FINANCE ET ÉTHIQUE : UNE APPROCHE PRAGMATIQUE

Le premier obstacle à vaincre dans mon cours « Stewardship of Finance » était de ne pas me laisser embourber immédiatement dans les définitions de « finance » et d’« éthique ».

Pour la finance, je m’en suis débarrassé dès la leçon inaugurale en lui reconnaissant quatre fonctions utiles (l’intermédiation, l’assurance, l’organisation et la maintenance d’un marché primaire et d’un marché secondaire des instruments de dette) et une fonction nuisible (la spéculation).

Pour l’éthique, le risque me paraissait considérable de m’enliser rapidement dans une problématique « à la Rawls ». Je veux dire par là de me laisser piéger d’emblée dans des considérations de statistiques élémentaires, comme n’a pas su éviter de le faire John Rawls (1921 – 2002).

J’explique en deux mots. Soit la tâche d’assurer le bonheur du plus grand nombre grâce à un système juste et éthique, faut-il définir « le plus grand nombre » à partir de la médiane, du mode ou de la moyenne ?

Si l’on définit le plus grand nombre à partir de la médiane, on range les individus du moins au plus heureux, et on définit une éthique telle que le bonheur de l’individu qui se trouve exactement au milieu du rang soit le plus heureux possible.

Si l’on définit le plus grand nombre à partir du mode, on situe les individus à l’intérieur de catégories socio-économiques, et on définit une éthique telle que le bonheur des individus appartenant à la classe la plus nombreuse, la mieux représentée, soit le plus élevé possible. La classe la plus nombreuse est par exemple la « classe moyenne », on choisit l’éthique qui rend la classe moyenne la plus heureuse possible, et on ignore les riches et les pauvres.

Si l’on définit le plus grand nombre à partir de la moyenne, on s’intéresse à l’individu moyen et on définit une éthique telle que le bonheur de l’individu moyen soit maximale. L’ennui dans ce cas-là, c’est qu’on ignore la dispersion du bonheur au sein la population : l’individu moyen peut être un « Monsieur » ou une « Madame tout-le-monde », il peut aussi être une fiction située entre deux populations de super-riches et de super-pauvres.

Etc., etc. Et c’est pourquoi, marchant plutôt sur les pas des anthropologues R. Lee et I. DeVore, je me suis contenté d’une définition tout à fait pragmatique : « une éthique est un ensemble de principes explicites (Droit) ou implicites (morale, « social intériorisé » durkheimien), tels qu’ils permettent à une société de se développer jusqu’à atteindre un certain degré de complexité, une certaine densité de la population et une certaine taille maximale de ses agglomérations urbaines ».

Comme cela on peut parler sans se casser la tête d’éthiques de populations de chasseur-cueilleurs, de sociétés pastorales, agricoles, industrielles, etc.

Une éthique vaut pour une société entière, et c’est là que les choses deviennent intéressantes quand on pense à la finance dans notre propre société : elle a produit depuis le dernier quart du XIXe siècle, un discours proclamant son extraterritorialité par rapport à l’éthique : la « science » économique en a bien entendu été le fer de lance. Elle a pris pour symbole de cette prétention, l’image de la « main invisible » empruntée à La richesse des nations (1776) d’Adam Smith, mais ce qu’elle avait véritablement en vue, c’était la thèse du « private vices, publick benefits » défendue par Bernard Mandeville dans sa Fable des abeilles (1714), soit le postulat que l’éthique est fourvoyée et que ce qui soutient un corps social, ce ne sont pas, comme elle l’imagine naïvement, les vertus pratiquées par leurs citoyens, mais leurs vices.

La question qui se pose alors, le cadre étant posé comme je viens de le faire, c’est celle-ci : « la pratique de la finance étant ce qu’elle est aujourd’hui, quel est le degré de complexité, quelles sont la densité de la population et la taille maximale des agglomérations urbaines, que cette pratique autorise dans nos sociétés ? », et là, je crois que les faits sont clairs : la destruction du tissu social et les risques de guerres civiles et internationales que la finance sous sa forme actuelle est en train de produire, signifie que sous la forme qu’elle a pris actuellement, la finance n’est compatible qu’avec des formes de société où le degré de complexité, la densité de la population et la taille maximale des agglomérations urbaines, sont beaucoup plus faibles que dans celles que nous connaissons aujourd’hui.

Si l’on veut alors stopper le processus de destruction en cours, il n’y a pas de choix : il faut imposer à la finance l’éthique qui prévaut dans le reste de nos sociétés, autrement dit, mettre fin le plus rapidement possible à son extraterritorialité éthique présente.

Un choix s’impose alors : agir au niveau des principes explicites, c’est-à-dire du Droit, ou des principes implicites de la morale et du « social intériorisé » durkheimien ? La réponse nous est suggérée en fait par un sondage d’opinion de l’hebdomadaire britannique The Economist, opinions recueillies en avril et mai 2012. En voici deux extraits :

Les leaders de la finance attachent la plus grande importance à l’atteinte d’objectifs à court terme (84%) ; se montrer « socialement responsable » constitue une priorité bien moindre (62%) ».

« Les leaders de la finance considèrent rendre compte essentiellement à leur comité de direction (90%), ensuite au régulateur (79%), et aux investisseurs (74%). Seuls 54% d’entre eux considèrent qu’ils doivent rendre compte à « la société dans son ensemble ». Lorsque la question leur est posée envers qui il conviendrait qu’ils se sentent davantage responsables, les choix les plus populaires sont : leur PDG (48%), leurs actionnaires (44%), leur conseil de direction (36%) et leurs régulateurs (32%). Les choix les moins populaires sont la société dans son ensemble (25%), le personnel de la firme (24%) et le gouvernement ou l’État (11%) ».

The Economist, Society, shareholders and self-interest, October 2012

Ces chiffres très récents sont parlants : malgré cinq ans de crise, la finance reste convaincue de son extraterritorialité par rapport à l’éthique, et ceci, quelles que soient les conséquences visibles pour cette « société dans son ensemble » qui semble bien être le cadet de ses soucis. Il est impossible dès lors de pouvoir compter sur les principes éthiques implicites comme la morale (sans mentionner même la malheureuse « décence ordinaire » orwellienne à quoi s’assimile le « social intériorisé » durkheimien), et il faudra en passer par le Droit. Deux difficultés se présentent là : la première est que la finance a utilisé et utilise encore une part non négligeable de sa richesse pour obtenir sa déréglementation, stratégie qui s’est révélée couronnée de succès, la seconde est que ses pratiques les plus dommageables échappent au filet juridique et qu’il faudra pour qu’un progrès puisse avoir lieu, définir de nouvelles formes de délits et de crimes.

À moins bien sûr que l’on ne se résolve à vivre au sein de formes de société où le degré de complexité, la densité de la population et la taille maximale des agglomérations urbaines, soient beaucoup plus faibles que dans les nôtres, ce qui est après tout ce que nous proposent non sans justification, les partisans de la décroissance. Malheureusement les moyens qu’ouvre devant nous la finance pour y parvenir, sont ceux du malheur et de la violence.

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329 réflexions sur « FINANCE ET ÉTHIQUE : UNE APPROCHE PRAGMATIQUE »

  1. dans les ogm deux grandes lignées
    les accélérations de mutations sur « autogènes », trouver la meilleure associations de gènes au sein de la même plante ou famille de plante
    ex la pomme ( issu de la recherche française) ariane
    la recherche génétique dans ce cas fait gagner du temps mais repose sur le même principe que la sélection des blés sur plusieurs millénaires
    et puis
    le secteur ogm qui pose problème et pas seulement pour le maïs s’occupe
    le fait d’insérer dans une chaine adn des morceaux de programmes d’une tout autre provenance en terme d’espèce pour créer des « monstres » qui ne pourraient pas se produire sans le concours de l’intervention humaine qui là dépasse le stade de la recherche adaptative mais crée une forme imprévue au sein de la nature.
    ex greffer un gène de grenouille sur une salade pour qu’elle soit plus verte.( voir brille dans le noir) il existe un labo en Floride spécialisé dans ce genre de truc
    qu je me suis dit que ça n’était pas très intelligent d’établir un labo de ce type dans une région fréquemment balayée par des cyclones dévastateurs
    pour ne pas user le bâton sur le dos des américains
    en France nous avons mis au point l’huitre triploide puis quadriploide , la brebis dolly des huitres, afin de pouvoir cultiver des huitres zombies sur l’année entière est ne plus être embêté dans la commercialisation par la période de reproduction,
    le naissain de souche issu de la recherche était sensé rester confiné dans les labos afin de ne pas risquer de polluer les écosystèmes… les huitres tri et quadriploides étant réputées stériles, sauf une sur dix mille.( le risque était évalué négligeable)
    quatre ans après la mise en vente des naissains de triploides et quadriploides on a commencé à avoir de gros problème de mortalités massives
    et la production est actuellement très fortement handicapée par une mortalité de 80% qui atteint aussi les naissains d’huitres « normales »
    et comme l’océan est une unité écologique continue et sans postes frontières…
    les huitres du monde sont de plus en plus souvent malades
    on se demande bien pourquoi.

    étrangement la stérilité galopante est aussi un problème ailleurs pour nombre d’espèces dont la notre
    bien avant la mort par cancer
    quand on a le privilège de vivre longtemps on peut aussi déguster plus longtemps.

    sinon il y a un secteur qui a le vent en poupe dans l’agronomie c’est la recherche de modes de cultures associés
    http://www.arte.tv/fr/les-moissons-du-futur/6815836.html
    qui sont aussi le fruit de recherches très avancées sur les insectes les plantes les sols et le climat dans une vision globale

  2. Faire la loi ensemble

    http://www.internetactu.net/2012/10/23/faire-la-loi-ensemble/

     »
    Ces techniques pourraient-elles profiter à la démocratie ? Oui, répond sans ambages Shirky. Le droit, comme le code, est un lieu de débat où beaucoup d’opinions sont en circulation, mais qui doit être résolu en un seul exemplaire canonique : la loi. C’est ce que font les programmeurs sur Github. Mais pas seulement les programmeurs. Le Sénat de l’Etat de New York a mis en place via GitHub plusieurs répertoires de données dont un système de législation ouverte pour rendre plus accessible les lois et décisions de l’Etat. Un développeur a mis en ligne le code de l’Utah, c’est-à-dire toutes les lois de l’Etat, afin de “faciliter le processus législatif”.
    « 

    1. réponse « en passant »

      l’article exprime, toutefois, une réserve de fond :

      Pour l’instant, ces expérimentations participatives demeurent marginales. Le risque de ces plateformes contributives n’est-il pas de favoriser ceux qui parlent le plus fort ou ceux qui sont les plus nombreux ou les plus mobilisés ? C’est certes déjà le cas dans notre système démocratique, comme le soulignait Ethan Zuckerman, et l’internet, ici encore, ne peut que renforcer une tendance déjà à l’oeuvre… Plutôt que la renverser.

      L’outil n’est pas magique en soi. En fait, s’il permet par itération progressive de discuter en profondeur d’une proposition de loi, il nécessite néanmoins une coordination préalable pour que les participants partagent un but commun.

      Si la coopération et la collaboration peuvent permettre d’affiner des modalités, il faudra bien d’abord se mettre d’accord sur celles que l’on partage au risque sinon de laisser libre cours à toutes les opinions et de ne pouvoir en retenir aucune. Dit autrement, l’outil ne peut s’abstenir de politique. Il serait donc peut-être plus utile de développer ces systèmes autour des militants de chaque famille politique, que dans un cadre institutionnel qui se voudrait neutre… sans pouvoir l’être

      .

      1. « Construire une société de participation, du « vivre ensemble », suppose que cela soit ouvert à tous et non seulement aux plus éduqués, aux plus informés etc. Or, on sait qu’il est difficile pour les gens exclus de la société, du monde du travail, pour des personnes âgées, pour des enfants… de participer à des réunions publiques, de prendre la parole en public.
        (…)
        Construire une société plus conviviale implique également que l’on s’intéresse non seulement aux résultats ou aux finalités mais également (et peut-être surtout) aux processus par lesquels on arrive à déterminer et à construire ensemble ces résultats et ces finalités.
        Dans ce cadre, les « procédures » et les aspects procéduraux revêtent une grande importance. Comment faire participer les citoyens et par quelles méthodes organiser le dialogue sont des questions primordiales. La méthode mise au point par le Conseil de l’Europe a ainsi le mérite d’aborder cette question de front pour aller dans le sens d’une participation de tous, y compris ceux auxquels on ne donne jamais la parole ou ne la prennent jamais. Bien souvent ne participent que les classes moyennes/supérieures, éduquées, et les citoyens déjà impliqués dans la vie collective. Construire une société de participation implique donc une réflexion approfondie sur les méthodes permettant une réelle participation de tous. Cela renvoie aussi à l’organisation de la société, à l’organisation des activités sociales et économiques, aux temps sociaux, aux modes de gouvernement etc., questions complexes qui demeurent encore largement sous-documentées et peu présentes dans les débats publics. »

        Michel Renault, « Élaborer ensembles des outils pour construire une société plus conviviale. D’une expérience de terrain à une réflexion théorique » in De la convivialité, Paris, La Découverte, 2011

  3. Jducac, puisque vous décrétez : « C’est peut-être parce que l’humanisme, le vrai, le pur, se pratique au plus profond de soi avec pudeur, avec le plus grand respect des autres et donc de soi. Il vaut mieux ne jamais en parler et se conduire toujours avec bonté, sans jamais prêter à son prochain de noirs desseins, de mauvais sentiments, de viles intensions. »; je vous demande comment fait-on pour anticiper une entourloupe ? Postuleriez-vous aussi que ça n’existe pas, la ruse ?

    1. @ Mor 24 octobre 2012 à 14:46

      Je vous demande comment fait-on pour anticiper une entourloupe ? Postuleriez-vous aussi que ça n’existe pas, la ruse ?

      La ruse, l’entourloupe, la tromperie, la tricherie existent et se rencontrent de plus en plus. C’est tout un art de les débusquer avant d’en subir les méfaits. Cela oblige à développer des compétences et à acquérir un minimum de connaissances dans la foultitude de domaines que l’on est aujourd’hui amené à solliciter du fait d’un monde devenant de plus en plus complexe.
      La prudence, le bon sens, le questionnement, la recherche de preuves et de justifications rationnelles permettent de mettre en alerte ou en confiance.
      Il est certain que tout le temps passé à parer les mauvais coups, est autant d’énergie perdue qu’il vaudrait mieux investir préventivement dans l’éducation. C’est pour cela que le rétablissement de la morale à l’école en France, me semble être une urgence.

      Défiance et incivisme
      En 1970, brossant le portrait de la France après ses longues années au
      pouvoir, Charles de Gaulle constate que « […] les rapports sociaux restent
      empreints de méfiance et d’aigreur. Chacun ressent ce qui lui manque plutôt
      que ce qu’il a1. » Ainsi, à la fin des Trente Glorieuses, en dépit des avancées
      économiques et sociales de l’après-guerre, les Français ont des rapports
      sociaux difficiles, marqués par la défiance. Et cette situation semble perdurer
      depuis, comme en témoigne l’omniprésence des appels au rétablissement
      de la société de confiance pendant la campagne pour l’élection présidentielle
      de 2007. Pour Ségolène Royal, « Il faut rétablir un ordre juste par le retour
      à la confiance, par le retour de repères clairs, par le bon fonctionnement des
      services publics, par des règles d’honnêteté valables pour tous ».2 François
      Bayrou présente son programme d’action, le 3 avril 2007, en commençant
      par affirmer : « Tout au long de cette campagne, je défends une vision : la
      France traverse la crise la plus grave de son histoire récente. C’est une crise
      de confiance. C’est une crise sociale. C’est une crise économique. C’est
      une crise démocratique et le résultat en est la perte de confiance des
      citoyens dans l’État, dans leurs institutions et, plus grave encore, dans leur
      avenir personnel et collectif. » Nicolas Sarkozy n’est pas en reste, comme en
      témoigne la charte de l’UMP pour l’élection présidentielle dont le préambule
      stipule que « la responsabilité dépasse le seul fait de ne pas enfreindre la
      loi : c’est la conscience que l’on a certes des droits mais aussi des obligations
      à l’égard de la communauté. La responsabilité permet de bâtir une société
      de confiance qui donne la possibilité à chacun de s’épanouir. »

      http://www.cepremap.ens.fr/depot/opus/OPUS09.pdf

      1. Que voilà une belle touche, profonde, très haute et très loin. Vous parliez d’amour universel et nous voilà dans les choux de la gloire trentenaire, du national-éducatif, du gaullisme, de la biroute à Bayrou et puis qui encore ? Ah ouais Ségolène-que-je-t-aim’. Alors, essayons de limiter un peu le terrain de jeu.

        Par exemple, trente glorieuses ? Ils ne manquent pas d’air les historiens prématurés car la gloire de la poignée de parvenus qui ont pu en profiter s’est tissée sur le dos de la majorité. Ah oui, le niveau le plus bas s’est élevé ( et encore, y’a de quoi chipoter ) mais la frustration – valeur relatif, différentiel entre les aspirations et les résultats obtenus que le sens inné de l’injustice des grands primates tend à comparer avec ceux des mieux traités et non pas avec la moyenne de ceux des maltraités – a explosé au bout de ces trente minables.

        Comme avaient explosées les envies de vivre sous les verrous gaullistes.

        Quant à l’éducation Jules Ferry, le mal-nommé puisqu’il a inventé l’école-galère, tout est à refaire. Mais qui serait capable de démonter l’usine à chair à PIB ? Pas la droite, ça c’est sûr. La gauche non plus mais au moins, des fois, ils écoutent. Euh, non. Réveillez pas Bayrou, ça fait une paye qu’il est tombé du lit, par la droite.

      2. C’est pour cela que le rétablissement de la morale à l’école en France, me semble être une urgence.

        Fait ce que l’on te dit, ne fais pas ce que l’on fait.
        Foutaise. 🙁

        La théorie de l’enseignement à rebours de la réalité des relations économiques et sociales telles qu’elles se pratiquent dans les faits. Il n’est pas niais le divin enfant. Pire, il doute de son Humanité.

  4. « la destruction du tissu social et les risques de guerres civiles et internationales que la finance sous sa forme actuelle est en train de produire, signifie que sous la forme qu’elle a pris actuellement, la finance n’est compatible qu’avec des formes de société où le degré de complexité, la densité de la population et la taille maximale des agglomérations urbaines, sont beaucoup plus faibles que dans celles que nous connaissons aujourd’hui. »

    Bonne remarque et pour cause, il semble qu’une logique s’applique alors:
    Connaissez vous le livre « La décomposition des Nations » écrit par Léopold Kohr vers 1945 et publié en 1957 ?
    Peu connu en France, ce théoricien politique autrichien y expose d’abord pourquoi, selon lui, il est nécessaire de dépecer les grandes nations et ensuite sa stratégie pour y arriver.

    Il écrit: « Ceci consistera dans la division de trois ou n’importe quel nombre de bloc inégaux, en autant de parties plus petites qu’il sera nécessaire, pour éliminer toute prépondérance numérique conséquente. C’est-à-dire qu’il faudrait créer 40 ou 50 états également petits au lieu de 4 ou 5 inégalement grands. »La suggestion, donc, consiste à diviser l’Allemagne dans un certain nombre d’états de sept à dix millions d’habitants ….La France, l’Italie et la Russie doivent être divisées aussi».Ensuite, Kohr révèle dans le chapitre 10 de La décomposition des Nations sa stratégie pour faire accepter un tel dépècement des nations. Il constate que si les tyrans peuvent dépecer les pays par la force et par la guerre, « la guerre n’est heureusement pas le seul moyen par lequel on peut diviser les grandes puissances ».
    Englouties dans un marais d’émotivité infantile et attachant une valeur phénoménale au fait qu’elles sont grandes et puissantes, elles ne peuvent être persuadées d’opérer leur propre dissolution. Mais, étant infantiles et émotionnelles, on peut les y amener par la ruse. Alors, qu’elles rejetteraient leur division, si elle leur était présentée comme une exigence, elles pourraient tout à fait la désirer, si on la leur offrait sous l’apparence d’un cadeau. Ce cadeau serait : la représentation proportionnelle dans les instances dirigeant l’union fédérale dont elles font partie. L’acceptation de cette offre ne causerait rien moins que leur disparition finale. »
    Et il rajoute :
    « La France – pour illustrer la technique de division sur un pays qui s’accroche avec une ténacité particulière aux concepts de pouvoir et de gloire-ne consentirait jamais à être partagée en ses régions historiques originelles. Mais elle n’objecterait certainement pas à une invitation à être représentée dans les corps représentatifs du Conseil de l’Europe, par, disons, vingt délégués votants comparés avec, disons, un délégué du Luxembourg, trois délégués du Danemark et cinq délégués chacun de la Belgique et des Pays-Bas. »
    Un tel changement » (…) « provoquerait la dissolution finale de la France. » Pour y arriver, la sous-division de la France en une vingtaine de « district conseil-européens ne serait pas suffisante » et donc un fort fédéralisme s’impose comme étape intermédiaire « vers l’intégration couronnée de succès dans une plus grande organisation internationale. »
    le magnat de la bière Freddy Heineken (1923-2002), décide d’engager une équipe de géographes hollandais pour redessiner la carte de l’Europe suivant les critères défendus par ce génie.Quelques semaines après la signature des accords de Maastricht, Heineken publia d’ailleurs un pamphlet Les Etats-Unis d’Europe (une Eurotopia ?) où il préconise la division de l’Europe en 75 régions ou mini-états possédant une taille dite « optimale » d’environ 5 à 7 millions d’habitants, parfaitement fidèle à l’esprit de Kohr.

    Or la « mondialisation » a administré des véritables coups de bélier contre les états : les privatisations des grandes entreprises privées et publiques, les fusions acquisitions avec des groupes transnationaux et la politique des délocalisations effacent tout attachement sentimental qu’une population peut avoir avec l’état-nation qu’elle habite.

    Par ailleurs,The Size of Nations, un livre publié en 2003 par deux économistes italiens de grand renom travaillant aux Etats-Unis : Alberto Alesina, chef de la section économie à Harvard et Enrico Spolaore de l’Université Tufts, qui ont tous deux ont travaillé pour le FMI et la Commission Européenne,font la synthèse entre Kohr et Mundell, les deux auteurs affirment que les frontières d’une nation ne résultent surtout pas d’un vouloir vivre en commun , essence de toute république, mais d’un simple marchandage pragmatique sur les avantages de la taille et le coût de la gestion d’un territoire hétérogène.- Ils disent que l’intégration économique conduit à la désintégration politique ». La chose est dite : la mondialisation (l’intégration économique et financière), conduit, par sa propre nature, à la décomposition des nations. On saisit mieux pourquoi TheSize of Nations est devenu en Belgique le livre de chevet des indépendantistes flamands.

    En 2002, peu de temps avant sa mort, Freddy Heineken a aussi pu exposer son projet, en session fermée, devant les représentants d’Eurocities réuni à Amsterdam.
    Devant sa carte, un des participants remarqua avec optimisme et opportunisme que l’emplacement des 75 régions ou « Etats-Unis d’Europe » d’Heineken semblait coïncider avec l’emplacement de 75 grandes villes membre d’Eurocities…

    Comme on le voit sur la couverture de The Size of Nations -puisqu’on y voit un agrandissement de Venise- pour Alberto Alesina le modèle est cette Sérénissime République, car ce « pays pauvre » est peuplé de gens immensément riches ! Dans le chapitre 11, p.176, Alesina donne en exemple la belle épopée des cités-états du moyen age : « Venise, Lisbonne, Gênes, Anvers et Amsterdam dans l’ordre chronologique de leur leadership » ; et il ajoute que « les cités-états de cette période sont un exemple limpide d’une entité politique capable de prospérer économiquement même si extrêmement petite car son marché était sans relation avec sa frontière. »
    Léopold Kohr, est aussi un admirateur farouche de Venise. Dans un roman de politique fiction « Le Duc de Bon-Conseil »,Kohr élabore un scénario où un bidonville de Porto Rico devient une cité état prospère en appliquant ses préceptes. Le secret ? Il suffit de nommer un millionnaire comme duc du lieu avec l’obligation d’y résider et d’y faire éduquer sa progéniture. La duchesse, forcément, exigera la construction d’un palais, et quand le matin elle ouvre les fenêtres, elle ne supportera plus la vue sur le bidonville. Elle exigera de son mari d’entourer le palais de belles résidences et la construction de bonnes écoles avec les meilleurs enseignants que la planète puisse nous offrir et qui enseigneront aussi aux pauvres

    Pour la France, la pensée de Kohr est entrée en France par deux petits détours. D’abord, il a écrit pour son ami, le fondateur du parti indépendantiste du pays de Galles, endroit où Kohr s’est installé à partir de sa retraite universitaire en 1977, un livre du nom « Is Wales viable » [est-ce que le pays de Galles peut exister comme nation].

    Ce livre fut traduit ensuite en français par le fédéraliste breton et européen Yann Fouéré qui a eu le génie de simplement remplacer le mot « Grande Bretagne » par « France » et « pays de Galles » par « Bretagne »…

    Le seul livre de Kohr en français s’appelle donc : Une Bretagne libre est-elle viable ? Fouéré est un des co-fondateurs de la « Ligue celtique » et disait qu’on « peut introduire la mesure dans le capitalisme comme dans le socialisme si on réduit les dimensions des sociétés de toute nature au sein desquelles on les applique, accroissant sur eux du même coup le contrôle des pouvoirs locaux, des citoyens, des producteurs et des administrés, grâce à ce que le Dr Kohr appelle la ’transparence des petits’. »

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