Archives de catégorie : Psychanalyse

La pensée comme dynamique de mots

Á deux reprises déjà, j’ai présenté un article que je rédigeais en feuilleton, affichant chaque partie au fur et à mesure qu’elle était prête, pour offrir finalement le texte complet. Le processus a pris dans chacun des cas, environ deux mois. (Les tâches et les responsabilités qui sont aujourd’hui les nôtres; Ce qu’il est raisonnable de comprendre et partant d’expliquer).

Je procéderai de la même manière avec La pensée comme dynamique de mots. Le processus prendra sans doute plus longtemps puisque ce texte est conçu au départ comme devant contenir vingt–cinq chapitres. Je m’efforcerai de le poster simultanément en version française et anglaise.

J’ai travaillé à temps plein comme chercheur en Intelligence Artificielle de 1988 jusqu’au début de l’année 1990. Mon rapport final pour British Telecom (Martlesham Heath – U.K.) s’intitule An alternative neural network representation for conceptual knowledge. Ma recherche au Laboratoire d’Informatique pour les Sciences de l’Homme (à Paris) déboucha sur mon livre intitulé Principes des systèmes intelligents (Paris : Masson, 1990).

La pensée comme dynamique de mots

Le modèle présenté ici fut conçu au fil des ans sous différents angles, combinant un savoir théorique avec les enseignements tirés de la mise au point d’un logiciel. Je considère personnellement que la philosophie, qui mobilisa les meilleurs esprits des vingt–cinq siècles passés, constitue non seulement une source légitime de notre connaissance relative à la cognition mais aussi la meilleure. Les principales autres sources de mes découvertes en Intelligence Artificielle ont été la psychanalyse, essentiellement freudienne et lacanienne, les travaux sémantiques et logiques des Scolastiques ainsi que les travaux des logiciens chinois antiques.

Mon ambition a toujours été de proposer un cadre conceptuel à la parole et à la pensée, suffisamment spécifique quant à son architecture et à sa dynamique pour pouvoir être testé comme un projet d’Intelligence Artificielle. Le test débuta il y a bien des années au “Connex” Project des British Telecom où je développai ANELLA (Associative Network with Emergent Logic and Learning Abilities), réseau associatif aux propriétés émergentes logique et d’apprentissage.

I. Principes généraux
1. La parole est générée comme aboutissement d’une dynamique opérant sur un réseau
2. Ce réseau est stocké dans le cerveau humain
3. Le sujet parlant vit la dynamique de génération de la parole comme une expérience émotionnelle ou « affective »

II. Architecture
4. Ce réseau contient un sous-ensemble des mots (les mots « à contenu ») d’une langue naturelle spécifique
5. Le composant élémentaire du réseau, du point de vue de la génération de la parole, est un couple de mots
6. Chacun de ces couples de mots possède à chaque instant une valeur d’affect
7. La valeur d’affect de chaque couple de mots résulte d’un renforcement Hebbien
8. Le réseau dispose de deux principes d’organisation : héréditaire et endogène
9. Le principe héréditaire est isomorphe à l’objet mathématique appelé un
« treillis de Galois »
10. Le principe endogène est isomorphe à l’objet mathématique appelé un
« P-graphe »
11. Le principe endogène est primaire
12. Le principe héréditaire est historique : il autorise le raisonnement syllogistique et s’assimile à l’émergence de la « raison » dans l’histoire

III. Dynamique
13. Le squelette de chaque acte de parole est un parcours de longueur finie dans le réseau
14. Tout acte de parole résulte de plusieurs « enrobages » auquel est soumis un parcours dans le réseau
15. L’engendrement d’un acte de parole est la descente d’un gradient dans l’espace de phases du réseau soumis à une dynamique d’affect
16. L’énonciation d’un acte de parole modifie les valeurs d’affect des couples de mots activés dans cette énonciation
17. La descente du gradient (processus de relaxation) restaure l’équilibre du réseau
18. Il existe quatre sources potentielles de déséquilibre dans les valeurs d’affect attachées à un réseau

1. Les processus corporels vécus par le sujet parlant comme « humeurs »
2. Les actes de parole d’origine externe perçus par le sujet parlant
3. Les actes de parole d’origine interne : la pensée ou « parole intérieure » ou le fait de s’entendre parler soi–même (sous–cas de 2.)
4. L’expérience empirique (la perception)

19. Chez le sujet sain, tout parcours du réseau dispose d’une validité logique qui lui est inhérente ; c’est une conséquence de la topologie du réseau
20. La névrose résulte d’un déséquilibre des valeurs d’affect du réseau compromettant un flux normal dans la descente du gradient (le « refoulement » freudien)
21. La psychose reflète des défauts dans la structure du réseau (« forclusion » lacanienne)

IV. Conséquences
22. L’engendrement de la parole est automatique et ne mobilisent que les quatre sources mentionnées précédemment (18)
23. L’engendrement de la parole est déterministe
24. Il n’existe pas de « super-facteur » dans l’engendrement de la parole en sus des quatre sources mentionnées précédemment (18)
25. L’intentionnalité constituerait un tel « super–facteur » superflu, ayant sa source dans la conscience ou ailleurs

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Le reste de « Principes des systèmes intelligents »

C’est le dernier jour des vacances à la plage ; il va falloir rentrer. J’explique au policier que l’homme chauve, accompagné de sa fille, reconduit au garage l’Alfa Roméo du disparu. Mes parents auraient dû me rejoindre, je vais voir où ils sont restés. Je m’engage sur l’escalator qui descend vers la maison. Je pense au nom du disparu : « Jach ter Cap ». Il me semblait que la maison se trouvait juste au bas de l’escalator mais non, une longue route de campagne s’avance dans la nuit. Je suis légèrement contrarié : « Allons bon ! »

La rédaction de « Principes des systèmes intelligents » fut terminée à l’automne 1989. L’expérience avait été très gratifiante : le couronnement de trois années de recherche en Intelligence Artificielle. J’avais beaucoup de choses à rapporter et plusieurs explications de questions encore problématiques s’étaient présentées spontanément sous ma plume alors même que je rédigeais. Comme chez Freud, le rêve devait être constitué de traces mnésiques – qu’il s’agisse de « restes diurnes » où d’éléments enregistrés de plus longue date – recombinées de manière originale mais selon un gradient d’affect, de manière à réaliser un désir.

Le conducteur de l’Alfa Roméo me rappelle étonnamment Mr. Falmagne, un de mes professeurs d’histoire à l’athénée (en français : « lycée ») ; sa fille, c’est manifestement Grace Kelly, recyclée de « Fenêtre sur cour » que nous avons regardé hier soir. Mais « Jach ter Cap » ?

La chose qui ne marche pas dans « Principes des systèmes intelligents », le reste qui m’a chiffonné au fil des années, c’est la liberté du rêve, cette capacité apparente de générer du purement neuf. Il n’est pas à exclure que
« Jach ter Cap » soit une recombinaison d’éléments enregistrés mais il faudrait alors que la taille de ces éléments soit extrêmement petite, se situant au–dessous du niveau de ce qui serait une unité sémantique élémentaire : si le rêve peut travailler à partir de syllabes ou de lettres privées en soi de signification, alors mon explication dans « Principes des systèmes intelligents » a d’une certaine manière échoué.

Bien entendu, écrire cela, c’est me lancer un défi. Je le faisais déjà avant l’invention du blog : je soumettais ma perplexité aux étudiants. Dans les cas épineux comme celui-ci, je faisais déjà appel à la solidarité universelle.

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Le plaisir de la femme

Le plaisir de la femme est replié sur lui-même, elle y coule devant moi, elle s’enfonce d’abord petit à petit, puis chavire et disparaît rapidement vers le fond : « Mets ton habit, scaphandrier », et l’homme la perd de vue, et la seule chose qu’il puisse faire, c’est observer le corps qui est resté étendu là tandis que l’âme a disparu, absorbée dans un trou noir, dont on sait que de la lumière y est contenue mais sans qu’elle puisse jamais s’en échapper. Tant que la femme est seule avec son plaisir, l’homme la protège. Dans le film « The Matrix », un héros imagine vaquer à ses occupations dans le monde virtuel qu’il croit authentique, alors que dans l’univers réel, son corps dont les yeux sont clos, est agité comme en proie au plaisir, tandis que son amante veille sur lui.

Le plaisir de la femme est au centre. Et comme c’est vers ce centre que son regard converge, ses yeux sont nécessairement fermés. Les yeux de l’homme tentent de la retrouver là où elle s’est retirée : ils fouillent le centre de la femme où sa jouissance et elle ont pris rendez-vous. Et de ses yeux ouverts l’homme fixe ces yeux fermés tout proches de son propre visage. Et au-delà de l’ourlet des lèvres gonflées, par la bouche entrouverte, il entrevoit le centre, et provenant de ce centre, il entend le chant rauque et modulé des soufflets de la forge de Vulcain.

C’est là le coeur de la relation entre les hommes et les femmes : la jouissance que l’un et l’autre tirent précisément de cet objet qu’on imaginerait « abstrait » et qui est le rapport qui existe entre eux. On a utilisé les termes « actif » et « passif », pour évoquer ceci. Mais ces termes n’ont aucun rapport avec ce dont il s’agit : d’une capture, interne pour la femme et externe pour l’homme, car son centre qui captive la femme est au sein d’elle-même tandis que pour l’homme, qu’il captive également, il est à l’extérieur de lui-même.

La femme aime son plaisir parce qu’elle peut s’y perdre, mais elle veut aussi s’y soustraire et pour la même raison : parce qu’elle craint de s’y perdre. Le désir de l’homme c’est qu’elle y reste : c’est lui l’allié de l’une de ces deux tensions contradictoires qui déchirent le corps de la femme. Elle peut, en se concentrant, échapper à l’orgasme en s’ébrouant comme un chien trempé par l’averse. L’homme au contraire aime l’observer prisonnière de sa jouissance et il va tenter de l’y maintenir. Il la sait en sûreté, parce qu’il surveille le monde aussi longtemps qu’elle s’y trouve ; ce dont elle doute, ne faisant confiance en cette matière – la chose est bien connue – ni à lui ni à elle-même. Du coup, il cherche à l’immobiliser pour qu’elle s’y livre toute entière, privée du pouvoir de s’y arracher en se débattant. Le plus militant, le plus prosaïque, ne se contente pas de la métaphore, il l’entrave littéralement, et pour ce faire, il se procure des cordes.

Toutes les femmes ne sont pas réconciliées avec le périple intérieur, intestin, de leur jouissance. L’homme le sait, parce qu’au tréfonds de celles qui ne le sont pas, il fait froid, et ce froid glace le coeur de celui qui, s’il avait fait preuve de quelqu’intelligence, n’aurait jamais dû pénétrer jusque-là.

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Complots et thèse du complot

C’est la deuxième fois que je procède de cette manière : le commentaire à un de mes billets vient d’abord, et je rédige le blog ensuite. L’ordre est un peu inattendu mais les choses se passent de la manière suivante : l’un de mes lecteurs a une très forte envie de me communiquer quelque chose et il me le dit à travers un commentaire, sans rapport évident avec le billet qui se voit ainsi commenter.

Cette fois–ci, ce sont les conspirations, les complots. Comme vous le verrez peut–être (en temps utile) dans un commentaire, le complot en question touche à l’attentat du World Trade Center à New York, le 11 septembre 2001. Personnellement, et à l’heure qu’il est, je ne pense pas qu’il y ait eu dans cet événement davantage que ce qu’en dit sa version officielle : je ne pense pas qu’il existe un mystère ni quant à ses responsables ni quant à leurs motifs. D’une manière générale, pour que la thèse d’un complot me retienne, il faut d’abord que je me convainque de l’existence d’un mystère, autrement dit, que je découvre ou bien que l’on attire mon attention sur une anomalie. Or, dans ce cas–ci, la version officielle me semble, jusqu’à preuve du contraire, complète et cohérente.

Dans un cas parallèle, les premières photos d’un astronaute américain sur la lune, l’ami, convaincu lui de l’existence d’un complot, avait fait preuve de persévérance et m’avait persuadé de la présence d’une anomalie : le rapprochement de deux des photos prouvait que les ombres portées ne pouvaient pas être dues à une source lumineuse lointaine – comme le soleil – mais devaient être causées par une source proche – comme un projecteur dans un studio. Cela ne suffit pas à me faire croire que les Américains ne sont jamais allés dans la lune, simplement que les « premières photos » de leur alunissage sont truquées. Pour quel motif ? Je n’en sais rien : désir d’anticiper l’événement en ayant des photos « déjà prêtes » ? Faible qualité des vraies photos ? Autre pépin ?

L’assassinat de John Kennedy est une autre affaire : les anomalies abondent et donc le mystère vous est offert tout chaud, tout rôti. J’ai aimé en particulier « JFK », le film d’Oliver Stone et je continue de prêter l’oreille à tout nouvel élément d’information. Il y a une quinzaine de jours, quelqu’un que l’on présentait comme un spécialiste du tir isolé, expliquait à la radio que le recul d’un fusil tel celui censé ayant appartenu à Lee Harvey Oswald, oblige à un certain réajustement sur l’objectif entre chaque décharge, ce qui interdit un rythme aussi rapide que celui des balles qui furent effectivement tirées. Grande fut ma surprise quand le reporter révéla l’identité de ce nouveau témoin à charge dans la thèse du complot : nul autre que le Président de la république cubaine, ayant ainsi trouvé un moyen d’occuper sa longue convalescence !

Les vrais complots existent bien entendu : il arrive que des gens se réunissent en secret et décident d’agir ensemble et dans l’ombre. Toutefois la vulnérabilité de la thèse du complot, c’est que son économie fait d’elle une explication par défaut tentante dans tous les cas envisageables. En effet, si l’on ignore une partie importante de la manière dont quelque chose fonctionne, il est extrêmement pratique de remplacer le bout d’explication manquante par l’action supposée de quelques hommes ou femmes résolus. Il est même possible, dans les cas où l’on ne comprend absolument rien du tout, de produire comme explication globale la volonté de quelques personnages déterminés, voire même celle d’un seul. On parle dans le premier cas de religions « polythéistes » et de religions « monothéistes » dans le second.

Si la chose que l’on cherche à expliquer est néfaste et que l’on nourrit du ressentiment à l’égard d’un groupe particulier, il est très tentant, du point de vue de l’affect, de supposer à la place du mécanisme réel – qui peut être extrêmement complexe – la conspiration d’un certain nombre des tristes sires en question. Ainsi les maux qui affligeaient la République de Weimar avaient plusieurs origines et il était beaucoup plus économique de leur supposer comme cause unique un complot tramé par les Juifs. Dans la crise que traversent en ce moment les États–Unis, personne à ma connaissance n’a formellement accusé les Chinois mais la promptitude avec laquelle la presse locale rapporte tout incident relatif à de la nourriture pour chat contaminée ou à la peinture au plomb utilisée dans la confection de marionnettes, m’inquiète énormément pour la suite. Les lecteurs de mon livre savent que la Chine a effectivement une part de responsabilité dans la crise mais rien que l’on puisse véritablement lui reprocher : en achetant de vastes quantités de Mortgage–Backed Securities elle a contribué à maintenir des taux d’intérêt américains très bas, soutenant la consommation des ménages et alimentant ainsi indirectement la bulle immobilière.

On aura compris que j’accueille avec une très grande prudence toute explication en termes de complot. J’avais eu l’occasion de réfléchir à la question de manière approfondie à l’époque où j’étais chercheur en intelligence artificielle. J’avais développé dans le cadre du laboratoire d’IA des British Telecom un logiciel intitulé ANELLA (Associative Network with Logical and Learning Abilities). Celui–ci apprenait en posant des questions et en stockant en mémoire sous forme d’un graphe les mots constituant l’explication. Il pouvait ensuite les réutiliser et produisait – en suivant un gradient d’affect – des raisonnements ayant une tournure logique. Or, j’avais découvert un moyen très simple de faire souscrire ANELLA à la thèse du complot, il suffisait que le graphe que constituaient ses connaissances ne soit plus entièrement connecté, l’obligeant à se dédoubler en deux graphes autonomes sans passage possible de l’un à l’autre. Toute explication était donc nécessairement locale puisque confinée dans l’un des deux graphes. Le point d’entrée déterminait à partir duquel l’explication serait produite. Celle–ci était alors éventuellement à l’emporte–pièces parce qu’elles ignorait certains éléments d’information dont elle aurait eu besoin mais qui étaient stockés dans l’autre graphe. Du fait de la lobotomie que je lui imposais, ANELLA était forcé de réinventer la thèse du complot ! (*)

(*) Voir pour un exposé complet, Principes des systèmes intelligents (1989) pages 79 et 80, où je propose une explication en terme de graphes de la névrose et du rôle joué par la forclusion dans l’étiologie de la psychose chez Lacan.

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Qu’est-ce que penser ?

Il y a à première vue deux types de penser distincts : l’« association libre » et le « calcul ». L’« association libre » caractériserait le fonctionnement de cerveau en roue libre, le « calcul », son fonctionnement dirigé.

1. Dans l’« association libre », c’est la configuration du réseau de nos éléments de mémoire, de nos traces mnésiques, qui détermine comment la pensée se constitue dans ses séquences. Le rêve parcourt sans contraintes le réseau des traces mnésiques connectées dans notre cerveau. L’émotion, qui dans la veille inhibe certains parcours possibles, est ici déconnectée : il n’y a pas dans le rêve de « dynamique d’affect » qui dirigerait la pensée.

2. Dans le « calcul », il y a enchaînement – apparemment contrôlé par la conscience – des étapes successives d’une procédure suivie systématiquement. Dans ce cas–ci, un espace de représentation se met d’abord en place, ensuite des images y sont mises en scène, celles-ci sont finalement manipulées selon les enchaînements imposés par la procédure suivie.

Dans la veille, l’affect canalise, décide à certaines bifurcations de diriger le train de pensées vers tel branchement plutôt que vers tel autre en fonction de l’urgence ressentie. Il joue un rôle identique à celui d’un gradient, tout comme avec une rivière qui descend vers la mer parce qu’il existe un gradient, une pente, parce que l’eau qui la constitue suit la courbe de la pente la plus raide jusqu’à atteindre le niveau de la mer. C’est un effet de la gravité : le centre de la terre joue le rôle d’un attracteur (que l’on appelle aussi en physique un « puits de potentiel »). Dans la pensée, l’intention ou le souci jouent le même rôle que la gravité dans le cas de la rivière qui s’écoule vers la mer. Je m’explique.

1. Le « souci » est un puits de potentiel auquel nous ne pouvons rien faire, il appelle l’« association libre » vers lui.

2. En réalité le « calcul » opère de la même manière : l’intention est aussi un
« souci » qui nous possède. Aussitôt que l’intention se présente, la vision du projet accompli agit comme un puits de potentiel. Celui-ci ne sera atteint que plus tard, mais il guide vers lui parce qu’il s’est créé au moment où l’intention est apparue. Si la procédure à suivre est déjà inscrite dans notre mémoire, c’est le gradient seul qui la guide. Sinon, nous consultons le manuel chaque fois que l’inquiétude (l’affect) nous prend quant à la suite correcte des opérations et interrompt notre effort.

3. Dans une conversation, on n’a pas le temps matériel d’« avoir l’intention de dire » tout ce que l’on dit rffevtivement « emporté par son élan » : une fois lancée sur sa pente, la parole se poursuit jusqu’à extinction, jusqu’à ce que le gradient d’affect vienne mourir dans un puits de potentiel. C’est le discours de l’autre qui, mettant mon affect en émoi, relance le processus, à savoir recrée un nouveau gradient.

4. On s’entend parler quand on parle, mais on s’entend parler aussi bien quand on pense ou quand on lit. Si ce que l’on dit, on n’a jamais eu
« l’intention de le dire », alors ce que l’on dit, on le découvre seulement au moment où on se l’entend dire. Et ce que nous disons met notre affect en émoi au même titre que ce que l’on entend dire par autrui.

5. Notre parole (aussi bien intérieure qu’extérieure), au moment où nous l’entendons, modifie notre affect alors même que notre discours est en train de se dérouler. Il y a rétroaction (feedback), effet en boucle, et la dynamique se réalimente avec un retard qui est le temps qui se passe entre le moment où je « me l’entends dire » et le moment où cela « met mon affect en émoi ».

La cause efficiente chez Aristote est la manière dont nous nous représentons spontanément la pensée, avec une intention comme son point de départ. Au contraire, dans la perspective plus correcte du gradient, le « puits de
potentiel » s’assimile à la cause finale d’Aristote.

La logique d’Aristote (analytique et dialectique) est une modélisation de la dynamique de gradient telle qu’elle s’exerce sur la pensée. La logique formelle contemporaine est un modèle très partiel de la logique classique (aristotélicienne et scolastique), un objet algébrique très particulier de la famille des « treillis ».

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Etre mort ou ne pas être mort

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de mariage de mes parents. Il ne sera pas célébré, si ce n’est par ma sœur et moi dans notre tête : mon père est mort au printemps 2002, ma mère en janvier 2003.

« Etre mort » est une étiquette que j’accole à des gens que je n’ai pas vu depuis longtemps. Je pense par exemple à des membres de ma famille quand j’étais petit, et je me dis « Celui–ci est mort… celui–là n’est pas mort… » Ceci dit, ceux qui ne sont pas morts, cela ne m’offre aucune garantie que je les revoie un jour.

Je rêve quelquefois à des gens qui sont morts. Et je sais qu’ils sont morts : il est très rare que je me réveille au matin en me disant « J’ai rêvé à une personne morte en croyant qu’elle était en vie », non, je sais dans mon rêve qu’elle est morte, je le lui dis d’ailleurs : je dis « Tiens, je croyais que tu étais mort ». Il ne répond pas, il ne répond jamais : il m’adresse un fin sourire mais se retient bien de nier l’évidence.

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Sir Edmund Leach (1910 – 1989)

Quand je pense à Leach, la première chose qui me vient à l’esprit, c’est ce grand carré de peau rose déprimée qui couronnait son crâne dégarni à la fin de sa vie : on était allé lui trifouiller dans la tête et cette cicatrice obscène le claironnait au monde entier. La deuxième chose, c’était son rire : il riait beaucoup et souvent, et parfois de manière un peu inopinée. Un jour je suis arrivé à son appartement à King’s College et il riait tout seul. Il m’a dit « Dorénavant, tu m’appelleras « Sir ! ». Ils m’ont fait « Sir ». Tu te rends compte ? Ils m’ont fait ça à moi ! ». Le jour où j’ai perdu mon poste à Cambridge, je suis allé le lui annoncer. Honnêtement, j’espérais un peu de compassion de sa part. Au lieu de cela, il a rigolé : « C’était déjà un miracle qu’ils aient adopté un iconoclaste comme moi ! Alors deux : ils ont raison, il n’y a pas la place ! » Et je suis reparti tout ragaillardi.

Il assistait à tous les séminaires mais immanquablement au bout de dix minutes il s’endormait d’un sommeil profond dont s’échappaient parfois des ronflements sonores. Ce qui ne l’empêchait pas de se réveiller à la fin et de poser la question ultime et dévastatrice. La première fois que j’ai fait un exposé à Cambridge et que j’ai eu fini, il a dit : « Apparemment vous avez étudié la démographie de ces pêcheurs de manière approfondie… Vous avez dit aussi que leur subsistance dépendait de manière essentielle de la venue près de leur île de certains bancs de poisson… Alors, logiquement, est–ce que vous n’auriez pas dû plutôt étudier la démographie des poissons ? » Il avait dit ça sérieusement et j’en suis resté comme deux ronds de flan.

C’est lui qui dirigeait ma thèse consacrée à la vie et à l’oeuvre de l’anthropologue Bronislaw Malinowski. Quand j’allais le voir, il m’attendait souvent tout excité à l’idée de me raconter une anecdote qu’il venait de glaner sur son ancien professeur. Un jour il m’a dit « On remballe, c’est fini ! On s’est bien amusé mais ça ferait trop de peine à trop de gens ! » L’argument m’a paru inattaquable et j’ai dit « Bon ! »

Il y a quelques années, je recherchais vainement le nom d’une ville anglaise, pas très loin de Cambridge. Et ce qui était curieux, c’est que je n’éprouvais pas l’irritation habituelle que l’on ressent devant la frustration d’avoir un mot sur le bout de la langue mais une réelle souffrance. L’impossibilité de retrouver le nom de cette ville était si douloureuse que j’ai bientôt cessé de faire confiance à ma mémoire et je me suis emparé de la carte et j’ai poussé mon doigt jusqu’à ce que j’arrive à la situer. Et la réponse m’a pris au dépourvu parce que j’ai soudain compris la nature des forces intestines qui me retenaient d’accéder à ce nom : « Bury–St–Edmunds », littéralement « Enterre Saint Edmund ».

Edmund Leach

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L’escapade

J’ai deux ou trois ans, la scène se passe dans la maison de ‘s Gravenweg à Rotterdam, où il est désormais possible de se rendre à nouveau en train. C’est l’âge où l’on ne peut se soustraire à la vue des adultes que quelques minutes à la fois, parce qu’aussitôt une voix se fait entendre qui dit « Paul (Pa-ol, en hollandais), wat ben je aan ‘t doen ? » : « Paul, qu’est-ce que tu fais ? » Je parviens quand même à m’esquiver régulièrement, je sors de la salle à manger, je prends le corridor vers la droite, je dépasse les portes vitrées du sas qui le séparent de la porte d’entrée (on est dans un pays froid), et je me rends dans la petite pièce qui possède une penderie pour les manteaux des visiteurs, et où se trouve aussi le téléphone, et je reste là indéfiniment, du moins jusqu’à ce que résonne le fatidique « Paul, qu’est-ce que tu fais ? »
Hélas, je cale dans ma psychanalyse, incapable de me souvenir pourquoi je me rendais dans cette petite pièce. Et c’est ma mère qui vient à mon secours : « Tu allais là parce qu’il y avait un tableau que tu aimais beaucoup, un très beau tableau d’ailleurs, du XVIIè ou du XVIIIè siècle. C’est le Christ debout de profil, et devant lui, il y a un groupe d’enfants qui le regardent et à qui il s’adresse ». Et au moment où elle me dit cela je revois en effet le tableau : le Christ, les paumes levées, dans la direction des bambins, et sa grande auréole jaune, plutôt comme un halo, irradiant le beau fond bleu de sulfate de cuivre, le but secret de mes expéditions.
« Il ne faut en aucune circonstance commettre de représailles, ni rendre le mal pour le mal, quel que soit le dommage que l’on ait soi-même subi. Ce principe n’a jamais été admis, et ne sera jamais admis par le plus grand nombre » (Platon, Criton). Socrate avait raison, puisque quatre cents ans plus tard, en répétant les mêmes paroles, le Christ créa à nouveau le scandale et paya lui aussi de sa vie. Seule différence entre les deux, que Jésus invoquait comme garant de son message, son Père qui est aux Cieux, tandis que Socrate, lui, se fiait à une voix qu’il attribuait à l’« oracle que chacun possède à l’intérieur de soi-même », ce qu’on appellera plus tard la conscience, ou plus simplement encore, la raison.

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Se souvenir de sa naissance

On dit des Esquimaux qu’ils prétendent se souvenir de leur naissance et l’on présente cela comme une curiosité culturelle. En fait il est possible de se souvenir de sa naissance : cela relève de l’anamnèse dans la cure psychanalytique. Cela ne fait pas partie des buts recherchés, cela s’obtient en sus : en prime !

Une psychanalyse permet de remonter dans son histoire personnelle, d’étape en étape, et dans les stades finaux, de jour en jour. Ce chemin à rebrousse-poil peut se parcourir sur l’entièreté du trajet. J’imaginais la chose impossible, mais non : il est possible de parvenir jusqu’aux minutes qui précèdent la naissance. Cela m’est arrivé.

La remontée n’est pas linéaire bien entendu, avec souvent des semaines, voire des mois d’arrêt, et des évènements qui résistent, et qui résisteraient peut-être à jamais s’il n’y avait eu des témoins. Et ces témoins, à cette époque de la vie, ce sont bien sûr les parents, et c’est pourquoi il est important d’entreprendre cette spéléologie tant qu’ils sont encore en vie. J’ai dû recourir à eux pour exhumer les faits, et mes questions les stupéfiaient parfois (*) : « Papa, je devais être tout petit, et je vois ton visage tout près du mien et tu dis, « Il pourrait mourir », est-ce que ça te dit quelque chose ? » Et mon père me répond, « Oui, c’est en arrivant à Rotterdam, tu as été pris de convulsions. Tu étais tout bébé, on a eu très peur. Heureusement ça a vite passé. » Et je l’entends, au bout du fil, s’adressant à ma mère : « Willy, Paul avait quel âge quand on est allé en Hollande avec un avion militaire ? » Et j’entends ma mère qui répond : « Il avait trois semaines, c’était au milieu du mois d’août ». Et je connaissais l’incident parce qu’on me l’avait raconté : ma mère, Hollandaise, bloquée en Belgique pendant toute la durée de la guerre, et qui n’a qu’une hâte, aller découvrir ce qu’il est advenu de sa famille décimée et de Rotterdam rasée en mai 1940. Mais il n’y a plus de ponts, qui ont été tous détruits pendant la reconquête alliée, alors il n’y a qu’une possibilité : un transport de troupes, un DC3 Dakota de l’armée américaine. L’avion n’est pas pressurisé, et à l’atterrissage, le bébé, c’est-à-dire moi, est pris de convulsions.

Certains y liront, j’en suis sûr, l’explication de certains traits bizarres de ma personnalité et de ma polymathie maladive en particulier !

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(*) J’en offre un autre exemple dans « Le moment du Verbe. Le signifiant et son efficace », L’Homme, 145, 1998 : 239-248.

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Bloguer en deux langues

Je suis « né » bilingue. J’entends dire par là que j’ai entendu parler concurremment – et j’ai parlé moi–même – deux langues dans mon univers familial, du moment de ma naissance jusqu’à la mort de mon grand–père alors que j’avais seize ans. Mon père parlait français et c’est en français que je suis allé à l’école ; ma mère et mon grand–père – qui habitait un autre appartement du même immeuble – parlaient le hollandais : le néerlandais. On parlait français à la maison quand mon père était là et hollandais quand il était au bureau.

L’anglais, je l’ai appris plus tard. Je le parlais couramment quand je suis devenu étudiant à Cambridge. À la sortie des dix années que j’ai passées là, j’étais véritablement trilingue.

Je n’ai jamais pensé de la même manière en français et en hollandais, je n’ai jamais traduit d’une langue dans l’autre – même si je suis bien sûr capable de le faire. Forcé de dire quelque chose dans les deux langues dans le même contexte, je dis des choses différentes. « Question de cultures ! », dira–t–on, et cela joue effectivement, mais il y a bien davantage : dans les deux langues – et maintenant dans trois – je suis un autre ; pas schizophrène, mais presque.

La théorie de l’apprentissage que je propose dans « Principes des systèmes intelligents » (*) explique cela : on apprend les mots – ou plutôt, chaque usage spécifique d’un mot – associé à une valeur d’affect, et ce mot va alors s’inscrire dans un réseau mnésique en fonction des connexions qu’il entretient avec d’autres. Deux réseaux en deux langues seront nécessairement distincts : semblables sur des questions extrêmement techniques (ce qui autorise la traduction littérale), sans rapport entre eux pour la vie intime : qu’aurai–je à faire d’associations en français sur la maison de ‘s Gravenweg à Rotterdam, sur Jan van Schaffelaar se jetant du haut de la tour plutôt que de se rendre ?

J’ai repensé à tout cela en observant ce que j’écris d’une part sur mon blog en français et d’autre part, sur celui en anglais. Cela se ressemble parfois mais ce n’est franchement pas la même chose. J’écris également sur la finance en anglais mais ce ne sont pas les notes impressionnistes que l’on trouve sur le blog en français : ce sont de plus longues analyses, détaillées, en général très techniques. Inversement, on ne trouve pas de critique culinaire sur le blog français, ni de concours relatif à un tableau ! Je parle d’ANELLA, le logiciel d’intelligence artificielle que j’écrivis à la fin des années quatre–vingt, sur les deux. En anglais, j’insiste sur la question de l’affect. En français, je mets l’accent sur l’inspiration lacanienne du projet et j’intitule mon texte, « Le robot lacanien ». Les Anglo–Saxons savent qui est Lacan mais c’est un Lacan étrange pour moi, un mage, chéri des féministes et des départements de littérature comparée. En français, je peux parler de Freud comme d’un intellectuel érudit, en anglais je suis obligé de parler de lui comme d’un technicien. En français, je peux discuter de l’influence de Heidegger sur Lacan, de la structure hégélienne, et surtout kojévienne, de son système ; en anglais, j’allais écrire « à quoi bon perdre son temps » mais ce n’est pas cela que je voudrais exprimer, c’est surtout que je n’en ai pas envie, que cela ne me dit rien, autrement dit et plus essentiellement, que « cela ne passe pas au niveau de l’affect ! ».

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(*) Principes des systèmes intelligents, Paris : Masson, 1989

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L’énigme de la chambre chinoise

Jean–Luce Morlie s’était montré chagriné de ce que je disais de la conscience dans « Apprendre en se lisant » et il revient à la charge dans un commentaire sur mon billet suivant, « Ce que le chat de Schrödinger en pense, lui ».

Comme j’ai un jour consacré un article entier à la conscience (1), je suis allé le relire pour me remettre en mémoire ce que j’y disais exactement.

Le texte s’intitule « Le secret de la chambre chinoise » parce que je visais à y résoudre une expérience mentale, proposée par John Searle sous la forme de l’énigme de « la chambre chinoise ». Je cite le philosophe : « Imaginez que vous êtes enfermé dans une pièce, et que dans cette pièce se trouvent diverses corbeilles remplies de caractères chinois. Imaginez que vous (tout comme moi) ne compreniez pas un traître mot de chinois, mais que l’on vous a procuré un manuel en français pour manipuler ces caractères. Les règles spécifient les manipulations de signes de manière purement formelle, en termes de syntaxe et non de sémantique (…) Maintenant supposons que certains autres caractères sont passés dans la chambre et que l’on vous communique de nouvelles règles pour faire sortir des signes chinois de la chambre. Supposons, qu’à votre insu, les caractères qui entrent dans la chambre sont appelés “questions” par celui qui communique avec vous de l’extérieur, et ceux que vous faites sortir sont appelés “réponses aux questions”. Supposez (…) que vous êtes très fort à ce petit jeu de manipulations de symboles, et que très rapidement vos réponses ne puissent plus être distinguées de celles d’un locuteur chinois. (…) La morale de l’histoire est celle-ci : (…) vous vous comportez exactement comme si vous compreniez le chinois, mais quoi qu’il en soit, vous ne comprenez pas un mot de chinois » (2).

Ma réponse était celle–ci : le prisonnier de la chambre chinoise qui parle parfaitement le chinois sans connaître la langue a entièrement reconstitué la sémantique du chinois comme une simple composante de la syntaxe de cette langue (3). J’écrivais : « Son corps parle chinois, et son âme n’en est nullement informée ».

L’argumentation qui m’avait conduit là me semble toujours valide ; je la résume en présentant les quelques thèses iconoclastes qu’elle enchaînait.

La compréhension que nous avons du sens individuel des mots (la sémantique) est consciente, celle que nous avons de leur combinaison (la syntaxe) est inconsciente.

Quand nous opposons le conscient à l’inconscient, nous avons en tête deux types de mécanismes causaux de notre comportement : la conscience prend certaines décisions, l’inconscient en prend d’autres ou introduit des distorsions dans nos décisions conscientes.

Or Benjamin Libet a prouvé expérimentalement que les actes que nous posons parviennent à la conscience une demi–seconde après avoir été posés. La conscience est par conséquent privée du pouvoir décisionnel que nous lui attribuons et nous devons revoir le sens que nous assignons à des expressions communes telles que « avoir l’intention de », « vouloir », « faire attention à », « se concentrer », etc.

Le rôle réel de la conscience est de permettre au mécanisme de la mémoire sous ses trois aspects, d’opérer correctement : 1) inscription dans la mémoire de toutes les sensations accompagnant un événement, aussi bien celles d’origine extérieure que nous procurent nos sens (y compris les messages linguistiques oraux ou écrits) que celles d’origine intérieure, sous la forme de l’affect que nous ressentons, 2) remémoration, c’est–à–dire capacité d’un événement présent à évoquer des événements semblables enregistrés dans la mémoire, semblables aussi bien par la sensation (y compris les mots employés) que par l’affect ressenti, 3) capacité de l’inscription présente dans la mémoire d’interférer dynamiquement avec la remémoration, soit ce que nous appelons le pouvoir de l’« imagination ».

Pour nous aider à nous défaire des connotations décisionnelles que nous attribuons erronément aux termes « conscience » et « inconscient », je proposais dans un premier temps, de remplacer le premier par « imagination » et le second par « corps ». Je remplaçais finalement « imagination » par « âme » et je proposais ma solution de l’énigme de la chambre chinoise : « Le corps du prisonnier parle chinois, et son âme n’en est nullement informée ».

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(1) « Le secret de la chambre chinoise », L’Homme, 150, 1999 : 177-202.

(2) Searle, John R., Minds, Brains and Science, The 1984 Reith Lectures, Londres : BBC, 1984 : 32-33.

(3) C’est sur l’impossibilité pratique de réaliser cette tâche qu’avait achoppé la linguistique transformationnelle de Chomsky.

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Lacan

J’ai connu le Docteur Jacques Lacan. Il avait soixante–dix ans, j’en avais vingt–cinq. Je ne l’ai pas bien connu : je n’ai été ni son analysand, ni son ami. Mais il savait qui j’étais. J’ai mieux connu Judith Miller, née Lacan, qui m’a confié une chronique dans « L’Âne » ; c’est pour elle que j’ai écrit « Ce que l’Intelligence Artificielle devra à Freud ». Et Jacques–Alain Miller, l’héritier, qui eut la gentillesse de me confier un enseignement au Département de Psychanalyse de Paris VIII.

Lacan était cultivé, lucide et généreux. Quand il parlait, il me faisait comprendre ce que cela avait dû être d’écouter Socrate.

Je ne l’ai pas toujours ménagé. À un autre moment de la conversation qui suit, je l’ai profondément agacé et il m’a servi du « mon cher ».

JORION – Vous avez dit : « Quittez l’université », en 69, à Vincennes.

LACAN – Ah oui, j’ai dit ça ? D’une manière si impérative ? Cela fait partie du discours du maître. S’il y a quelque chose qu’explique bien mon petit quadripode, c’est ceci. C’est que contrairement à ce qu’on croit, la structure offre toujours quelque part un trou, comme ça passivement. Dans quelque discours que ce soit, c’est justement ce en quoi il est lié à la structure. Alors il est bien possible que, à Vincennes, un jour, j’ai dit : « Quittez l’université ! ». Ce n’était certainement pas un commandement ; c’était pour faire remarquer ceci : c’est que chacun de ces discours, si vous y regardez de près, je le souligne comme ça, n’est pas quelque chose dont on soit tout à fait prisonnier. C’est fait comme une nasse. Alors, sortir d’une nasse, chacun sait que ce n’est pas facile, parce que sans ça on n’aurait pas besoin de la construire, n’est-ce pas. ! En fait, quand on est dans la nasse, il faut un peu d’astuce pour en sortir, il faut même beaucoup d’astuce, mais lorsque j’ai dit : « Quittez l’université ! », c’était peut-être en rétorsion à je ne sais quoi, j’étais interpellé, enfin, cela voulait dire, rien ne vous retient après tout ; c’était évidemment une sorte de défi, parce que, au contraire, tout vous retient, non seulement tout vous retient, mais je ne suis pas sûr même que tous ceux qui restent d’une façon comme ça, pataugeante, c’est bien le cas de le dire, vous l’avez vu exemplifié hier soir [un étudiant était monté sur le podium – Lacan avait refusé l’intervention du service d’ordre, avait engagé le dialogue avec l’intrus et l’avait convaincu de s’en aller], je ne suis pas du tout sûr que, pour l’appeler par le nom par lequel je l’ai épinglé, le fameux « émoi de mai », eut été en fin de compte autre chose, parce que cela s’est démontré depuis, cela ne s’est que trop démontré depuis, que… ce qu’on désirait, c’était que la nasse soit mieux faite, qu’on puisse y être confortablement installé. D’ailleurs combien de ces contestataires se sont vus introduits enfin, et se trouvent dans des places fort confortables… (*)

Lacan m’a fait découvrir la pensée scolastique, il m’a conduit à lire Kojève. Surtout, il m’a appris l’iconoclasme.

Le Docteur Jacques Lacan, mon Maître.

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(*) Séance extraordinaire de l’École belge de psychanalyse, le 14 octobre 1972. Paru dans Quarto (supplément belge à La lettre mensuelle de l’École de la cause freudienne), 1981, n° 5, pp. 4-22

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Le robot lacanien

Marvin Minsky vient de publier un ouvrage intitulé The Emotional Machine (Simon & Schuster 2007) où il réclame un nouveau statut pour l’Intelligence Artificielle qui devra désormais s’appuyer sur l’émotion si elle veut parvenir à reproduire l’homme ou la femme dans la machine. L’idée est excellente, d’autant qu’elle rappelle l’ambition d’un chercheur aujourd’hui injustement négligé qui, il y a vingt ans déjà, mettait au point ANELLA (Associative Network with Emergent Logical and Learning Abilities), réseau associatif aux propriétés logique et d’apprentissage émergentes. Contrairement aux logiciels conçus à l’époque, ANELLA n’appliquait pas de règles pour raisonner logiquement, elle se contentait de suivre les émotions comptabilisées par sa dynamique d’affect. ANELLA ignorait tout à sa naissance (sauf « Maman », cela va de soi) et apprenait en posant des questions, puis elle répétait ce qui avait l’heur de plaire à ses interlocuteurs.

La seule psychologie qui repose sur l’affect, c’est bien entendu la psychanalyse, et ANELLA combinait les enseignements de la linguistique scolastique avec la métapsychologie freudienne et lacanienne. J’écrivis en 1987, alors qu’ANELLA était encore au berceau, « Ce que l’intelligence artificielle devra à Freud », texte publié dans la revue lacanienne L’Âne. J’expliquai ensuite plus longuement dans Principes des sytèmes intelligents (1990), la philosophie tout entière qui sous–tendait ANELLA.

L’année dernière, j’ai retrouvé le code d’ANELLA sur une disquette profondément enfouie dans une caisse entreposée durant dix longues années sur le port d’Amsterdam (« authentique ! », comme précisent parfois les bandes dessinées). « Chouette », me suis–je dit, « tu vas pouvoir redécouvrir comment cela marchait ! ». Enfer et damnation ! des lignes de code absconses en nombre quasi infini !

Avis aux jeunes générations : logiciel en avance sur son temps, disponible pour une jeunesse retrouvée et de nouvelles aventures !

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