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« Capitalismes : en sortir ? »

La revue Cités me pose les questions suivantes. Elle publiera mes réponses dans un prochain numéro.

Le capitalisme vous paraît-il aujourd’hui sérieusement ébranlé par la crise ?

Oui, le capitalisme est sérieusement ébranlé par la crise. Le tournant symbolique a eu lieu le 23 octobre 2008, six semaines après la faillite de Lehman Brothers qui avait entraîné la première panique bancaire électronique de l’histoire, dont le coût devait se monter à plusieurs centaines de milliards de dollars, Mr. Greenspan, sur la sellette devant une commission du Congrès américain, avait alors admis qu’il s’était trompé quand il postulait que le capitalisme avait la capacité de s’autoréguler.

Autre aspect : le montant des sommes nécessaires à enrayer l’hémorragie dépassait désormais les moyens financiers dont disposent les États.

De manière plus générale, le contexte global est devenu celui d’une planète épuisée et endommagée par l’activité humaine, et qui s’accommodera de moins en moins d’un système de production et d’une structure de consommation que l’on cherche à faire coïncider par approximations successives.

Le partage du surplus (la « croissance ») déterminé par le rapport de force entre les trois grands groupes socio-économiques que sont les investisseurs (les « capitalistes » à proprement parler), les dirigeants d’entreprises et les salariés, est conçu de telle manière que les deux premiers groupes s’en approprient la part du lion, ne laissant comme revenus aux salariés que des sommes s’amenuisant au fil des ans. Dans un contexte de productivité croissante, ces revenus ne suffisent plus à épuiser la quantité des marchandises produites. On tente du coup de combler le déficit des ménages par l’allocation de crédits à la consommation qui forcent ceux-ci à hypothéquer leurs salaires à venir, lesquels seront grevés en sus par la ponction d’intérêts proportionnels aux sommes empruntées.

Un tel contexte fait que l’argent converge inexorablement vers le petit groupe des détenteurs de richesse. Ceux-ci le proposent alors sur les marchés de capitaux comme investissement (c’est-à-dire comme un moyen de doper la production) au lieu de le consacrer à l’achat de marchandises (c’est-à-dire comme étant au contraire un moyen de doper la consommation), contribuant à recréer en permanence des situations de surproduction.

La concentration de la richesse par le mécanisme de l’intérêt grippe de manière constante la machine économique tandis que le remplacement inefficace des revenus des salariés par le crédit la fragilise en créant de longues chaînes de créances entre agents économiques, chaînes où la défaillance de l’un quelconque des maillons les détruit dans leur entièreté.

L’idée d’une « moralisation » du capitalisme a-t-elle un sens ?

Non : le capitalisme est un système immoral, sa moralisation le métamorphoserait en tout autre chose.

Le capitalisme est, comme je l’ai dit, un système à trois composantes (capitalistes, dirigeants d’entreprises et salariés) caractérisé par la domination des capitalistes et la spoliation par eux des deux autres groupes. Cette situation traditionnelle a changé dans le dernier quart du XXe siècle avec l’introduction des stock options, mises au point dans l’intention précise d’aligner les intérêts des dirigeants d’entreprises avec ceux des investisseurs. Ce sont désormais les salariés seuls qui sont spoliés par les deux autres groupes étroitement unis contre eux.

Cette spoliation en soi rend le capitalisme immoral. Au sein de la triade « liberté, égalité, fraternité », les trois concepts sont également malmenés. Pour quiconque naît au sein d’une société capitaliste, la donne est immédiatement biaisée : le partage du monde s’est fait une première fois par le pouvoir des armes, et une seconde fois, par le pouvoir de l’argent. L’égalité est donc absente d’entrée de jeu. Et, conséquence immédiate, la liberté n’existe pas non plus : celui qui naît en position subordonnée n’a d’autre choix que de mettre son temps au service de ceux qui possèdent déjà la terre et la fortune.

Quant à la fraternité, n’en parlons pas : la définition-même du capitalisme comme système économique dominé par les investisseurs, signifie que la fraternité a été exclue d’office comme principe organisateur.

Fernand Braudel opposait « capitalisme » et « économie de marché » : cette dernière peut-elle avoir selon vous un avenir hors du capitalisme ?

Il n’existe en effet pas de rapport immédiat entre capitalisme et économie de marché. Le premier, comme il a été dit, est un principe de partage du surplus où les capitalistes dominent, alors que le second est un système assurant la circulation des marchandises, système fondé sur un double principe : celui du profit, autrement dit de la revente d’un bien à un prix plus élevé que celui auquel un marchand l’a lui-même acquis, et de la limitation du taux de profit par la concurrence, qui assurerait que ce taux soit automatiquement ramené au niveau le plus bas de la rentabilité.

Le capitalisme s’exerce au plan de la production tandis que l’économie de marché est un mode d’organisation de la distribution. Ils portent donc sur deux moments distincts du processus économique : le capitalisme s’exerce au niveau du « marché primaire », l’économie de marché ne portant elle que sur les « marchés secondaires ». Une marchandise est, dans un premier temps, produite. Elle accède alors à son marché primaire. Son premier prix comprend, outre les coûts de production, le surplus proprement dit qui se répartit entre les intérêts perçus par le fournisseur des avances, à savoir le capitaliste, et le profit qui revient à l’entrepreneur, une fois déduite la part du surplus revenant aux salariés. La marchandise ayant été mise à la disposition des marchands, ceux-ci l’acquièrent et se chargent de sa distribution sur un « marché secondaire ». Ils percevront en sus de leurs frais, leur propre part de profit : le bénéfice commercial. La concurrence – pour autant que son bon exercice puisse être assuré par la puissance publique – est censée maintenir ce profit au niveau de rentabilité le plus bas possible.

Il n’existe pas de rapport entre la logique du profit dans le secteur de la production et dans celui de la distribution et on peut donc imaginer que ceux-ci se développent de manière entièrement indépendante. L’économie de marché peut donc avoir un avenir en-dehors du capitalisme, de la même manière d’ailleurs que, symétriquement, le capitalisme peut avoir un avenir en-dehors de l’économie de marché.

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L’actualité de la crise : Sinistre craquement, par François Leclerc

Billet Invité.

SINISTRE CRAQUEMENT

Fébrilement, la journée d’hier a été consacrée à la recherche des expositions à la dette de Dubai, et cela va continuer ainsi jusqu’à la fin du mois, car c’est la fête de l’Aïd au Moyen Orient. Ainsi qu’au risque d’un effet domino, le sinistre de l’un pouvant vite entrainer celui de l’autre, dans le monde bancaire. Puis va progressivement monter une sourde inquiétude: quel est le prochain ? Des listes sont déjà dressées: Hongrie, Pays Baltes, Grèce, Ukraine… Recommencera ensuite, si un nouveau défaut devait survenir, la même ronde : recherche d’exposition – danger d’effet domino, etc…

L’économie de Dubai, fondée sur l’endettement et l’immobilier, était particulièrement fragile. Celle des pays de l’Est l’est tout autant, les capitaux privés ouest-européens en ayant été brutalement rapatriés, laissant les pays et les particuliers faire face à leur dette libellée en devises étrangères.

Les deux bulles, privée et publique, vont-elles être tenables longtemps ? (Pour ne pas parler de la bulle chinoise).

La BCE devrait annoncer mardi prochain des mesures de retrait partiel de ses facilités (prêts à un an et peut-être reprise des enchères pour les prêts à 6 et 3 mois), en dépit de la constatation que le crédit aux entreprises continue de se resserrer en zone euro. Elle reconnait ainsi que les injections de liquidités dont elle abreuve les banques ne jouent pas le rôle qui leur est assigné, et qu’elles contribuent à l’accroissement d’une bulle menaçante. Mais le mal n’est-il pas fait ? Une décision à l’échelle de la seule zone euro règle-t-elle quoi que ce soit ? C’est en tout cas entériner que la BCE n’est pas en mesure de contribuer à la relance du crédit.

Le FMI a annoncé cette semaine avoir réuni 13 nouveaux pays contributeurs à Washington afin de leur emprunter 100 milliards de dollars supplémentaires (des NAE, Nouveaux accords d’emprunts), qui viennent s’ajouter aux 500 milliards déjà réunis et aux ventes d’or. Dans son rôle de pompier, le FMI amasse les fonds afin de continuer à répondre dans l’urgence aux besoins des Etats. Seront-ils suffisants ? Sera-t-il nécessaire d’en venir à la création de droits de tirage spéciaux (DTS), cette monnaie destinée aux Etats que le FMI peut créer ? C’est par ce biais que pourrait s’amorcer une réforme non avouée du système monétaire international.

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La guerre sino-américaine

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Dans vingt ans, avec le recul, on considérera la crise qui débuta en 2007 comme la première grande bataille de la guerre sino-américaine. Si l’on veut se convaincre que la Chine est en passe de gagner, il suffit de lire les communiqués de presse accompagnant le déplacement de Mr. Obama en Chine.

Résumons ici le plus important d’entre eux : la Chine dispose désormais d’armes balistiques permettant d’atteindre des navires naviguant à moins de 1 500 kilomètres de ses côtes. Cinq porte-avions, sur les onze que compte la flotte américaine, tombent dans cette catégorie. Il faudra qu’ils aillent désormais naviguer ailleurs.

Les autres communiqués évoquent Mr. Obama discourant des droits de l’homme, tandis que le visage de Mr. Jintao reste de marbre. Ou, inversement, Mr. Jintao évoquant l’urgence pour les États–Unis de remettre leur finance en ordre, de surveiller le dollar et d’arrêter de faire la même erreur que le Japon en 1997 en maintenant le taux court à un niveau trop bas – et Mr. Obama écoutant sans sourciller.

Pourquoi Mr. Obama frémirait-il d’ailleurs ? ses économistes ont fait la preuve par neuf que les États–Unis n’ont aucune responsabilité dans la crise : tout vient de la sous-évaluation du yuan. La crise a une origine m.o.n.é.t.a.i.r.e. Qu’on se le dise ! Ce n’est pas Mr. Bernanke à la tête de la Fed qui le démentira : il doit son impressionnante carrière, financière aussi bien qu’académique, au fait d’avoir démontré que la crise de 1929 – pas plus d’ailleurs que celle de 2007 – n’avait un quelconque rapport avec l’abominable disparité qui existait aux États–Unis dans la distribution du patrimoine, ni avec la spéculation effrénée – foncière et boursière – qui caractérise pourtant les deux périodes. Non, dans un cas comme dans l’autre, la crise était due à un problème m.o.n.é.t.a.i.r.e.

La Chine savait que l’Amérique, à la gâchette facile, ne verrait pas d’un bon œil la montée en puissance qu’entraînerait nécessairement sa révolution industrielle, devenue enfin possible à la fin du XXe siècle. Alors, il fallait s’en faire une amie – du moins pour un temps. Les salariés américains ne recevaient plus assez d’argent de leurs employeurs ? Qu’à cela ne tienne : la Chine les aiderait à obtenir du crédit : elle achèterait tant de RMBS (Residential Mortgage–Backed Securities) que les taux long terme baisseraient à ce point que même les Américains les plus pauvres pourraient s’acheter des maisons, que le prix de ces maisons flamberait et qu’avec les plus-values réalisées – sur la revente ou sur le refinancement du crédit – les ménages américains achèteraient jusqu’à plus soif des produits Made in China.

« Fais de la force de ton adversaire, sa faiblesse ! » Le gros lourdaud se précipite vers vous ? Une légère esquive et, d’une chiquenaude, vous l’envoyez s’écraser contre le mur. Les arts martiaux sans doute, mais aussi le jeu de Gô : l’encerclement par une multiplication de positions favorables. La bulle immobilière se poursuit aux États–Unis ? La Chine y gagne. La bulle crève ? L’Amérique y perd. Qu’on ne me dise pas que personne en Chine n’y avait pensé !

On n’est peut-être plus communiste en Chine, mais on y lit toujours Marx : le Grand Soir du capitalisme n’y est pas considéré comme une fable. Mais que la Chine fasse attention : si Grand Soir il y a, il vaut pour tous les capitalismes : pour les récents comme pour les anciens. Et ni la spéculation immobilière à Pékin ni la bourse de Shanghai ne sont à l’abri.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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L’actualité de la crise: L’invraisemblable désinvolture, par François Leclerc

Billet invité.

L’INVRAISEMBLABLE DESINVOLTURE

Le capitalisme, déjà mis en cause pour sa logique financière dont le bilan des conséquences reste à faire, ainsi que pour sa contribution à l’utilisation irraisonnée des ressources de la planète, pour ne pas parler de celle au réchauffement de son atmosphère aux effets imprévisibles, est-il ou non en premier lieu responsable de l’impressionnante addition de ces méfaits, dont la liste s’allonge ? Si la réponse devait être affirmative – poser la question n’est pas y répondre pour les autres – il serait alors vraiment urgent de changer de modèle de société, sans attendre qu’il ne s’effondre de lui-même, sur nous, ou bien qu’il se réforme et s’amende, ce dont il ne donne pas de signal extrêmement convaincant.

S’il était décidé de lui donner une dernière chance, dans un accès d’insouciance ou bien d’inconscience, pourrait-il lui être proposé de régler un autre petit problème, dont on va parler à l’occasion de la Conférence de la FAO qui débute demain à Rome ? Jacques Diouf, secrétaire général de la FAO, vient d’effectuer une grève de la faim symbolique de 24 heures, rejoint a-t-il été annoncé par Ban-Ki Moon, le secrétaire général de l’ONU. Il a estimé que la production agricole devait augmenter de 70% d’ici 2050 et demandé aux Chefs d’Etats des engagements et du concret (ceux du G8 devraient briller par leur absence). « Les pauvres ne peuvent pas se nourrir de promesses », a répondu Francisco Sarmento, de l’ONG ActionAid. Car, pour la première fois, nous avons dépassé le cap du milliard d’êtres humains officiellement frappés de malnutrition. Les discours sur le recul de la pauvreté et de famine ne sont plus de circonstance et ne sont d’ailleurs même plus prononcés. Nous sommes également placés devant la perspective d’alimenter en 2050 (dans une génération et demie) les 9 milliards d’habitants que la terre devrait alors compter. Au regard de ce que nous constatons déjà, de la pitoyable comédie de la régulation financière qui nous est jouée, ainsi que de l’échec annoncé du sommet de Copenhague sur le réchauffement climatique, que l’on tente de camoufler au dernier moment, est-ce qu’un tel pari de notre part serait très responsable ? Et pourtant…

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Mes livres sur la crise : petit récapitulatif

La remarque d’Auspitz,

Pendant deux ans, Paul a recherché les éléments dont il avait besoin pour conforter ses intuitions ; aujourd’hui, tout cela est dans ses livres ; si nous voulons rester au même niveau de compréhension des phénomènes, nous devons les lire

m’a donné l’idée de ce petit récapitulatif :

La crise du capitalisme américain (La Découverte 2007 ; éditions du Croquant 2009)

Écrit en 2004-2005, publié en janvier 2007. « Le livre qui a annoncé la crise ». L’ouvrage explique pourquoi il y a aura une grande crise du capitalisme américain. Le surendettement des ménages américains. La disparité des revenus aux États–Unis. L’industrie du crédit hypothécaire et ses abus. La dynamique des bulles financières. Les États–Unis otages de la Chine.

L’implosion. La finance contre l’économie : ce que révèle et annonce la « crise des subprimes » (Fayard 2008)

Publié en mai 2008. Pourquoi les subprimes sont-ils à l’origine d’une crise majeure ? Les différents types de crédits hypothécaires et leur rôle dans la dynamique de la bulle. Pourquoi il était rationnel d’aider les pauvres à acheter des maisons. Pourquoi Greenspan n’y est pour rien. Une chronique au jour le jour : de la dépréciation des titres adossés à des crédits hypothécaires, au tarissement du crédit de l’été 2007. Une constitution pour l’économie.

La crise. Des subprimes au séisme financier planétaire (Fayard 2008)

Publié en novembre 2008. L’année de l’explosion : une chronique au jour le jour. La spéculation sur les matières premières. Jérome Kerviel. Le salaire des traders et… celui des autres. Mon expérience chez IndyMac et Countrywide. La fin du capitalisme ?

L’argent, mode d’emploi (Fayard 2009)

Publié en octobre 2009. L’argent dans ma poche. Argent et dette. Les intérêts. L’argent dans nos esprits. D’où vient l’idée que les banques commerciales créent de l’argent ? Les banques centrales. La titrisation pour débutants. Madoff : la « cavalerie » ou « machine de Ponzi ». L’argent comme problème pour vous et moi. La spéculation. Pourquoi interdire les paris sur les fluctuations de prix ? L’argent d’Émile Zola.

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L’actualité de la crise: la nouvelle gouvernance financière et comment y échapper, par François Leclerc

Billet invité.

LA NOUVELLE GOUVERNANCE FINANCIERE ET COMMENT Y ECHAPPER

Deux crises mondiales simultanées connaissent actuellement le même sort : elles restent totalement irrésolues par ceux qui, de par le monde, ont en charge la tâche de gouverner, car ils se révèlent incapables d’y faire face, ce qu’ils parviennent difficilement à masquer. Celle qui résulte de l’effondrement de la finance moderne, cet avatar parasitaire du capitalisme qui le détruit, ainsi que celle qui provient d’une activité économique non contrôlée, induisant le réchauffement de l’atmosphère et l’exploitation irrationnelle des ressources de la planète. Nous verrons plus précisément ce qu’il en est de la seconde, à l’occasion de la prochaine conférence de Copenhague.

Mais, dans ces conditions, ne faut-il pas raisonnablement en convenir, la question est de moins en moins de savoir si ces mêmes gouvernants vont être capables de juguler ces crises, et de plus en plus de comprendre comment ils pourraient être remplacés, par qui et pour quoi faire ?

Ce que la situation actuelle a de particulier et nouveau, d’un point de vue historique, c’est qu’il n’y a pas de réelle échappatoire devant les échéances de ces deux crises. L’une et l’autre appellent des réponses radicales, qui en réalité semblent bien impliquer que le cercle du capitalisme soit brisé, puisqu’il y fait si résolument obstacle. Nous croyons en tout cas l’observer.

Ce qui n’est pas nouveau, par contre, en ces temps de célébration de la chute du mur de Berlin et d’écroulement du système se réclamant du communisme (la Chine ayant fait chambre à part, à peine sa révolution accomplie), c’est qu’il semble que les systèmes s’effondrent finalement d’eux-mêmes, sous le poids et l’effet de leurs propres contradictions. Non sans créer une certaine surprise, chez ceux qui font partie du spectacle comme ceux qui le contemplent. Après avoir été considérés comme intouchables, intangibles, indéboulonnables. Or, les idoles vacillent, les dévots se font tout petits, les croyances et les certitudes deviennent discrètes et sont en recul. Les appareils institutionnels, à la fin de l’envoi, s’écroulent brutalement. Nous en avons été témoins avec la chute de l’Empire soviétique, nous pourrions penser que nous vivons également un même processus, dans le cadre de la crise du capitalisme financier.

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La Hongrie hier et aujourd’hui, par Auspitz

Billet invité.

LA HONGRIE HIER ET AUJOURD’HUI

En République Populaire, le Parti ne demandait qu’une chose au camarade-citoyen : qu’il se rende chaque jour sur son lieu de travail. Ayant accompli ce devoir, l’Etat-Parti le prenait en charge jusqu’à la fin de ses jours, par le versement d’une somme mensuelle. « À chacun selon ses besoins ».

Dans ces pays de l’ancienne sphère communiste, il n’y avait pas de chômage : tout le monde était affecté quelque part, on lui demandait de s’y rendre, et au moins on savait où il se trouvait ; il n’y avait pas de chômage, ni d’allocation chômage : tout appartenait à l’Etat. Il importait peu de savoir d’où venait l’argent, d’une entreprise, d’une administration, ou d’une caisse d’allocation : comme de toute façon, il n’y avait pas de comptabilité, ça n’avait aucune importance. Tout le monde était affecté quelque part, et il y avait parfois 4 personnes pour le même poste de travail. Une chose était sûre : il n’y avait pas de chômage au sens où nous l’entendons.

Personne n’avait de raison de traîner dans la rue, puisqu’il était « occupé » sur son lieu de travail. Le brave clochard parisien n’existait pas à Budapest ; on ne le rencontrait que dans des films, jamais dans la rue ; il aurait été considéré comme un être antisocial, devant être soigné en hôpital psychiatrique, ou en camp d’internement. J’en ai pourtant croisé dans les rues, au début des années 70 : des personnalités détruites par la répression de la révolution de 1956.

Le sans-logis, en hongrois hajléktalan, n’est vraiment apparu dans le paysage qu’avec le changement de régime et le retour du capitalisme ; il est même considéré, dans certains milieux, comme une des caractéristiques du capitalisme, et le signe de son déclin.

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Université d’Été de l’IHEST, le 7 septembre à Arc-et-Senans

Mon intervention, le 7 septembre, à l’Université d’Été de l’Institut des Hautes Études pour la Science et la Technologie : Une constitution pour l’économie, se trouve maintenant en ligne : il y a le texte complet ainsi que la vidéo (une heure et trois minutes).

M. Jorion. On a parlé hier d’innovation. J’observe qu’elle s’exerce, elle aussi, dans des cadres préétablis. Ma propre carrière montre que l’interdisciplinarité est aussi définie de manière relativement contrainte. Aussi est-il difficile d’échapper aux catégories.
(Suite à l’écran…)

J’ajoute ici le texte de mes réponses aux questions.

M. Hainzelin, pour le groupe 1. Comment votre proposition de constitution a-t-elle été construite sur des savoirs économiques et en interaction avec les scientifiques de cette sphère ? Selon vous, quelles doivent être les modalités pour la réflexion des intellectuels que vous appelez de vos vœux ? Comment éviter la dictature d’un groupe ? Comment y associer les scientifiques ?

M. Jorion. J’ai travaillé dans l’industrie financière de 1990 à 2007, à Paris, Londres, Amsterdam puis aux Etats-Unis. Je n’ai parlé jusqu’à présent qu’en tant qu’ingénieur financier, formé sur le tas. J’avais bien quelques connaissances en économie : celles nécessaires pour devenir sociologue ou anthropologue. Pendant mon apprentissage, j’avais particulièrement été frappé par l’absence de dimension sociologique de la science économique récente. C’est la raison pour laquelle je me suis intéressé davantage à l’économie politique du XVIIIe et du XIXe siècles. Et je suis sûr que vous avez reconnu dans mes analyses des relents de Smith, Ricardo, Marx, mais aussi d’auteurs plus anciens comme Quesnay ou Cantillon. Ce sont principalement ces auteurs que j’utilise.

Comme anthropologue, j’ai aussi contribué à une remise à jour de l’interprétation de la formation des prix chez Aristote. J’ai eu le plaisir d’appeler l’attention de spécialistes sur des erreurs de traduction de l’Ethique à Nicomaque. Ma thèse d’anthropologie concernait l’économie. J’ai vécu pendant quinze mois dans l’île de Houat, au large de Quiberon. J’ai eu l’occasion d’y collecter l’information relative aux prises et aux ventes d’une douzaine de bateaux, que j’ai analysées. Je me suis aperçu que la loi de l’offre et de la demande ne rendait pas compte de la formation des prix. J’ai ensuite travaillé aux Nations Unies, à la FAO, comme socio-économiste en Afrique, où j’ai fait la même constatation avec les données que j’y ai récoltées. D’autres facteurs jouaient, là aussi, que l’offre et la demande dans la formation des prix. Tant et si bien que je me suis aperçu que la théorie aristotélicienne était la seule à rendre compte des faits.

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Préface pour la réédition de « La crise du capitalisme américain »

Publié à mille exemplaires en janvier 2007, « Vers la crise du capitalisme américain ? », était épuisé dès mars 2008. Son éditeur, La Découverte, prit alors la décision de ne pas procéder à un deuxième tirage.

Il ressort en octobre sous son titre original « La crise du capitalisme américain » aux Éditions du Croquant.

Préface pour la réédition de « La crise du capitalisme américain »

« La crise du capitalisme américain » parut en janvier 2007, soit six mois avant que la crise n’éclate véritablement. L’ouvrage avait été écrit d’octobre 2004 à février 2005. J’avais perdu mon emploi de Directeur de l’Analyse du Risque chez Westlake Financial à Los Angeles en octobre 2004. En novembre 2005, je serais recruté par Countrywide, le principal établissement de crédit immobilier américain, bientôt au cœur de la tourmente et pour lequel je travaillerais alors jusqu’en octobre 2007.

Le capitalisme américain étant triomphant à l’époque où je soumis mon manuscrit aux éditeurs français, celui-ci n’essuya que des refus et demeura dans les limbes entre février 2005 et juin 2006 quand Alain Caillé prit la décision de le publier dans la collection du MAUSS aux éditions La Découverte. Un peu sceptique toutefois, il en modifia le titre, qui devint « Vers la crise du capitalisme américain ? » Le livre a repris son titre original dans la présente réédition.

La « crise des subprimes » éclata en août 2007. Le crédit s’était soudain tari sur les marchés interbancaires quand les prêts immobiliers américains, plusieurs milliers d’entre eux étant reconditionnés à la fois sous forme d’une obligation unique (le processus de « titrisation »), cessèrent de trouver acheteurs. La raison en était simple : ces titres se dépréciaient désormais rapidement, de trop nombreux emprunteurs appartenant au secteur à risque des « subprimes » se révélant incapables de faire face à leurs engagements dans un contexte où le prix de l’immobilier résidentiel amorçait une baisse vertigineuse qui se poursuit toujours au moment où j’écris (chute de 47 % en Californie entre juillet 2007 et juillet 2009).

La crise du capitalisme americain

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L’actualité de la crise : Dynamiques de la crise, par François Leclerc

Billet invité.

DYNAMIQUES DE LA CRISE

La chute libre du système capitaliste financier a été freinée (non sans mal et à quel prix), sa stabilisation reste à démontrer, mais la discussion sur ce qui va lui succéder ne fait que s’engager. Les événements historiques qui se déroulent sous nos yeux ont surpris par leur ampleur, ils vont au moins autant le faire par leur durée. Sans que l’on perçoive clairement, dès aujourd’hui, ce qui pourra en être l’issue. Avec au moins une certitude, sans que nous en rendions nécessairement compte : les faits que nous vivons sont déterminants, pour employer un mot démonétisé à force d’être utilisé, mais nous ne savons hélas pas en quel sens.

En référence à un autre récent événement tout aussi surprenant, symbolisé par une autre chute, celle du Mur de Berlin (et avec lui d’un système « soviétique » qui n’avait pour seul rapport avec ses soviets d’origine que le nom), il sera décidément dit de notre époque qu’elle aura été fertile en surprises. Celle-ci était tout aussi inattendue que la crise actuelle, et il a fallu se rappeler le rêve de Nabuchodonosor et de son « colosse aux pieds d’argile » pour comprendre qu’un système de domination qui apparaissait immuable ait pu s’écrouler aussi simplement, de lui-même.

Ne doit-on pas observer aujourd’hui le même phénomène ? Un système financier tout entier, expression triomphante et se voulant achevée du capitalisme, grièvement atteint par ses propres contradictions et ne devant son salut que grâce à des expédients et des soutiens financiers publics démesurés ? Comme s’il n’avait même pas été nécessaire, à nouveau, de le pousser pour qu’il tombe…

Le parallèle s’arrête là, mais la similitude est frappante.

Le débat est donc permanent à propos de ce qui va suivre, aucune référence historique n’étant là pour nous éclairer. La « science économique » ayant globalement failli pour avoir usurpé un statut qui n’est pas le sien ; ses concepts présentés comme intangibles n’ayant pas résisté à l’épreuve des faits, n’ayant rien su annoncer, ne pouvant donc plus rien prévoir.

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De la contradiction

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

On me dit : « Vous avez annoncé la fin du capitalisme et la Bourse repart ! Et la récession est finie (selon 27 des 47 économistes consultés par le Wall Street Journal, onze autres disant que c’est pour le mois prochain) ! Et tous les penseurs qui avaient retourné leur veste en devenant marxistes l’année dernière, et qui la remettent aujourd’hui à l’endroit en redevenant ultralibéraux ! Qu’est-ce que vous en faites ? »

Je dis : « On n’a encore rien vu ». La raison, elle tient en un seul mot : « contradiction ». Il vient un moment où toute chose disparaît minée par ses contradictions. Ça se trouve chez Mao-Tsé-Toung (d’où le titre) et avant lui chez Marx bien entendu, mais ça se trouvait déjà avant eux chez Hegel, et avant Hegel, chez Aristote. Le capitalisme s’effondre sous le poids de ses contradictions. L’une des formes que prend en ce moment la contradiction, c’est la personne de Mr. Andrew Hall.

La presse parle beaucoup de lui. Voici pourquoi. Mr. Hall a fait gagner beaucoup d’argent l’année dernière à son employeur CitiGroup. Malgré l’argent gagné par Mr. Hall, CitiGroup a perdu tant d’argent l’année dernière que l’État américain a dû le tirer d’affaires avec l’argent du contribuable, pour la somme rondelette de près de 50 milliards de dollars. Le bonus auquel Mr. Hall a droit s’élève à 100 millions de dollars. Il les a gagnés en spéculant à la hausse du prix du pétrole.

La contradiction n’est pas très difficile à énoncer : le contribuable américain va verser 100 millions de dollars pour récompenser Andrew Hall de lui avoir fait payer l’essence plus cher l’année dernière.

On cherchera tant qu’on voudra, ce genre de problèmes n’a pas de solution à l’intérieur du système qui agonise depuis deux ans et demi : il n’a de solution qu’à l’intérieur d’un autre. Ça ne sert à rien de dire : il faut cesser de récompenser la prise de risque excessive, il faut cesser de rétribuer le profit à court terme, le gain immédiat. On le ferait, que Mr. Hall serait toujours là. Avec ses 100 millions versés par le contribuable pour avoir fait grimper le prix du pétrole et enrichi sa banque. Si la « main invisible » des marchés qui fait émerger l’intérêt général de l’ensemble des intérêts particuliers existe bien, ce n’est en tout cas pas là qu’on la trouve.

En principe, CitiGroup gagne de l’argent en faisant se rencontrer les épargnants et les entrepreneurs. C’est une belle et bonne chose, et grand bien lui fasse. Mais ce n’est pas en ayant fait cela que ses affaires s’arrangent un petit peu ces jours-ci : c’est au contraire en s’en abstenant soigneusement. Et de même pour les banques aux joues à nouveau bien roses : JP Morgan Chase et Goldman Sachs. Non : c’est en utilisant les fonds qu’on leur prête pour jouer à la roulette.

Quand Mr. Hall spécule à la hausse du prix du pétrole, il joue pour sa banque et ses actionnaires, pour ses dirigeants, pour son bonus à lui, un tout petit peu pour les employés du rang de CitiGroup, et massivement contre la collectivité toute entière. Quand c’est le contribuable qui le paie pour jouer contre la collectivité, la contradiction apparaît en pleine lumière. Ça ne veut pas dire qu’elle n’était pas là avant : le spéculateur a toujours joué contre la collectivité, le spéculateur joue toujours « perso » contre le reste du monde. Mais quand les choses vont mal comme maintenant – excusez-moi, « quand les choses vont pseudo-bien comme maintenant », la contradiction fait la une des journaux.

« Thank you Mr. Hall ! Made my day ! »

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Ils avaient un monde à y gagner

La Revue du MAUSS consacrera à la rentrée un numéro à l’ « actualité de Marx ». Je propose le bref texte suivant.

Dans le Manifeste du parti communiste, publié en 1848, Marx et Engels affirment que l’histoire humaine a toujours connu une lutte des classes et s’assimile à elle. La bourgeoisie apparut au Moyen Âge comme la contradiction et la rivale de l’aristocratie qui régna durant le période féodale, elle s’opposa à la puissance de celle-ci et réussit sinon à l’éliminer, du moins à lui ravir le pouvoir. Depuis, la bourgeoisie a, elle aussi, engendré sa propre contradiction sous la forme d’une nouvelle classe : celle du prolétariat, sans accès à la propriété privée et dont la seule richesse consiste en sa capacité à louer sa force de travail. Les temps contemporains sont ceux de la lutte entre ces deux classes : la bourgeoisie et le prolétariat et, de la même manière que la bourgeoisie l’emporta sur l’aristocratie, le prolétariat l’emportera à son tour sur la bourgeoise. La différence cette fois, et elle est essentielle car elle mettra fin à l’histoire en tant que devenir en constant changement, est que le prolétariat, conscient de la nature de l’histoire comme lutte des classes, abolira lui les classes une fois pour toutes.

Engels insiste dans les préfaces qu’il rédigea pour les éditions successives du Manifeste, et plus spécialement encore dans celles qui furent publiées après la mort de Marx le 13 mars 1883 (Engels évoque avec tendresse dans la préface à l’édition allemande de 1883, « la première pousse de gazon » sur la tombe de son ami au cimetière de Highgate à Londres), sur le fait que ce schéma hégélien de l’histoire humaine est dû entièrement à celui-ci, n’ayant émergé en 1845 que de façon tout à fait embryonnaire de sa propre étude consacrée à la production industrielle : The Condition of the Working Class in England in 1844. La proposition selon laquelle « l’histoire entière de l’humanité (depuis la disparition de la société tribale, chez qui la terre est possédée en commun) a été une histoire de luttes de classes, d’affrontements entre les exploiteurs et les exploités, entre les classes au pouvoir et les classes opprimées » (Engels 1888) est attribuée par Engels à Marx entièrement.

Il n’y a là rien de surprenant : des deux, malgré la familiarité du jeune Engels avec celui-ci, l’élève de Hegel le plus consciencieux, c’est bien Marx, qui lit dans l’histoire humaine l’affrontement de la thèse et de l’antithèse qui sont dans un premier temps l’aristocratie et la bourgeoise, et dans un deuxième temps, respectivement cette dernière et le prolétariat. Lequel opérera enfin la synthèse d’une société sans classe, marquant ainsi la fin de l’histoire, car privant celle-ci du moteur qui la constitua : l’affrontement toujours renouvelé de deux classes antagonistes.

Engels, bien que familier lui aussi de l’hégélianisme, n’aurait selon lui pas pu déceler un tel schéma simplificateur dans le déroulement du processus historique. Nul doute que quand il insiste pour attribuer la paternité de la lutte manichéenne des classes à Marx seul il s’agit pour lui d’un hommage sincère à son ami défunt. Le fait demeure que par ces déclarations il apparaît aujourd’hui comme exempt de la simplification hâtive implicite chez Marx, et sans doute exonéré de la responsabilité de ce qui n’évolua pas comme prévu dans la futurologie comprise dans Le Manifeste.

Dans Le Capital, Marx appelle « capitalistes », à la fois, les investisseurs détenteurs de capital et les chefs d’entreprise, et c’est ce qui lui permet d’opposer deux classes seulement dans le processus de la lutte des classes. Faisant cela, il rompt avec la tradition de l’économie politique jusqu’à lui, qui a distingué soigneusement les « rentiers », les « capitalistes » proprement dits car pourvoyeurs de capital, des « entrepreneurs », chefs d’entreprises et des travailleurs. C’est à cette confusion sous un seul titre des rentiers et des entrepreneurs que doivent être attribuées presqu’entièrement les erreurs existant dans les prévisions faites dans Le Manifeste.

Cette confusion n’était pas inéluctable puisque dans les notes disparates de Marx publiées par Engels en 1894 sous le nom de volume III du Capital, Marx distingue très justement en tant qu’« intérêts » et « profit » les parts du surplus obtenus respectivement par les rentiers, les « capitalistes » proprement dit et par les entrepreneurs – quitte pour ceux-ci de partager ce « profit » en salaires des travailleurs et en profit (« résiduaire ») qui leur revient à eux, entrepreneurs. Le fait que le rapport dans lequel cette redistribution du surplus entre rentiers et entrepreneurs n’est pas préétabli et se résout en un taux d’intérêt spécifique que les entrepreneurs devront consentir aux rentiers comme prix de la location du capital, taux constituant la mesure exacte de leur rapport de force, aurait dû attirer l’attention de Marx sur le fait que l’antagonisme entre rentiers et entrepreneurs est premier et que celui qui oppose ensuite entrepreneurs et salariés selon le rapport de force entre eux cette fois, est lui second, et ceci aurait dû le dissuader de recourir au schéma simplificateur des deux classes pour reconnaître les trois qui sont réellement en présence, à savoir rentiers, entrepreneurs et travailleurs, ce dont ses prédécesseurs de l’économie politique étaient eux pleinement conscients.

Le prolétariat changea bien sûr de forme durant la période qui s’étend de 1848 à nos jours. Salariés, les prolétaires cessèrent de travailler essentiellement en usine, et alors que c’était leur condition de salarié seule qui faisait d’eux des prolétaires, ils se convainquirent rapidement que le fait de travailler dans des bureaux faisait d’eux désormais des « bourgeois » plutôt que des prolétaires. Leur aliénation – que Marx avait justement dénoncée – était telle, qu’ils n’y virent que du feu.

Or la lutte des classes se réduisant à l’affrontement de deux classes au lieu de trois, n’aurait lieu que plus de cent-vingt ans plus tard. C’est en effet vers 1975 que McKinsey and Cy., une firme de conseil à l’intention des dirigeants d’entreprise devrait mettre au point la « stock option », un instrument financier visant à aligner une fois pour toutes les intérêts des rentiers et des entrepreneurs. Le plan réussit par-delà leurs rêves les plus fous : la classe des salariés subit dans un premier temps une défaite cinglante, qui devait s’avérer dans un deuxième temps une victoire à la Pyrrhus pour ceux que Marx appelait conjointement les « capitalistes » puisque le système tout entier qui consacrait leur triomphe entreprit de s’effondrer entièrement un peu plus de trente années plus tard, et ceci sans que le nouveau prolétariat, la classe des salariés, ait seulement levé le petit doigt, aliénée entièrement, parfaitement convaincue – en Chine aussi bien qu’en Occident – d’avoir rejoint les rangs de la bourgeoisie et sans avoir même remarqué que tout ce qu’elle prétendait posséder lui était seulement prêté par la banque, à charge pour elle de l’entretenir soigneusement, sous peine de saisie.

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