Note sur le bancor

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Keynes s’était déjà penché plusieurs fois sur la question monétaire. Son premier livre en 1913 est consacré à la devise indienne : Indian Currency and Finance. En 1930, il publie le Treatise on Money. Il se cantonne cependant jusque-là dans l’analyse, sans s’aventurer dans le domaine de l’application des conclusions auxquelles il aboutit.

Quand la Grande-Bretagne et la France déclarent la guerre à l’Allemagne en 1939, Keynes participe dans son pays à la réflexion sur la transition vers une économie de guerre. Lorsque les hostilités débutent en 1940, les Américains restent prudemment en retrait : ils n’interviennent pas lorsque le Danemark et la Norvège sont attaqués en avril, ni ne s’engagent aux côtés de la Grande-Bretagne et de la France lorsque le Benelux et la France sont envahis en mai 1940. La raison en est simple : l’opinion publique américaine ne suivrait pas Franklin D. Roosevelt. Les rangs du parti républicain comptent une minorité importante de membres d’origine allemande, demeurant favorables à leur mère-patrie, tandis que les rangs du parti démocrate comptent eux des gens de gauche aux yeux de qui la politique impériale de la Grande-Bretagne ne vaut guère mieux que le national-socialisme allemand. La vente par l’Amérique d’armements en grande quantité à la Grande-Bretagne, dont un tiers ne parviendra jamais à l’acheteur, les navires étant coulés par les U-boots, permettra à Roosevelt de préparer l’opinion. Lorsqu’intervient l’attaque sur Pearl Harbor en décembre 1941, le peuple américain tout entier est désormais prêt à l’entrée en guerre et le président américain a derrière lui pour le soutenir, une opinion publique quasi-unanime.

La position des Britanniques durant la période qui s’étend de mai 1940 à décembre 1941, est que la Grande-Bretagne constitue le front avancé d’une alliance antifasciste implicite. Durant ces dix-neuf mois, la Grande-Bretagne considère comme inéluctable l’intervention à terme des États-Unis à ses côtés et, dans cette optique, se voit comme son poste avancé. Elle suppose que cette conception est partagée par le voisin américain et attend de celui-ci des avances financières à son effort de guerre. Keynes en particulier considérera toujours une telle solidarité comme allant de soi. Cette conviction inébranlable, associée à sa légendaire confiance en lui-même, explique le culot dont il fera preuve durant les négociations avec les Américains.

Quand ces négociations débutent pour la mise en place du grand programme d’avances des États-Unis à la Grande-Bretagne, qui se verra appeler le Lend-Lease, Keynes a déjà en tête une formule dont la finalité est essentiellement de faire en sorte que son pays émerge de la guerre sans dette et que l’on retrouve alors le même équilibre des forces, entre les Etats-Unis d’un côté et la Grande-Bretagne complétée de son empire de l’autre, que celui qui prévalait avant l’entrée en guerre, et ceci en dépit du fait que la Grande-Bretagne se retrouve saignée à blanc au moment où se termine la Bataille d’Angleterre (début 1941), quand il est désormais quasiment acquis qu’Hitler ne cherchera plus à l’envahir.

Keynes cherche à mettre au point une formule originale qui aille bien au-delà du prêt pur et simple et implique en particulier la mise sur pied d’un ordre monétaire original susceptible de réunir en un système équilibré des partenaires aussi peu comparables qu’une Amérique qui parviendra peut-être à se maintenir à l’écart du conflit et une Grande-Bretagne associée à un empire mais d’ores et déjà à la limite de l’effondrement (avec un très grand réalisme, la formulation initiale du Lend-Lease précise qu’en cas de capitulation de la Grande-Bretagne devant les forces de l’Axe, les États-Unis hériteront de la totalité de sa flotte).

Keynes n’a qu’une piètre opinion du système monétaire classique de l’étalon-or où chaque devise dispose de sa propre parité avec l’or. Il s’est opposé au rétablissement de la parité or de la livre sterling par Churchill en 1925 et a interprété la dépression industrielle qui s’en est suivi comme une confirmation par les faits de son antipathie en grande partie instinctive envers lui. Il considère que la distribution de l’or entre les nations est arbitraire et pénalise injustement celles qui en sont privées (même si la Grande-Bretagne a accès à l’or d’Afrique du Sud – dans un rapport plus complexe que celui de la simple prédation qu’imaginent les Américains, écrit Keynes de Washington à ses correspondants à Londres) et considère surtout que l’or ne peut que favoriser les déséquilibres entre nations. Ainsi, si dans la relation entre deux nations, l’une est un exportateur net, et donc a priori dans une position de force, et l’autre, un importateur net, et donc a priori en position de faiblesse, une pression supplémentaire s’exercera encore sur le plus faible des deux, forcé de tenter de redresser sa situation, mais ne disposant pas nécessairement de la capacité d’abaisser suffisamment le prix de ses produits d’exportation pour y parvenir. À l’inverse, aucune pression ne s’exerce sur l’exportateur net qui se trouve en position de force et contribue à maintenir le déséquilibre, sans que rien ne vienne lui rappeler que sa posture n’est pas plus généralisable que celle de son malheureux compagnon. Ou, dans les termes-même de Keynes : l’ajustement est « obligatoire pour le débiteur et volontaire pour le créancier ».

Keynes envisage du coup la mise au point d’un système entièrement neuf : pourquoi ne pas synthétiser, se demande-t-il, les enseignements de toutes les recherches que j’ai entreprises sur la monnaie, non pas sous la forme d’une utopie au sens classique mais de ce qu’on pourrait appeler une « utopie pratique » : un projet réellement pragmatique, même si sa formulation entièrement originale la rapproche d’une utopie en raison de sa nouveauté. « Utopique », dit-il, au sens où « elle suppose un degré de compréhension, d’esprit d’innovation téméraire, de coopération internationale et de confiance dans son succès, supérieur à celui qui est assuré ou qu’il est raisonnable de supposer ».

Ce qui est propre à cette conception neuve, c’est son cadre global visant, comme le dit Keynes, à « assurer la pacification des relations économiques ». Où une pression de changer ses habitudes ne s’exerce pas seulement sur l’importateur net en position de faiblesse dont nous avons parlé tout à l’heure, mais aussi sur l’exportateur net, qui dans le cadre de l’étalon-or peut se contenter de triompher insolemment, sans avoir à se soucier de modifier sa façon de faire. Au sein du monde que Keynes envisage, il n’y a pas comme aujourd’hui, d’un côté une Grèce et un Portugal humiliés et de l’autre, une Chine et une Allemagne drapés dans le manteau de ce qu’ils considèrent comme leur vertu. Il n’y a au contraire que des nations aspirant à découvrir entre elles un modus vivendi où chacune maintient son originalité et sa spécificité mais où elles ont cessé de se partager en deux camps : celui des brutes insensibles et celui des souffre-douleur.

Keynes rejetait tous les totalitarismes : « Il n’y a en réalité que deux [idéologies] : les états totalitaires… et les états libéraux. Ces derniers mettent la paix et la liberté individuelle au premier plan, les autres ne les mettent nulle part », écrivait-il à un correspondant. Avant la guerre, en 1936, lorsque Keynes avait tenu à reformuler, dans sa Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, la question du rapport entre la production et la consommation de manière à substituer dans l’imaginaire de la population britannique les deux tentations symétriques du fascisme et du communisme, il avait placé au centre de la problématique économique – que ses contemporains, et bon nombre de ses successeurs, n’entendaient résoudre que selon une logique froide copiée sur celle de la physique – un impératif moral, celui du plein-emploi. De même, lorsqu’il se mit à réfléchir aux conditions d’une « utopie pratique » pacifiant les rapports économiques entre les nations, l’impératif qu’il se fixa fut celui d’un système dont serait écarté par construction le phénomène qui à ses yeux signifiait la mort de toute économie : la déflation. Pour lui, la déflation constituait le mal absolu. Avec elle, l’économie se fige d’abord : toute dépense est reportée au lendemain – puisqu’elle sera moindre, avant de s’enfoncer dans un trou : le chômage monte en flèche, la population toute entière s’appauvrit.

Le système que Keynes a en tête implique que les échanges entre nations, le règlement de leurs importations et de leurs exportations, se fassent tous par l’intermédiaire d’une chambre de compensation internationale et par le moyen d’une monnaie internationale : le bancor. Un système de récompenses et de pénalités fera en sorte que les nations, ou les ensembles de nations constituant la zone économique correspondant à une devise, soient encouragées à maintenir un équilibre entre leurs importations globales et leurs exportations globales, non pas vis-à-vis de chacune des autres, comme ce serait le cas dans le cadre d’une série d’accords bilatéraux mais vis-à-vis de l’ensemble de toutes les autres nations, dans une optique multilatérale.

Résoudre le déséquilibre de leurs échanges par le protectionnisme et les tarifs douaniers appartiendra alors au passé. Deux types de monnaies coexisteront : l’une globale, le bancor, servant d’unité de compte aux échanges internationaux, et les autres, locales, ayant une parité fixe mais révisable annuellement par rapport au bancor, semblables aux devises actuelles, utilisées quotidiennement dans le cadre d’unités économiques constituées de manière à être cohérentes précisément dans cette perspective de présenter un bilan nul en termes d’export et d’import globaux. Les banques centrales des nations ou des groupes de nations se partageant une monnaie commune achèteront ou vendront leur devise locale pour régler les débits ou les crédits de leur compte à la chambre de compensation multilatérale.

Les nations ou les zones disposant d’une devise commune disposeront d’une marge de découvert en bancors auprès de la chambre de compensation multilatérale, dont le montant initial équivaudra – en chiffres absolus – à la moitié de la somme moyenne de leurs importations et de leurs exportations au cours des trois années précédant la mise en place du système (un quota équivalent donc à leur poids économique). Leur performance sera évaluée annuellement, tout déséquilibre (importateur net ou exportateur net) sera pénalisé financièrement selon un barème tenant compte de l’ampleur de la déviation, et un déséquilibre massif sera résolu par un réajustement de leur devise : une réévaluation par rapport au bancor pour les exportateurs nets délinquants et une dévaluation pour les importateurs nets délinquants. Ce réajustement périodique permettra à chaque nation de repartir sur une base assainie l’année suivante.

Dans les premiers temps de l’existence du système, le bancor (et donc chacune des devises locales) aura une parité avec l’or, mais le métal précieux sera petit à petit repoussé en-dehors du cadre monétaire général en raison d’une asymétrie introduite délibérément dans le fonctionnement global du système : si les nations peuvent se procurer du bancor en échange d’or auprès de la chambre de compensation multilatérale, un surplus en bancor ne pourra pas lui s’échanger contre de l’or.

Cette mise sur la touche progressive de l’or n’est pas sans rappeler un autre projet « utopique » de Keynes : celui qu’il avait introduit dans sa Théorie de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie, pour neutraliser la nocivité des intérêts à l’intérieur du système financier : ce qu’il avait choisi d’appeler cruellement en anglais : l’« euthanasie des rentiers », formule que le traducteur français, de Largentaye, avait choisi d’adoucir :

Cet état de choses serait parfaitement compatible avec un certain degré d’individualisme. Mais il n’en impliquerait pas moins la disparition progressive du rentier et par suite la disparition progressive chez le capitaliste du pouvoir oppressif d’exploiter subsidiairement la valeur conférée au capital par sa rareté. L’intérêt ne rémunère aujourd’hui aucun sacrifice véritable non plus que la rente du sol. Le détenteur du capital peut obtenir un intérêt parce que le capital est rare, de même que le détenteur du sol peut obtenir une rente parce que le sol est rare. Mais, tandis que la rareté du sol s’explique par une raison intrinsèque, il n’y a aucune raison intrinsèque qui justifie la rareté du capital (1).

Le fléau de la déflation sera vaincu par la mise en place conjointe du bancor et de sa chambre de compensation multilatérale. Mais un autre fléau qui afflige les systèmes économiques sera lui aussi éliminé : dans leur cadre, l’évasion fiscale devient impossible ainsi que l’existence-même de nations jouant le rôle de paradis fiscaux.

Un principe fondamental doit toujours être respecté affirme Keynes en 1941 dans une série de documents préparatoires à ce qu’il appelle l’Union Monétaire Internationale (2) : distinguer soigneusement les capitaux flottants à la recherche d’une opportunité quelconque de se placer et ceux qui constituent un investissement authentique permettant de mieux tirer parti des ressources mondiales, distinguer également les mouvements de capitaux en provenance de pays excédentaires en direction de pays déficitaires, susceptibles de contribuer à un retour à l’équilibre, des mouvements de capitaux spéculatifs ou de l’évasion des capitaux d’un pays déficitaire vers un pays excédentaire ou entre deux de ceux-ci.

Les mouvements spéculatifs de capitaux sont en conséquence prohibés dans la cadre d’un système sous l’égide du bancor. Keynes écrit dans ses Proposals for an International Currency Union (2) (Propositions pour une Union Monétaire Internationale) :

Aucun pays ne pourra désormais autoriser sans risque la fuite des capitaux pour des raisons politiques, pour échapper à l’impôt ou dans l’anticipation d’une évasion fiscale. De même, aucun pays ne pourra accueillir sans risque les capitaux en fuite, constituant une importation inacceptable de capital, ni ne pouvant être mobilisés sans risque en vue d’un investissement.

Un pays peut bien entendu choisir de se situer délibérément en-dehors de l’Union Monétaire Internationale, de même qu’il peut en être expulsé pour manquement grave, mais il est alors livré à lui-même : sans contact avec ceux qui y participent, un simple pirate au sein du contexte mondial. Les paradis fiscaux se trouvent aujourd’hui déjà de jure dans cette situation-là mais, comme l’on sait, des nations ayant pignon sur rue recrutent de tels pirates au titre de corsaires pour mener leurs propres exactions, cautionnant de facto leur existence.

Ce portrait a sans doute été trop rapidement brossé et il conviendra de l’étoffer sans tarder. Pourquoi ? Parce que l’existence-même de l’euro est désormais menacée. Son éclatement ne représenterait bien sûr pour le dollar qu’une victoire à la Pyrrhus : toujours monnaie de référence mais menacé d’hyperinflation au cas où l’argent qui a été créé de manière inconsidérée sans création de richesse équivalente par la méthode « non-conventionnelle » du quantitative easing, de l’assouplissement quantitatif, se retrouverait finalement un jour dans l’économie. La Chine pousserait alors plus que jamais à la mise en place du bancor et de sa chambre de compensation multilatérale. Les Européens, désemparés et humiliés, n’auraient cette fois d’autre choix que de soutenir l’initiative.

La discussion sur le sujet a déjà été lancée, il convient maintenant de l’approfondir. Cette Note sur le bancor n’a pas d’autre objectif.

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J’ai rassemblé pour rédiger cette note, toute l’information que j’ai pu trouver. À vue de nez, 80 % de celle que j’utilise ici provient cependant de la source de loin la plus complète : le troisième volume de la biographie monumentale de Keynes par Robert Skidelsky : John Maynard Keynes. Fighting for Britain 1937-1946, London : MacMillan, 2000

(1) Keynes, John Maynard, Théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie [1936], traduit de l’anglais par Jean de Largentaye, Paris : Éditions Payot, 1942, page 192 (pages 375-376 de l’original en anglais).

(2) Keynes, John Maynard, Proposals for an International Currency Union (Second Draft, November 18, 1941) Donald Moggridge (ed.) The Collected Writings of John Maynard Keynes, Volume XXV, Activities 1940-1944, Shaping the Post-war World: the Clearing Union. London: MacMillan, 1980, pp. 42-66

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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85 réflexions sur « Note sur le bancor »

  1. Euh, M. Jorion, là je pédale dans la choucroute (Yvan, ce post n’est pas pour toi : pas de pari en vue). Déjà qu’avant …

    Si le Bancor n’est pas convertible en monnaie locale, comment un pays net importateur (donc en ‘négatif’ en Bancor) pourra investir dans son système de production local afin d’éviter l’année suivante d’avoir à importer encore et exporter son surplus de production, si les pays net ‘exportateur’ (donc ‘positifs’ en Bancor) ne lui prêtent pas des Bancor et surtout que le pays emprunteur CONVERTISSE ces Bancor en monnaie locale pour se faire ?
    Si j’ai bien compris, le Bancor est un monnaie de compte, donc de crédit … ou pas ?

    « Les banques centrales des nations ou des groupes de nations se partageant une monnaie commune achèteront ou vendront leur devise locale pour régler les débits ou les crédits de leur compte à la chambre de compensation multilatérale » : apparemment pas de convertibilité. Snif …

    1. Skidelsky (2000 : 189), à propos du principe général : « In its simplest form, the two trading partners open accounts for each other in their central banks, into which each pays for its imports from the other in its local currency. The balances in both accounts can only be cleared (that is, eliminated) by the exchange of goods. It was a modern form of barter trade [une forme moderne de troc] : goods exchanged against goods, not money. »

    2. Si, Zébu.

      Remplace le mot bancor par le mot or, et tu comprends tout de suite. Sauf que là, celui qui possède le plus de bancor voit le cours de sa monnaie … augmenter.
      Il a donc plus de mal à exporter.

      La « convertibilité » se fait dans ces cas-là par parité fixée imposées et swap de devises.

      Hhmm… c’est aussi une autre construction de dette-papier, bien sûr…
      Mais on cherche encore des extraterrestres à qui vendre notre dette… contre verroterie.

    3. Grilled par Mister Jorion. Son commentaire vient d’apparaître…
      Je ne vous en veux pas, même si on finit par se bousculer sur le blog 🙂

    4. Merci bien à vous deux. Mais bon …
      Vais aller compter les moutons. Et encore, suis pas sûr.

  2. 1) « au vu des précédentes questions, peut-on (ou doit-on ?) imaginer UN BANCOR mondial et plusieurs Bancors régionaux, voir locaux, afin de découpler les effets d’ajustements, de mieux ‘coller à la proximité’, tout en gardant le principe de convertibilité du BANCOR avec les Bancors locaux (comme les monnaies nationales) ? »

    Il semble que le Sucre, créé par les états latinoaméricains, réponde à cette idée.

    2) Rien n’empêcherait que certains Etats augmentent indéfiniment leurs dettes et que d’autres accumulent les créances en bancor. Keynes corrige cette éventualité par le mécanisme suivant : un intérêt dont le taux serait progressif et finalement dissuasif. Il propose un dispositif particulier : cette pénalité ne s’appliquerait pas seulement aux pays dont la dette s’accroit mais de façon symétrique au pays dont les avoirs en bancors s’accroissent.

    Keynes estime que normalement les pays disposant de bancors en excès seront naturellement soucieux de rétablir l’équilibre avec les pays dont la balance commerciale est déficitaire, puisqu’ils partagent le souci général de la Chambre de Compensation d’assurer avec l’équilibre des exportations et des importations de tous. La Chambre de compensation ne résulte-t-elle pas d’une volonté générale ? Mais il se peut qu’il n’en soit pas ainsi et dès lors c’est une régulation par la sanction qui vient forcer le plus favorisé à payer rançon au plus défavorisé. Cette dernière incitation est contraire à l’esprit de la concurrence et du libre échange. Elle inaugure une conception de la monnaie qui renvoie à une relation non plus de libre-échange mais de réciprocité au sens aristotélicien du terme et dans laquelle le prix d’une transaction n’est pas déterminé par la position du plus fort sur le plus faible mais par celle du plus faible vis-à-vis du plus fort. Au cas où le plus fort prend de lui-même l’initiative de racheter ses dettes au plus faible il s’agit de réciprocité positive, dans l’autre cas où la sanction l’y oblige il s’agit de réciprocité négative. Le bancor n’est pas une supermonnaie d’échange, le bancor devient une monnaie de réciprocité qui limite le pouvoir de la monnaie d’échange. C’est peut-être ce point qui fait de la proposition de Keynes une question sensible : n’est-il pas temps d’instaurer un autre type de transactions qui permettent d’échapper à la crise permanente du système capitaliste en inaugurant un système de réciprocité généralisé en lieu et place du système de libre-échange. L’idée de Keynes invite à commencer par …le haut ! ? La réciprocité (aristotélicienne) crée une valeur dotée d’une dimension éthique. C’est effectivement au nom de cette dimension éthique de la valeur que Keynes en est arrivé à proposer son idée du bancor. Cette valeur était pour lui la Paix…

  3. Je comprends bien comment le bancor tend à réduire les déséquilibres de balance commerciale.

    Par contre, je ne comprends pas comment « l’évasion fiscale devient impossible ainsi que l’existence-même de nations jouant le rôle de paradis fiscaux. »

    Si vous pouviez donner quelques exemples concerts…

    Une entreprise ou un particulier pourraient-ils ouvrir des comptes en bancor, en devises étrangères ? Au delà de l’évasion fiscale, je pense en particulier à la dollarisation de certains pays dans le système actuel. N’assisterait-on pas alors à la bancorisation des pays (loi de Gresham) et donc à une contradiction intrinsèque au système bancor lui-même puisque le bancor est défini en terme de monnaies nationales qui tendraient à disparaître.

    Dans quelles devises une société pourrait facturer ? Par ex Airbus facture actuellement en dollar et paie ses fournisseurs et employés en euro, d’où le risque de change dans le système actuel ou la « pression » de change dans un système à change fixe comme le bancor. Quand Airbus vend aux USA, elle facturerait et serait payée en quelle devise : bancor, euro ou dollar ?

  4. Excellent billet. Il n’en reste pas moins qu’on voit mal comment les pays pauvres; qui n’ont pas chose à exporter, pourraient jamais se retrouver en équilibre. L’idée de Keynes est une idée de « riche ».

    1. Pas évidente votre idée. Les pays pauvres exportent beaucoup relativement à leur poids économique. Exemple caricatural : l’Indonésie et son huile de palme. Il est plus intéressant de se demander si le bancor permettrait de protéger les marchés locaux contre les importations à très bas prix en provenance des pays riches. La réponse, c’est qu’on peut sérieusement en douter. Le bancor ne sert qu’à équilibrer financièrement les échanges, pas à en définir les termes. Sachant ce que valent les hommes politiques, on peut être certain que leurs choix continueront à favoriser les classes possédantes, bancor ou pas bancor.

    2. @ crapaud rouge :
      ben, c’est ce que je me disais, sur les importations de maïs américain au Mexique notamment, les ‘forces’ de production étant par ailleurs très inégales dès le départ, que ce soit sur la concentration des moyens de production( et des rendements) ou sur les subventions à l’export (ou à la production, mais c’est pareil, quand ‘l’objet’ a pour vocation à être exporté).
      On pourrait avoir le même raisonnement sur le blé ou le riz importé en Afrique, au détriment des productions vivrières locales et de « l’avantage comparatif » de la production de tomates ou de haricots verts pour l’exportation de l’Afrique.
      Si la seule manière de rééquilibrer la balance des ‘compensations’ (et donc des bancor) est par exemple d’exporter plus, cela augmentera le déséquilibre alimentaire, sans compter les coûts environnementaux.
      Par contre, si la réduction des importations est une autre variable pour réajuster la balance des bancors, alors effectivement cela peut être intéressant (faire la promotion des productions locales). Le seul souci, c’est que les productions locales risquent d’être pour un certain temps, avant que d’avoir des rendements intéressants et d’être intéressantes financièrement pour la population locale, ‘non rentables’. Si ce type de fonctionnement est faisable, il demande du temps et de l’investissement pour produire … que n’auront pas forcément ces pays, à moins d’un ‘transfert’ de bancors de pays excédentaires vers d’autres, déficitaires. Dans tous les cas, cela ne résout pas le problème du différentiel export-import, si le pays concerné se tourne vers le développement de sa production vivrière au détriment de sa production d’exportation : que pourra-t-il exporter alors ? Des émigrés ?
      J’avoue que je suis largué …

  5. Bonjour, et merci pour ce billet très intéressant.
    Quelques questions/remarques…
    « Il considère que la distribution de l’or entre les nations est arbitraire et pénalise injustement celles qui en sont privées (même si la Grande-Bretagne a accès à l’or d’Afrique du Sud – dans un rapport plus complexe que celui de la simple prédation qu’imaginent les Américains, écrit Keynes de Washington à ses correspondants à Londres) »
    Hum… si l’on considère l’évolution économique au XVIe et XVII siècle d’une part de l’Espagne qui débordait de l’or et l’argent pillés aux amérindiens et s’est progressivement sous-développée, et d’autre part celles de la France, Hollande et Angleterre dont les économies tournaient pour produire des biens et services en abondance grâce aux liquidités ainsi introduites, on voit bien que cette supposition ne tient pas la route : la richesse d’une nation n’est pas déterminée in fine par celle de son sous-sol, même en métaux précieux.
    «… et considère surtout que l’or ne peut que favoriser les déséquilibres entre nations. Ainsi, si dans la relation entre deux nations, l’une est un exportateur net, et donc a priori dans une position de force, et l’autre, un importateur net, et donc a priori en position de faiblesse, une pression supplémentaire s’exercera encore sur le plus faible des deux, forcé de tenter de redresser sa situation, mais ne disposant pas nécessairement de la capacité d’abaisser suffisamment le prix de ses produits d’exportation pour y parvenir. À l’inverse, aucune pression ne s’exerce sur l’exportateur net qui se trouve en position de force et contribue à maintenir le déséquilibre, sans que rien ne vienne lui rappeler que sa posture n’est pas plus généralisable que celle de son malheureux compagnon. »
    En théorie, hormis déséquilibre induit par une ressource abondant en métaux précieux dans un pays, dans un système d’étalon métallique le pays exportateur net voit sa masse monétaire augmenter, et ses prix aussi, avec un mouvement inverse dans le pays importateur net, d’où il découle un équilibrage à terme des échanges.
    « Un pays peut bien entendu choisir de se situer délibérément en-dehors de l’Union Monétaire Internationale, de même qu’il peut en être expulsé pour manquement grave, mais il est alors livré à lui-même : sans contact avec ceux qui y participent, un simple pirate au sein du contexte mondial. »
    Admettons qu’un groupe de pays disposant de ressources stratégiques, par exemple l’OPEP, refuse le bancor et exige un paiement de ses exportations en métal précieux : quid de l’utilité de ce système nécessitant une unanimité mondiale constante ? Quand on voit que déjà à 16 pays, du même continent, avec des différences de niveaux de développement pas trop gigantesques, on n’arrive pas à avoir une unanimité… Pour avoir un exemple concret, admettons que le monde se limite à l’Union européenne, avec son union monétaire, et qu’un pays choisisse de sortir de cette union monétaire (par exemple l’Allemagne) : ses échanges économiques avec ses voisins cesseront-ils pour autant? C’est très peu probable dans la réalité ; au contraire, celui qui sortira le premier pourrait tout-à-fait bénéficier d’un flux de capitaux asséchant les liquidités des pays jouant le jeu de l’union monétaire.
    Sur le fond : comment (pratiquement, et surtout moralement) imposer ces limitations à des acteurs du poids de l’Allemagne ou du Japon, qui ont une pyramide des âges déclinante et ont souverainement choisit de ne pas relancer leur démographie, ou de la Chine, qui veut s’industrialiser à marche forcée pour ne plus jamais risquer d’être colonisée ?
    Finalement cela renvoie à la question essentielle de la souveraineté : qui contrôlerait in fine la chambre de compensation, ses statistiques, etc. ? Un étalon métallique au niveau du SMI a l’immense avantage d’être difficilement manipulé à l’envie, de rétablir quasi-automatiquement les déséquilibres commerciaux, s’il n’est pas thésaurisé par les banques centrales comme la Fed à partir de 1914 : voir Norman Palma (http://www.normanpalma.info/blog/index.php/ ), et de respecter les souverainetés nationales.

  6. On a eu il y a quelques temps un débat sur le protectionnisme. Et Paul Jorion était contre car il voulait quelque chose de plus automatique, de plus systémique, dans la même veine que son leitmotiv de l’interdiction des paris sur les prix. Il pensait en fait au bancor !

    Cependant si le bancor permettra bien un équilibre global des échanges économiques, je ne suis pas sûr qu’il n’empêchera pas une spécialisation économiques qui continuera à maintenir certains pays dans la pauvreté. Ainsi certains pays pauvres continueront à être exportateurs de matières premières non transformées à très faible valeur ajouté et ne pourront en contre-partir importer qu’une faible quantité des produits de haute technologie fabriqués par les pays les plus avancés. Pour moi le protectionnisme reste légitime car il est des industries qu’un Etat ne peut se permettre de se passer, celles en particulier qui remettent en cause sa souveraineté et celle de son peuple : en tout premier lieu l’agriculture, puis le logement, la santé, voire l’habillement, le transport et l’armement. De ce point de vue, si le bancor est nécessaire (car on n’a pas encore trouvé mieux) il n’est à mon avis pas suffisant.

    Et puis je maintiens qu’il est légitime pour un état de vouloir interdire l’importation de certains produits pour des raisons légitimes c’est à dire autre que celles de la protection corporatiste de lobbies nationaux : le veau aux hormones, les produits fabriqués par les enfants ou par des personnes exploités (comme toutes celles qui ne peuvent se syndiquer,… ce qui fait du monde), les produits issus d’espèces animales ou végétales en danger d’extinction,…

  7. Il est une réponse qui ne peut subir la peur ou l’avarice, les sautes d’humeur des boursicoteurs ou des gouvernants, l’érosion ou l’ajustement, qui est, fixe jusqu’à la 23ième décimale, inamovible, intangible, universelle tant à Lima, qu’à Vladivostok en passant par Dubaï, qui échappe aux lobbies, au combines à la spéculation et tant d’autres choses, vous n’avez pas deviné? allons, allons un petit effort…c’est la monnaie basée sur l’énergie !
    1 kW/h a la même valeur dans tout l’univers et rien de plus facile que de convertir des €, $, £ et autres yuan en « energ ou tout autre mot (en science fiction c’est le stellar qui est majoritairement utilisé, mais d’autres noms peuvent peut-être convenir, y compris le bancor mais j’en doute il est déjà « brûlé »).

      1. @ jérôme
        « …Révolution énergétique … » Ce mot « révolution » employé à toutes les sauces …
        C’est surtout peut-être le nouveau (connu depuis très longtemps ,en fait ) machin radioactif qu’on veut nous vendre !
        Il faut définitivement laisser tomber le nucléaire ; nous avons mille moyens d’avoir l’énergie suffisante ailleurs .
        Pour info :
         » La détention et la manipulation de petites quantités de thorium, comme celles contenues dans un manchon à incandescence, sont considérées comme non dangereuses tant que l’on prend soin de ne pas ingérer le thorium – les poumons et les autres organes internes peuvent être atteints par les rayonnements alpha. Une exposition à un aérosol de thorium peut conduire à une augmentation du risque de cancer du poumon, du pancréas et du sang. Une ingestion de thorium conduit à une augmentation du risque de maladies du foie.  »
         » La chaîne de désintégration du thorium produit du « thoron » (220Rn), qui est un émetteur alpha et présente un risque radiologique ; comme pour tous les isotopes du radon, son état gazeux le rend susceptible d’être facilement inhalé… »
        Quelle source d’énergie découverte par les hommes a pu provoquer un jour des déserts de la nature de ceux de Tchernobyl ou de Fukushima ?
        Pour le nucléaire civil , la messe est dite .
        Quant au militaire , c’est une autre affaire .

    1. Suite,

      En anglais, sorry, énergie atomique bon marché et écolo, paraît-il, détruisant ses propres déchets, et pouvant servir à « nettoyer » les déchets d’uranium existants aussi…par Ambrose Evans-Pritchards

      Une très bonne nouvelle?!

  8. Le rôle international actuel du dollar ne se justifie plus dans un univers néo-keynésien comme celui de Bernard Schmitt qui avait proposé en 1977 la création d’une véritable monnaie scripturale supranationale émise par une banque centrale mondiale.

    2.B Les prolongements post-keynésiens : monnaie transnationale et mobilisation internationale de l’épargne

    Pour B. Schmitt, la question centrale de la monnaie de crédit dans une économie de production est celle de la création d’une véritable monnaie supranationale. Cette nécessité découle de l’incapacité des monnaies nationales de garantir un paiement effectif dans les échanges internationaux, car la monnaie émise par un pays quelconque est dépourvue du pouvoir formel de payer les importations en sa propre monnaie (Schmitt, 1977). La distinction entre monnaie et crédit concerne la séparation entre monnaies nationales et monnaie supranationale de règlement, et la différenciation entre créances des agents économiques non bancaires et monnaie scripturale domestique.

    Les conceptions du bancor de Keynes et de la monnaie supranationale de Schmitt semblent très proches. Cependant, ce dernier souligne que « si le plan Keynes avant été accepté et appliqué, en l’état, le monde aurait vécu une inflation d’après-guerre encore bien plus grande qu’elle ne l’a été » (Schmitt, 1985, p. 197). Dans le plan de Keynes, la banque centrale du pays créditeur doit créer de la monnaie pour payer ses exportateurs, ce que signifie que les paiements en bancor sont dupliqués au niveau national. Les écarts inflationnistes provoqués par ces « faux » paiements internationaux sont au centre des réflexions de Schmitt sur la nécessité de la monnaie supranationale. L’enjeu fondamental dans la création d’une monnaie supranationale est, plus que la substitution de la devise clé, l’élimination des écarts inflationnistes provoqués par ces faux paiements.

    En suivant son raisonnement, l’équilibre des balances des paiements contenu dans le plan de Keynes semblerait aller à l’encontre de l’autre avantage de sa proposition, la mise à disposition des pays débiteurs de l’épargne des pays excédentaires. Ces prêts sont de nature à rendre les pays pauvres moins dépendants des investissements internationaux. La différence entre Keynes et Schmitt résiderait dans le statut donné dans chaque proposition à l’épargne internationale.

    Pour Keynes, les réserves en bancor non rémunérées sont gérées par l’UIC pour financer les pays déficitaires. Dans l’optique de Schmitt, l’épargne internationale est composée de titres financiers rémunérés par le FMI et mis à la disposition des pays déficitaires. Cette double caractéristique des titres (garantis par le FMI et rémunérés) rendrait leur achat attractif. L’objectif est donc de favoriser les transferts internationaux vers les pays structurellement déficitaires plutôt que de chercher l’équilibre des balances financières. Ainsi, la distinction de la monnaie et d’un capital financier dans le plan de Keynes n’est pas entièrement satisfaisante pour Schmitt (1985, pp. 204-209). Il existe deux bancors disjoints, l’un est une unité de monnaie et l’autre une unité de capital (financier). Le bancor est, en principe, une unité de capital dans la mesure où l’épargne en bancors des pays excédentaires finance le déficit structurel des pays importateurs nets. Cependant, puisque cette épargne en bancors n’est pas rémunérée, elle ne concourt pas à la formation de ce capital. Hormis la disposition qui prévoit la rétrocession de l’or et de devises aux pays créditeurs.

    Plus récemment, les travaux de Paul Davidson (1992 et 2001) sur la réforme du SMI réactualisent les dispositions envisagées par Keynes, en insistant sur les transferts internationaux de capitaux afin de promouvoir le bien-être global. Davidson conçoit également la création d’une Union internationale de compensation monétaire (UICM) dont le rôle serait d’être l’organisme comptable et de réserve des actifs. Chaque banque centrale s’engage à garantir la conversion dans sa propre monnaie des dépôts dans l’UICM, et à fournir les devises nécessaires à ses banques et au secteur privé. L’essentiel des transactions internationales privées est compensé entre les comptes des banques centrales sur les livres de l’UICM. Le taux de change entre la monnaie nationale et l’UICM est fixé initialement par chaque pays. Son projet vise à mobiliser l’épargne des pays excédentaires vers les pays déficitaires. Les crédits des pays excédentaires doivent servir à : financer des importations en provenance des autres pays appartenant à l’UICM ; réaliser des nouveaux investissements directs chez ses partenaires ou ; faire des transferts unilatéraux (aide extérieure) aux pays déficitaires.

    La stabilité à long terme du pouvoir d’achat de l’UICM est basée sur un panier de biens produits dans chaque pays. Ceci requiert un système de taux de change fixe entre chaque monnaie nationale et l’UICM. Le taux de change peut être modifié seulement pour tenir compte des augmentations permanentes de la productivité du travail. Chaque banque centrale est ainsi assurée de maintenir le pouvoir d’achat de ses réserves en UICM, même si un autre pays permet un dérapage de l’inflation. Un pays qui bénéficie du plein emploi mais maintient un déficit de son compte courant, ne dispose pas de la capacité productive pour maintenir son niveau de vie. Si la nation déficitaire est pauvre, les pays riches doivent transférer une partie de leur excédent commercial sous forme d’aide. Ceci équivaut à un impôt négatif sur le revenu des ménages pauvres dans le pays qui jouit du plein emploi. Si le pays déficitaire est relativement riche, il doit réduire les échanges avec ses principaux partenaires commerciaux. Si le déficit de la balance des paiements devient chronique malgré un solde commercial positif, le pays subit une charge très lourde du service de la dette. L’UICM doit alors promouvoir la négociation entre créditeur et débiteur afin de : allonger les périodes de remboursement ; réduire les charges d’intérêts, et ; annuler une partie de la dette. La réduction du service de la dette dépend du niveau des revenus du pays débiteur par rapport à celui du créancier, et de sa capacité d’accroître le revenu réel par habitant (Davidson, 2001, p. 13).

    Cette mobilisation internationale de l’épargne réintroduit la proposition de Keynes d’un mécanisme d’ajustement des soldes commerciaux, dont la responsabilité pour éliminer les déséquilibres incombe essentiellement aux pays excédentaires. Le contrôle de capitaux est assuré par la conversion en monnaie nationale des dépôts dans l’UICM, et par la fourniture des devises nécessaires aux échanges par les banques centrales. Dans le contexte de globalisation financière, cette approche postkeynésienne a le mérite de souligner que ce mécanisme d’ajustement, et indépendamment d’un système de taux de change fixe, variable ou de contrôle de capitaux, peut éviter une crise internationale de liquidité et une dépression généralisée.

  9. Voici un lien direct vers le second document (2) cité en bibliographie par Paul Jorion pour cette note sur le bancor :
    Keynes, John Maynard – Proposals for an International Currency Union (Second Draft, November 18, 1941)
    Scanned from Donald Moggridge (ed) The Collected Writings of John Maynard Keynes, Volume XXV, Activities 1940-1944, Shaping the Post-war World: the Clearing Union. London: MacMillan, 1980, pp. 42-66.

    Ainsi qu’un deuxième lien direct vers un autre document d’époque fort à propos :
    Anderson, Benjamin McAlester – International Currency, GOLD versurs BANCOR or UNITAS
    Delivered before the Chamber of Commerce of the State of New York, New York City, February 3, 1944

  10. Bonsoir,
    C’est l’intervention de E. Tréteau sur un des blogs du journal Le Monde daté d’aujourd‘hui (17.11.2010) qui me rabat sur votre article un peu ancien mais au demeurant toujours d’actualité et très didactique concernant le bancor (étant précisé que Wikipedia n’est pas très bavard à propos de cette invention keynésienne).
    Pour ma part, j’ai du mal à considérer que l’on puisse faire abstraction de l’épargne, étant entendu que la rente concerne aussi bien la détention d’un particulier en or qu’en actifs immobiliers ou en titres d’entreprises qu’ils soient cotés au nom. Et il se peut que la rente en question soit légitime c’est une question de niveau de rémunération (TRI) et de niveau d’importance du stock d’actifs détenus.
    Ce qui pose problème c’est la circulation intempestive des capitaux spéculatifs, les paradis fiscaux, les fonds spéculatifs et en particulier ceux qui sont aujourd’hui à l’origine de l’envolée des prix des matières premières dont l’or, et enfin les agences de notation.
    Les déséquilibres des balances des paiements ont un moyen d’être financé par le biais , comme chacun sait, des prêts bi latéraux ou multilatéraux d’états appartenant ou non à la même zone monétaire et ou l’intervention du FMI, ou conjointement les deux.
    Les dérèglements surgis de la crise financière doivent être traités dans le cadre de l’amélioration des outils actuellement disponibles et par le bon calibrage des interventions. En effet, les déficits publics des états peuvent être assimilés à des déséquilibres structurels passibles de financements à long terme sous conditions et éventuellement délivrance de collateral (garanties sur actifs)..

    Les priorités sont donc, semble-t-il, de:
    1. Rééquilibrer à moyen terme (5/7/10 ans) les balances des pays (on va les appeler balances des paiements élargies) en rendant obligatoire le rapatriement des capitaux issus des transactions et des bénéfices des multinationales et en intégrant la comptabilisation des emprunts de celles-ci libellés en monnaie d’origine (quelque soit le montage financier ou les instruments utilisés),
    2. Taxer momentanément très fortement l’or et l’or papier (et/ou les métaux alternatifs type platine) sauf à des fins purement industrielles, ainsi que CDS et d’une façon générale tous les instruments dérivés à l’exception des couvertures de change adossées à des flux de livraisons de biens ou de services réelles (la preuve devant être apportée par le souscripteur et toute sur couverture pénalisée). Mais à terme ces couvertures seront moins nécessaires par la stabilisation relative des monnaies.
    3. Diversifier les avoirs excédentaires des pays exportateurs nets en accroissant la part de l’euro dans leurs portefeuilles tout en réévaluant progressivement les monnaies de ces pays,
    4. Relocaliser progressivement les productions industrielles à valeur ajoutée faisant l’objet de processus de protection intellectuelle dans les pays ou zones monétaires d’origine,
    5. Repenser concrètement et rapidement les échanges internationaux et le rôle des multinationales dans l’organisation de ces échanges et dans leur finalité (redéfinir les règles par les Etats et non par les multinationales elles mêmes ce qui est le cas actuellement avec l’OMC)
    6; Soumettre tous les paradis fiscaux à des contraintes telles qu’elles rendent l’accueil de capitaux issus de l’évasion fiscale extrêmement dissuasif
    7. Abandonner le recours à la planche à billets (quantitative easing) et favoriser sa substitution par la souscription d’emprunts à long terme (émis par les pays déficitaires) par les pays excédentaires en réserves monétaires. Ces emprunts financeraient d’une part le rééchelonnement des dettes souveraines existantes et d’autre part l’investissement dans les infrastructures, l’éducation publique et la formation des catégories sociales affaiblies ou pauvres en vue de favoriser la reconstitution des classes moyennes et au plan mondial la sortie progressive du sous développement ainsi que la réparation des dommages causés à l’environnement.
    8. Interdire aux agences de rating de noter les dettes souveraines, l’évaluation de ces dettes devant faire l’objet d’un monopole conféré aux banques centrales régionales sous le contrôle de la BRI et du FMI (dans lequel il ne substituerait plus de droit de véto implicite).
    9. Rétablir une version actualisée et pertinente d’un Glass Steagall Act au plan Mondial
    10. Rétablir et/ou renforcer les lois anti trust et anti cartellisation des marchés ce qui passe par une limitation drastique des possibilités pour des multinationales d’avoir recours à la croissance externe.
    11. Sanctionner financièrement le vendeur (fonds d’investissement ou assimilés) et le repreneur de titres de sociétés (PME, GME) et leurs banques conseils, en cas de destruction de valeur que l’on définira prioritairement comme la somme de la valeur réellement ajoutée produite dans le pays d’origine ou dans sa zone économique et monétaire d’appartenance des sociétés concernées de laquelle sera déduite la rémunération des managers du fond et du manager de la société reprise dans le cas où celui-ci bénéficierait de stocks options et d’une rémunération disproportionnés par rapport à la valeur à laquelle celui-ci peut réellement prétendre avoir apporté.
    Bien entendu tout ceci se discute, pour certains on peut considérer qu’on est en plein rêve, mais Keynes aussi rêvait, ce qui ne l’empêchait d’agir et d’être assez averti en affaires et comme dirait Tréteau, ça commence à urger.

  11. au final, cela ne remet pas en question la pauvreté, la malnutrition, les guerres alors que tout cela a toujours une conséquence économique….

  12. pardon cause à la place de conséquence

    j’attends toujours le système monétaire établi par le peuple pour le peuple

    pourtant cela ne doit pas être compliqué

    un peu comme wikipédia

    onb peut toujours rêver

  13. @ Paul Jorion
     » Leur performance ( des nations ou des zones ) sera évaluée annuellement, tout déséquilibre … sera pénalisé financièrement …  »
    Quand on connaît la capacité des états et des banques à tricher dans la présentation de leurs comptes ….

  14. Les mouvements spéculatifs de capitaux sont en conséquence prohibés dans la cadre d’un système sous l’égide du bancor.

    voilà une raison pour laquelle ce n’est pas près d’arriver…

    les intérêts privés sont bien trop forts par rapport à l’intérêt général.

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