Archives par mot-clé : John Maynard Keynes

L’argent destructeur

Voici la traduction de mon entretien originellement en allemand avec le Dr. Stefan Fuchs qui a été diffusé de 9h30 à 10h00 sur Deutschlandfunk le 9 mai. Les germanophones peuvent toujours écouter le podcast ici

J’accueille toujours avec reconnaissance les entretiens longs parce qu’ils permettent de développer, sans devoir tronquer une partie des arguments, une véritable démonstration.

Traduction française : j’ai pris comme base essentiellement la traduction de Johannes Finckh, la plus proche des mes propos originels en français. Merci à lui, merci aussi à Timiota et Fleurbleue qui avaient unis leurs efforts dans une traduction parallèle.

L’exemple que j’avais donné de trois personnes se prêtant mutuellement de l’argent n’a manifestement pas été compris par le traducteur allemand, qui m’a « corrigé » en parlant d’un triplement de la somme au lieu d’un doublement. J’ai réexpliqué l’exemple, en lui rendant sa cohérence, et du coup, sa rigueur.

L’argent destructeur

Enseignements de l’hypercrise, deuxième partie : Entretien avec le chroniqueur économique Paul Jorion

Par Stefan Fuchs

La crise financière culmine depuis l’automne 2008 dans une crise du capitalisme global. Car la libéralisation débridée des marchés et l’expansion de la division internationale du travail n’ont pas pu tenir les promesses gigantesques de croissance et de prospérité.

Dans la deuxième partie de la série d’entretiens « « Enseignements de l’hypercrise », Stefan Fuchs a eu un entretien avec Paul Jorion sur l’effet destructeur de l’argent. Jorion est chroniqueur économique du journal français « Le Monde ». Economiste structuraliste, il critique la mise sur le même plan de l’argent et du crédit comme une pure idéologie. Le capitalisme actuel serait selon lui à l’agonie.

Stefan Fuchs: Monsieur Jorion, vous étiez parmi les premiers à avoir prédit la crise américaine de « subprimes ». Vous-même travailliez aux États-Unis dans le secteur du crédit, et vous prédisiez dès 2004 une grave crise de ce capitalisme financier américain. L’élément déclenchant de l’hypercrise est selon votre analyse un mécanisme interne de l’économie globale telle qu’elle se développait dans le dernier tiers du 20ème siècle et qui a eu pour effet une concentration de plus en plus forte de l’argent en peu de mains. Comment décrivez-vous ce mécanisme qui conduisit presque à un tarissement de la circulation monétaire et qui déclencha cette crise extrême qui saisit ensuite aussi l’économie réelle ?

Paul Jorion: En comparant la crise de 1929 qui avait débuté aux États-Unis pour devenir alors une crise économique mondiale et la crise à laquelle nous avons affaire depuis 2007, on observe une parenté stupéfiante : la concentration de la richesse économique entre les mains d’une minuscule minorité. En vertu d’un mécanisme économique très simple. Lorsque l’argent n’est pas là où il est nécessaire, soit pour produire dans une entreprise soit dans les ménages pour acquérir des biens durables, ou bien encore parce que le salaire est insuffisant pour vivre du fait que les salaires réels stagnent ou sont même en recul, il faut alors se le procurer par le crédit. C’est une loi aussi implacable que logique : la concentration de la richesse est un processus qui s’autoalimente. Lorsque l’argent est réparti inégalement dans un système économique, cette répartition inégale s’accentuera avec le temps toujours davantage. C’est ce que nous vivons. L’argent n’est pratiquement jamais là où il est nécessaire, ni dans la production industrielle, ni dans la consommation. On doit toujours se le procurer via le crédit. L’argent et son prix ont aujourd’hui un rôle prédominant et qui va se renforçant continuellement. Le système financier dispose d’une omniprésence quasi-divine qui ponctionne un profit sur chaque transaction. Du coup, une part croissante d’intérêts est contenue dans le prix de tous les produits et de tous les services.

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Deutschlandfunk, dimanche 9 mai de 9h30 à 10h00

Pour ceux qui comprennent l’allemand. Mon entretien avec le Dr. Stefan Fuchs passe de 9h30 à 10h00 sur Deutschlandfunk. Vous pouvez écouter le podcast ici

Zerstörerisches Geld

Lehren aus der Hyperkrise, Teil 2: Gespräch mit dem Wirtschaftskolumnisten Paul Jorion

Von Stefan Fuchs

Die seit Herbst 2008 andauernde Finanzkrise hat sich auch zu einer Krise des globalisierten Kapitalismus zugespitzt. Denn eine ungehemmte Liberalisierung der Märkte und die Ausdehnung der internationalen Arbeitsteilung haben die gigantischen Wachstums- und Wohlstandsversprechen nicht einlösen können.

Im zweiten Teil der Gesprächsserie « Lehren aus der Hyperkrise » unterhält sich Stefan Fuchs mit Paul Jorion über die zerstörerische Wirkung des Geldes. Jorion ist Wirtschaftskolumnist der französischen Tageszeitung « Le Monde ». Als strukturalistischer Ökonom kritisiert er die Gleichsetzung von Geld und Kredit als blanke Ideologie. Der hiesige Kapitalismus befinde sich in einem Todeskampf.

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Le Point, le 29 avril – « L’Europe n’a pas droit à l’erreur »

Je vous ai présenté il y a quelques jours les photos de Jean-Claude Moschetti à l’Île de Houat. Vous apprécierez, j’en suis sûr (hmm…) le contrepoint entre la photo de Georges Papandréou allumant un cierge à la page 84 du Point et la mienne à la page 85 (qu’il m’autorise aimablement à reproduire), tirant parti (à mon insu) d’un tableau au mur de mon bureau.

Interview Paul Jorion : « L’Europe n’a pas droit à l’erreur », pp. 85-86

Patrick Bonazza : La Grèce vient officiellement d’appeler à l’aide. La première fois que nous nous sommes vus, il y a quinze jours vous disiez que c’était inéluctable.

Depuis mars, après chaque réunion européenne, on nous disait que le problème était réglé. Mais on constatait quand même que lorsque la Grèce retournait sur les marchés pour emprunter elle payait toujours plus cher que les autres pays. Même avec derrière elle le prétendu soutien de toute l’Europe la Grèce est restée pénalisée. Elle ne pouvait pas échapper à la sanction des marchés. D’où son appel au secours.

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BFM Radio, lundi 12 avril à 10h46 – Pourquoi la Grèce peut sauver le monde

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Vous vous souvenez peut-être que durant les querelles de chiffonniers des semaines passées à propos de la Grèce et de sa dette, Madame Lagarde a dit à un moment donné que la faute n’était peut-être pas seulement du côté des pays qui importent beaucoup plus qu’ils n’exportent mais aussi du côté de ceux qui exportent beaucoup plus qu’ils n’importent. Le pays dont elle parlait c’était – suivez mon regard – celui qui montait sur ses plus grands chevaux dès qu’il était question de donner un coup de main à la Grèce, dont on découvrait alors la prodigalité : dans quelle mesure elle avait vécu au-dessus de ses moyens.

L’argument de Mme Lagarde, je soupçonne qu’elle l’ait trouvé dans une tribune libre du Financial Times signée Martin Wolf, qui se montrait très insolent envers l’Allemagne en réfutant son argumentation en citant celui qu’elle considère peut-être comme son plus grand philosophe : Emmanuel Kant. Il écrivait le 9 mars, je le cite : « Malheureusement, le débat qui a lieu en Allemagne suppose, à tort, que la solution, c’est pour chaque membre de la zone euro de devenir comme l’Allemagne elle-même. Mais si l’Allemagne peut être l’Allemagne, c’est-à-dire une économie disciplinée sur le plan fiscal, une demande intérieure faible et un surplus colossal à l’exportation, c’est seulement parce que les autres ne le peuvent pas. Son modèle économique viole le principe d’universalité du plus grand philosophe allemand Emmanuel Kant » (1).

Kant avait dit en effet qu’une règle ne peut être érigée en principe moral que si elle est généralisable : si elle peut être suivie par tous. Or tous les pays ne peuvent pas être simultanément exportateurs nets : ce serait comme à Lake Wobegon où Garrison Keilor nous assure que « tous les enfants ont des résultats au-dessus de la moyenne » (2).

On aura d’ailleurs reconnu au passage un discours que les États-Unis ont tenu à la Chine au cours des années récentes : « Bien sûr, nous avons jeté l’argent par les fenêtres, mais c’est de l’argent que vous nous aviez prêté, parce que vous en aviez en trop ! »

L’argument vaut ce qu’il vaut mais il rappelle une chose que l’on ferait bien de garder à l’esprit : il vaudrait mieux pour tout le monde qu’à une monnaie – « à une devise » faudrait-il dire – corresponde une zone économique telle que ses importations et ses exportations s’équilibrent, ce qui éviterait qu’ensuite – à intervalles réguliers – on n’aie à parler de protectionnisme et de tarifs douaniers. On n’a pas l’impression que ceux qui ont créé l’euro, et ont décidé ensuite quels pays appartiendraient à la zone euro, y ont beaucoup réfléchi. On a plutôt l’impression qu’ils se sont dit : « Allons-y et advienne que pourra ! ».

Il aurait fallu y réfléchir avant mais, mieux vaut tard que jamais. D’autant que la solution existe et – comme d’habitude – elle fut envisagée à une époque, avant d’être rejetée. Elle s’appelle le « bancor », et elle fut proposée par Keynes à Bretton Woods en 1944. Avec le bancor, les échanges internationaux passeraient par une chambre de compensation et les pays qui importeraient trop seraient pénalisés, mais également ceux qui exporteraient trop. On rééquilibrerait si nécessaire en dévaluant ou en réévaluant les devises.

L’année dernière, Monsieur Zhou Xiaochuan, le Directeur de la banque centrale chinoise, a dit qu’il faudrait repenser au bancor. On n’a pas assez prêté attention à ce qu’il disait mais j’ai l’impression que cela va changer – en tout cas en Europe : la Grèce nous oblige à repenser le rapport qui existe entre une devise et une économie, et du coup, à repenser au bancor.

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(1) Martin Wolf, « Germany’s eurozone crisis nightmare », Financial Times, le 9 mars 2010

(2) Garrison Keilor, Lake Wobegon Days, 1985

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Le Monde – Économie, lundi 11 – mardi 12 janvier

Sur le site du Monde : Keynes aujourd’hui, par Paul Jorion.

Transposer Keynes aujourd’hui

On a parlé de révolution keynésienne au sein de la science économique mais encore davantage à propos de la politique des États et des banques centrales et certains continuent d’en parler en termes techniques, évoquant par exemple l’accent mis sur la demande macroéconomique plutôt que sur l’offre. La question en réalité n’est pas là.

Le capitalisme des années trente était en train d’échouer et la quasi-totalité des membres de l’entourage immédiat de Keynes s’étaient convertis au marxisme et citaient désormais l’Union Soviétique en exemple. Il n’avait cependant lui que du dégoût pour le communisme et il entreprit de sauver le capitalisme pour ce qu’il avait de bon à ses yeux : un attachement jusque-là indéfectible aux libertés individuelles.

Alors que fut la révolution keynésienne ? La pensée de Keynes était loin d’être aussi originale au sein de la science économique de son époque qu’on ne le dit aujourd’hui. Ce qui était neuf, ce n’était pas le remplacement de quelques courbes économiques par d’autres, c’était de placer au centre de son édifice théorique un impératif : ce fut de faire du plein emploi un principe intangible autour duquel redéfinir l’économie.

Pourquoi le plein emploi ? Keynes n’était pas d’avis que les travailleurs font les révolutions : pour lui – il l’écrivit à propos de l’Union Soviétique – les intellectuels entraînent les travailleurs à leur suite et si ses amis se ralliaient à la cause du communisme, c’était par écœurement devant la misère, un fléau qui rendait vain tout accent mis sur les libertés individuelles. Les intellectuels brandiraient bientôt l’étendard de la révolution et la Grande-Bretagne déjà secouée par les mouvements sociaux serait déchirée par la guerre civile. Son souci était de sauver le capitalisme mais en éliminant la cause principale du dégoût qu’il suscitait chez lui et chez ses amis.

Keynes mit le plein emploi au centre de la réflexion économique, il convainquit et, comme il en avait fait le vœu, il sauva le capitalisme.

Les choses sont bien différentes aujourd’hui : le communisme est mort et le capitalisme est en très petite forme. Seules constantes entre l’époque de Keynes et la nôtre : les libertés individuelles doivent être respectées et sur certains points, restaurées. et la misère qui prive celles-ci de tout objet doit être éradiquée.

Le plein emploi signifiait minimiser l’impact de la pauvreté mais constituait aussi une façon de maximiser la demande : une manière d’exorciser le spectre de la surproduction. On pouvait encore légitimement espérer alors que le travail générerait des revenus suffisants sous forme de salaires pour que la totalité de la production puisse être absorbée par la demande. Or l’informatisation et l’automatisation ont dopé à ce point la productivité, dans les services aussi bien que dans l’industrie, qu’il est devenu chimérique d’envisager que les salaires suffiront à l’avenir à absorber l’offre entière de marchandises.

Par ailleurs, la fuite en avant consistant à produire autant qu’il est matériellement possible pour générer ensuite à l’aide du marketing une demande équivalente, a trouvé ses limites dans l’épuisement des ressources et la dégradation de l’environnement. Consommer mieux et à meilleur escient s’est transformé en une nécessité si l’espèce humaine entend sauvegarder son habitat.

Le projet de Keynes doit donc être revu et réactualisé de manière à intégrer la nouvelle donne. Un impératif demeure sous sa forme la plus générale : maintenir – et le cas échéant, restaurer – ce qui du système mérite d’être sauvé, et au premier plan, les libertés individuelles, mais aussi faire en sorte que soit éliminée la source du dégoût qui se répand dans la population, comme dans les années 1930, envers un système qui, chaque jour davantage, punit les bons pour récompenser les méchants.

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Le temps qu’il fait, le 11 décembre 2009

Copenhague
Relativité et mécanique quantique
Grèce, Grande-Bretagne, États-Unis
Les amis de Mr. Obama
John Maynard Keynes

L’article que je commente : Obama’s Big Sellout par Matt Taibbi. Ça a paru hier. On peut voir aussi sa vidéo.

Dans “A Short View of Russia”, un texte de 1925, Keynes fait allusion au fait qu’on avait envisagé pendant quelques mois en URSS de supprimer l’argent. Je n’ai pas trouvé grand-chose à ce sujet sur la toile. Si vous en savez plus, faites le nous savoir.

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BFM Radio, le lundi 7 décembre à 10h46

Par essais et erreurs

« Contrôlons la monnaie », affirment les monétaristes, « et le reste prendra soin de lui-même ». « Pas si vite ! », dit Keynes, « la monnaie peut se porter très bien dans une économie de sous-emploi. Le mécontentement social qui résulte alors du chômage est un facteur déstabilisant, encourageant même certains à prôner un autre système économique. Il faut au contraire mettre le plein-emploi au centre des préoccupations ; les autres facteurs, comme la monnaie, seront réglés ensuite ». « Peut-être », corrige Schumpeter, « mais rien ne vaut la fuite en avant technologique. L’humanité bénéficie de son progrès par un plus grand bien-être, et l’accroissement des richesses corrige tous les défauts qui pourraient apparaître ! »

Le fait est que l’on a d’un côté la production et de l’autre, la consommation, et que rien ne va si le volume de l’un et de l’autre ne sont pas les mêmes. Alors, ou bien on dit comme Jean-Baptiste Say qu’ils sont automatiquement égaux – même s’il y a malheureusement des petits délais ou des écarts dans l’ajustement nécessaire. Ou bien on prétend avoir trouvé la recette-miracle qui permet que les deux coïncideront toujours. Ou bien encore, on ajuste l’un à l’autre de force – comme en Union Soviétique – et l’on a à la fois cinq salariés par poste et rien sur les étagères des magasins.

Dans la pratique – comme l’innovation technologique chère à Schumpeter ne se commande pas – on procède par essais et erreurs. Et quand la solution de Keynes ne marche pas, on passe à celle de Friedman. Ou l’inverse.

Pourquoi cela ne marche-t-il jamais ? Parce que le système est beaucoup plus compliqué qu’on ne veut le reconnaître, et qu’il y a toujours des facteurs dont on n’a pas tenu compte, soit intentionnellement (on introduit toujours des hypothèses simplificatrices), soit par accident.

Ajuster de force n’est pas la solution mais cela veut-il dire que la méthode par essais et erreurs puisse être employée indéfiniment ? On a vu où ça mène – et avec la complexité croissante qu’a permis l’informatique, les ajustements de tirs sont de plus en plus coûteux. Pour que tout ce qui est produit soit aussi consommé, il faut que les ménages aient assez d’argent. S’il leur en manque on complète par le crédit. Là aussi on sait où ça mène : on crée des pyramides de créances, qui finissent un jour par s’écrouler– comme en 2007 aux États-Unis, et il faut alors des années pour se remettre sur pied.

Or – on le sait – il faudra de moins en moins de monde pour produire tout ce dont on a besoin. Imaginer qu’il y aura toujours en face de l’offre une demande de même volume – par l’opération du Saint Esprit – relèvera donc toujours davantage du vœu pieux. Keynes avait raison : pour que les gens ne remettent pas en question le système économique au sein duquel ils vivent, il faut qu’ils soient heureux. Pour cela, il faut assurer, disait-il, le plein emploi. Mais s’il disait cela, c’est parce que le seul moyen qu’il envisageait pour eux d’obtenir les revenus qui leur permettraient de consommer, était qu’ils travaillent. Et si l’on reprenait la question dans l’autre sens ? En partant plutôt du fait qu’il faudrait que les gens soient heureux. Et en déduisant tout le reste à partir de là : le travail, l’argent, etc. Juste pour voir !

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BFM Radio, le lundi 16 novembre à 10h46

Un héros des temps modernes

Une fois n’est pas coutume, je vais commencer par vous citer quelqu’un parlant de quelqu’un d’autre. Voici :

« … [son système] était sur le plan moral, égalitaire. On y trouvait le plein emploi, il était à la fois généreux et joyeux ; c’était une nouvelle sorte de capitalisme, contrôlée non pas par les adorateurs cupides de Mammon mais par l’intellect et la joie de vivre d’une démocratie intelligente et robuste ». (*)

De qui parle-t-on selon vous ?

Oui, il s’agit bien de John Maynard Keynes, le grand économiste anglais, et c’est l’un de ses élèves qui parle de lui. J’ai beaucoup pris le train durant les semaines passées et, m’ont accompagné dans mes voyages, les trois épais volumes de la biographie de Keynes par Robert Skidelsky. J’essaie d’en savoir plus, non pas tant sur l’œuvre que sur la vie de celui dont le nom hante aujourd’hui les conversations des économistes. Vous connaissez le refrain ? « Quand un économiste rencontre un autre économiste, Qu’est-ce qu’y s’racontent ? » Eh bien, aujourd’hui, ils parlent de Keynes.

Qu’est-ce qui semblait donc si neuf chez lui, par rapport à ses contemporains ? C’était le fait que le plein emploi apparaissait comme la solution recherchée à un équilibre entre production et consommation. Jean-Baptiste Say avait fait croire au XIXe siècle que la consommation s’alignerait toujours sur la production. Les années trente mettaient en évidence que – même vraie – la loi de Say n’interdirait pas des périodes de misère profonde dues à un chômage massif. Keynes apportait un rai de lumière en mettant en évidence qu’un capitalisme en bonne santé exigeait le plein emploi. Deux bénéfices évidents à sa théorie : premièrement, que le capitalisme pouvait être sauvé – et le communisme ou le fascisme cessaient d’être ses seules alternatives ; et deuxièmement, que les hommes d’affaire devaient se convaincre qu’il fallait donner du travail à tous – et la misère refluerait des rues qu’elle avait envahies.

Est-ce toujours vrai aujourd’hui ? On ne croit malheureusement plus aujourd’hui à ces fadaises : on vous dit que la reprise aura lieu – voire même qu’elle A eu lieu – mais l’on met aussitôt les points sur les « i » : « Cela ne signifiera pas une reprise de l’emploi ! Pensez ! avec la productivité d’aujourd’hui, on ne pourra pas remettre tout le monde au travail ! »

Zut ! Keynes, ça ne marche plus !? Alors comment fera-t-on pour éviter la misère dans les rues ? « Excellente question mon cher Watson ! Sur laquelle il nous faudra certainement revenir un prochain lundi ! »

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(*) David M. Bensusan-Butt cité dans Robert Skidelsky, John Maynard Keynes. The Economist as Saviour. 1920-1937, London : MacMillan, 1992 : 574.

Jeff Parker

© Comics.com/Jeff_parker

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