Archives de catégorie : Fukushima

COMPARAISON DONNE PARFOIS RAISON, par François Leclerc

Billet invité.

Peut-on parler de la catastrophe de Fukushima et de la crise financière comme de deux sujets n’ayant rien à voir, ou faut-il déceler dans leur nature commune l’expression du système dans lequel nous vivons ? De profondes similitudes ont déjà été relevées entre les deux industries de l’électronucléaire et de la finance : une opacité partagée, assortie de conduites endémiques de secret, et le caractère oligarchique de leurs systèmes de pouvoir. La comparaison ne s’arrête pas là, en raison de l’ampleur des catastrophes et des désastres humains qui peuvent être dans les deux cas déclenchées. C’est déjà beaucoup, mais cela ne s’arrête toujours pas là.

Car, pour prendre la question par l’autre bout, qu’y a-t-il de commun entre la réglementation financière de Bâle III et les nouvelles normes de la NRA (Nuclear Regulatory Authority) japonaise, qui vient de succéder aux deux anciens organismes trop compromis, la NISA et le NSC ? Tout simplement l’idée bien ancrée que les catastrophes ne peuvent pas être empêchées et qu’il est au mieux possible de créer des cordons sanitaires. Dans un cas en renforçant les fonds propres et les normes de liquidité des établissements bancaires, afin de circonscrire les crises, et dans l’autre de protéger les populations, en élargissant les périmètres et moyens d’évacuation en cas de gros pépins. Si on voulait employer les grands mots, on dirait que c’est l’expression de la même philosophie, en plus terre à terre de la même famille.

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NOUS AVIONS RETIRÉ NOTRE PLANÈTE DE L’ÉQUATION

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Le tsunami au Japon l’année dernière, l’ouragan Sandy sur la côte Est des États-Unis, aujourd’hui, la nature se rappelle à notre bon souvenir, mais non plus une nature extérieure à ce que nous sommes : une nature que nous modifions par notre présence brouillonne et envahissante. Un ouragan à New York, est-ce la nature toute seule ou la nature un peu poussée par nous ? Un tsunami au Japon, c’est bien la nature toute seule (en attendant un tsunami dans un lac provoqué par l’exploitation du gaz de schiste), mais des centrales nucléaires bâties sur des failles sismiques, c’est bien nous, décidant d’ignorer la manière dont notre planète est faite.

Un débat a lieu en ce moment sur le blog à propos du nucléaire civil et il est vrai que le nucléaire sur le papier, c’est formidable ! mais sur une vraie planète avec des tremblements de terre, des ouragans, des tsunamis, sans oublier des êtres humains admirateurs de Milton Friedman, pour qui une firme travaille uniquement pour le profit de ses actionnaires, c’est une tragédie planétaire qui menace en permanence.

L’image du soliton dévastateur dont j’ai fait le fil conducteur de Misère de la pensée économique (2012), semble frapper les esprits. Le deuxième élément de sa combinaison mortifère, c’est la complexité que nous avons cessé de maîtriser, le troisième, c’est la machine à concentrer la richesse que nous plaçons avec enthousiasme au coeur de nos systèmes économiques et financiers, mais le premier, c’est la manière dont nous prétendons ignorer la planète que nous habitons, et notre destinée d’animaux colonisateurs et opportunistes (pp. 64-71) : notre comportement détruit la planète que nous habitons, qui par nature est déjà beaucoup moins clémente que nous n’aimons l’imaginer. Le retour du refoulé est toujours douloureux. Ou pire encore.

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TU N’AS RIEN VU À FUKUSHIMA

Je lis les comptes d’apothicaire auxquels se livrent certains d’entre vous pour tenter de comparer les risques que font courir aux populations, d’une part le nucléaire civil et d’autre part d’autre secteurs, tels que l’aviation civile, et je découvre avec désespoir bien que sans surprise, refaites à cette occasion, les mêmes erreurs que celles qui affligent la finance et dont je viens de faire un relevé partiel dans Misère de la pensée économique (2012).

Premier type d’erreur : tirer correctement des conclusions qui s’avéreront fausses parce que le modèle est faux. Exemple : la transposition de la logique assurantielle dans la titrisation (pp. 118-134). Deuxième type d’erreur : tirer des conclusions fautives d’un modèle correct. Troisième type d’erreur : tirer incorrectement des conclusions d’un modèle lui-même faux. Exemple : le modèle de Black-Scholes de valorisation des options (pp. 96-104).

Je n’ai pas donné d’exemple du deuxième type dans Misère de la pensée économique : tirer des conclusions incorrectes d’un modèle satisfaisant. En voici un : le VaR (Value at Risk : montant exposé à un risque), modèle statistique permettant d’associer pour un portefeuille d’actifs, un niveau de pertes à la probabilité qu’une perte de ce niveau sera un jour essuyée. Erreur ici – répandue dans toute la profession financière – le niveau de pertes associé à la probabilité qu’elle soit subie un jour est interprété comme un niveau maximum alors que le modèle implique qu’il s’agit au contraire d’un niveau minimum.

Je vais rendre ceci plus explicite par une illustration. Probabilité d’occurrence : un jour sur mille pour la firme Acmé ; pertes : 5 millions d’euros.

Interprétation commune de la VaR : il existe une chance sur mille pour la firme Acmé de subir un jour quelconque une perte de 5 millions d’euros. Commentaire : « Une chance sur mille de perdre 5 millions… bof ! ».

Interprétation correcte : il existe une chance sur mille pour la firme Acmé de subir un jour quelconque une perte d’au moins 5 millions d’euros – le montant réel se situant entre 5 millions et un maximum plafonné seulement par le total des avoirs de la firme Acmé. Commentaire : « Euh… vous êtes tout à fait sûr ? »

Passons provisoirement à la comparaison avec les accidents d’avion. Combien de morts possibles dans un accident d’avion ? Tous ceux qui sont dans l’avion, plus la population maximale des quatre pâtés de maison les plus peuplés de la ville la plus peuplée du monde sur lesquels l’avion pourrait s’écraser. Allez, à la louche, ne soyons pas chien : 5.000.

Combien de morts possibles si la piscine du réacteur N°4 à Fukushima venait à se vider de son eau ? L’équivalent de 5.000 bombes de Hiroshima affirme un expert japonais. Ne soyons pas chien ici non plus, admettons qu’il soit un exagérateur notoire, et disons à la louche : 1.000 bombes de Hiroshima. Plus, toute la crasse qui se retrouvera comme radioactivité dans l’air et dans l’eau (mais ira heureusement s’arrêter au bord des frontières nationales LoL).

On l’a vu durant les premières semaines qui ont suivi l’accident à la centrale de Fukushima : les bonnes dispositions de la nature humaine font qu’elle raisonne toujours en termes de « ce ne sera jamais aussi pire que… », en l’occurrence, on s’en souvient, « pire que Tchernobyl ». On a vu ce qui s’est passé en réalité. La mémoire de l’espèce est courte malheureusement, sans quoi le critère de comparaison devrait plutôt être, par exemple, l’impact d’un astéroïde qui a conduit à la disparition des dinosaures.

Un jour sur un million, les pertes humaines dues à une catastrophe nucléaire sont d’un million de morts. (Three Mile Island, Tchernobyl, Fukushima : trois accidents sur 12.000 jours).

Interprétation commune : il existe une chance sur un million pour la planète Terre de subir un jour quelconque du fait d’une catastrophe du nucléaire civil, une perte de un million d’habitants. Commentaire : « Une chance sur un million de perdre un million d’habitants… bof ! ».

Interprétation correcte : il existe une chance sur un million pour la planète Terre de subir un jour quelconque une perte d’au moins un million d’habitants – le chiffre réel se situant entre un million et un maximum déterminé par la population totale du globe. Commentaire : « Euh… vous êtes tout à fait sûr ? ».

Ce ne sont pas les un sur un million qui doivent retenir l’attention (l’astéroïde qui nous a débarrassés des dinosaures est bien tombé après tout) mais le nombre maximum des victimes, et là, il n’y a aucune comparaison possible entre les accidents d’avion et ceux potentiellement dus aux accidents nucléaires.

Ce n’est pas nécessairement la probabilité d’accident qui est trop élevée (encore que des manches comme la direction de la firme Tepco, nous en connaissons tous), c’est le nombre maximum de morts, à savoir dans ce cas-ci, sept milliards. Et la conclusion, c’est que le nucléaire civil n’est pas compatible sur le long terme avec l’existence de l’espèce humaine à la surface de la planète Terre. C’est tout, et aucun coupage de cheveux en quatre s’appuyant sur des modèles mathématiques mal bâtis et/ou mal compris n’y changera jamais rien.

Lui : Tu n’as rien vu à Fukushima. Rien.

Elle : J’ai tout vu. Tout…

 

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FUKUSHIMA : UN SERVICE APRÈS CATASTROPHE À L’IMAGE DU RESTE, par François Leclerc

Billet invité

D’une catastrophe nucléaire à la suivante, le scénario est immuable : la pollution radioactive est minimisée, les mesures officielles sont ensuite mises en question, la confusion s’installe et des populations entières vivent, respirent et mangent sans savoir à quoi elles sont exposées et ce qu’elles ingèrent. Au Japon, cela a contribué à ce que s’installe une profonde crise de confiance dans des autorités politiques soumises à la pression des intérêts de l’industrie électronucléaire et présumées leur complice en raison de liens étroits qui ne se sont pas démentis.

Premier sujet de préoccupation : les eaux contaminées de la centrale de Fukushima fuient dans l’océan, et l’histoire de leur parfaite dilution est une fable. Si le niveau de radioactivité des poissons pêchés sur la côte Est reste « dans la vaste majorité des cas » en dessous des normes officielles, mais néanmoins élevée, 40% des poissons pêchés au large de la centrale ne sont pas comestibles, selon les mêmes normes, d’après une étude américaine publiée par la revue Science. Selon Ken Buesseler, un chercheur de l’Institut océanographique de Woods Hole, aux États-Unis, « nous avons surtout besoin de mieux comprendre les sources de césium et d’autres radionucléides qui continuent à maintenir ces niveaux de radioactivité dans l’océan au large de Fukushima ». Car, pour le reste, la contamination ne peut qu’être constatée et ce, vingt mois après le démarrage de la catastrophe.

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LA DÉRISOIRE HISTOIRE DES BATTERIES DE VOITURE DE FUKUSHIMA, par François Leclerc

Billet invité.

A quoi les choses peuvent-elles tenir, au cours d’une terrible catastrophe nucléaire que l’on cherche à maitriser ? Parfois à de simples batteries de voiture ! Partiellement rendus publics, les enregistrements des visioconférences entre la direction de la centrale de Fukushima et celle de son opérateur Tepco, à Tokyo, viennent de révéler un épisode peu à la gloire de l’industrie électronucléaire et de son haut degré de sécurisation. Mais à mettre au crédit de ceux qui faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour éviter le pire.

C’était le 13 mars 2011, à 2h44 matin, deux jours après le début des événements, le lendemain de l’explosion d’hydrogène qui avait dévasté le bâtiment du réacteur n°1. Le système d’injection d’eau de refroidissement à haute pression du réacteur n°3 s’est brusquement arrêté, la batterie de secours qui l’alimentait entièrement déchargée. Dans ces conditions, il devenait impossible de poursuivre son refroidissement, la pression interne au réacteur augmentant très rapidement et y faisant obstacle. En effet, les valves permettant la dépressurisation nécessitaient également une batterie pour être actionnées, mais celle-ci avait à son tour cessé de fournir de l’électricité à 6h39.

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FUKUSHIMA, la poursuite infernale des coriums, par François Leclerc

Billet invité.

Où sont donc passés les trois coriums issus de la fusion du combustible des réacteurs n°1 à 3 ? Longtemps tu, cet événement majeur a fini par être reconnu officiellement par le gouvernement japonais et par Tepco, l’opérateur de la centrale. Mais, plus de dix-huit mois après le début de la catastrophe, le mystère de leur localisation reste entier, ou tout du moins n’a pas été dévoilé. Les coriums ont percé les cuves en acier des trois réacteurs et des ruptures des enceintes de confinement sont avérées, déduites des relevés des niveaux de radiations, de la température et de la pression des réacteurs, ainsi que de l’existence de fuites d’eau de refroidissement contaminée.

Les explorations se sont dernièrement concentrées sur le réacteur n°1, où une caméra endoscopique étanche a pu être introduite le 11 octobre dernier dans une des zones où il est suspecté que le corium, aux énormes capacités de perforation et d’abrasion vu sa température de plus de 2000 degrés centigrades, pourrait notamment se trouver : dans la partie Est de la chambre de la piscine de dépressurisation (le tore, en anglais : torus), en contrebas de la cuve percée du réacteur. Il n’a pas été possible de faire de même à l’Ouest de celui-ci, le rayonnement étant beaucoup trop intense dans cette région pour que des ouvriers puissent percer l’orifice permettant au dispositif d’observation d’être introduit.

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LE 2ème FESTIVAL FUKUSHIMA, par Dominique Balaÿ

Billet invité proposé par François Leclerc. Malgré le désir bien compréhensible de manifester sa solidarité, auquel je souscris bien entendu, je ne cautionne pas personnellement un projet encourageant à se rendre dans la préfecture de Fukushima.

En mai et juin derniers, j’ai effectué un séjour au Japon dans le cadre d’un projet radiophonique (avec l’INA GRM, websynradio, radio campus Bruxelles et France Musique). Voici le récit de ma rencontre avec Otomo Yoshihide, figure charismatique de la musique expérimentale japonaise et initiateur, avec Michiro Endo et Ryoichi Wago, du Festival Fukushima, dont la seconde édition démarre aujourd’hui 15 août (1).

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Fukushima : LE DÉMANTÈLEMENT… DES CERTITUDES, par François Leclerc

Billet invité.

Annoncé au doigt mouillé comme allant durer quarante ans et nécessiter la résolution de problèmes jamais rencontrés, le démantèlement de la centrale de Fukushima n’est pas seulement un défi à l’imagination dont on se serait bien passé, il est aussi un pari contraint sur la capacité de son opérateur à les résoudre, comme l’industrie électro-nucléaire en est coutumière. Vu la durée de vie de certains déchets longue durée de l’exploitation des centrales, cela laisse effectivement du temps pour leur trouver un stockage définitif ! L’électronucléaire, avons-nous déjà remarqué, n’est pas à notre échelle de nombreux points de vue, et c’est bien là le problème.

Alors qu’une chape que l’on voudrait de plomb continue de peser sur la question la plus épineuse – celle des trois coriums, de leur localisation et de comment s’en débarrasser – les préparatifs du démantèlement de la centrale donnent une idée de l’immensité des tâches à régler. D’ores et déjà, cela suggère qu’il ne pourra pas être conduit à son terme – rendre un terrain vierge de toute contamination – et qu’une solution de type sarcophage de Tchernobyl devra être à un moment donné adoptée, en plus pharaonique encore. Difficile de le reconnaître au moment même où le gouvernement tente de rendre crédible une autre tâche herculéenne : la décontamination d’immenses étendues autour de la centrale, prélude au retour d’une partie des habitants évacués. Avec comme problème non résolu le stockage des masses de terre et de végétaux contaminés, dont personne ne veut dans sa proximité.

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16 JUILLET 2012, Lettre de Kyôto, par Marc Humbert

Billet invité.

Le 16 juillet plus de 170 000 personnes se sont rassemblées au parc de Yoyogi, elles ont écouté en particulier le prix Nobel Kenzaburô Ôé demandant que le gouvernement prenne en compte la volonté du peuple japonais d’en finir avec l’énergie nucléaire. Elles se sont ensuite réparties en plusieurs cortèges pour sillonner quelques quartiers de la ville.

Tous les sondages montrent qu’au moins les deux tiers des Japonais sont en effet en faveur de la sortie du nucléaire. Un certain nombre d’intellectuels et de personnalités du monde de l’art et du spectacle ont lancé une pétition pour en finir avec l’énergie nucléaire, cette pétition a déjà recueilli presque 8 millions de signatures. La TV publique n’a pas déployé d’hélicoptère pour couvrir cette manifestation parmi les plus importantes depuis plus de 40 ans au Japon : l’élite politique et économique préfère ne pas écouter et ne pas voir. Quelques télés privées ont cependant bien couvert l’évènement et la télé TBS a fait un reportage assez long ; elle a donné à voir et à écouter des passages des discours de Kenzaburô Ôé et de Ryuichi Sakamoto. Ce Japonais compositeur, musicien et acteur célèbre vivant à New-York était venu organiser un concert collectif à Tokyo pour promouvoir la fin du nucléaire. Depuis début juin tous les vendredi des dizaines de milliers de personnes se rassemblent le soir près des bureaux du premier ministre pour demander l’arrêt du nucléaire et elles ont l’intention de poursuivre jusqu’à ce qu’il les écoutent.

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CE QUI FONCTIONNE ET CE QUI NE FONCTIONNE PAS :
« COMMENT LA VÉRITÉ ET LA RÉALITÉ FURENT INVENTÉES » DE PAUL JORION
, par Vincent Eggericx

Billet invité. Ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas : « Comment la vérité et la réalité furent inventées » de Paul Jorion a été publié originellement sur le blog de Vincent Eggericx.

Louis Couturat, brillant philosophe écrasé par une voiture allant porter des ordres de mobilisation au moment du déclenchement de la première Guerre mondiale, disait dans sa Logique de Leibniz (1) que la philosophie était un cri. Le livre de Paul Jorion, Comment la vérité et la réalité furent inventées, s’inscrit dans cette lignée d’une philosophie-cri qui répond à l’appel du monde et le fait ressurgir sous les miroirs des fantasmagories logiques derrière lesquels danse, telle Salomé devant Hérode, cette antique passion humaine pour la démesure et pour la domination, l’hubris.

Livre passionnant que ce Comment la vérité et la réalité furent inventées, livre frondeur, fouineur, convoquant tous les fantômes qui ont participé à la création des artifices où se reflète le monde dans lequel nous vivons et qui l’organisent en retour ou lui font signe avec des mythes et des mystères, interpellant ces spectres, les questionnant, leur ouvrant la porte des cachots (Quine, Gödel, Cantor, Hilbert), les cantonnant au purgatoire (Platon, Kepler, Newton, Turing malgré tout), ou les élevant avec de solides arguments sur un trône (Aristote, Hegel, Kojève, les Aborigènes ou les Bunaq de Timor). En fonction de ses connaissances et, dirait Jorion, de ses « affects », le lecteur se passionnera pour tel ou tel point, lira certaines pages plus distraitement – les observateurs de Platon ne s’attarderont pas forcément sur les passages où Jorion parle de l’inventeur du mythe d’Er et auteur du Phèdre, du Timée, du Parménide (2) au prisme d’Aristote et de Kojève, ceux de La Partie et le tout, d’Heisenberg, auront une impression saisissante de déjà vu lorsque Jorion évoque les fameuses relations d’incertitude (3) mais seront souvent passionnés comme je l’ai été entre autres par la distinction qu’opère Jorion entre pensée symétrique (de connexion simple, sur le mode primitif, qui serait aussi celui, autre coïncidence, de la pensée orientale (4) et rappelle le fonctionnement du blog de Jorion où Bruce Springsteen côtoie Guillaume d’Ockham, Keynes, le gouverneur de la banque d’Angleterre, Kerouac, monsieur Dupont et Aristote), et antisymétrique (d’inclusion, de causalité, germe d’une hiérarchisation et d’une mathématisation du monde), par la manière dont il met en perspective la philosophie d’Aristote et des scolastiques, ou restitue dans son contexte la naissance du fameux théorème de Gödel (captivant !), dans ce grand mouvement de la fin du XIXème siècle qui voit s’élaborer sur le cadavre iconique du Dieu chrétien les géométries non euclidiennes et la théorie des ensembles de Cantor.

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, par Vincent Eggericx

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LE REDÉMARRAGE DU NUCLÉAIRE AU JAPON, par Asami Sato

Billet invité

The English version of this post can be found here.

Le samedi 16 juin, le préfet de Fukui (dans l’Ouest du Japon) donnait officiellement son accord au premier ministre pour le redémarrage de deux réacteurs nucléaires de la centrale d’Ohi. Les dates prévues sont le 8 juillet pour le réacteur N° 3 et le 24 juillet pour le réacteur N° 4.

L’expérimentation d’un ‘nucléaire zéro’ au Japon n’aura donc duré que deux mois. Il est dit que l’expérience douloureuse vécue à Fukushima n’altèrera pas l’ordre habituel de la vie politique japonaise.

Aucune question ne trouve plus aujourd’hui de réponse précise : des chiffres extrêmement divergents sont offerts sur des éléments purement factuels, qu’il s’agisse de taux de radiation, de probabilité de nouveaux séismes, d’évaluations de consommation d’énergie prévue durant l’été. Les choses les plus fondamentales semblent se perdre dans un brouillard. Pourquoi la centrale de Fukushima a-t-elle continué de fonctionner au-delà de la date prévue pour son arrêt ? Pourquoi l’ex-premier ministre Naoto Kan a-t-il immédiatement déclaré l’arrêt de la centrale d’Hamaoka après la catastrophe de Fukushima ? On s’interroge sur un rapport éventuel entre les réponses qui devraient être apportées à ces questions et une guerre perdue par le Japon il y a 67 ans – mais sur Twitter uniquement.

Des dizaines de milliers de Japonais ont manifesté leur opposition à une réouverture des centrales nucléaires, mais cette information est quasiment absente des medias japonais : les photos des manifestations ne peuvent être trouvées nulle part. Le 7 juin, des femmes de Fukushima ont manifesté devant la résidence du premier ministre. Vous pouvez les voir ici. Leurs doléances aboutiront-elles ? La question est malheureusement assez vaine : les citoyens ont cessé d’exister dans la société japonaise d’aujourd’hui en passe de se transformer en simple dictature technologique.

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ANNIE LE BRUN SUR LE MONDE, ET SUR LA VIE EN GÉNÉRAL

Asami Sato m’avait interviewé pour son site Yellowcultureclub, elle interviewe ici Annie Le Brun.

Il y a quelques mois à peine, je ne connaissais pas Annie Le Brun. C’est difficile à croire aujourd’hui car elle a fait en sorte que, de la meilleure manière qui soit, nous nous connaissions ; j’en ai parlé ici. Elle ne m’en voudra pas de révéler ici que si nous tentions avant le 25 février de changer le monde séparément, nous le faisons désormais ensemble (le monde n’a qu’à bien se tenir et… il en tremble le bougre !)

Fukushima, l’argent, les enfants, Facebook, la marchandise, le sport…

 

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LES GRANDS QUI NE COMPRENNENT PAS, ET LES PETITS QUI COMPRENNENT, par Asami Sato

Billet invité.

C’est une complainte anti-nucléaire japonaise sur l’air de Love Me Tender. On y voit une chanteuse connue (‘UA’) qui a quitté Tokyo après la catastrophe pour aller vivre à la campagne. Elle est devenue une idole pour les jeunes mères qui se mettent à rêver – je suppose – d’une vie écolo.

Que dites-vous ? Vous déconnez ?
Nous n’avons pas besoin de nucléaire !
Que dites-vous ? Arrêtez de nous tromper !
Que dites-vous ? Il vaut mieux arrêter !
Nous n’avons pas besoin de radioactivité,
Nous voulons boire du lait !
Que faites-vous ? Vous volez nos impôts !

Réveillez-vous !

Mon grain de sel :

Le problème c’est que quand on souhaite transmettre un message important au Japon aujourd’hui, on n’a pas le choix : il faut que ça passe par une célébrité, sans quoi personne n’y prête attention, et il faut par pur opportunisme que le style soit décalé, le but étant l’effet de mode (chacun tente sa chance !). Sinon : effet zéro.

Il ne faut pas s’y tromper : le message de cette vidéo vise les adultes, pas les enfants. Les enfants eux, n’en sont heureusement pas là : beaucoup plus conscients de la gravité de la catastrophe, bien davantage que les adultes. Chez les adultes, le sentiment de responsabilité personnelle a disparu, c’est le mimétisme qui règne en maître : faire comme les autres.

Par contraste, un documentaire de la BBC vu il y a quelques jours : Les enfants du tsunami. C’est d’une toute autre qualité, précisément parce que ce sont des enfants qui parlent. On y lit très clairement la différence de tempérament entre enfants et adultes.

On trouve le documentaire en entier, doublé en français, ici.

Ici, une version courte, en anglais :

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