CE QUI FONCTIONNE ET CE QUI NE FONCTIONNE PAS :
« COMMENT LA VÉRITÉ ET LA RÉALITÉ FURENT INVENTÉES » DE PAUL JORION
, par Vincent Eggericx

Billet invité. Ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas : « Comment la vérité et la réalité furent inventées » de Paul Jorion a été publié originellement sur le blog de Vincent Eggericx.

Louis Couturat, brillant philosophe écrasé par une voiture allant porter des ordres de mobilisation au moment du déclenchement de la première Guerre mondiale, disait dans sa Logique de Leibniz (1) que la philosophie était un cri. Le livre de Paul Jorion, Comment la vérité et la réalité furent inventées, s’inscrit dans cette lignée d’une philosophie-cri qui répond à l’appel du monde et le fait ressurgir sous les miroirs des fantasmagories logiques derrière lesquels danse, telle Salomé devant Hérode, cette antique passion humaine pour la démesure et pour la domination, l’hubris.

Livre passionnant que ce Comment la vérité et la réalité furent inventées, livre frondeur, fouineur, convoquant tous les fantômes qui ont participé à la création des artifices où se reflète le monde dans lequel nous vivons et qui l’organisent en retour ou lui font signe avec des mythes et des mystères, interpellant ces spectres, les questionnant, leur ouvrant la porte des cachots (Quine, Gödel, Cantor, Hilbert), les cantonnant au purgatoire (Platon, Kepler, Newton, Turing malgré tout), ou les élevant avec de solides arguments sur un trône (Aristote, Hegel, Kojève, les Aborigènes ou les Bunaq de Timor). En fonction de ses connaissances et, dirait Jorion, de ses « affects », le lecteur se passionnera pour tel ou tel point, lira certaines pages plus distraitement – les observateurs de Platon ne s’attarderont pas forcément sur les passages où Jorion parle de l’inventeur du mythe d’Er et auteur du Phèdre, du Timée, du Parménide (2) au prisme d’Aristote et de Kojève, ceux de La Partie et le tout, d’Heisenberg, auront une impression saisissante de déjà vu lorsque Jorion évoque les fameuses relations d’incertitude (3) mais seront souvent passionnés comme je l’ai été entre autres par la distinction qu’opère Jorion entre pensée symétrique (de connexion simple, sur le mode primitif, qui serait aussi celui, autre coïncidence, de la pensée orientale (4) et rappelle le fonctionnement du blog de Jorion où Bruce Springsteen côtoie Guillaume d’Ockham, Keynes, le gouverneur de la banque d’Angleterre, Kerouac, monsieur Dupont et Aristote), et antisymétrique (d’inclusion, de causalité, germe d’une hiérarchisation et d’une mathématisation du monde), par la manière dont il met en perspective la philosophie d’Aristote et des scolastiques, ou restitue dans son contexte la naissance du fameux théorème de Gödel (captivant !), dans ce grand mouvement de la fin du XIXème siècle qui voit s’élaborer sur le cadavre iconique du Dieu chrétien les géométries non euclidiennes et la théorie des ensembles de Cantor.

La thèse apparente de Paul Jorion – un résumé vain et rapide dirait : constitution de la notion de « vérité » au sein du monde grec au 5ème siècle avant Jésus Christ, qui permettrait 20 siècles plus tard sa réification en « Réalité-objective » lors de la constitution de l’astronomie en science mathématique anhypothétique postulant à la suite de Galilée que « le monde est écrit en langage mathématique » – n’est pas à mon sens la clef de voûte d’un système, plutôt le noeud d’un bouclier, semblable à ce bouclier d’Athéna grâce auquel Persée parvenait à regarder Méduse, non pas de face, donc, mais en réflexion. Texte-bouclier, donc, où est nouée et dénouée dans une pensée associative, rhapsodique, pointue parfois mathématiquement, toute la trame des interrogations que nous nous posons lorsque nous nous demandons d’où nous venons, dans quel monde nous vivons, qui nous sommes et où nous allons, qui commence avec les Nuer du Soudan et se termine sur l’évocation presque mystique des nombres de Fibonacci et des travaux d’alchimie de Newton.

Faisant une recherche rapide pour voir comment ce livre plein et stimulant, parfois polémique (5), avait été accueilli, je suis logiquement tombé sur une critique en règle, détaillée, écrite par Thibaut Gress, normalien, docteur en philosophie, infailliblement auteur d’un Apprendre à philosopher avec Descartes. Article dense, fouillé, méchant, inquisiteur en fait, “sévère” comme le reconnaît Thibaut Gress, qui pointe donc certaines brisures réelles du livre de Paul Jorion, notamment la lecture aristotélicienne qu’il fait de Platon – lecture qui évolue cependant au fil du livre, où Jorion prend garde de déporter sa critique de Platon sur Pythaghore et remarque justement que, quoi qu’en dise Gress d’ailleurs, pour Platon les mathématiques restent une science hypothétique – puis des blietzkriegs qu’opère Jorion ici contre Quine, ailleurs contre Newton, blietzkriegs qui sont le lot de toute philosophie, et notoirement, aurait pu remarquer Thibaut Gress, de celle de Descartes, qui jette le bébé aristotélicien avec l’eau du bain scolastique afin de nous rendre « maître et possesseur de la nature ». Les riverains de Fukushima apprécieront.

L’article férocement cartésien – “c’est exactement la définition de la pensée que de saisir les objets mathématiques” – de Thibault Gress se conclut ainsi : « Et l’objection la plus grave que l’on pourrait adresser à l’ouvrage, que Jorion d’ailleurs suggère au détour d’un paragraphe, c’est que cette fameuse Réalité-objective fonctionne, qu’elle a permis de surprenants et permanents progrès (…) Que cette Réalité-objective reposant sur une modélisation mathématique ait permis autant de progrès devrait inciter l’auteur à se demander pourquoi cela a aussi bien marché, et si justement une telle épistémologie ne reposait pas sur une pertinence bien supérieure à celle qu’il veut bien croire, et que son statut d’économiste a peut-être conduit à totalement mésinterpréter par extrapolation fort abusive. »

Le fossé qui sépare Paul Jorion de Thibault Gress, c’est justement que, pour Gress, ce monde fonctionne, et fonctionne parfaitement : les satellites d’observation sont placés en orbite autour de la Terre, les avions volent, les centrales nucléaires procurent de l’électricité, les farines animales décuplent les rendements des animaux machines et les algorithmes donnent en temps réel le cours de la bourse. Et pour Jorion, comme pour beaucoup d’autres, il y a quelque chose qui ne va pas.

Ce « quelque chose » est dans l’air, c’est comme un pressentiment, un miasme, une inquiétude, dont on a parfois la confirmation à l’occasion de tel ou tel événement, ou simplement en croisant l’un de ces regards fixes au bord duquel vacille la logique de l’époque.

Jorion éprouve cette angoisse. Il ne s’y résout pas, mais la dénoue, et offre au lecteur non un système cloisonné mais une collection de noeuds mis en évidence dans l’« Existence-empirique”, noués et dénoués, noeuds de boucliers ou noeuds de marins, noeuds de voyageur dont cet autre voyageur qu’est le lecteur pourra se servir pour gréer sa barque dans la flache (6) de la modernité.

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(1) Pour les possesseurs d’une liseuse sony (et les amateurs de Leibniz), on peut télécharger gratuitement au format pdf les livres de Couturat sur le site de la bnf numérique.

(2) Il faut signaler les excellentes traductions entre autres du Phèdre, du Banquet, du Timée, du Critias par Luc Brisson, chez Garnier Flammarion, en collection de poche, dans le cadre d’un vaste travail de retraduction de l’oeuvre de Platon sous la direction de Monique Canto-Sperber.

(3) Voir La position de l’observateur.

(4) Voir L’art du contresens.

(5) Pour profiter pleinement de la lecture, il est recommandé d’avoir déjà quelques connaissances en philosophie ou en mathématiques afin de pouvoir « étalonner » le texte.

(6)
« Si je désire une eau d’Europe, c’est la flache
Noire et froide où vers un crépuscule embaumé
Un enfant accroupi plein de tristesse, lâche
Un bateau frêle comme un papillon de mai. »
Arthur Rimbaud, Le Bateau ivre.

Paul Jorion, Comment la vérité et la réalité furent inventés

 

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