LUC DE HEUSCH (1927 – 2012)

Cela arrive quand on part en voyage : d’apprendre à son retour des choses qui comptent pour soi. C’est ainsi que je découvre à l’instant seulement, grâce à un courrier de l’un d’entre vous, la mort de mon professeur d’anthropologie à l’Université Libre de Bruxelles, Luc de Heusch.

Je viens de faire le tour de la toile à la recherche de notices nécrologiques pour de Heusch et tout le monde semble en vacances car je n’ai pas trouvé grand-chose sinon quelques extraits de la notice Wikipedia. On peut faire mieux et c’est ce que je vais essayer de faire ici, sur la base de la mémoire seulement. Aidez-moi à compléter par vos commentaires et si je devais me tromper sur l’un ou sur l’autre détail, soyez gentil de me le signaler : je corrigerai bien sûr.

Luc de Heusch était baron et a toujours tenu soigneusement à le cacher. Seuls ses proches étaient au courant. Il expliquait, amusé, comment l’histoire dynastique belge avait été dramatiquement modifiée du fait de l’un de ses ascendants directs (je suis trop respectueux des mythes fondateurs pour en dire davantage ici  😉 ).

De Heusch avait fait ses débuts en tant que poète, sous le nom de Luc Zangrie, membre du groupe CoBrA (Copenhague, Bruxelles, Amsterdam). Son intérêt pour l’anthropologie découlait de son enthousiasme initial pour les thèses hyper-diffusionnistes faisant de l’Égypte et de la Chine anciennes, les deux seules sources de civilisation, les autres cultures étant alors des versions abâtardies ou hybrides de celles-ci.

De Heusch était cinéaste et il serait bon qu’une liste complète de ses films soit disponible sur la toile. M’ont personnellement marqué, son film ethnographique sur la société du léopard des Batetela du Congo : Fête chez les Hamba (1955), Gestes du repas (1958) et Les amis du plaisir (1961), consacré à une troupe de théâtre amateur wallonne. Son premier long-métrage, Jeudi on chantera comme dimanche (1967), fut un échec commercial retentissant qui brisa la carrière de de Heusch comme cinéaste.

De Heusch était violemment anticolonialiste, le martyre de Patrice Lumumba, un membre de l’ethnie Batetela à laquelle il était personnellement attaché en raison de son terrain anthropologique parmi eux, l’avait ulcéré, de même que la politique belge au Rwanda et au Burundi, dictée cyniquement comme au Congo par des considérations mercantiles uniquement.

En anthropologie, de Heusch était un disciple de Lévi-Strauss, appliquant à l’analyse des mythes africains, une grille d’explication structuraliste quasi-identique à celle qu’appliquait celui-ci aux mythes amérindiens.

Ce fut de Heusch qui m’offrit mon premier emploi. Il m’appela un jour pour me dire que le Fonds National (belge) pour la Recherche Scientifique l’avait contacté pour qu’il propose un nom et qu’il avait suggéré le mien. Je m’éloignais cependant de plus en plus de lui sur le plan théorique : en tant qu’anthropologue, de Heusch appartenait pleinement à la tradition française tandis que je me sentais toujours davantage de sympathie pour la tradition britannique, ce que ma nomination à Cambridge devait entériner. Notre antagonisme atteint son point culminant à l’occasion de la publication de Les mots et les choses (1966) de Michel Foucault, que je saluai dans un exposé comme un ouvrage majeur, et que de Heusch qualifia alors, si j’ai bon souvenir, d’« ouvrage insignifiant » ; son opposition à Foucault ne se démentirait pas par la suite, jusqu’à devenir virulente.

De Heusch fut considérablement affecté, financièrement sans doute mais surtout intellectuellement, par l’échec commercial de Jeudi on chantera comme dimanche : lorsque le ton était à la confidence, il ne cachait pas qu’il avait espéré que ce film ouvrirait la voie royale qui ferait de lui un très grand cinéaste. Le choix des acteurs français confirmés Marie-France Boyer et Bernard Fresson dans les rôles des personnages principaux constituait en fait une erreur de casting monumentale : leurs compositions « littéraire » et « glamour », leurs accents français, détonnaient dans ce drame de la classe ouvrière liégeoise écrit par Hugo Claus. C’est là qu’eut lieu le dérapage fatal. Je n’oublierai jamais le désespoir qui m’envahit peu à peu alors que j’assistais à l’avant-première, conscient du naufrage qui se déroulait sous mes yeux.

Je garderai de Luc de Heusch le souvenir d’un homme totalement identifié à ses convictions, d’une droiture intellectuelle et politique sans faille, ennemi déterminé de toutes les exigences de la Realpolitik et de tous les conformismes de la pensée. Le fait qu’il n’ait pas pu réaliser le scénario qu’il avait rêvé pour sa vie m’a souvent hanté, et rempli de tristesse.

 

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16 réflexions sur « LUC DE HEUSCH (1927 – 2012) »

  1. Mais, pardon… Je ne peux freiner ma curiosité, au sujet de ce « point culminant » que vous évoquez. Et ce qui m’intéresserait de savoir, c’est en quoi s.v.p, M. Luc de Heusch qualifiait d’insignifiant « Les mots et les choses » de Michel Foucault. En quelques mots ou bien un texte précis en mémoire de votre ancien professeur pouvant nous éclairer sur ce point important de divergence…
    Merci d’avance.

    1. Honnêtement, je ne me souviens plus (il y a quand même quarante-six ans !) comment de Heusch justifiait son rejet catégorique de Foucault.

      À propos de mes propres réserves quant à la méthode structurale d’analyse des mythes de Lévi-Strauss que de Heusch appliquait scrupuleusement à certains mythes africains, voir mon billet humoristique : L’analyse des mythes.

      1. Je me lance dans un domaine qui m’est en grande partie inconnu, mais diriez-vous que : le Structuralisme, bien que je n’aime pas ce mot (ni tous les mots en « isme »)… Je préfère situer les choses au plus près des personnes – je reprends donc… me corrigeant…
        Diriez-vous que : M. Lévi-Strauss était d’une certaine façon devenu fataliste (plus particulièrement à la fin de sa vie) et que personnellement M. Jorion, vous seriez plus tenace à considérer que la Réalité de la condition humaine, garde profondément ancrée en elle, la possibilité d’une action en providence ?… C’est à dire la capacité de « voir devant soi ». Que penser c’est se doter de la capacité d’agir en vision de soi envers et par autrui et réciproquement sous la lumière de cette providence… Mais suis-je clair ?…
        « La Providence laisse à l’homme le choix de la suivre ou non; de plus, la Providence s’adapte au fur et à mesure à nos choix cherchant toujours à nous conduire vers notre accomplissement. » (Wikipédia)

      2. Je parle longuement de cela dans mon bouquin à paraître le 3 octobre (Misère de la pensée économique) : il reste une fenêtre mais elle s’amenuise de jour en jour, il faudrait agir tout de suite, mais tant que les gens votent pour des partis qui, soit, poursuivent dans la même direction, soit, ne prennent que des demi-mesures, on continue de perdre un temps précieux.

  2. « Son intérêt pour l’anthropologie découlait de son enthousiasme initial pour les thèses hyper-diffusionnistes faisant de l’Égypte et de la Chine anciennes, les deux seules sources de civilisation, les autres cultures étant alors des versions abâtardies ou hybrides de celles-ci. »

    Il oubliait Sumer et la « civilisation de l’Indus ».

  3. Bonjour,

    Pourriez-vous mieux décrire cette avant-première de « Jeudi on chantera comme dimanche » ? Où a-t-elle eu lieu ? Comment le public a-t-il réagi ? Comment était composé ce public ? Des cinéphiles ? Des critiques ? Des financiers ? Des amis ? Le « large public » ?

    Vous dites que vous avez directement remarqué que le casting était raté. Mais pourtant ce n’était pas objectivement saugrenu dans le cadre du cinéma belge à cette époque. Ce que je veux dire c’est que ce film est dans la bonne moyenne de ce qui se produisait en Belgique en matière de fiction, donc pas de quoi s’étonner dans le contexte de l’époque en Belgique. Les grands films belges modernes n’étant sortis ou vraiment diffusés que plus tard. Donc, qu’est-ce qui vous a tant choqué dans ce film plutôt banal et conventionnel ?

    Vous affirmez que ce film fut pour De Heusch un désastre financier et qu’il n’a pas pu faire la carrière qu’il espérait… Je m’étonne car beaucoup de cinéastes belges ont réalisé des échecs commerciaux, ce qui ne les a pas empêché de continuer. Je pense à Storck qui a aussi raté son long métrage de fiction quinze ans avant De Heusch, mais à beaucoup d’autres, à commencer par les Dardenne (« Falsch » en 1987, et surtout la superproduction « Je pense à vous » en 1992), mais aussi Frans Buyens, Emile Degelin, etc. Et que je sache, De Heusch n’était pas un pauvre Borain désargenté et sans réseau social. Il faisait même partie du cœur des pouvoirs de décision, alors l’échec commercial d’un seul film n’explique pas l’avortement d’une carrière. Surtout que le reste de sa filmographie (seul film CoBrA, Jean Rouch belge) pouvait très largement lui servir de carte de visite que beaucoup pouvaient lui envier.

    Cela m’intrigue beaucoup, je vous serai donc reconnaissant d’éclairer ma lanterne. Merci.

    1. Non, je suis bien incapable de décrire cette avant-première. Un vague souvenir du film. Ce qui me reste essentiellement, c’est ce sentiment qui m’avait subjugué, dont j’ai parlé, et dont je savais intuitivement qu’il était partagé par mes amis qui étaient là. On en a sûrement parlé ensuite, mais ce n’était pas même nécessaire.

      Pour le reste, ce que vous me proposez, ce sont divers raisonnements fondés sur la plausibilité : « pas objectivement saugrenu », « bonne moyenne », « pas de quoi s’étonner », sauf que ce n’est pas ça qui s’est passé : ce fut un échec cuisant.

      Vous savez, il n’y a pas que des questions de budgets, il y a aussi cette chose qu’on appelle le moral, et le découragement.

      1. Je pose la question car je n’étais pas né à cette époque et d’après ce que j’ai lu ou ce que l’on m’a raconté, les longs métrages de fiction belges étaient mal distribués. Par exemple ils n’étaient projetés que dans une seule salle à Bruxelles, et pas forcément la plus prestigieuse (ni au niveau de la capacité et du luxe, ni dans la salle arty de l’époque, le Studio-Arenberg où sortaient les Bergman, Antonioni, etc.). En fin de compte, en dehors des comédies populaires de Gaston Schoukens, il y a eu peu de succès de longs métrages de fiction belges avant 1970, même Henri Storck s’était planté quinze ans plus tôt.

        Donc je trouve que De Heusch a été naïf d’espérer que son film allait sortir du lot, alors qu’il n’était pas assez populaire pour attirer les foules et pas assez arty pour séduire les critiques. Sachant qu’un long métrage de fiction belge était habituellement voué à l’échec commercial, entre autre à cause de sa distribution inefficace, il est étonnant que le cinéaste n’ait pas anticipé l’échec, relativisé son importance et se soit laissé abattre au point d’avorter une carrière rêvée qui était bien partie et semblait pleine de promesses. C’est dommage… Ce sont les Dardenne qui ont récolté ce qu’il avait semé, comme il me l’avait dit amèrement.

  4. Les billets et commentaires se succèdent à un rythme … d’enfer.
    Désolé de ne pouvoir suivre (ça pose quand même un problème de « système »),
    mais peu importe (quoique…).

    Après Chris Marker, dont j’ai tout de suite parlé
    (et il faudrait évoquer Angelopoulos : quelqu’un l’a-t-il fait ici ?
    Quant à Rouch, c’est hélas loin ! De Heusch ayant eu aussi sa période africaine…),
    un autre auteur, certes moins connu, disparaît.

    Rassurez-vous, Jorion, bien des cinéphiles ou des lecteurs de bonnes revues,
    ont vu en leur temps (et même après) « Jeudi on chantera comme dimanche ».
    Il y a une remarquable « école belge » (voir Meyer, etc, puis des « jeunes »),
    portée, il est vrai, par une certaine politique culturelle à l’époque volontariste.
    Que dire aujourd’hui ? RdV … ?

    P-S : Il ne s’agit pas de tenir une rubrique nécrologique, mais Polac,
    c’est quelqu’un, même côté cinéma… Rien ?

    1. Je termine à l’instant de voir cet excellent film datant de 2007. Il met l’accent sur d’autres aspects que ma notice, qui en constitue du coup me semble-t-il, un intéressant contrepoint.

  5. Si le principe fondamental des libertés individuelles est bien la limitation collective consciente de toute souveraineté, il faut conserver dans les masses populaires révolutionnaires le sentiment aigu de ce contrôle. Aussi longtemps que le prolétaire réfléchira sur sa condition, et *consentira* théoriquement à limiter plus ou moins son impérialisme individuel dans le milieu humain et naturel, il y a place dans le monde pour la véritable liberté humaine, celle qui ne contrarie pas le sentiment tenace de l’affirmation érotique de puissance.

    Luc Zangrie, 1947 !
    (contribution envoyée à André Breton pour l’Exposition internationale surréaliste de 1947)

    (ici en fac-similé, transcrit )

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