JEAN-CLAUDE MICHÉA ET LES TEMPS QUE NOUS VIVONS, par Nikademus

« Mais si l’on veut savoir d’où naît le préjugé défavorable au peuple, généralement répandu, c’est que tout le monde a la liberté d’en dire ouvertement le plus grand mal, même au moment où il domine ; au lieu que ce n’est qu’avec la plus grande circonspection et en tremblant qu’on parle mal d’un prince. » Machiavel, Discours sur la première décade de Tite-Live, LVIII.

Les ouvrages de Jean-Claude Michéa, ou parfois ce que l’on imagine être leur contenu, suscitent sur ce blog comme ailleurs des réactions tranchées et un intérêt suffisant dans des milieux et des groupes avec des perspectives pourtant radicalement opposées pour que chacun d’eux estime important d’en parler, même ou surtout pour le critiquer sévèrement[i]. Nous n’insulterons pas ici le lecteur bienveillant en sous-entendant que l’auteur et ses écrits ne méritent pas un tel excès d’emportement : Michéa emploie un style polémique dont il n’est que juste qu’il supporte les conséquences ; ni que l’on doive croire, sans plus de preuves, que cela signale l’énoncé de « vérités qui dérangent » : ceux qui s’y intéressent réellement devront juger sur pièces. Pour notre part, nous aimerions dans les lignes qui suivent, bien plus que rendre compte des réponses qu’il propose, rappeler le cadre de sa réflexion et les questions qu’il pose, et qui demeurent pendantes, même à ses contradicteurs.

 

Jean-Claude Michéa inscrit de son propre aveu la réflexion qu’il mène dans une tradition historique inaugurée d’abord par Hegel au XVIIIème siècle et qui a été reprise et développée à sa suite au XIXème et XXème siècle dans une perspective de critique sociale. Elle se caractérise par une tentative de saisir le monde socio-historique humain dans son ensemble, comme une totalité qui est en mouvement, du fait des contradictions qui la minent perpétuellement entre ce qui est et la manière plus ou moins teintée d’illusions dont on se représente ce qui est et dont on s’en satisfait, ou pas[ii].

Pour résumer rapidement les conclusions auxquelles parvient ce courant de pensée, ce qui caractérise une civilisation où domine l’économie marchande, ce n’est pas tellement ou seulement d’être un système (« capitaliste »), ou un mode d’échange des biens sous forme de marchandises, mais d’imposer à tout un chacun un mode de vie particulier, pour la simple raison que c’est celui qu’il trouve au moment où il naît, dans lequel pour subvenir à ses besoins élémentaires il doit vendre quelque chose, en général lui-même, et où il se retrouve donc doté d’une valeur et d’une cote plus ou moins bonne sur le marché de l’emploi. L’individu d’aujourd’hui constitue un type anthropologique singulier, dans sa manière de vivre, de concevoir le monde, de se lier, bien différent de celui que l’on trouve dans une société rurale et agraire telle qu’elle a subsisté pour une large part en Europe même jusqu’au XXème siècle, fondée sur l’autosubsistance d’une cellule familiale vivant du produit de sa ferme. L’organisation politique et la représentation du monde qui en découlent sont évidemment forts différents de l’une à l’autre : quant à la société rurale, de nombreux travaux ont montré le lien concret qui unit une telle manière de vivre avec la structure familiale patriarcale, la religion monothéiste, et enfin la représentation des intérêts collectifs et la conduite des affaires par une élite de notables (à justification guerrière d’abord puis savante et marchande ensuite).

 

Qu’en est-il de l’homme moderne ? L’individu libéral occidental s’est libéré des liens traditionnels qui ont structuré les sociétés, pour le meilleur et pour le pire, depuis que l’homme existe. Les guerres de religion furent son grand traumatisme et le déclencheur du projet subséquent d’organiser la vie sociale en dehors de tout jugement de valeur, selon les lois du marché libre, qui règlent l’économie des biens, et du droit abstrait, qui régit les rapports entre les personnes ; aidée en cela par la science galiléo-newtonienne qui devait fournir le modèle d’un monde de choses inanimées expliqué par un expert objectif dépassionné. Cette « société idéologiquement neutre » a été la première et la seule à penser qu’elle pouvait se constituer sur la base de l’intérêt individuel bien compris, c’est-à-dire promouvoir partout et toujours cet homo œconomicus de l’individualisme méthodologique, qui non seulement n’agit que par pur égoïsme, mais encore en toute circonstance comprend quel est son propre intérêt, véritable petite entreprise à lui tout seul, volontariste, flexible, rentable, auto-entreprenant. Le résultat, on le voit s’étaler sous nos yeux ébahis, c’est notre monde moderne, son impasse écologique et sa démocratie qui s’exporte à coups de canons ; on nous l’assure, le meilleur reste encore à venir.

Mais tout cela est en réalité bien connu. Ce sur quoi Jean-Claude Michéa insiste, avec une sensibilité à l’anomalie et à la contradiction qui rappellera quelque chose aux lecteurs réguliers de ce blog, c’est que ce modèle anthropologique est à la fois contradictoire dans les faits, mais aussi dans les discours. Dans les faits, Michéa le rappelle et cela avait déjà été noté par Cornélius Castoriadis, une société qui ne formerait que des marchands, comme cela est l’ambition affichée du système éducatif moderne, sera bien en peine une fois disparue une certaine classe d’âge formée à un stade antérieur, de trouver un juge intègre, un instituteur dévoué, et même un entrepreneur capable de monter une affaire destinée à produire quelque chose ; autant de types anthropologiques dont elle a besoin mais qu’elle ne peut plus tirer d’elle-même. Dans les discours, ce petit porteur individualiste et marchand porté aux nues par les zélées instances bureaucratiques, médiatiques et marchandes qui nous gouvernent, et dénoncé par le plus grand nombre (la dénonciation des ravages de l’individualisme est tellement répandue que l’on devrait soupçonner qu’elle est non pas le summum de la lucidité et de la clairvoyance mais bien le lieu commun le plus éculé des temps modernes), n’a aucunement l’existence majoritaire qu’on lui prête. En effet, comment cette représentation de l’individu égoïste mû par son intérêt particulier, s’accorde-t-elle avec ces faits pratiques, quotidiens, concrets ?  la plupart des gens respectent les formes élémentaires de la politesse et de la civilité en se disant bonjour et en tenant la porte à la dame, se font des cadeaux pour le plaisir, vont aux spectacles de fin d’année de leurs enfants, continuent même à faire des enfants, s’intéressent à ce qui se passe autour d’eux et dans le monde, cotisent assez souvent à des « œuvres », s’enthousiasment pour les résultats départementaux de leur club de judo ou pour le prochain voyage d’échange avec la ville jumelée de leur commune, donnent de leur temps à des associations, etc., etc.[iii] Comment même une relation d’échange marchand serait-elle possible sans un minimum de confiance dans la possibilité d’un échange ?

 

En bref, cet homme moderne est et il n’est pas. Il est une tendance, il est une menace, il est un projet impossible, il est la contradiction de notre temps, il est ce qui est cru comme étant la généralité des comportements et ce qui est nié par la plupart dans leur propre vie. Il est ce parasite de ce que Michéa nomme après d’autres la socialité primaire[iv] ou la « common decency » (George Orwell) et qui n’est rien d’autre que le socle originel de toutes les relations humaines dans toutes les sociétés, un ensemble d’invariants anthropologiques, qu’il résume comme étant la capacité à « savoir donner, recevoir, rendre »[v]. Ce ne sont rien d’autre que les fondements nécessaires à la vie en commun, qui se construisent tout au long de la vie d’une personne par des relations intersubjectives, et dont l’exact négatif est dessiné par l’illusion moderniste que toute forme d’appartenance signifierait cloisonnement, que l’on pourrait faire société d’individus désaffiliés de tout et en mobilité perpétuelle. Cette philia d’Aristote, pour reprendre le même contenu sous un terme évoqué régulièrement ici par Paul Jorion, Michéa y insiste, est nécessaire, et elle ordonne réellement déjà nos rapports, même si on ne veut pas la voir et si elle est menacée, mais elle n’est pas suffisante à elle seule[vi]. Il lui manque l’idée d’égalité sociale, idée qui fut étrangère à la plupart des sociétés précapitalistes.

Sur ces deux aspects qui le font, à la suite d’Orwell, se dire anarchiste (partisan de l’égalité sociale et d’un projet socialiste au sens ancien du terme) et conservateur (d’un substrat social comme il faut l’être d’un monde pour qu’il reste viable), nous renvoyons aux ouvrages de Michéa[vii]. Sur ce quoi, il nous a paru utile d’insister et qui nous paraît décisif dans ses réflexions, c’est la mise en avant de la schizophrénie de l’homme moderne, qui se vit et se représente lui-même en contradiction de ce qu’il est et peut être, comme le démontrent abondamment les questions que ne cesse de poser Michéa et qui ne sont que les contradictions que l’époque actuelle devra résoudre afin de passer à sa nouvelle forme :

 

Comment peut-on à la fois prétendre défendre ou réactualiser des valeurs traditionnelles (si l’on est un conservateur ou un réactionnaire « de Droite ») ou pleurer sur le lien social et la civilité (si l’on est un progressiste « de Gauche »), et chanter en même temps les louanges de la flexibilité (du travail), de la mobilité infinie (des personnes), et de la transgression permanente de tous les « tabous » ?

Comment peut-on proposer comme seule possibilité de société la transformation constante de tout à la poursuite de la croissance économique et du progrès technologique, tout en dénonçant comme infâme populisme démagogique la moindre proposition d’organisation politique qui ne soit pas celle dont notre civilisation a hérité du XIXème siècle, qui elle doit donc rester imperturbablement la même ?

Comment ne voit-on pas que l’apologie non critique de la libération de toute contrainte sous quelque forme que ce soit (éducative, légale, sociale) produit un individu atomisé qui bien loin d’être entièrement libéré n’a d’autre perspective que de consommer sans fin pour compenser le vide absolu d’une vie sans lien ?

 



[ii] On peut citer quelques noms célèbres de ce courant de pensée informel : Bakounine et Marx, Georg Lukács dans les années 20, l’école de Francfort avec notamment Herbert Marcuse, le psychanalyste Wilhelm Reich, le sociologue français Henri Lefebvre, Cornélius Castoriadis, l’Internationale situationniste, etc. Bien que ne se revendiquant pas d’une telle parenté philosophique, les travaux de la sociologie française du début du XXème siècle, Emile Durkheim et Marcel Mauss, ou de l’école historique des Annales (Marc Bloch) de par leur tentative de saisir le monde social comme un tout parviennent à des conclusions parallèles et similaires.

[iii] Entendons-nous bien, il existe aussi des escrocs, mais justement, comme cette corporation le sait bien depuis qu’elle s’est fondée sous les auspices d’Hermès, elle prospère sur ce qu’elle appelle pour sa part « la naïveté du pigeon » et qui n’est rien d’autre que l’incapacité à dire non ou à suspecter l’entourloupe parce que ce n’est pas sa manière d’être personnelle, la gentillesse, le désir de rendre service, et dont continuent à faire preuve la grande majorité des gens.

[iv] Alain Caillé, « Don et association », 1998. http://www.journaldumauss.net/spip.php?article202.

[v] Cet universel transversal, Michéa en dresse le portrait à partir de la vie pratique quotidienne, de tout un chacun, et non pas, comme on le lui reproche un peu trop souvent de manière fantaisiste, d’un modèle imaginaire tiré de fantasmes sur une supposée vie passée idyllique. Le détour par l’anthropologie ou l’histoire des sociétés que l’on appelle traditionnelles est un classique de la réflexion depuis Montaigne (« Des cannibales ») ou les Lettres Persanes de Montesquieu : rien ne nous semble plus naturel et évident que ce que l’on a l’habitude de voir, on ne voit donc jamais clairement directement ce que l’on a sous les yeux.

[vi] « [L]’obligation de se montrer généreux, loyal ou reconnaissant, si elle est effectivement partagée par tous les peuples du monde, peut s’accommoder, dans les faits, aussi bien de rapports amicaux et égalitaires, que de rapport agonistiques (par exemple dans le « potlatch » ou la vendetta) ou encore organisés par une hiérarchie de type féodal, voire par un système de castes ». Le Complexe d’Orphée, Climats, 2011, p. 90.

[vii] On peut commencer à lire n’importe lequel de ses ouvrages dans le désordre. Le reproche qu’on lui a parfois fait de se répéter est injuste dans la mesure où il s’en explique précisément en ouverture de ses ouvrages : il tente de faire œuvre dialectique. Il approfondit chaque fois la même réflexion globale qu’il restitue dans une structure en spirale qui développe chaque fois des points particuliers non abordés dans les ouvrages précédents : l’éducation, le militantisme, l’histoire de la Gauche, etc.

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142 réflexions sur « JEAN-CLAUDE MICHÉA ET LES TEMPS QUE NOUS VIVONS, par Nikademus »

  1. La pensée de Jean-Claude Michéa est salutaire pour notre époque. Elle nous fait tous réfléchir. Je suis d’accord quasiment sur tout avec lui (je suis pas un garçon compliqué, très « common decency »). Sur la common decency toutefois, je souhaiterais qu’il insiste plus sur le fait que la « common decency » fonctionne pour chaque individu, quelque soit la classe à laquelle il appartient (et pas seulement chez les ouvriers) à l’intérieur D’UN CERCLE. C’est pourquoi vous pouvez être très common decency dans un petit village, mais dès que vous sortez du gentil petit village des schtroumpfs, vous trouvez les légendaires querelles de clocher, qui ne sont pas très common decency (par exemple, je me souviens d’un petit village de mon enfance très common decency où la femme du boulanger avait fricoté avec le boucher du village voisin, et que tout le monde appelait la salope ; c’était il y a 30 ans seulement. Donc on ne peut pas non plus jeter mai 68, qui a beaucou changé ces choses là, avec l’eau du bain. De l’autre coté du spectre, chez les puissants, je n’ai aucun doute q’u’il puisse régner une chaude common decency entre gens de la droite populaire, par exemple. La common decency fonctionne ancestralement par cercles.
    Comme néanmoins Michéa dit des choses à 99% justes et argumentées (même si terriblement pessimistes), je tiens à lui faire le don suivant (pas de réponse donc, c’est un don déridien) :
    Rimbaud, Les illuminations 1875, Poème Angoisse :
    « Que des accidents de féerie scientifique et des mouvements de fraternité sociale soient chéris comme restitution progressive de la franchise première ?…
    Mais la Vampire qui nous rend gentils commande que nous nous amusions avec ce qu’elle nous laisse, ou qu’autrement nous soyons plus drôles. »
    nb : La Vampire, c’est le libéralisme, déjà à l’époque, c’est Michéa qui m’a permis de comprendre cela.
    Moi je suis libre car personne ne me sert, et je refuse comme Rimbaud de jouer les bouffons.

  2. Donc, pour moi, le problème n’est pas tant de recréer de la common decency que d’élargir le cercle. La common decency existe encore bel et bien, mais Michéa a raison, le cercle s’est réduit alors que la mondialisation prétend encore fallacieusement l’élargir. Aujourd’hui trop souvent, la common decency, c’est le cercle restraint de la famille… et encore : faites le test suivant que je fais souvent car je suis un romantique-parnassien comme Rimbaud : entrez dans la première église catho que vous trouvez sur votre chemin, et consultez le livre des « doléances » (je ne sais plus comment ça s’appelle) des paroissiens ; c’est marrant, vous avez des gosses qui demandent des batmans ou des conneries dans ce genre, c’est le dieu père noêl… mais plus sérieusement, vous vous rendrez compte que les témoignages les plus nombreux sont aussi les plus poignants, ce sont ceux des personnes qui se sont fachées avec un membre de leur famille, un frère, une mère, une fille… Ben moi je dis que le dernier cercle de common decency un peu solide, la famille (terriblement égoïste aussi, Michéa doit le rappeler), est sans doute en train de se faire bouffer par le libéralisme… Et n’oubliez pas : Mangez du dauphin!

  3. @ Dauphinophage :
    Tu as bien saisi le « crux », comme disent les grimpeurs .
    Tu as sur Fr Culture , a l’ émission « réplique » , malgres FKK, une longue intervention de Michéa.
    La notion de taille du groupe est en effet primordiale ….Je rabache depuis longtemps le fait que tous nos problèmes sont d’ origine structurelle et non idéologique .
    Formaté depuis trop longtemps pour ne pas avoir acquis une rigidité comportementale forte et transhistorique , le coupe individu-groupe est basé sur l’ affect compris ds les interactions entre individus .
    Rompre ce modèle morcelé de groupes de groupes , voir fractal , c’est induire l’ Hubris que meme les grecs ont constaté .
    Ma thèse est que les caracteres négatifs de l’ individu ne sont négatifs et vus comme tel , que dans un groupe hypertrophié ou ils ne sont pas freinés , autocontraints , inhibés par l’ affect de relationnels proches et historiques .On peut meme soutenir que ces caracteres (agressivité , égoisme etc …) sont , ds le groupe origninel , vertueux parce que structurant du groupe (hierarchisations ).
    Voir Goffman (les rites interactifs) pour comprendre ce que ces rites ont d’ important .

  4. Merci pour ton mail Kercoz. FKK quelle calamité ! il est bien de son époque celui la, et notre époque a bien mérité de lui… Tu as tout bon à mon avis sur l’origine fondementalement égoiste de la common decency. mais je le dirais différemment : au départ, il n’y avait ni bien ni mal, mais que l’instinct de survie ; ensuite l’homme avec son cerveau de singe a compris qu’en se sociabilisant il arrivait à améliorer sa stratégie de survie, et puis voilà après c’était parti ! Donc il ne faudrait pas appeler « égoisme » cet instinct primitif de survie à une époque sans bien ni mal, mais : je nomme égoisme une stratégie grégaire de survie devenue inutile et ne servant plus la survie mais le fait que je vais manger la laine dont je n’ai pas besoin (en plus) sur le dos du voisin, c’est le pléonexe de Dufour. Sinon en ce moment je suis sur René Girard, à couper le souffle sa trilogie sur le désir mimétique ; quand tu l’as lu, tu te dis, bon c’est bon ! il a trouvé ! poursuivons donc notre réflexion, certes, mais avec Girard pour socle. Bon ben, salut, je vé manger du dauphin.

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