavant : forçats de la senne de plage sans grand espoir de retour au pays. Un jour, il m’annonça qu’il allait me révéler un secret. Il avait réfléchi au fil des années aux raisons profondes des difficultés de la pêche piroguière au Ghana, jusqu’à ce qu’un jour les écailles lui tombent soudain des yeux. La révélation méritait un décor plus solennel que l’enclos d’une paillote et je l’invitai à venir prendre un verre à la terrasse de l’El Mina Motel, le lendemain.

Tandis qu’en fond sonore Alpha Blondy adjurait le peuple américain de faire connaître aux partisans de l’apartheid le sort autrefois réservé aux Nazis, le vieil homme me fit connaître ses conclusions qui passaient par une description détaillée du système de métayage appelé à la petite pêche, « système à la part », système où chacun se voit allouer un certain nombre de parts déterminé par sa contribution à l’effort commun : autant pour qui fait partie de l’équipage, autant pour qui possède la pirogue, autant pour le propriétaire du moteur ou des filets, etc. Voilà quelles étaient, selon lui, dans ce système infâme, les causes profondes de la déchéance de la pêche au Ghana.

Les faits qu’il croyait me révéler ne m’apprenaient hélas rien car j’avais étudié les détails de ces diverses proportions depuis plusieurs années, et ce qu’il ignorait en sus, c’était que les mêmes pratiques se rencontrent non seulement sur la côte africaine, en tout cas de Dakar au Sénégal à Pointe-Noire au Congo, pour la partie que j’avais personnellement parcourue, mais aussi de Saint-Jean de Terre-Neuve jusqu’aux rives du Bosphore, et, à ma connaissance, à peu près partout dans le monde où se pratique une pêche artisanale.

Non, les malheurs du Ghana en 1986 ne pouvaient pas provenir de là et mon vieil homme avait pris pour des conditions particulières un des traits communs de la pêche à l’échelle planétaire. Il pouvait se rassurer, car il n’était pas seul : combien d’anthropologues qui étudièrent trois kilomètres de côte n’ont-ils pas attribué les caractéristiques du système à la part, qui, à l’âme africaine, qui, à l’esprit du protestantisme, voire au fier tempérament des indigènes des îles Orcades !

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Comment on devient ethnographe de la finance

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Benoît écrit dans un commentaire à L’analyse des mythes : « Ton propos, et souvent tes écrits, m’évoquent parfois le style râpeux de Jeanne Favret-Saada dans son livre “Les mots, la mort, les sorts. Enquête sur la sorcellerie dans le bocage” (Normandie), qui dit en quelque sorte : “Décidons une fois pour toute d’appeler un chat un chat, et allons voir ce qu’il en est réellement : à quels jeux de pouvoir servent donc les mots, les silences…, les regards… » ».

Cela m’a rappelé que j’évoquais Jean Favret dans mes notes inédites de 2003. Voici ce que j’y disais :

C’est, si je ne trompe, une des toutes premières bandes dessinées de Frank Margerin, qui deviendrait célèbre avec le personnage du banlieusard Lucien et sa banane. La première scène se déroule dans une galaxie lointaine. Un soldat est au rapport et son commandant lui donne l’ordre de conquérir la Terre. Dans les scènes suivantes, le personnage s’infiltre sur notre planète, se dégotte un emploi de gratte-papier, obtient un prêt-logement pour un pavillon de banlieue. Trente ans plus tard, il effectue le dernier paiement sur la bicoque qu’il a, au fil des années, aménagée selon les standards esthétiques en vigueur dans sa rue : nains, puits décoratif en pneus superposés, etc. Il rédige alors un communiqué de victoire : « Première partie de la mission accomplie: la maison m’appartient. Dans 56 milliards d’années, la planète entière sera entre mes mains ».

Si je rappelle cette histoire, c’est que ma vie lui ressemble sur un certain point. J’ai une formation de sociologue et d’ethnologue. Il y a plus de trente ans, je passais en France et en Grande-Bretagne, pour un jeune anthropologue structuraliste. J’avais eu quelque mal à convaincre mes professeurs que l’on pouvait faire du terrain ethnographique, dit d’« observation participante », dans des contrées moins exotiques que celles de l’Afrique ou de l’Océanie. Je m’étais installé sur une île bretonne où j’avais appris le métier de marin-pêcheur. L’idée que l’on pouvait faire du terrain dans son propre pays (ou – étant Belge – à proximité immédiate de son propre pays) était familière aux Américains : « Anthropology at Home ». Il s’agissait bien entendu dans le cas des États-Unis, avant tout de l’ethnologie des tribus amérindiennes ou, éventuellement, de communautés représentatives de l’une de leurs « minorités » : Noirs, Chinois, « Hispaniques », etc. En France, l’exemple avait été donné par Jeanne Favret-Saada et son étude « de terrain » sur la sorcellerie dans le Bocage mayennais. Je me souviens de la consternation qui avait accueilli son premier exposé au séminaire de Claude Lévi-Strauss au Collège de France en 1969 : la nécessité, selon elle, de devenir sorcière pour protéger ses enfants, menacés tout comme elle-même, et qu’un premier accident de voiture, inexplicable autrement, avait forcé de réagir, etc. Plusieurs années plus tard, à l’occasion d’un exposé qu’elle faisait à Paris X – Nanterre, elle m’avait rendu un hommage dont j’avais été infiniment flatté : à un certain moment, elle s’était tournée vers l’auditoire réuni autour d’une grande table rectangulaire et, de manière très rhétorique, s’était interrogée, « Imaginons que quelqu’un d’autre ici ce soir, soit un sorcier… » et, feignant de réfléchir un instant, ayant parcouru de son regard l’assistance, elle avait déclaré : « Jorion, par exemple ». Le frisson qui avait alors parcouru l’échine de certains de mes confrères présents ce soir là, m’avait rempli d’une de ces joies très simples qui vous font aimer la vie.

À l’époque où j’étais étudiant thésard, à la fin des années soixante, un débat faisait donc rage en anthropologie sur cette question, qu’est-ce qu’un terrain légitime ? Je me souviens d’un ouvrage (à la couverture toilée rose bonbon, dont les éditeurs américains possèdent le secret) où l’auteur examinait une variété de terrains très spéciaux, entrepris d’ailleurs le plus souvent par des journalistes plutôt que par des ethnologues, où l’un s’était fait passé pour un Noir, un autre pour un prisonnier, et se posait la question des terrains dits impossibles. Comment faire, par exemple, de l’« observation participante » du milieu des chirurgiens ? L’exemple qui m’avait le plus frappé dans l’ouvrage était celui des banquiers : comment un anthropologue pourrait-il s’infiltrer dans le milieu de la finance et se faire considérer comme l’un de leurs par les dirigeants d’une banque ?

C’est ici bien sûr que l’on rejoint l’histoire du militaire extraterrestre de Frank Margerin. Il m’a fallu treize ans pour atteindre le niveau de direction d’une banque, américaine en l’occurrence. C’est long. Et c’est court aussi bien entendu, si l’on compte que c’est muni du seul diplôme d’ethnologue !

Arrivé là, l’honnêteté m’oblige cependant à me poser deux questions. La première, « Et s’il ne s’était pas agi d’un plan ? » Et la seconde, « Que va-t-il advenir de ma carrière dans la finance, à la suite de ma terrible révélation ? »

J’en sais suffisamment sur la façon dont les choses se décident au sein d’une vie pour me demander s’il s’agit bien après tout là de la réalisation d’un projet. Je connais la teneur de mes décisions, et ce qui m’est apparu comme le résultat d’un choix au moment-même, mais, qu’en est-il vraiment ? N’est-ce pas tout simplement le monde qui a décidé de me faire banquier à San Francisco ? Si c’est le cas, s’il ne s’agit pas de ma volonté à l’œuvre, la manière dont il s’y est pris pour me mener là est plutôt indirecte. Mais on pourrait sans doute en dire autant de ma stratégie à moi : le chemin fut pour le moins sinueux. Autrement dit, je ne dispose pas d’une réponse bien assurée à opposer à qui m’objecterait que, malgré son invraisemblance, vu les conditions de départ, je n’ai pas choisi ce parcours et qu’il m’a été imposé. Pascal n’a-t-il pas écrit, « Le plus important dans la vie est le choix du métier ; le hasard en décide ».

La deuxième question est moins théorique : admettons qu’il s’agissait bien du succès d’une stratégie, maintenant que mes collègues savent que j’étais en fait un anthropologue faisant du terrain parmi les banquiers, comment vont-ils réagir ? Je ne peux pas préjuger de ce qui va se passer et il se peut qu’au moment où tu me lis, cher lecteur, j’aie été, selon un usage local bien connu des lecteurs de Lucky Luke, roulé dans le goudron et les plumes. En fait, je doute que ceci se produise, et ceci pour plusieurs raisons.

La première, c’est la finance elle-même ; d’une certaine manière, dans son monde, la notion de « simulateur » n’a pas cours : le talent à faire de l’argent pour une institution est un fait – plus fort qu’un Lord-Maire disent les Anglais – et la raison pour laquelle vous y réussissez ne présente qu’un intérêt secondaire.

Ensuite, il y a l’Amérique, qui est très pragmatique : voyez la manière dont elle a réagi au fait que l’Islam militant exècre son système de valeurs. Si vous faites votre métier convenablement – et je crois qu’il en va ainsi pour moi – on ne vous pose que très peu de questions sur votre parcours et sur votre légitimité au sein de votre emploi. Je pense à ces anecdotes qu’on lit dans les journaux : que tel ou tel s’est fait passer pendant quinze ans pour un obstétricien alors qu’il n’avait pas même terminé le lycée. Quand je lis cela je me demande si l’on ne cherche pas inutilement des poux aux gens : s’il a mis au monde pendant quinze ans des enfants en bonne santé, pourquoi lui faire aujourd’hui des misères ? Mon attitude là, c’est celle de l’Amérique en général.

Et puis, il y a la Californie. J’ai travaillé à Los Angeles dans des bureaux où rares étaient les collègues qui n’étaient pas par ailleurs figurants dans le milieu du cinéma, ou écrivaient un scénario pour Hollywood, voire déposaient des brevets sur des inventions mineures, comme ce pare-soleil orientable pour poussette d’enfant dont l’auteur – une connaissance – déplorait que, contre toute attente, elle ne lui avait encore quasiment rien rapporté. La notion même de mener dans la vie plusieurs stratégies parallèles, fondée sur le credo unique qu’il est sain de maximiser sa capacité à faire du blé, est constitutive de l’« American Dream ». « Il est banquier, et il touche les droits d’auteur d’un livre où il raconte qu’il n’a jamais été qu’un ethnologue observant les banquiers ? », « Good for him ! » diront mes amis et connaissances, « He’s now a true Californian ! » Et c’est là l’un des aspects de la vie en Californie qui me retient sur ses rivages !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’analyse des mythes

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Vous ne serez pas choqué outre mesure d’apprendre que mon irrévérence – voire mon insolence – ne date pas d’hier. En 1963, j’étais inscrit en première année de faculté. Luc de Heusch, mon professeur d’anthropologie, était un passionné de l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss qu’il appliquait lui-même avec talent aux mythes africains.

Cinq ans plus tard, Lévi-Strauss me ferait l’honneur de m’accepter dans son séminaire. J’ai déjà eu l’occasion de dire tout le bien que je pense de l’œuvre de mon maître Lévi-Strauss (tout particulièrement en anglais dans une encyclopédie) mais son analyse structurale ne m’a jamais convaincu : d’emblée toutes les interprétations m’y apparaissaient possibles. Et c’est pourquoi, dans mon premier devoir, appelé à appliquer la méthode, et pour marquer mes distances, je choisis comme matériel d’analyse non pas des mythes mais deux chansons de l’époque, toutes deux un peu caricaturales, consacrées à des motards condamnés à une mort brutale.

Lévi-Strauss avait mis en évidence la manière dont les mythes se transmettent de culture en culture par le maintien de certains éléments et l’inversion de certains autres. Le deux chansons que j’avais retenues étaient Black Denim Trousers and Motorcycle Boots de Stoller et Leiber, immortalisée en français par Edith Piaf sous le titre de L’homme à la moto et Leader of the Pack de Morton, Barry et Greenwich dont la version originale est celle des Shangri-Las et la version française est due à Frank « Biche, ô ma biche » Alamo, sous le titre : Le chef de la bande.

J’ai été attristé tout à l’heure en visionnant le court extrait d’une interview récente de Lévi-Strauss, à l’approche de son centenaire, et où il se déclare prêt à quitter ce monde sans regret, convaincu qu’il est condamné, victime de l’empoisonnement que notre espèce lui inflige. Son opinion est inattaquable et il est vrai qu’il n’assistera pas aux premiers succès de nos tentatives audacieuses de renverser la vapeur à trois mètres des récifs (souvenir de mes jours à la pêche). J’espère toutefois que je tiendrai des propos plus optimistes à l’approche de mon centenaire et au moment où l’on explorera les caves de la Faculté des Sciences Economiques, Politiques et Sociales de l’Université Libre de Bruxelles, à la recherche de mon texte perdu sur L’homme à la moto, en vue d’une édition complète de mes œuvres dans la bibliothèque de La Pléiade. Je viens de réfléchir à ce que j’aimerais dire alors et en voici le début : « Mes amis, quel spectacle : merci au metteur en scène d’avoir mis le paquet pour que l’époque de mon passage soit celle d’un véritable feu d’artifices ! Pas un ralentissement, pas un moment creux, pas un moment d’ennui ! Quelle planète ! Quelle espèce : des Bons à la sainteté époustouflante, des Méchants à la cruauté, à la bassesse et à la stupidité sans limites ! Quelle invention ! Quelle imagination ! … »

Le texte de mon devoir est sans doute perdu mais il m’a suffi de relire les deux textes pour que les principaux points de son analyse me reviennent en mémoire. Appelons L’homme à la moto, le mythe « A », et Le chef de la bande, le mythe « B ». Le thème commun est celui d’un couple : le motard maudit et sa meuf. Dans les deux versions, le motard se crashe méchamment.

Dans B, le motard aime sa meuf de manière excessive : les larmes percent sous son mauvais sourire quand elle le laisse tomber dans la nuit pluvieuse :

He sort of smiled and kissed me goodbye
The tears were beginning to show
As he drove away on that rainy night

dans B, le motard aime sa meuf de manière insuffisante : c’est lui qui la quitte et le bruit de ses sanglots est couvert par la pétarade assourdissante de la moto qui démarre et noyé dans le brouillard de l’huile de moteur cramée :

But her tears were shed in vain and her every word was lost
In the rumble of an engine and the smoke from his exhaust

Dans A, le motard aime sa mère de manière excessive :

On the muscle of his arm was a red tattoo
A picture of a heart saying « Mother, I love you »

(Sur le gras de son biceps se trouvait un tatouage
Un cœur disant « Maman, je t’aime »)

Alors que dans B, le père de la meuf aime sa fille de manière insuffisante :

One day my dad said, « Find someone new »
I had to tell my Jimmy we’re through

(Un jour mon père me dit : « Trouve toi un autre mec »
J’ai dû dire à Jimmy que c’était râpé)

Je ne me souviens pas de la suite mais ce n’est peut-être pas essentiel. Dans la vidéo des Shangri-Las, les anthropologues parmi vous apprécieront la ruche utilisée à cette époque comme parure de tête.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Commentaire des cartes-postales

Première carte-postale : Memorial Day aux États–Unis est l’équivalent du 11 novembre : un hommage aux morts militaires de toutes les guerres. Sur la question générale des soldats morts à la guerre, mon opinion ne s’écarte pas de la sagesse populaire telle que la reflète l’expression « chair à canon » ou les paroles des chansons : « Car les bandits qui sont cause des guerres n’en meurent jamais, on n’tue qu’les innocents » (Monthéus, La Butte Rouge).

Autres cartes postales : la vallée glaciaire de Yosemite, Sierra Nevada, Californie.

Les photos furent prises lundi. Nous avons déjeuné et dîné dans deux hôtels dont la très belle décoration est empruntée à la tradition amérindienne. Au sein d’un parc naturel se trouve toujours un centre d’information. Ces centres sont excellents : les messages transmis sont multi-culturels et n’y vont pas par quatre chemins. On apprend ainsi que les Indiens Ahwahnee qui habitaient Yosemite Valley furent harcelés, virent leurs récoltes brûlées, furent tués, par les mineurs à la recherche d’or – et ceci avec la bénédiction de l’état de Californie. La réparation contemporaine de tant d’avanies consiste dans l’allocation exclusive du droit d’exploitation de casinos aux territoires indiens enclavés dans l’état, ce qui a signifié pour eux des revenus considérables, même si ceux–ci sont en déclin dans le climat économique actuel. Je vous laisse juge si la réparation est ou non à la hauteur du mal enduré. Il s’agit en tout cas d’un rappel salutaire du fait que toutes les colonisations ne se sont pas conclues par des décolonisations.


Il y a quelques semaines j’ai été invité à déjeuner à UCLA à l’occasion de la visite d’un « prix Nobel » d’économie. Nous étions une quinzaine, encouragés à poser des questions à notre invité dont le poignet s’ornait d’une montre ouvragée dans le style navajo et dont huit des doigts portaient des bagues de style amérindien. Une dame lui a demandé s’il y avait une raison à ce choix particulier de bijoux. Sa réponse a jeté un froid approbateur dans l’assemblée : « Nous sommes venus habiter chez eux, non ? » Quand je vous disais qu’on dit trop de mal des « prix Nobel » d’économie.

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La manière dont le hasard fait les choses

Philippe Barbrel de Contre Info m’a communiqué son intention de « dérouler le tapis rouge » à l’occasion de la parution mercredi de L’implosion. La finance contre l’économie. Ce que révèle et annonce « la crise des subprimes » (Fayard). Je l’en remercie chaleureusement. Il m’a aussi fait comprendre que recycler à cette occasion la quatrième de couverture ou un texte déjà publié ferait – je reprends son expression, toute d’actualité – « service minimal ». Je me suis laissé faire douce violence. Voici ce que j’ai écrit à l’intention des lecteurs de Contre Info.

Vendredi dernier, j’ai assisté au séminaire du programme Human Complex Systems à UCLA. La communication était consacrée aux avancées récentes en statistiques, dans la perspective en particulier de leur application aux systèmes complexes. J’ai lu une certaine perplexité dans le regard de mes confrères et la rareté des questions en fin d’exposé m’a confirmé que le sujet était neuf pour la plupart d’entre eux. Je n’ai pour ma part rien appris cet après–midi là, ce qui ne remet en cause ni l’excellente qualité du conférencier – Cosma Shalizi – ni celle de sa présentation, mais résulte du fait que ces développements récents en statistiques font partie de mon ordinaire d’ingénieur financier. C’était là une de ces occasions – relativement fréquentes – où je me dis philosophiquement : « C’est après tout pas mal que les choses aient tourné de la manière dont elles l’ont fait ! ».

Je n’envisage cependant pas toujours le tour des événements avec la même équanimité : il m’arrive souvent de regretter avoir perdu le contact avec l’enseignement universitaire en 1984 et avec la recherche en 1989. Les opportunités de débats avec les étudiants et avec les collègues m’ont beaucoup manqué depuis et je suis d’autant plus reconnaissant à ceux (Jacques-Alain Miller, Maurice Aymard et Doug White) qui m’ont offert au cours des vingt dernières années l’occasion de renouer momentanément avec ces expériences. Il m’a fallu cantonner l’écriture et la recherche aux périodes de chômage forcé (dont la finance est heureusement prodigue), en les subsidiant alors à l’aide de l’argent épargné entre-temps ; ce qui n’a pas toujours été simple, cela va sans dire.

Un manuel de travail de terrain, populaire à l’époque où je rédigeais ma thèse d’anthropologie à l’université de Cambridge, rappelait que toutes les activités humaines ne se prêtent pas aussi bien à la méthode princeps de l’anthropologie : l’« observation participante ». Je me souviens des deux exemples offerts de milieux dont il était dit qu’il serait particulièrement difficile aux anthropologues de les pénétrer : celui des chirurgiens et celui des banquiers. Jean-François Casanova m’a ouvert celui des seconds et au cours de ces vingt dernières années, il m’est arrivé de me représenter en culottes golf comme « Tintin au pays des banquiers ». Pas très souvent, il faut bien le dire : l’apprentissage de la finance sur le tas exige de l’application. Aussi quand on me demandait – comme on l’a fait quelquefois : « Mais peut-être qu’en ce moment-même vous nous étudiez, puisque vous êtes anthropologue ! », je haussais les épaules – de bonne foi.

Ceci dit, quand j’ai vu en 2004 se dessiner à l’horizon la crise des subprimes, ces vingt années de banque, pareilles à l’eau se transformant instantanément en glace, sont devenues soudain rétrospectivement autant d’années passées sur le terrain. Je n’avais rien oublié de mes formations, de sociologue d’abord, d’anthropologue ensuite, et j’avais pris des notes tout au long, comme ça ! parce qu’il est dans ma nature de prendre des notes. J’avais rédigé Investing in a Post–Enron World (McGraw-Hill 2003) grâce à un emploi perdu en 2002, Vers la crise du capitalisme américain ? (La Découverte 2007) grâce à un autre, perdu lui en 2005, L’implosion (Fayard 2008) n’a pas failli à la tradition, cette fois en 2007.

Quelles leçons en tirer ? Serais-je devenu stupide si, en toute bonne logique, on m’avait confirmé dans mon poste d’enseignant à Cambridge ? Honnêtement, j’en doute. Mais aurais-je découvert l’Afrique, comme il a été mon privilège de le faire ? Probablement non. Aurais-je pu meubler au fil des ans ma palette éclectique, comme il me l’a été possible ? Sans doute pas non plus. Aurais-je aperçu la crise des subprimes à venir ? Peut-être, mais aurais-je pu la décrire, comme j’ai eu la chance de pouvoir le faire, en combinant les points de vue, interne du technicien grandi dans le sérail et externe du sociologue mâtiné d’anthropologue ? Certainement pas !

Alors, si le hasard a oui ou non bien fait les choses en m’offrant le destin compliqué qui est le mien, c’est vous qui en déciderez, vous les lecteurs – nombreux j’espère – de L’implosion ! En tout cas, bonne lecture ! (*)

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(*) Ayez la gentillesse de me signaler les coquilles – en vue d’une réimpression éventuelle.

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