« De l’anthropologie à la guerre civile numérique » – VII. La vérité et la réalité, notions en réalité problématiques

J’ai publié ici l’été dernier un entretien que j’avais eu le 21 mars 2016 avec Franck Cormerais et Jacques-Athanase Gilbert de la revue Études digitales, intitulé De l’anthropologie à la guerre civile numérique.

Nous nous étions revus le 4 mai 2016 pour compléter l’entretien. Je vais publier ici en feuilleton, les questions supplémentaires que nous avions alors couvertes.
Continuer la lecture de « De l’anthropologie à la guerre civile numérique » – VII. La vérité et la réalité, notions en réalité problématiques

Partager

Le philosophe et le Prince

« Et c’est pourquoi le genre humain ne pourra mettre fin à ses maux avant que, soit la classe de ceux qui sont des philosophes droits et véridiques n’aient accédé à l’autorité politique, soit que la classe de ceux qui disposent du pouvoir dans les nations ne deviennent de véritables philosophes, par quelque dispensation du ciel »

Platon, Lettre VII, 326a-b

Partager

La caverne numérique, par Pascal

Billet invité.

– Représente-toi de la façon que voici l’état de notre nature relativement à l’instruction et à l’ignorance. Figure-toi des hommes dans une demeure aveugle, sans fenêtre, en forme de tour toujours plus haute, ayant pour toute relation avec le monde un réseau câblé de fibres optiques. Ces hommes sont là depuis leur enfance, les jambes et le cou enchaînés, de sorte qu’ils ne peuvent bouger ni voir ailleurs que devant eux un écran lumineux, la chaîne du profit les empêchant de tourner la tête. Les données leur viennent des profondeurs climatisées d’un data center, au loin en dessous d’eux. Entre le data center et les prisonniers passe un réseau complexe de câbles et de calculateurs. Imagine que dans ce data center on ait construit des ordinateurs avec des algorithmes fonctionnant à des vitesses surhumaines, pareil aux praxinoscopes dépassant la vitesse de la persistance rétinienne qui autrefois faisaient voir leurs merveilles.

– Je vois cela.

Continuer la lecture de La caverne numérique, par Pascal

Partager

PIQÛRE DE RAPPEL : La parole et le silence

Mon billet du 26 octobre 2011. Mouammar Kadhafi est mort le 20 octobre 2011.

Il y a quelques temps, un criminel responsable de la mort de milliers de personnes fut capturé. Aucun soin particulier ne fut pris pour le maintenir en vie. On perdit même son cadavre en passant par dessus un océan non précisé. Un autre grand criminel a été capturé l’autre jour. Il était en vie, et puis, pouf ! il est mort. On ne sait pas pourquoi, et on nous a annoncé hier que les circonstances de sa mort sont à ce point mystérieuses, qu’on ne saura probablement jamais ce qui s’est vraiment passé. Si ça se trouve, il est mort de tuberculose. Allez savoir !

Pourquoi tant de négligence ? Après tout, on apprend bien des choses lors du procès des grands criminels. Je ne crois pas dire une ânerie si j’affirme qu’on a entendu dire à Nuremberg, pour prendre un exemple, des choses qu’il est bon de retenir pour les siècles des siècles.

Si je peux aventurer une hypothèse, je crois que ce qui hante la mémoire de ces négligents, c’est le souvenir du procès d’un très grand criminel qui mit en péril il y a vingt-cinq siècles rien moins que l’admirable cité d’Athènes. On le laissa bavarder tout son saoul lors de son procès, résultat : ses mots infectent encore aujourd’hui les jeunes esprits. C’est le genre de risques que, dans certains cercles, on ne veut apparemment plus prendre.

P. S. : L’Apologie de Socrate, par un dénommé Platon, est encore en vente dans toutes les bonnes librairies. Achetez-le cependant sans tarder : on ne sait jamais !

Partager

Remettre l’intelligence de la personne au service de la réalité politique de l’économie du vivre ensemble, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité. Certains d’entre vous seront tentés de dire « inintelligible » – peut-être par simple réflexe. À ceux-là, je n’ai qu’un conseil à donner : « Reprenez votre lecture jusqu’à ce que le sens vous apparaisse : c’est de la préhistoire de la manière dont nous pensons aujourd’hui qu’il est question. C’est essentiel. Quand vous aurez assimilé ce qui est écrit ici, vous aurez compris tout ce qui nous a été volé depuis ».

Ce texte est une interprétation libre de la scolastique en langage d’aujourd’hui. Il est construit sur le billet de Paul Jorion Crise financière et logique de la prédisposition.

La réalité dans le temps

Crise financière et logique de la prédisposition nous conduit à trois conclusions scientifiquement fortes. Première conclusion : la « science économique », par quoi il est convenu d’analyser l’actuelle crise économique exposée à notre entendement, n’est pas une science. La crise est économique au sens où aucun des cadres effectivement scientifiques dont nous disposions ne permet de l’analyser et de la comprendre scientifiquement. Ce que nous appelons « science économique » est une histoire que nous nous laissons raconter afin de consommer distraitement la matière sans économiser la vie. Cette « science » est apparue dans la deuxième moitié du XIXème siècle pour suspendre la faculté politique de jugement à vouloir ce qui est possible dans la réalité vraie.

Jusqu’au renversement aujourd’hui achevé de l’économie politique en « science économique », le débat de la politique est la discussion collective et universelle de séparation du vrai et du faux dans la réalité positive et négative. La réalité négative matérialisée par les dettes qui submergent l’humanité actuelle n’est pas en vérité la spéculation qu’elle est devenue. Une dette vraie ne peut pas se constater sur ce qui ne peut pas exister physiquement ni au présent ni au futur. La dette ne peut être qu’un discernement sur ce que l’individu dans la société doit véritablement rendre à la réalité du présent vers le futur. La réalité n’est pas la seule matière physique qui se compte en quantité mais la matière informée par l’esprit. L’esprit qualifie l’être dans le temps éternel ; il donne le prix de l’existence dans et par la vie sociale d’intelligence de la relation dans le temps.
Continuer la lecture de Remettre l’intelligence de la personne au service de la réalité politique de l’économie du vivre ensemble, par Pierre Sarton du Jonchay

Partager

CRISE FINANCIÈRE ET LOGIQUE DE LA PRÉDISPOSITION

Ce texte a été présenté le 5 septembre 2009 au colloque « Parier sur l’incertitude », organisé à Bruxelles par Dominique Deprins.

La représentation de l’incertitude en finance a joué un rôle essentiel dans le déclenchement-même de la crise qui débuta en 2007 et dont les différentes phases ne cessent d’évoluer, chacune apportant son nouveau lot de mauvaises surprises. Contrairement à ce qui a pu se passer lors de crises précédentes, et en particulier dans le cas de la chute de la compagnie Enron, spécialisée dans le commerce de l’énergie, et qui fut l’un des épisodes les plus hauts en couleur de la crise des startups, la fraude n’a pas joué cette fois-ci un rôle majeur dans l’origine de la crise. Il en va tout autrement de la modélisation des produits financiers et de la qualité des modèles économiques, qui ont elles joué un rôle déterminant, tout particulièrement pour ce qui touche à leur prétention importune à parler de l’avenir avec certitude.

Avant d’aller plus loin, je voudrais situer plus précisément ma propre implication dans les faits dont je vais parler : je ne suis ni mathématicien ni économiste de formation, mais anthropologue et sociologue, j’ai appris la finance sur le tas au cours des dix-huit années d’une carrière d’ingénieur financier menée d’abord en Europe, puis aux États-Unis, durant laquelle j’ai créé des modèles financiers utilisés pour la plupart dans l’industrie du crédit ; à la fin de ma carrière, j’étais un spécialiste reconnu de la validation des modèles financiers.

Continuer la lecture de CRISE FINANCIÈRE ET LOGIQUE DE LA PRÉDISPOSITION

Partager

CE QUI FONCTIONNE ET CE QUI NE FONCTIONNE PAS :
« COMMENT LA VÉRITÉ ET LA RÉALITÉ FURENT INVENTÉES » DE PAUL JORION
, par Vincent Eggericx

Billet invité. Ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas : « Comment la vérité et la réalité furent inventées » de Paul Jorion a été publié originellement sur le blog de Vincent Eggericx.

Louis Couturat, brillant philosophe écrasé par une voiture allant porter des ordres de mobilisation au moment du déclenchement de la première Guerre mondiale, disait dans sa Logique de Leibniz (1) que la philosophie était un cri. Le livre de Paul Jorion, Comment la vérité et la réalité furent inventées, s’inscrit dans cette lignée d’une philosophie-cri qui répond à l’appel du monde et le fait ressurgir sous les miroirs des fantasmagories logiques derrière lesquels danse, telle Salomé devant Hérode, cette antique passion humaine pour la démesure et pour la domination, l’hubris.

Livre passionnant que ce Comment la vérité et la réalité furent inventées, livre frondeur, fouineur, convoquant tous les fantômes qui ont participé à la création des artifices où se reflète le monde dans lequel nous vivons et qui l’organisent en retour ou lui font signe avec des mythes et des mystères, interpellant ces spectres, les questionnant, leur ouvrant la porte des cachots (Quine, Gödel, Cantor, Hilbert), les cantonnant au purgatoire (Platon, Kepler, Newton, Turing malgré tout), ou les élevant avec de solides arguments sur un trône (Aristote, Hegel, Kojève, les Aborigènes ou les Bunaq de Timor). En fonction de ses connaissances et, dirait Jorion, de ses « affects », le lecteur se passionnera pour tel ou tel point, lira certaines pages plus distraitement – les observateurs de Platon ne s’attarderont pas forcément sur les passages où Jorion parle de l’inventeur du mythe d’Er et auteur du Phèdre, du Timée, du Parménide (2) au prisme d’Aristote et de Kojève, ceux de La Partie et le tout, d’Heisenberg, auront une impression saisissante de déjà vu lorsque Jorion évoque les fameuses relations d’incertitude (3) mais seront souvent passionnés comme je l’ai été entre autres par la distinction qu’opère Jorion entre pensée symétrique (de connexion simple, sur le mode primitif, qui serait aussi celui, autre coïncidence, de la pensée orientale (4) et rappelle le fonctionnement du blog de Jorion où Bruce Springsteen côtoie Guillaume d’Ockham, Keynes, le gouverneur de la banque d’Angleterre, Kerouac, monsieur Dupont et Aristote), et antisymétrique (d’inclusion, de causalité, germe d’une hiérarchisation et d’une mathématisation du monde), par la manière dont il met en perspective la philosophie d’Aristote et des scolastiques, ou restitue dans son contexte la naissance du fameux théorème de Gödel (captivant !), dans ce grand mouvement de la fin du XIXème siècle qui voit s’élaborer sur le cadavre iconique du Dieu chrétien les géométries non euclidiennes et la théorie des ensembles de Cantor.

Continuer la lecture de CE QUI FONCTIONNE ET CE QUI NE FONCTIONNE PAS :
« COMMENT LA VÉRITÉ ET LA RÉALITÉ FURENT INVENTÉES » DE PAUL JORION
, par Vincent Eggericx

Partager

LA PAROLE ET LE SILENCE

Il y a quelques temps, un criminel responsable de la mort de milliers de personnes fut capturé. Aucun soin particulier ne fut pris pour le maintenir en vie. On perdit même son cadavre en passant par dessus un océan non précisé. Un autre grand criminel a été capturé l’autre jour. Il était en vie, et puis, pouf ! il est mort. On ne sait pas pourquoi, et on nous a annoncé hier que les circonstances de sa mort sont à ce point mystérieuses, qu’on ne saura probablement jamais ce qui s’est vraiment passé. Si ça se trouve, il est mort de tuberculose. Allez savoir !

Pourquoi tant de négligence ? Après tout, on apprend bien des choses lors du procès des grands criminels. Je ne crois pas dire une ânerie si j’affirme qu’on a entendu dire à Nuremberg, pour prendre un exemple, des choses qu’il est bon de retenir pour les siècles des siècles.

Si je peux aventurer une hypothèse, je crois que ce qui hante la mémoire de ces négligents, c’est le souvenir du procès d’un très grand criminel qui mit en péril il y a vingt-cinq siècles rien moins que l’admirable cité d’Athènes. On le laissa bavarder tout son saoul lors de son procès, résultat : ses mots infectent encore aujourd’hui les jeunes esprits. C’est le genre de risques que, dans certains cercles, on ne veut apparemment plus prendre.

P. S. : L’Apologie de Socrate, par un dénommé Platon, est encore en vente dans toutes les bonnes librairies. Achetez-le cependant sans tarder : on ne sait jamais !

Partager

VALEUR ET CAPITAL : COMMENTAIRE SUR LE BILLET DE PAUL JORION, par Pierre Sarton du Jonchay

Billet invité

Si l’on pose la valeur comme phénomène (je commence à répondre à votre billet que je viens de lire) de sensibilité humaine par lequel l’homme se retrouve en harmonie ou en division avec lui-même dans sa vie sociale d’échange, alors le contexte présent produit de la non-valeur faute de reconnaissance de l’effet dans une vision platonicienne de la valeur où la causalité de matière, de forme et de fin n’a pas besoin d’être reçue et approuvée par chaque personne.

Si la valeur n’est qu’un phénomène, ce qu’elle est effectivement, qui n’a pas besoin d’être explicitement approuvée comme cause d’elle-même, alors les sujets de la valeur que sont tous les individus humains se soustraient ou se laissent exclure de leur responsabilité à endosser ce qui leur est présenté comme valeur par quelques-uns d’entre eux. C’est ce qui s’est passé avec la captation des marchés par les opérateurs financiers par les moyens d’un droit formel et de mathématiques inaccessibles au commun des mortels. La conséquence est que le travail qui devrait être à la fois la transformation des formes et de la matière pour fabriquer une valeur probable acceptable, donc réellement achetée par le consommateur final, n’est plus qu’un facteur de production sans être conception de la valeur.

Continuer la lecture de VALEUR ET CAPITAL : COMMENTAIRE SUR LE BILLET DE PAUL JORION, par Pierre Sarton du Jonchay

Partager