De l’anthropologie à la guerre civile numérique, entretien réalisé le 21 mars 2016 (texte complet)

Ouvert aux commentaires.

I- La « mentalité primitive »

Jacques Athanase GILBERT

Votre parcours est particulièrement atypique, marqué en particulier par cette étonnante transition du chercheur au blogueur. Au-delà, votre pensée s’enracine dans le champ de la transdisciplinarité, empruntant à la fois à la philosophie, à l’anthropologie, à la sociologie et à l’économie. Comment appréhendez-vous cet itinéraire ?

Paul JORION

Adolescent, je souhaitais devenir biologiste. Je participais aux Jeunesses scientifiques de Belgique dont j’ai été le Vice-Président à l’âge de 14 ou 15 ans. Nous organisions des camps d’été en milieu naturel. Mon premier mouvement de compréhension du monde allait donc vers une démarche scientifique des plus classiques. Pour autant, je me suis rapidement intéressé aux savoirs que l’on pourrait qualifier de déviants. Ainsi, le premier article que j’ai écrit pour la revue éditée par les Jeunesses scientifiques de Belgique portait sur les rapports entre les savoirs traditionnels de l’alchimie et l’émergence de la chimie, entre l’astrologie et l’astronomie.

J’ai emprunté cette même double démarche pour conduire mon premier travail de terrain, en 1973, auprès des pêcheurs d’Houat : j’interrogeais en effet à cette occasion le lien entre leur savoir empirique et le savoir scientifique. À partir de cette première étude, j’ai orienté ma réflexion vers ce que j’ai nommé l’anthropologie des savoirs – champ d’étude alors quasi inexistant en France. Cette occultation trouve son origine dans le mauvais accueil réservé, par les anthropologues français, à l’œuvre du philosophe Lucien Lévy-Bruhl. Massivement et activement investis dans l’entreprise anti-coloniale, ceux-ci ont en effet dénoncé la thèse défendue dans La mentalité primitive (1922) comme situant les populations dans une perspective évolutionniste inacceptable. N’étant pas contraints par cet héritage, les Anglo-Saxons ont plus aisément abordé cette problématique à travers le Rationality Debate.

En France, seul Lévi-Strauss l’avait réinvesti en 1962 avec la parution de La pensée sauvage. Croisant les résultats de mon enquête auprès des pêcheurs bretons et ma lecture de cet ouvrage, il m’est apparu que la thèse défendue était insuffisante. Elle tend en effet à considérer que l’ensemble des éléments jugés déviants dans l’ordre de la pensée – et avec eux, la « mentalité primitive » – relève de contradictions apparentes entre notions. Lévi-Strauss postule ainsi que tout étonnement face au monde, portant par exemple sur des paires d’éléments contrastés, comme les hommes et les femmes, relève d’une interrogation d’ordre purement intellectuel à résoudre telle que découvrir un éventuel point de rencontre du ciel et de la terre où il est possible de passer de l’un à l’autre. Au contraire, Lévy-Bruhl avait analysé ces phénomènes par le biais opposé de l’émotion et de l’affect. Il a malheureusement exposé son propos dans des termes que les anthropologues ne pouvaient admettre. Au-delà, son erreur majeure consiste à considérer la pensée « primitive » comme prélogique sans pour autant définir la logique en tant que telle.

J’ai alors rencontré Geneviève Delbos dont les préoccupations recoupaient les miennes. Sa recherche portait en effet, à travers l’étude des saliculteurs et des conchyliculteurs de la Presqu’île de Pénestin, sur la même articulation de l’empirisme et du savoir dit « scientifique » ou sa version abâtardie qu’est le savoir « scolaire », fait de propositions disjointes ne faisant pas système. Nous avons publié La transmission des savoirs (1984), ouvrage qui interroge, non seulement leur transmission, mais plus fondamentalement leur nature même.

J’ai par la suite publié Comment la vérité et la réalité furent inventées (2009) qui se présente comme une anthropologie des savoirs. Bien que la première partie de l’ouvrage soit consacrée à l’examen de la signification d’une pensée primitive, celle-ci n’utilise pas en priorité les matériels récoltés par l’anthropologie. Elle se fonde plus spécifiquement sur l’histoire de la philosophie qui a transmis à la culture occidentale les notions de vérité et de réalité absolument absentes de la tradition extrême-orientale. Cette réflexion conduit à une remise en question des modalités selon lesquelles les scientifiques – et plus particulièrement les mathématiciens – conçoivent le lien entre les objets mathématiques et le « réel », comme y renvoie la psychanalyse : le roc auquel nous nous confrontons et dont nous sommes une part nous-même, à celui de « réalité objective » qui est cet espace de modélisation forgé par les astronomes des XVIe et XVIIe siècles, dans leur coup de force épistémologique « platonicien » (il faudrait plutôt dire « pythagoricien ») par lequel ils ont assimilé le « réel » comme roc, à un objet constitué de nombres, dont ils entreprendraient l’exploration.

À l’origine de mon parcours, je me suis donc délibérément intéressé à la constitution du savoir empirique. Toutefois, un chapitre de ma thèse intitulée Anthropologie économique de l’île de Houat portait tout naturellement sur la formation des prix de la pêche. Les données que j’avais récoltées lors de mon enquête ne permettaient pas de l’expliquer par le mécanisme de l’offre et de la demande. J’ai dû trouver un moyen original de résoudre cette énigme qui a finalement décidé de l’orientation de ma carrière. Devenu par ce concours de circonstances un spécialiste de la formation des prix, j’ai intégré par la suite le domaine financier.

II- Anthropologie de l’Île de Houat

Franck CORMERAIS

Votre étude sur les pêcheurs d’Houat vous a amené à interroger les techniques, en particulier par le biais des techniques du corps. Vous reliez la technologie avec la topographie imaginaire, posant ainsi le paradigme de la mesure.

Paul JORION

À seulement 15 kilomètres du rivage français, l’île de Houat m’est apparue comme une survivance inattendue d’un monde disparu. Elle n’a été électrifiée qu’en 1965. Certains habitants étaient morts de faim quelques années avant ma première visite, en 1973. L’île ne disposait pas de registres municipaux, mais uniquement de registres paroissiaux. En effet, malgré la présence d’un maire, le prêtre, appelé le Recteur, dirigeait un régime que les élèves de Le Play avaient qualifié, à juste titre, de « théocratie ». La récente interview d’un des prêtres recteurs officiant sur l’île dans les années soixante est sur ce point éclairante. Bien que la conversation ne soit pas à charge, il se défend de ses actes en prétextant le manque d’initiative du maire, empruntant de la sorte la rhétorique du pouvoir se justifiant par lui-même.

La population vivait donc massivement sous l’influence de l’Église. J’ai été sidéré de découvrir que sa structure présentait toutes les caractéristiques d’une démographie d’ancien régime qui avait disparu sur le continent à partir de 1789. L’analyse des naissances permettait, par exemple, de mettre en évidence deux périodes annuelles d’abstinence de 40 jours chacune, lors de l’Avent et du Carême.

D’un point de vue technologique, l’île vivait, au début des années soixante-dix, un bouleversement majeur. Le passage des bateaux à voile aux bateaux à moteur était certes intervenu antérieurement, au début des années vingt. Toutefois, l’introduction des radars, qui permettent de pêcher malgré le brouillard, et plus encore des sonars dédiés à la détection des bancs de poissons fut absolument déterminante. Ces technologies ont permis aux pêcheurs de passer rapidement de la pauvreté à la richesse. Toutefois, elles auront pour conséquence quasi immédiate la surexploitation des réserves et le ravage des fonds marins. Les pêcheurs d’Houat n’en sont pas les seuls responsables, étant par ailleurs les tenants de la tradition. La révolution technologique leur imposera de redoutables concurrents via l’introduction des filets pélagiques (filtrant un énorme volume en pleine eau) au sein de la flotte de pêche des Turballais (Loire-Atlantique) ou l’utilisation de dragues extrêmement robustes, ravageant les fonds.

Cet exemple est caractéristique de l’histoire humaine : la découverte de nouvelles techniques amène un épuisement de l’environnement qui annule, à terme, le gain initial. Je suis retourné sur l’île d’Houat en 2010 pour constater la disparition du monde que j’avais découvert dans les années soixante-dix. Outre la quasidisparition des bateaux de pêches, la majorité des maisons sont maintenant la propriété de résidents secondaires. L’île d’Houat est devenue l’équivalent de l’île aux Moines dans le golfe du Morbihan : quasi déserte à l’exception des mois de juillet et d’août.

J’ai ainsi eu l’opportunité, au début de ma carrière, de capturer un monde à son sommet qui précédait de peu sa décadence.

Franck CORMERAIS

La notion de « métier » semble centrale dans le passage d’une anthropologie des savoirs à une anthropologie économique.

Paul JORION

Certains termes de la langue française renvoient, sans que cela soit immédiatement visible, à des spécificités locales. J’ai consacré mon premier article dédié aux Houatais à ce point, explorant les notions de « saison » et de « métier ».

Une saison est entendue, par les pêcheurs, comme une période spécifique de l’année durant laquelle est exploitée une ressource particulière. Elle s’ouvre un jour précis, avec l’embarquement d’instruments dédiés à une pêche particulière, et se clôt de même. La fixation de ces cycles se fonde sur l’observation de signes de corrélation. Les pêcheurs sont aux aguets, surveillant par exemple un changement dans la couleur de l’eau annonciateur de l’arrivée de tel ou tel plancton et du coup, de tel ou tel poisson.

Le métier correspond, quant à lui, à des types d’engins de pêche spécifiques et à des types d’espèces précisément visées. Pour autant, la pratique effective de la pêche assouplit régulièrement les frontières entre ces catégories. Ainsi, draguer des huîtres induit de pêcher des soles, celles-ci vivant dans un environnement commun. Le pêcheur doit ainsi se préparer à récupérer l’une et l’autre.

En tout état de cause, les notions de saison et de métier ainsi définies n’ont pas la signification qu’elles revêtent dans une perspective scientifique. Prenons pour exemple la pêche aux homards : celle-ci engage deux métiers distincts. Les pêcheurs de homards dits grottiers déposent un par un des casiers. Au contraire, les pêcheurs de homards dits coureurs utilisent des filières comportant jusqu’à 35 nasses. Outre cette différence technique, les pêcheurs n’auront pas les mêmes termes pour décrire des homards dont la taille et la couleur diffèrent alors que les scientifiques les donnent pour génétiquement identiques. Le grottier est noir et couvert de « limu » (algues filamentaires). De grande taille, il pèse lourd. Au contraire, le homard coureur est bleu foncé. De petite taille, son corps est libre de tout « gravant » (structure calcaire construite par des vers). Un tel exemple démontre l’écart irréductible du savoir empirique et du savoir scientifique.

Franck CORMERAIS

Ce premier ouvrage vous a permis de passer de l’anthropologie des savoirs à l’anthropologie économique qui deviendra votre champ de recherche privilégié.

Paul JORION

En effet, j’ai dû répondre à l’anomalie que j’ai constatée à l’examen des mécanismes de formation des prix. Si ma connaissance des liens entre l’alchimie et la chimie m’a permis de rapidement cerner les différences de discours entre pêcheurs et scientifiques, l’inefficience de la loi de l’offre et de la demande dans la structuration du marché de la pêche s’est imposée à moi comme une énigme.

III- La transmission des savoirs

Jacques Athanase GILBERT

L’approche anthropologique vous permet de développer un travail critique des catégories philosophiques et économiques. La taxinomie ne recoupe pas les formalisations abstraites aussi bien en termes de science du langage que de science économique.

Paul JORION

Le parti pris qui était le mien en 1973 doit beaucoup aux événements de mai 68. Ceux-ci ont décidé de nombreux penseurs de ma génération à préférer les sciences sociales aux sciences positives. De plus, l’intellectuel « au service des masses » et de la prise de conscience des classes populaires était alors une image très prégnante, héritière du nihilisme ou de l’anarchisme via la propagande par le fait. Les problématiques liées à la révolution culturelle chinoise étaient, de la sorte, une préoccupation courante. Dans cette perspective, il n’était pas seulement question d’observer les pratiques des populations mais également d’apprendre à travers elles.

Franck CORMERAIS

La transmission des savoirs, ouvrage que vous éditez en collaboration avec Geneviève Delbos, vous permet d’opposer le savoir des procédures et le savoir des propositions. Cette posture autorise une critique très originale des processus d’apprentissage.

Paul JORION

Les anthropologues et sociologues des années soixante-dix étaient sous l’influence de Pierre Bourdieu qui a fait du rapport de force un élément déterminant des relations humaines. Publié en 1984, La transmission des savoirs n’échappe pas à cette règle. Toutefois, il puise à deux sources complémentaires.

La première fait suite à la redécouverte des travaux d’Alexandre Chayanov dans les années vingt par Marshall Sahlins avec lequel j’entretenais une correspondance (j’hésitais à devenir l’élève d’Edmund Leach à Cambridge ou de Marshall Sahlins à Chicago). Les travaux de ce sociologue portent sur le fonctionnement de la ferme russe, offrant plus largement une grille de lecture du monde paysan dans son ensemble. Ce modèle s’est avéré parfaitement adapté au traitement des données réunies auprès des pêcheurs de l’île d’Houat comme auprès des conchyliculteurs de Pen Bé et des paludiers de Mesquer.

Parmi d’autres exemples, nous avons ainsi remarqué que les structures familiales de Mesquer et d’Houat présentent des différences majeures bien que ces deux aires ne soient distantes que de 25 kilomètres à vol d’oiseau. Alors que les premières comptent un peu plus de deux enfants, les secondes en totalisent six en moyenne. Afin d’expliquer cette variation, Geneviève Delbos et moi-même introduisons une hypothèse de matérialisme vulgaire selon laquelle l’unité économique détermine la taille de la famille. Celle-ci s’avère parfaitement éclairante. La formule optimale d’exploitation d’un bateau de pêche suppose un père et ses quatre fils. Au contraire, le marais salant n’étant pas divisible, les familles ne doivent pas avoir plus d’un fils. Ainsi, à Mesquer, les familles cessent de s’agrandir dès la naissance du premier fils alors que les familles d’Houat croissent jusqu’à ce qu’elles comptent quatre fils. Ce même modèle justifie certaines anomalies comme la naissance successive de six filles au sein des familles de Mesquer, toutes promises au couvent : les parents attendaient indubitablement la naissance d’un garçon ! De même, certaines familles d’Houat ont moins de six enfants dès lors que quatre garçons sont déjà nés. La seule variation constatée à l’application de ce modèle théorique correspond à la mortalité infantile.

La seconde influence à laquelle nous avons puisé est celle de Jacques Lacan pour traiter du savoir et de sa transmission. Nos observations nous ont permis de constater que seul le travail est transmis – le savoir est lui uniquement acquis à titre individuel. L’entretien des marais permet de confier aux enfants au fil des années la réalisation de tâches secondaires. Ils participent ainsi systématiquement et dès leur plus jeune âge au processus de travail de leurs parents. Paradoxalement, alors qu’ils considéreront longtemps qu’ils ne sont que de la main d’œuvre d’appoint, ils apprendront un jour qu’ils savent tout ce qu’ils avaient à apprendre. L’enfant découvre ainsi que la vérité ne relève pas de l’ordre du réel mais de l’ordre du symbolique dès lors qu’il est mis en position de maîtrise.

Une telle logique est fondamentalement lacanienne. Elle se retrouve également dans un conte de Kipling mettant en scène des Esquimaux. Dans « Quiquern » (Second Livre de la jungle), un petit garçon est intronisé chasseur de phoques alors qu’il estime que rien encore ne lui a été transmis. Les adultes, pour le convaincre, lui démontrent qu’il n’y a aucun élément de savoir à rechercher en dehors de la réalisation du travail.

IV- La « vérité ordinaire »

Franck CORMERAIS

Vous évoquez, Geneviève Delbos et vous, dans La transmission des savoirs (1984), une « vérité ordinaire » placée entre savoir empirique et savoir scientifique. S’agit-il de cette dimension lacanienne ?

Paul JORION

Ce constat m’amènera à interroger le concept de vérité qui s’impose, au même titre que celui de réalité, comme des notions culturelles. J’ai mobilisé, à l’appui de cette thèse, aussi bien la pensée archaïque chinoise que les travaux de Lévy-Bruhl.

L’anthropologue australien Ralph Bulmer complète utilement la conception de la pensée primitive de Lévy-Bruhl autant qu’il réfute celle de Lévi-Strauss. S’enquérant des méthodes de classification utilisées par les Kalam de Nouvelle-Guinée, Ralph Bulmer propose une méthodologie novatrice par rapport à celle développée par d’autres anthropologues tels que Jane et William Bright. Ceux-ci, interrogeant la différence faite par les Yurok du nord de la Californie et de l’Oregon entre les crapauds et les poissons, s’entendent répondre que les premiers ne sont pas des poissons parce qu’ils sont des femmes. Ils en déduisent immédiatement que leurs interlocuteurs se réfèrent à la mythologie, ignorant leur démarche taxinomique pourtant à l’œuvre. Au contraire, Ralph Bulmer a tenté de comprendre le raisonnement de son informateur. Celui-ci différencie les oiseaux, selon qu’ils effraient lorsque rencontrés inopinément, qu’ils tentent de transmettre un message par leur chant , qu’ils apparaissent en rêve pour signifier une femme, etc. De même, il ne peut admettre que le casoar à casque soit un oiseau, en ce qu’il peut tuer un homme.

Cette classification, qui n’est pas sans rappeler celle inspirée à Borges, selon Foucault, par « une certaine encyclopédie chinoise », complète la théorie de Lévy-Bruhl en ce qu’elle est purement émotionnelle et pratique. Elle n’est pas considérée comme un outil intellectuel.

Franck CORMERAIS

Cette émotion est-elle réintroduite par la dimension artistique que vous reliez à la technologie en fin d’ouvrage ? A-t-elle une fonction de synthèse ?

Par ailleurs, pouvez-vous préciser le principe du Père Noël que vous évoquez en conclusion ?

Paul JORION

L’un de mes maîtres de Cambridge, Meyer Fortes, s’est intéressé à ma recherche autour du savoir empirique tel qu’il se vérifie dans les faits. À l’occasion d’une communication, je remarquais qu’il m’était impossible de rendre compte dans la réalité de certains dictons de pêcheurs bretons tels que « le dernier jour sauvera la semaine, la dernière semaine sauvera le mois et le dernier mois sauvera l’année ». Seule la dernière assertion peut correspondre à une réalité économique : mareyeur peut consentir à faire des cadeaux en fin d’exercice à son pêcheur s’il considère nécessaire de rétablir l’équilibre de la relation évaluée sur 12 mois. Ce principe de prime démontre que notre économie n’est que réciprocité, invalidant d’autorité la loi de l’offre et de la demande.

Au-delà, Meyer Fortes a interprété cette expression problématique comme une distorsion introduite dans le champ du savoir : l’espoir. Cette remarque est particulièrement féconde, elle rejoint ce que Lacan avait baptisé de « principe du Père Noël » : « Avec le Père Noël, cela s’arrange toujours, et je dirai plus, ça s’arrange bien », dit-il un jour. Les populations humaines ne peuvent être comprises sans cette mystification délibérée qu’est l’espoir.

Franck CORMERAIS

Dans la partie conclusive de La transmission des savoirs, intitulée La dynamique des sociétés paysannes, vous écrivez : Art et technique du quitte ou double et paraissez par là redoubler la question de la technique. L’acquisition des savoirs empiriques, par l’amélioration des pratiques, permet de définir l’individu sur le plan symbolique et de lui conférer un statut social. Le surgissement de la dimension artistique, en toute fin d’ouvrage, est au contraire peu explicite.

Paul JORION

J’aborde ce point dans mon dernier ouvrage Le dernier qui s’en va éteint la lumière. La dimension artistique me semble intimement reliée à la manière dont nous traitons avec le devenir qui s’impose à nous. Le décomposer très simplement en temps et en espace nous permet d’acquérir une certaine maîtrise. Nietzsche se fait l’écho de ce soulagement que nous éprouvons lorsque l’écoulement du temps est suspendu. La musique, la peinture, l’expérience artistique en son ensemble, s’impose comme une manière privilégiée de suspendre ce souci permanent. Elles sont, pour un animal aussi inquiet que l’homme, comme une voie d’accès à l’extase, qui nous fait échapper un moment au devenir.

Toutefois, cette réflexion n’était pas encore aboutie lorsque nous avons, Geneviève Delbos et moi, publié La transmission des savoirs.

V- D’un monde finissant à un monde émergeant

Franck CORMERAIS

Vous êtes passé d’une observation empirique d’un monde finissant à celle d’un monde émergeant : le monde digital.

Paul JORION

À cette époque, au tout début des années 80, dès lors que vous acquériez la réputation d’avoir un certain talent comme programmeur, vous bénéficiez d’une position enviable d’électron libre qui serait courtisé par des centres de recherche de pointe. J’ai donc été logiquement capté par des secteurs vierges nécessitant de mobiliser des compétences spécifiques assez pointues et ouvrant des parcours de recherche pionniers. J’ai, pour commencer, publié des articles sur des questions d’algèbre de la parenté que Lévi-Strauss n’avait fait qu’effleurer. En collaboration avec une mathématicienne, Gisèle De Meur, j’ai résolu la question des règles de mariage préférentiel des Pende du Kasaï au Congo et, avec Edmund Leach, mon directeur de thèse d’anthropologie historique, celle de l’organisation complexe des Murngin d’Australie chez qui se combinaient un entrelacement de sept patrilignages et cinq matrilignages et huit catégories « totémiques » – un authentique casse-tête !

Mon cheminement n’est donc pas seulement le fruit d’un enchaînement de problématiques ou d’une résolution successive d’énigmes. Le monde en tant que tel a également joué un rôle. Entre 1979 et 1984, j’ai mené une carrière linéaire de professeur universitaire au sein du département d’anthropologie de l’Université de Cambridge. J’ai perdu ce poste après que Madame Thatcher est partie en guerre contre les sciences sociales, avec pour conséquence une réduction de 30 % du budget du département auquel j’appartenais ainsi qu’une suppression des bourses doctorales.

Marshall Sahlins a alors souhaité ouvrir un poste au sein de l’Université de Chicago qu’il me destinait. Toutefois, il n’est pas parvenu à réunir le financement nécessaire. Mon parcours, déraciné du système universitaire, a dès lors été déterminé par le monde extérieur. Après avoir participé à divers programmes de recherche, j’étais devenu chercheur en intelligence artificielle. Lorsque j’avais conduit une thèse d’anthropologie historique sur Bronislaw Malinowski sous la direction d’Edmund Leach, celui-ci, ingénieur de formation, m’avait demandé de le seconder dans ses recherches autour de l’ordinateur. J’avais, à cette occasion, appris la programmation et acquis une certaine expérience. Je disposais d’une forme de légitimité pour l’avoir assisté Leach, qui m’offrait, dans le secteur d’activité de l’intelligence artificielle, une forme de légitimité.

Après avoir été attaché pour un semestre au Laboratoire informatique pour les sciences de l’homme de la Maison des Sciences de l’Homme, j’ai reçu, à l’issue d’un colloque, une proposition d’emploi au sein de l’équipe consacrée à l’intelligence artificielle aux British Telecom. Bien que je ne fusse pas spécialiste en la matière, le Directeur de ce groupe de recherche avait apprécié la qualité des questions que j’avais soulevées lors des débats.

C’est en tant que spécialiste de l’intelligence artificielle que je me suis vu proposer, par la suite, un poste dans le milieu de la finance. L’origine de cette proposition est, pour tout dire, parfaitement anecdotique. Laure Adler, qui avait apprécié mes deux premiers ouvrages sur la pêche, m’avait demandé de préparer pour les Nuits Magnétiques sur France Culture, une série d’émissions sur ce qui m’occupait alors, que j’ai consacrée à l’intelligence artificielle.

Un banquier français, passionné par ces émissions, et à qui j’avais confié que le projet de recherche CONNEX des British Telecom s’interrompait brutalement, ayant été financé à l’insu de l’équipe par le ministère britannique de la Défense pour répondre au contexte de guerre froide qui touchait à son terme, m’a alors proposé de venir le seconder dans la banque. Cette proposition m’a mis face à une crise existentielle : étais-je destiné à être un anthropologue de la finance ou seulement un financier ? Devais-je accepter cette offre ?

Pour répondre à cette question, j’ai sollicité un entretien auprès de Lévi-Strauss. Il m’a accordé une longue conversation, contrairement à ses habitudes teintées de misanthropie. Il m’a incité à prendre le poste qui m’était offert, jugeant que je trouverais nécessairement une occasion de justifier ma vocation d’anthropologue. Cette occasion est née alors que la crise des subprimes se dessinait. En effet, en 2004, après 14 ans passés dans le monde de la finance, j’ai compris que je pouvais livrer un témoignage différent de celui d’autres observateurs qui saisissaient également la difficulté de la situation d’alors. Je disposais d’outils anthropologiques et sociologiques qui leur faisaient défaut. La plupart de ces emprunteurs étaient défavorisés. Issus de milieux traditionnels, ils étaient pour beaucoup des descendants d’esclaves ou des migrants d’Amérique latine qui ne maîtrisaient l’anglais que très imparfaitement.

L’ensemble des acteurs du monde de la finance n’ignorait pas que la valeur de ces titres constitués de plusieurs milliers de prêts au logement individuels ne pouvait se maintenir que grâce à la bulle financière du marché résidentiel. Toutefois, à cet argument purement économique, j’ai ajouté une étude sociologique fondée sur l’examen des registres des faillites personnelles et des bases de données listant les raisons des différents défauts de remboursement. Le manuscrit que j’ai rédigé à partir de cet examen a été refusé par de nombreux éditeurs français. Il serait finalement publié par La Découverte grâce à Alain Caillé qui l’avait toutefois refusé dans un premier temps sur les conseils des économistes à qui il l’avait soumis. Aucun d’eux ne croyait en l’imminence d’une crise économique américaine.

Face à ces refus, j’ai envoyé le texte à des journalistes. Jacques Attali, chroniqueur à L’Express, y a trouvé des informations confirmant son intuition et m’a demandé l’autorisation de me citer. Me présentant ainsi, dans plusieurs de ses chroniques, comme son correspondant californien, Jacques Attali m’a permis d’acquérir une certaine visibilité. Il m’est apparu que j’avais la possibilité de publier un blog afin de diffuser directement mes analyses. Celui-ci a rapidement rencontré une audience significative, enregistrant en 2012, au plus fort de la crise de l’euro, 150 000 lecteurs distincts mensuels.

Ce médium permet d’atteindre un vaste auditoire, équivalent à celui des grands titres nationaux. Il m’autorise par ailleurs à aborder des questions d’anthropologie ou de sociologie en mon nom. Cet outil garantit enfin, contrairement à l’édition traditionnelle, une diffusion instantanée des textes.

VI- Pourquoi – selon nous – les jumeaux ne sont pas des oiseaux

Jacques Athanase GILBERT

Vous soulevez la question de la réalité objective au sein de votre ouvrage Comment la vérité et la réalité furent inventées. Celle-ci engage, selon vous, un schéma des relations asymétriques qui se développe à travers le discours scientifique, une option qui apparaît en raison de la structure-même de la langue grecque mais est entièrement absent de la pensée ancienne chinoise, d’essence symétrique, comme sa langue. Quel statut cette réalité objective emprunte-t-elle, notamment suite à la transformation du monde qu’engagent les technologies mathématisées ? La réalité objective ne se confond-elle pas à la réalité de notre environnement ? La réalité anthropologique et sensible ne risque-t-elle pas d’être remplacée par une réalité d’un nouveau genre ?

Paul JORION

Permettez-moi, pour répondre à cette interrogation, d’emprunter un détour. Ainsi que je le soulignais précédemment, la problématique de la mentalité primitive soulevée par Lucien Lévy-Bruhl a été ignorée par les anthropologues pour des raisons politiques, dans un contexte de luttes anti-coloniales. Par ailleurs, celle-ci souffre de l’absence d’une définition claire de la logique que Lévy-Bruhl pose pourtant en contrepoint mais sans en dire davantage.

Afin d’approfondir cette question, j’ai résolu d’employer les outils informatiques à ma disposition. J’ai ainsi soumis des questions de mentalité primitive à deux langages de programmation : le Lisp et le Prolog, popularisés l’un et l’autre dans les années quatre-vingt, et construits à partir d’une base de logique formelle, afin d’étudier les résolutions qu’ils en proposaient. Cette opération s’est avérée impossible : ces langages n’admettent pas de créer une équivalence entre « oiseaux » et « jumeaux » comme le voudrait la pensée des Nuer du Soudan.

Une proposition telle que « le pharaon et sa pyramide » est de l’ordre de la « connexion simple » qui se contente de constater une simple juxtaposition, une simple contiguïté : ses termes peuvent du coup être inversés sans difficulté : « un pharaon a une pyramide », « une pyramide a un pharaon ». Ce jeu d’inversion n’est pas sans rappeler les « ressemblances de famille » théorisées par Wittgenstein. Il ignore toutefois les rapports d’inclusion qui irriguent, depuis le Moyen-Âge, des taxinomies d’envergure.

La première d’entre elle est l’angéologie forgée par Saint Thomas d’Aquin. Celle-ci permet de décrire tous les échelons et leur qualité d’une gradation s’élevant depuis l’homme jusqu’à Dieu (les Séraphins, les Chérubins, les Trônes, les Dominations, les Vertus, les Principautés, les Archanges, et enfin, les anges « gardiens » des hommes, ou anges proprement dits). En l’absence de la relation d’inclusion, seul un rapport de juxtaposition, que j’appelle dans Principes des systèmes intelligents, de « connexion simple », peut être postulé entre des entités – rapprochement que reflète l’usage du verbe « avoir » : « la pharaon a une pyramide », « la pyramide a un pharaon ». Au contraire, l’inclusion dans une catégorie plus vaste s’exprime par l’emploi du verbe « être » : « la pyramide est un monument », « le pharaon est un roi ».

L’inclusion est ainsi inscrite dans l’usage de la langue grecque alors qu’elle est absente de la langue chinoise. Celle-ci n’autorise que des rapports de juxtaposition qui engagent des relations purement symétriques. Les langues occidentales permettent, au contraire, un regard sur le monde fait à la fois de relations de simple juxtaposition et d’inclusion. Pour la logique et pour nous, la relation entre les jumeaux et les oiseaux se fonde sur des rapports d’inclusion qui s’opposent aux rapports de « connexion simple », où les deux éléments connectés sont symétriques : les jumeaux sont des mammifères, qui sont eux-mêmes des vertébrés, tout comme les oiseaux le sont de leur côté ; une créature peut être un oiseau ou un mammifère, mais non les deux : l’intersection des deux catégories est vide, dit la théorie des ensembles.

Lorsque les hiérarchies que permettent la relation d’inclusion s’enrichissent de l’introduction d’un rapport temporel, émerge la mise en évidence de relations causales, alors que la juxtaposition de la « connexion simple » exprime un phénomène général sans hiérarchiser les termes d’une proposition. Évoquer « alouette – printemps » ne suppose pas de déterminer si l’alouette fait le printemps ou si le printemps entraîne la migration des alouettes, chacun se contente d’être corrélé avec l’autre : de constituer un « signe » pour l’autre. Au contraire, la notion de temps permet d’affirmer qu’un phénomène en provoque en autre, donnant à voir une relation irréversible.

La pensée scientifique procède pour une part de la corrélation. Elle implique en ce sens une description du monde physique d’où découle un savoir empirique équivalent à celui des pêcheurs. De la sorte, à l’apparition des chatons sur les châtaigniers correspond l’apparition de naissains d’huîtres sur la rivière d’Auray. Sans qu’il n’y ait aucun rapport de cause à effet, ces deux phénomènes sont perçus comme simultanés.

Au-delà, grâce à l’inclusion, la pensée scientifique, procédant de calculs et de déductions rationnelles, peut produire des modèles théoriques causaux à partir desquels se développe le champ des sciences appliquées à proprement parler. Celui-ci n’est pas assimilable à la science par expérimentation et son lot d’essais et erreurs qui, si elle a permis aux Chinois d’inventer la boussole, le gouvernail ou la poudre à canon, aurait interdit d’envisager l’invention de la bombe atomique, laquelle est la mise en application d’une théorie en tant que telle : elle est de la « science appliquée » proprement dite. L’expérimentation en la matière aurait coûté trop de vies humaines.

VII- Le projet d’une Intelligence Artificielle

Franck CORMERAIS

Vos propos nous ramènent à l’anthropologie de la connaissance que nous évoquions en début d’entretien. Vous réinvestissez la question des modèles et de l’apprentissage sur le mode du transfert théorique, en particulier à partir de votre ouvrage Principes des systèmes intelligents (1989). Vous y critiquez la disparition des maîtres de vérité, autrement dit de la figure de l’intellectuel, au profit des machines d’e-learning. Une telle dynamique vous semble-t-elle sanctionner à terme la disparition d’une forme d’intelligence ?

Paul JORION

Le projet d’Intelligence Artificielle émerge avec la création de l’ordinateur. Ainsi, l’ambition première est de parvenir à créer une machine aux performances équivalentes à celles du cerveau humain. Toutefois, il n’a jamais été question au départ de mimer l’être humain. Le cas échéant, il eut fallu mettre la notion d’échec au centre des recherches car, comme l’a malicieusement souligné Lacan, nous aimons surtout en nous-même les effets de nos ratages ponctuels : ce sont eux qui nous rendent attendrissants à nos propres yeux. Au contraire, la démarche est guidée, dès l’origine du projet de l’Intelligence Artificielle, par le calcul algorithmique. Au lieu de tenter de mettre en place des stratégies parallèles auxquelles recourir en cas de déperdition de l’une ou l’autre, elle tente de découvrir une solution unique. Ensuite interviendra, avec les algorithmes génétiques, l’idée que l’erreur est non seulement possible mais qu’il est même possible de prendre appui sur elle, en sautant d’une stratégie à une autre, pour atteindre dans un espace de recherche l’optimum absolu plutôt qu’un optimum local qu’une stratégie unique aurait permis de découvrir assez aisément.

Ce débat a été relancé récemment après qu’une machine a battu Lee Sedol, le champion de Go. Les ordinateurs ont été en mesure, dès la fin des années quatre-vingt-dix, de vaincre les champions d’échecs grâce à un fonctionnement algorithmique leur permettant de calculer un grand nombre de coups. Toutefois, ainsi qu’un article de la revue Wired le soulignait en juin 2015, une telle solution mathématique semblait inapplicable au jeu de Go qui induit un nombre trop important de configurations. L’actualité a démenti cette affirmation. Il semblerait que la machine dispose maintenant d’une compréhension que nous appelons « intuitive » des situations.

Je pensais qu’une telle faculté ne pourrait s’acquérir que par l’introduction d’une dynamique d’affect au sein de la machine, sur le modèle du système ANELLA que j’ai mis au point pour British Telecom. ANELLA est un réseau associatif avec propriété émergente de logique et d’apprentissage (Associative Network with Emerging Logical and Learning Abilities). Doté de seulement 500 lignes de programmation, ce système fournit des résultats étonnants grâce à la simulation d’une dynamique d’affect au sein de la machine. Celle-ci pouvait se sentir reconnue en fonction de la qualité des réponses apportées, étant, le cas échéant, motivée à poser des questions complémentaires. Il me semble que cette dynamique devra s’imposer un jour ou l’autre si toutefois l’intelligence artificielle a pour objectif de mimer l’être humain.

Par ailleurs, il me semble, qu’outre la sociabilisation mécanique, une des possibilités de sauvetage de l’espèce humaine repose sur la compensation des défauts induits par son comportement colonisateur via le remplacement de l’homme par la machine. Une telle problématique émerge dans le monde Anglo-Saxon. La mise en place d’un nouveau programme de recherche de communications extra-terrestres à la recherche de signaux émis par des machines autonomes et non plus de signes seulement émis par des animaux témoigne de cette préoccupation. Une espèce pourrait être, à terme, remplacée par les machines qu’elle a mises au point. J’espère que mon dernier ouvrage, Le dernier qui s’en va éteint la lumière, contribuera à alimenter ce débat que j’interprète comme l’une des manifestations du deuil que l’espèce fait d’ores et déjà d’elle-même.

VIII- La prétendue « objectivité » des prix

Jacques Athanase GILBERT

Dans votre ouvrage Le prix, vous évoquez les robots gérant des échanges à haute fréquence. Selon vous, les échanges robotisés ne relèvent plus à proprement parler du marché. En effet, les mécanismes sociaux liés au prestige de l’acheteur et du vendeur ne peuvent être transposés aux machines sauf à y introduire des schémas émotionnels leur enseignant la dignité et la gloire.

Paul JORION

La notion de marché représentée par la science économique actuelle s’articule selon l’idée qu’un prix constitue une objectivité. Ainsi, s’il ne subit aucune interférence, le marché serait équilibré, articulé autour de prix objectifs, reflets idéaux de leur vérité ultime : la créature mythique appelée leur « valeur ». Une telle thèse suppose, en corollaire, un comportement rationnel des acheteurs et des vendeurs. Ceux-ci, au terme d’un calcul d’utilité optimisé, seraient en mesure d’émettre une offre de prix conforme à l’objectivité supposée de ce dernier : de sa « valeur subjective » qui, métamorphosée au niveau collectif par le marché devient « valeur objective ».

Depuis plusieurs siècles, à travers l’école à tous ses niveaux, la « science » économique s’efforce de faire passer ce fatras mythologique pour notre « sens commun » en matière de formation des prix. J’ai conçu, comme une œuvre de salubrité publique de proposer autre chose : la représentation que l’on trouve effectivement dans mon livre Le prix (2010).

J’ai procédé, en 2006, à une simulation de marché à partir d’un modèle multi-agents. Fondée sur la programmation orientée objets, une telle simulation permet de créer un nombre illimité d’instances et de les laisser alors interagir. Chaque acteur, selon qu’il soit acheteur ou vendeur, adopte un comportement paramétré, avec pour objectif de rencontrer à l’achat ou à la vente, et pour une quantité donnée, un prix offert par une contrepartie au niveau de celui qu’il propose. Au-delà de ces simples transactions, j’ai permis aux acteurs certaines stratégies. Ainsi, si l’un d’entre eux profite de la hausse d’un prix, il peut vouloir réaliser son bénéfice avant que le marché n’ait atteint son point de retournement à la baisse.

Cette simulation m’a permis de constater que lorsque acheteurs et vendeurs devinent avec justesse l’orientation future du prix, soit les prix s’effondrent à très brève échéance, autrement dit il y a krach, soit une tendance à la hausse se développe pour s’interrompre brutalement dès lors qu’elle passe à la verticale, sous le coup d’une rétroaction positive : tout le monde achète et la réserve des vendeurs s’épuise, les acheteurs récents étant attachés au bien précieux qu’ils viennent d’acquérir.

La conclusion de ma simulation était inévitable : aussitôt que les acteurs disposent d’une véritable compréhension de l’évolution des prix, c’est-à-dire dès que leur choix s’avère avoir un meilleur rendement que le pile ou face (perdre ou gagner dans 50 % des cas), le système s’effondre rapidement dans un krach. Ainsi, contrairement à ce que suppose la science économique, un marché fonctionne uniquement lorsqu’il est ininterprétable et non pas lorsqu’il est connu.

Il était en réalité logique que les intervenants humains se trompassent autrefois dans la moitié des cas en moyenne. Les courtiers à la Corbeille ne connaissaient que 1° leur carnet d’ordres contenant les stratégies des clients de leur propre firme : vendre à tel niveau, acheter à tel autre, 2° les prix créés depuis l’ouverture du marché et les volumes associés ainsi que 3° l’information glanée au fil de l’activité se déroulant autour de la Corbeille. Si l’on pense que chaque intervenant sur un marché avait aussi une stratégie propre à plus ou moins long terme, celle-ci totalement opaque à autrui, ces connaissances étaient naturellement trop incomplètes pour qu’un choix à la hausse ou à la baisse ait un meilleur rendement que le pile ou face.

Le fonctionnement du high frequency trading ne déroge en rien à cette logique. Dans son cadre, plus de 95 % des opérations lancées sont annulées. Ce qui était auparavant impossible à la Corbeille : il fallait faire appel à un « coureur » qui se rendait très rapidement au comptoir de la contrepartie pour faire valider une annulation. D’aucuns prétendent que la multiplication des annulations dans le HFT vise à brouiller les informations. Il n’en est rien. Amorcer un grand nombre de transactions pour les annuler ensuite permet de tester les quantités à l’achat ou à la vente pour chaque niveau de prix. De la sorte, la connaissance de l’état du marché est singulièrement enrichie : le contenu de l’ensemble des carnets d’ordres, jusqu’alors secret, devient lisible en surface, parfaitement cartographié. Dès lors qu’il est établi que, plus le marché est connu, plus il est en réalité menacé par le krach, son existence même est automatiquement remise en cause aujourd’hui.

IX- La formation de l’ordre social suivant les prix

Franck CORMERAIS

Depuis 2011, vous avez publié plusieurs ouvrages économiques dont Le capitalisme à l’agonie et Le prix. Les problématiques soulevées ne relèvent pas du seul secteur financier : elles engagent une anthropologie économique succédant à une anthropologie de la connaissance.

Paul JORION

La rédaction de ma thèse d’anthropologie économique au sein d’une communauté aussi réduite que celle des pêcheurs d’Houat m’avait permis de constater que la formation du prix ne correspondait pas à la loi de l’offre et de la demande. Cette énigme devait être résolue avant de pouvoir soutenir mon doctorat, étant entendu que l’anthropologie marxiste, alors dominante, n’offrait aucun modèle alternatif.

Karl Polanyi, au contraire, ouvrait une réflexion dissidente à la faveur de son article consacré à la formation des prix dans l’œuvre d’Aristote. Le modèle aristotélicien était largement mésinterprété à cette époque ainsi qu’en témoigne l’absence du diagramme évoqué par Aristote dans le texte, sans que cela ait jamais dérangé personne. Mieux encore, certaines traductions allant jusqu’à occulter toute référence à la « proportion diagonale » que décrit le Stagirite. Une fois le diagramme correctement reconstitué, il est nécessaire de suivre le raisonnement aristotélicien à partir de la variante que constitue selon lui la formation des prix en tant que proportion entre vendeur et acheteur et deux biens échangés, par rapport à ce qui s’observe dans l’exercice de la justice où la proportion est entre coupable et victime et gain du coupable et dommage de la victime. Poursuivant ce cheminement, j’ai acquis la certitude que les traductions françaises comme anglaises étaient erronées. J’ai fait part de mon soupçon à la conservatrice du plus grand fonds dédié à Aristote que j’ai rencontrée à l’Université de Californie à Irvine. Celle-ci m’a, après enquête, donné raison.

Sylvain Piron, dans un article de 2011, met en évidence la source de cette erreur qu’il attribue au Scolastique Albert le Grand. Celui-ci a en effet introduit délibérément une logique de la valeur dans l’explication de la formation du prix selon Aristote, sans qu’au fil des siècles qui suivront, nul ne s’aperçoive de cette falsification. Marx, lorsqu’il discute le modèle d’Aristote, juge sa théorie de la valeur déficiente. Une telle critique serait recevable si Aristote recourait effectivement à cette notion, ce qui n’est pas le cas. Albert le Grand a en effet traduit par « valeur » un terme dont la signification est en réalité « comme mesuré par le prix ».

Au-delà de cette difficulté, Karl Polanyi juge à tort que le modèle aristotélicien est normatif et non descriptif. En effet, après l’avoir testé à partir des données que j’avais recueillies, j’ai pu attester de l’efficience de la proposition d’Aristote selon laquelle, et pour employer des termes bourdieusiens, le prix est fixé en fonction du rapport de force entre acheteurs et vendeurs. Celui-ci se forme de manière à maintenir indemne l’ordre économique et social une fois l’opération effectuée. Autrement dit, la hiérarchisation de la société doit être préservée : le pauvre doit rester pauvre et le riche, riche. En conséquence, les pauvres payeront davantage que les riches, à prestations ou produits égaux.

Plusieurs ouvrages anglo-saxons des années soixante avaient exploré empiriquement cette théorie. Le système aristotélicien formalise le faisceau de preuves qu’ils ont versées au débat. Il m’a en particulier permis d’expliquer le système de formation des prix des pêcheurs de l’île d’Houat ainsi que de mesurer le rapport social général au sein de cette petite société. Suite à l’exploitation, plusieurs années plus tard, de données récoltées en Afrique occidentale, j’ai retrouvé un rapport en termes de gains entre patron d’un bateau de pêche et matelot – mesure de leur statut hiérarchique dans l’ordre social – équivalent à celui constaté sur l’île d’Houat, de l’ordre de trois environ. Ainsi, à situations économiques semblables mais au sein de systèmes économiques sinon difficilement comparables, le rapport social entre commandant et subordonné demeure stable.

X- Intérêt égoïste contre bonne volonté

Jacques Athanase GILBERT

Alors qu’Adam Smith conçoit l’homéostasie en référence au seul intérêt individuel, votre analyse la réintègre pleinement au champ social.

Paul JORION

En effet. L’intérêt égoïste, moteur de la main invisible, est insuffisant à la régulation de l’édifice social. Non seulement il ne contrecarrera pas les forces qui conduisent aujourd’hui notre espèce vers l’extinction, il les encourage même. Il est nécessaire pour chacun de nous de faire réintervenir en force la philia aristotélicienne, cette bonne volonté partagée de contribuer par de petits gestes quotidiens au bon fonctionnement de nos sociétés. À l’inverse, les méfaits de l’ultralibéralisme prédateur et élitiste, combinés aux séquelles du colonialisme, font aujourd’hui monter le ressentiment qui conduit chacun à retirer sa part de philia, grippant la machine dans son ensemble.

Franck CORMERAIS

N’est-ce pas là dans la philia, le fondement d’une théorie de la valeur qui l’a définie a minima comme un nécessaire agreement ?

Paul JORION

J’essaye au contraire d’éliminer toute théorie de la valeur ainsi que je l’expose dans Le prix. Inscrit personnellement dans une tradition socialiste non-marxiste, je ne considère pas que le travail incarné constitue de la valeur. Une telle interprétation me paraît constituer une grave erreur de Marx qu’il a d’ailleurs reprise telle quelle à David Ricardo. Celui-ci, dans sa correspondance avec son disciple McCulloch, reconnut qu’il n’y avait en réalité aucune nécessité dans son modèle de l’économie pour une théorie de la valeur. Marx n’en a soit pas eu vent, soit l’a ignoré s’il l’a su.

Une perspective socialiste non-marxiste invite à prendre en compte les « aubaines », au sens de Proudhon, c’est-à-dire la générosité d’ordre naturel que le monde manifeste envers le vivant dans son ensemble, ce que Bataille qualifie « d’ébullition du monde ». Comme Hegel l’avait déjà souligné, dans l’agriculture et l’élevage, l’homme n’intervient que comme catalyseur de la richesse offerte par la nature (dans la cueillette et la chasse il est simple prédateur). Pour le dire autrement, malgré le travail considérable qu’il consent, le paysan ne fait pas physiquement germer la graine.

Keynes reproche essentiellement à Marx d’avoir repris, sans perspective critique, des notes marginales de Ricardo à travers lesquels celui-ci commentait l’œuvre d’Adam Smith. La baisse tendancielle du taux de profit dont Marx fait la cause de la disparition à échéance du capitalisme est elle reprise sans modification à Smith. C’est l’économiste marxiste Michel Husson qui a attiré l’attention sur le fait que la formule de Marx pour cette baisse tendancielle du taux de profit est fausse, le même terme se retrouvant à la fois au numérateur et au dénominateur de l’équation.

XI- Keynes aujourd’hui

Franck CORMERAIS

Quel est l’intérêt de la théorie de Keynes aujourd’hui, au-delà d’une perspective de relance par la demande ?

 Paul JORION

Nommé à un poste d’enseignant en économie avant même d’avoir fait les études correspondantes, Keynes pourra exercer son métier sans en référer à la science économique universitaire. Cette situation particulière est l’effet d’un concours de circonstances.

Son père, Neville Keynes était l’élève d’Alfred Marshall. Lorsque celui-ci lui offrit de devenir son assistant, pusillanime, il refusa cette opportunité, préférant construire sa carrière au sein de l’administration de l’Université de Cambridge. Une génération plus tard, alors que Maynard Keynes vient d’échouer au concours en vue d’obtenir une bourse, Marshall réitère l’offre que son père avait déclinée. Formé à la philosophie et aux mathématiques, Maynard Keynes accepte ce poste d’assistant et s’improvise économiste. Une lecture attentive de son œuvre révèle qu’elle ne fait que de rares références aux corpus économiques. Maynard Keynes renvoie essentiellement à la théorie de la demande de Malthus afin de donner un fondement à son propre engagement en faveur de la demande, contre l’offre. Les références occasionnelles à Marshall ou, plus souvent encore, à son épouse Mary Paley Marshall doivent, quant à elles, être tenues pour des marques de piété filiale.

Recourant essentiellement à des penseurs plus généralistes, Maynard Keynes remet à plat les problématiques et renoue de la sorte presque involontairement avec l’économie politique du XIXe siècle. En effet, pour Smith, Ricardo ou Quesnay, l’économie politique est une science morale qui n’est soumise à aucune restriction méthodologique, et certainement pas, comme aujourd’hui, à la tyrannie des mathématiques, aboutissement d’une préoccupation grotesque pour la « science » économique de singer l’exactitude de l’astronomie.

Franck CORMERAIS

Keynes est-il utile pour appréhender la période de transition actuelle ? De quelle manière Les alternatives économiques qui s’ouvrent à nos petits-enfants doit-il être relu afin de comprendre la notion de travail en lien avec la technologie ?

Paul JORION

Il est fréquent de distordre la lecture de Keynes, en retirant de leur contexte des phrases isolées. Il en va ainsi de la supposition selon laquelle, en l’an 2030, le temps de travail serait réduit à 15 heures par semaine. Les commentateurs oublient régulièrement que cette affirmation est doublée d’une condition impérative : la transition vers le socialisme devra avoir eu lieu. Compte tenu de la situation actuelle, elle n’est évidemment pas valide.

De nombreux ouvrages prétendent que Keynes n’était pas socialiste puisque membre du Parti libéral. C’est oublier qu’il fut le principal conseiller du Parti travailliste dans les années trente et en particulier du premier ministre Ramsay MacDonald. Personnage qu’il a d’ailleurs vexé en quittant brutalement une réunion plénière, déclarant aux témoins qu’il était lui Keynes le seul socialiste dans la salle. Il s’est certes affiché comme membre de l’« aile d’extrême gauche » du Parti libéral – dont il était d’ailleurs le seul représentant ! – plutôt que comme un travailliste, pour conserver sa liberté personnelle. En effet, il reprochait aux travaillistes de recourir trop aisément à la vocifération et à un « nous contre eux » haineux, censé stratégique. Les exemples contemporains d’une telle attitude contre-productive ne manquent pas.

Keynes évoque dans le dernier chapitre de La théorie générale de l’emploi, de l’intérêt et de la monnaie « la philosophie sociale à laquelle La théorie générale peut conduire », à savoir celle qui sous-tend sa propre pensée. Elle est indubitablement socialiste. Les alternatives économiques qui s’ouvrent à nos petits-enfants (1928), publié à une époque où il découvre qu’il n’aura pas de descendance, est une esquisse de ce passage essentiel. Ce texte de conférence, de nombreuses fois donnée, doit être lu dans la lignée de son commentaire du socialisme autoritaire caractéristique de l’Union Soviétique qu’était Un bref aperçu de la Russie (1925). Malgré une lecture particulièrement cinglante du communisme soviétique, Keynes y voit l’ébauche généreuse mais maladroite et doctrinaire d’une réalisation à venir. Refusant toute tentation révolutionnaire, il adopte sur ce point la position d’Élisée Reclus qui ne peut envisager la construction d’un nouveau monde à partir « du hasard des balles ».

XII- L’argent

Franck CORMERAIS

Votre questionnement des origines tel que vous le formulez au sein de l’anthropologie des savoirs n’est-il pas une préfiguration de l’anthropologie de la monnaie, en particulier quant à son rapport à la violence ? Envisagez-vous, à travers votre critique de la finance, une anthropologie économique de la monnaie ?

Paul JORION

Mon appréhension de la monnaie n’est pas keynésienne. En effet, je la considère fondamentalement neutre. Keynes discute sur ce point la position de Silvio Gesell, qu’il imagine devoir connaître une postérité plus grande que Marx lui-même. Anarchiste allemand, Silvio Gesell propose d’instituer la monnaie fondante que, ironie de l’histoire, les banquiers centraux sont en train de réinventer via la fixation de taux d’intérêt négatifs. La modification des propriétés de la monnaie permettrait, selon Gesell, de modifier l’ensemble du système. Il conviendrait, pour y parvenir, de conférer aux billets une durée de vie limitée. Pour les maintenir en circulation au-delà de ce terme, les usagers devraient s’acquitter d’un timbre. Si le billet concerné équivaut à 20 euros et que le coût du timbre est fixé à 2 euros, la valeur du billet serait, de fait, ramenée à 18 euros pour son détenteur. Dans cette perspective, les usagers auraient tout intérêt à dépenser au plus vite leur argent.

En tout état de cause, Keynes estime que la monnaie recèle en elle-même une forme de violence. Il me semble que si les choses lui apparaissent sous ce jour c’est qu’il a omis de prendre en compte le rapport de force qui se dévoile dans une perspective aristotélicienne et bourdieusienne. Ce point est particulièrement saillant lorsqu’il invoque des mécanismes psychologiques telles que la psychologie des foules ou le mimétisme pour expliquer le fait que les acheteurs achètent quand le prix monte et que les vendeurs vendent quand il baisse, alors que la perspective de réaliser un gain ou de minimiser une perte constitue une explication suffisante.

Dès lors que l’on considère que les transactions commerciales ont pour fonctionnalité première de reconstituer l’ordre social à l’identique, on peut aisément admettre la neutralité de la monnaie. Postuler le contraire permet uniquement de masquer la violence de la société en tant que telle. Je défends cette position après avoir travaillé 18 ans dans les milieux financiers. J’ai eu cet outil entre mes mains en permanence mais, plus essentiellement, j’ai découvert l’ensemble des structures de pouvoir construites autour de l’argent. Celles-ci sont réelles mais n’émanent pas des propriétés de l’argent en tant que tel mais du système capitaliste au sein duquel l’argent circule pour nous. S’en prendre à l’argent c’est prétendre guérir en s’attaquant au symptôme plutôt qu’à la cause véritable du mal.

Franck CORMERAIS

Ces structures sont liées à l’accumulation d’argent. Le capital s’alimente par l’argent compris comme une réserve de temps. Selon vous, l’argent doit plutôt être compris comme une technologie fluidifiant les échanges.

Paul JORION

L’intérêt repose sur deux composantes essentielles : le rapport de force entre le prêteur et l’emprunteur et le reflet de ce rapport de force que constitue la prime de risque. Ainsi que je le démontre dans Le prix, cette dernière dispose d’une réalité intrinsèque. Pour illustrer comme le faisait Aristote, il est moins risqué pour un maçon de construire la maison d’un dentiste que d’un technicien de surface. La prime de risque est donc justifiée par l’ordre social. C’est le risque que présentent l’un pour l’autre le prêteur et l’emprunteur qui va déterminer l’élément essentiel du taux d’intérêt, en sus d’une part de la croissance que produit l’économie bon an mal an (le fruit des « aubaines »). Walras, quant à lui, sait ce qui fait varier le prix, c’est la rareté : « … j’appelle rareté ou r une cause proportionnelle à la valeur d’échange ». La rareté, c’est ce qui fait pour lui qu’un prix est tel qu’il est et pas autrement. Le prix monte ? c’est que la rareté a augmenté ! Le prix baisse, c’est que la rareté est moindre ! L’argument est parfaitement circulaire et donc irrecevable – ce qui ne l’empêche pas de nous sembler aller de soi depuis un siècle et demi ! Quand on en est à ce degré de mystification comment voulez-vous que le prix apparaisse comme déterminé par un rapport de force ?

Par ailleurs, la seule possibilité d’éliminer le rapport de force est de passer à la gratuité. Une telle dynamique irrigue le postulat du plein-emploi que Keynes formule en 1936. Celui-ci ne doit pas être compris comme un essentialisme. Keynes, constatant qu’il est impossible de créer un consensus parfait entre les citoyens, défend l’opinion qu’il est cependant possible de réduire délibérément les dissensions et le ressentiment qui traversent la société grâce au levier du plein-emploi. Keynes, en 2016, reconnaîtrait certainement que celui-ci n’est plus atteignable en raison de la robotisation et de la logicièlisation. Il me semble que la gratuité sur l’indispensable est actuellement le seul moyen de réduire les dissensions sociales.

XIII- La taxation des opérations financières

Franck CORMERAIS

Le terme de gratuité est générique. De quelle manière serait-elle prise en charge ? Jugez-vous qu’il faille créer des caisses sur le modèle de la Sécurité Sociale ? Serait-elle purement et simplement à part du circuit économique ?

Paul JORION

Robespierre me semble avoir parfaitement résumé cette notion en déclarant que l’indispensable doit être gratuit (*). Il demeure cependant nécessaire de définir ce que nous tenons socialement pour indispensable.

Franck CORMERAIS

Quelle est votre position par rapport au revenu d’existence ? Est-il une opportunité d’opérer la transition non-violente vers le socialisme ? Yann Moulier-Boutang propose de le financer grâce à la taxation des transactions financières dont vous-même souhaitez purement et simplement interdire certaines.

Paul JORION

La proposition de Yann Moulier-Boutang lorsqu’il envisage de financer le revenu d’existence grâce à la taxation des transactions financières sur le modèle de la taxe Tobin, me paraît malvenue, elle trahit à mon sens une compréhension trop schématique des mécanismes financiers. L’une de leurs fonctions, la spéculation, est délétère au sens propre du terme. Cette opération, qui peut être définie techniquement comme un pari à la hausse ou à la baisse sur le prix des titres financiers, détruit le système de l’intérieur. Elle était, je vous le rappelle, interdite en France depuis François 1er et jusqu’en 1885. Des opérations de spéculation pouvaient certes avoir lieu marginalement au XIXe siècle, au sein de ce que l’on appelait « la coulisse » de la Bourse. Pour autant, il suffisait, pour y mettre fin, d’appeler la police.

Jules Ferry abroge les lois interdisant la spéculation à une époque où, bien que le capitalisme prospère extraordinairement, les banques manquent constamment de fonds pour financer les énormes investissements qui ont alors lieu dans les infrastructures, comme les chemins de fer ou le creusement du canal de Suez et celui de Panama. Zola se fait l’écho de ce souci permanent dans L’Argent. De quelle manière la spéculation peut-elle prospérer malgré ce manque de liquidité ? Trois mois après avoir abrogé les lois l’interdisant, Jules Ferry lance l’entreprise coloniale française. Il me semble qu’il y a là un rapport de cause à effet évident. L’entreprise coloniale a permis de trouver l’argent qui rendrait la spéculation possible.

Taxer toutes les opérations financières me semble une très grande erreur. Certaines opérations financières sont indispensables, elle font partie de l’activité de la finance qui lui permet de jouer son rôle de système sanguin de l’économie, les taxer signifiera charger le client puisque, comme elles le font toujours, les banques se contenteront de transmettre ces coûts supplémentaires à leur clientèle. Il n’y a pas à tergiverser : les opérations spéculatives étant nuisibles, elles doivent être interdites. Affirmer, comme le répètent à l’envi les spéculateurs, qu’elles sont utiles « parce qu’elles apportent de la liquidité » est une mauvaise plaisanterie que j’ai eu l’occasion de démystifier.

Il faut revenir à l’interdiction pure et simple de la spéculation qui prévalait avant 1885. La rédaction de la législation correspondante serait d’une grande simplicité et se résumerait à prohiber, comme le faisait l’article 421 du Code pénal à l’époque, les paris à la hausse ou à la baisse sur le prix des titres financiers. Une telle disposition s’associerait par ailleurs à la restitution de l’article 1965 du Code civil sous sa forme originale d’« exception de jeu », selon laquelle tout contentieux relatif aux paris est irrecevable en justice. La modification de 1885 avait consisté à créer une exception en admettant la recevabilité des paris s’ils pouvaient être définis comme une opération financière. Il suffirait de la lever.

Plutôt que de taxer les transactions financières, j’ai proposé d’instaurer une « taxe Sismondi ». Celui-ci, autour de 1810, tentait d’expliquer les destructions de métiers à tisser mécaniques par les luddites en constatant que les travailleurs n’obtenaient aucune compensation pour leur remplacement par la machine – c’est encore bien sûr le cas aujourd’hui. Il conviendrait au contraire de leur accorder, le cas échéant, une rente perpétuelle. En effet, la mécanisation – et son corollaire l’augmentation de la productivité – est un bénéfice pour l’humanité tout entière. Elle ne doit pas être seulement conçue, comme c’est le cas actuellement, comme une source privatisée de dividendes et de bonus pour les actionnaires et les dirigeants d’entreprises.

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(*) Robespierre : « Opinion sur les subsistances », le 2 décembre 1792

« Il n’est pas nécessaire que je puisse acheter de brillantes étoffes ; mais il faut que je sois assez riche pour acheter du pain pour moi et pour mes enfants. […] nul homme n’a le droit d’entasser des monceaux de blé à côté de son semblable qui meurt de faim.

Quel est le premier objet de la société ? C’est de maintenir les droits imprescriptibles de l’homme. Quel est le premier de ces droits ? Celui d’exister.

La première loi sociale est donc celle qui garantit à tous les membres de la société les moyens d’exister ; toutes les autres sont subordonnées à celle-là ; la propriété n’a été instituée ou garantie que pour la cimenter ; c’est pour vivre d’abord que l’on a des propriétés. Il n’est pas vrai que la propriété puisse jamais être en opposition avec la subsistance des hommes.

Les aliments nécessaires à l’homme sont aussi sacrés que la vie elle-même. Tout ce qui est indispensable pour la conserver est une propriété commune à la société entière. Il n’y a que l’excédent qui soit une propriété individuelle et qui soit abandonnée à l’industrie des commerçants. […]

… quel est le problème à résoudre en matière de législation sur les subsistances ? Le voici : assurer à tous les membres de la société la jouissance de la portion des fruits de la terre qui est nécessaire à leur existence, aux propriétaires ou aux cultivateurs le prix de leur industrie et livrer le superflu à la liberté du commerce. »

Robespierre : entre vertu et terreur, Slavoj Zizek présente les plus beaux discours de Robespierre, Paris : Stock 2007, p. 144-145.

XIV- Les règles comptables

Jacques Athanase GILBERT

La dématérialisation de l’économie se fait au détriment des travailleurs. La réalité objective n’est-elle pas une réalité de prédation ?

Paul JORION

Cette prédation est organisée grâce à une astuce comptable : le salaire est considéré comme un coût pour l’entreprise alors que la distribution de bonus et de dividendes est présentée comme une part de bénéfice. Selon cette perspective, l’un doit être minimisé quand l’autre est maximisée. Il s’agit bien sûr d’une simple convention mais nul ne la remet en question : pour une raison qui m’échappe, elle semble aller de soi.

Franck CORMERAIS

Vous évoquez régulièrement l’importance des règles comptables.

Paul JORION

Elles sont notre véritable constitution. Permettez-moi de remonter le temps de quelques années pour illustrer mon propos. Le 2 avril 2009, la hausse brutale de 5% de la Bourse a été interprétée par l’ensemble de la presse française, y compris la presse spécialisée, comme la conséquence d’un événement politique mineur d’ordre purement national. Or, quelques semaines auparavant, la publication des résultats des entreprises américaines au titre de l’exercice 2008 avait révélé que plus de la moitié d’entre elles étaient insolvables. Face à ce constat, le Comité des Finances du Congrès avait sommé les représentants du Financial Accounting Standards Board (FASB) de modifier les règles comptables au terme d’une réunion particulièrement houleuse. Si certains dirigeants du FASB présentèrent leur démission afin de protester contre cette remise en cause de leur indépendance, d’autres au contraire se soumirent à l’injonction du pouvoir politique. Les nouvelles règles comptables édictées le 2 avril 2009 ont permis d’afficher la solvabilité des entreprises américaines avec, pour conséquence immédiate et sur le plan mondial, une hausse boursière de 5 %. Cet enchaînement de circonstances a totalement été occulté en France, non par une quelconque censure, mais par un manque d’accès à l’information. Il convient toutefois de noter que ces carences sont aujourd’hui moins flagrantes. Les journalistes du Monde et des Échos lisent désormais régulièrement le Financial Times et le Wall Street Journal.

XV- La guerre civile numérique

Franck CORMERAIS

Blogueur, vous occupez, Paul Jorion, sur ce terrain une position radicale par l’étude de ce que vous nommez La guerre civile numérique (2011). Non seulement cette théorie permet d’interroger les systèmes intelligents mais également les problématiques économiques.

Lorsque vous analysez la « guerre civile du numérique », vous faites l’apologie des activistes et de la dissidence. Vous jugez que nous vivons dans un contexte pré-révolutionnaire. Cette position est-elle, pour vous, une manière de renouveler le rôle de l’intellectuel ? Internet a-t-il modifié la modalité d’énonciation de votre pensée ? Enfin, vous avez intégré le monde informatique depuis une certaine extériorité. Comment conciliez-vous ces différentes problématiques ? Y voyez-vous une cohérence ?

Paul JORION

Le monde de la finance m’a recruté en 1990 en tant que spécialiste de l’Intelligence Artificielle afin que j’étudie la possibilité de remplacer les traders, qui représentaient un coût élevé, par des logiciels. Le remplacement du travail par la machine ne concerne pas seulement en effet les métiers considérés comme étant les plus simples : il est d’autant plus actif que les économies qu’il permet sont considérables.

Mais il n’existe aucun rapport entre cela et le fait que j’aie été le premier en France à dénoncer le blocage, orchestré par Paypal, Visa et MasterCard, des dons en faveur du projet Wikileaks. Ainsi que l’a fait remarquer Glenn Greenwald, ce boycott a révélé la capacité des chambres de commerce à imposer leur volonté aux gouvernements. Le fait n’est pourtant pas inédit aux États-Unis : que ce soit l’annexion d’Hawaï au XIXe siècle ou le renversement de Mossadegh en Iran dans les années cinquante, il s’agit de notoriété publique (la chose a par ailleurs été confirmée par des chercheurs) de décisions édictées par la US Chamber of commerce. De même, son rôle dans l’affaire Wikileaks est flagrant et a pu être documenté de manière très précise. Il existe des preuves convaincantes que la collusion des intérêts du gouvernement américain et des plus importantes firmes US du complexe militaro-industriel a été jusqu’à les amener à envisager l’assassinat de Julian Assange. Ayant vent de ces manigances, j’ai lancé une alerte immédiate sur mon blog en décembre 2010 via un billet que j’ai intitulé « La guerre civile techno ».

Les éditions Textuel m’ont contacté suite à cette publication afin de préparer un ouvrage sur le sujet. Comme j’étais pris par les problématiques financières de l’époque, d’autant plus vives que la crise de l’euro battait son plein, l’ouvrage a pris la forme d’un entretien avec Régis Meyran. Pour intéressante qu’elle soit, je considérais cette réflexion comme accessoire à ma recherche principale. Avec le recul et au regard des événements qui ont suivi, il me semble que cette problématique est au contraire centrale. L’action d’Edward Snowden, en tout point considérable, a grandement participé à ce changement de perspective. Ainsi que je l’ai remarqué dès ma première évocation de ce personnage extraordinaire sur mon blog, il est le Nelson Mandela qui manquait aux États-Unis. Il possède une même stature d’homme d’État. Son discours n’est pas seulement la manifestation d’une critique ponctuelle : il dispose d’une portée politique majeure, nourrie d’une grande sagesse.

Julian Assange, quant à lui, est d’abord un hacker de génie qui aura investi le champ politique et social dans un deuxième temps. Edward Snowden est au contraire originellement avant tout un penseur qui envisage les dystopies que sont 1984, Fahrenheit 451 ou Le meilleur des mondes, comme des éventualités probables. Si toutefois nous refusons cette alternative, si nous prenons la parole pour écarter cette possibilité, nous apparaissons en tant qu’êtres politiques.

Franck CORMERAIS

Pourquoi avoir choisi de qualifier notre époque de pré-révolutionnaire plutôt que de révolutionnaire ?

Paul JORION

Les éditions Textuel avaient, dans un premier temps, intitulé le livre d’entretiens avec Régis Meyran, L’Insurrection numérique. Je me suis opposé à ce choix. En effet, la guerre civile est réelle et n’a pas été déclenchée par le peuple mais par la US Chamber of commerce. Le terme insurrection est, dans cette perspective, un absolu contresens.

XVI- Les blogs

Franck CORMERAIS

Votre livre La guerre civile numérique (2011) propose une analyse des blogs entre « subversion et information ». Comment qualifiez-vous ce dernier terme ?

Paul JORION

Internet offre un espace privilégié à la diffusion d’une information alternative. Malheureusement, celui-ci est essentiellement occupé par les théories du complot. Posant comme préalable une mécanique du secret, celles-ci forgent, en opposition, un discours qui se donne pour une vérité mais est en réalité un discours mythologique d’essence xénophobe et antisémite. De telles théorisations relèvent de la pensée brute. Elles s’appuient sur des bribes d’information et pallient leur manque de connaissance véritable des mécanismes à l’oeuvre par la mise en avant d’une volonté délibérée mais masquée qui orchestrerait dans l’ombre la marche des événements. Les discours complotistes ne s’alimentent pas seulement d’informations incomplètes, ils s’appuient aussi très souvent sur des informations fausses, mettant en exergue leur caractère « scandaleux ». Elles affirment par exemple que les banques créent de l’argent à la demande, comme si l’on était en manque d’authentiques scandales à dénoncer dans le monde de la finance ! Pour fallacieuse qu’elles soient, ces théories sont difficiles à contrecarrer, eu égard à l’existence avérée de sociétés telles que le Mont Pèlerin dont le but affiché est là véritablement de régenter le monde dans une perspective néo-féodale.

Internet permet cependant de diffuser une information occultée par la presse officielle. Presse qui s’est largement mise au service du monde des affaires, ainsi qu’en témoignent les récents événements à Canal +, et qui est donc marquée par l’autocensure, voire la censure pure et simple au nom d’intérêts commerciaux.

Les blogs sont le vecteur de cette information alternative dont la teneur n’est pas uniquement militante. Je relaye ainsi régulièrement des articles de la presse internationale dont les points de vue ne sont pas défendus en France.

Franck CORMERAIS

Les articles de votre blog seront prochainement publiés sous la forme d’un magazine. Comment interprétez-vous ce retour à un support traditionnel après avoir utilisé le blog comme le secteur d’une nouvelle culture de l’information ?

Paul JORION

Les blogs qui enregistrent une audience significative s’enrichissent de la participation des internautes. Mon blog publie les billets de nombreux contributeurs invités. Une telle démarche participe à générer un savoir global dont la publication est quasi immédiate. Cette facilité a toutefois un revers : elle renforce le caractère éphémère des textes. Les retrouver nécessite d’entreprendre de longues recherches au sein d’une base de données qui ne cesse de s’enrichir et qui mobilise maintenant trois serveurs.

Enfin, les outils informatiques permettent d’imprimer une sélection d’articles en un nombre d’exemplaires calibré à la demande des lecteurs. Ce magazine mensuel ne sera donc pas immédiatement distribué en kiosque mais accessible moyennant un abonnement ou un achat au numéro. Cette édition paramétrée est assurée par un groupe dynamique qui s’adresse à l’ensemble des blogueurs.

Franck CORMERAIS

Quelle sera la périodicité de cette publication ?

Paul JORION

Nous l’envisageons comme un magazine mensuel. (*)

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(*) Le N° 5 de (P)ièces (J)ointes a paru. Il est disponible dans quelques kiosques de Paris rive droite.

XVII- La blockchain

Franck CORMERAIS

La blockchain modifie-t-elle les lois du marché ? Cet outil est porteur de beaucoup d’espoir.

Paul JORION

La blockchain a émergé des milieux libertariens et relève donc, à l’origine, d’un projet antiétatique délibéré. Une telle démarche n’est pas immédiatement illégitime. Elle peut s’inscrire dans l’héritage de Max Stirner et de son ouvrage L’unique et la propriété (1845) qui participera à l’émergence de l’anarchisme radical. En tout état de cause, l’antiétatisme implicite à la blockchain rencontre la sympathie des milieux d’affaires américains, au premier rang desquels les frères Koch, grands défenseurs de l’ultralibéralisme.

Les rédacteurs de la fiche Wikipédia consacrée à Ayn Rand (1905-1982), porte-drapeau du libertarianisme ultralibéral, s’étonnent que, « malgré sa considérable popularité hors du champ académique, ses travaux ne sont généralement pas commentés par la plupart des philosophes ». Un tel étonnement est sans fondement. L’œuvre d’Ayn Rand n’appartient pas à la philosophie – ou pour le moins elle ne relève que d’une philosophie spontanée : ne disposant d’aucune dimension critique ou théorique, elle est une vue du sens commun forgé par la pratique des hommes et des femmes d’affaires.

La blockchain a été, par ailleurs, activement promue par les trafiquants d’armes ou de drogue, aboutissant à la mise en ligne de la Silk Road où tous produits et prestations illicites étaient disponibles. Le créateur de ce site a pu être arrêté grâce à la proposition qu’il avait acceptée d’un contrat visant à éliminer un de ses concurrents. La pègre y a donc vu une opportunité de créer un environnement financier autonome, détaché de toute instance étatique.

La blockchain ne saurait, malgré la volonté des banques individuelles, être autorisée par les États pour des raisons qu’ils peuvent difficilement rendre publiques : empêcher précisément l’apparition d’un circuit de l’argent qui permettrait à la pègre, aux mafias et aux terroristes de trafiquer en toute quiétude à l’abri de tout regard.

Si les paradis fiscaux permettent de soustraire à l’administration fiscale certains revenus, ils permettent également aux états de négocier avec les preneurs d’otages en toute discrétion. Ils autorisent enfin un certain contrôle de l’argent sale. Cette fonction officieuse est essentielle du fait que les États refusent de prendre position une fois pour toutes sur les problèmes moraux d’apparence insolubles que sont les pots-de-vin, la prostitution, le trafic d’armes et de drogue. Les États ne permettront donc jamais l’avènement d’un circuit autonome et sûr de l’argent qui les destituerait de leur pouvoir de surveillance.

XVIII- La collapsologie

Franck CORMERAIS

Comment envisagez-vous l’anthropologie des savoirs aujourd’hui ? Est-il nécessaire d’ouvrir un nouveau champ d’étude transdisciplinaire sur le modèle du savoir collectif que vous avez évoqué précédemment ?

Paul JORION

J’ai récemment donné une conférence à l’Institut des Études Avancées de Nantes autour de la notion de collapsologie. Essentiellement développée dans le monde anglo-saxon à partir des ouvrages de Joseph A. Tainter (The Collapse of Complex Societies, 1988) et de Jared Diamond (Collapse, 2005), elle décrit une logique de l’effondrement historique des sociétés n’ayant pas pu résoudre l’un de leurs problèmes vitaux. Rappelons que nos sociétés sont aujourd’hui confrontées à une combinaison de trois de ces problèmes, constituant un soliton devenu indécomposable : la dégradation et la destruction environnementale, la complexité non-maîtrisée, accompagnée du transfert de nos décisions vitales à l’ordinateur, enfin notre système économique et financier à la dérive, dont nous connaissons les remèdes mais que les préoccupations court-termistes axées sur le profit de quelques individus puissants interdisent d’appliquer.

Si ce risque mérite d’être pesé en soi, l’intérêt de la collapsologie réside plus particulièrement dans le regard original qu’elle propose en ce qu’il dépasse celui de l’anthropologie. La méthodologie habituelle des enquêtes de terrain a pour conséquence de taire un certain nombre de données dès lors qu’elles sont partagées entre l’observateur et la population d’étude. L’anthropologue ne remarquera pas, au fil de ses études, que les hommes ont besoin d’oxygène pour vivre là où la collapsologie relèvera cette nécessité en priorité, d’autant plus que les robots n’y sont pas soumis. L’astronome britannique Martin Rees envisage les conséquences de la rareté des ressources naturelles de manière radicale lorsqu’il rappelle qu’il est impossible de concevoir une planète offrant un accès indéfini à l’oxygène. Une fois pris en compte ce paramètre, la posture anthropologique, faisant fi de cette contrainte, apparaît comme insuffisante. Ainsi, envisager le remplacement éventuel de l’homme par la machine permet de prendre un recul fécond par rapport à la posture anthropologique et par rapport à l’humanité elle-même.

XIX- Notre comportement colonisateur

Franck CORMERAIS

Pour poursuivre la logique d’archéologie des sciences humaines développée par Foucault, le posthumanisme est considéré comme porteur d’une vision spécifique de l’anthropocène qui, de fait, sanctionne l’obsolescence des divisions disciplinaires traditionnelles. Comment envisagez-vous leur restructuration ? Vous proposez, dans l’un de vos ouvrages, de fonder une psychosociologie afin de dépasser l’anthropologie.

Paul JORION

Lévi-Strauss m’a incité à devenir un anthropologue de la finance, persuadé que cette posture aurait un jour une utilité. Ce jour fut celui où s’est dessinée l’imminence de la crise des subprimes.

Notre espèce, comprise en un sens biologique présente trois grands traits. Colonisatrice, elle envahit son environnement et le détruit par négligence. Opportuniste, elle change très rapidement de stratégies lorsqu’elle rencontre des difficultés. Cette résilience majeure est à l’origine de la multitude de technologies que nous avons inventées, y compris les plus meurtrières d’entre elles au premier rang desquelles la bombe atomique. Enfin, elle est une espèce sociale.

Le comportement colonisateur de l’être humain atteint ses limites : la capacité de charge de notre espèce par rapport à son environnement est presque épuisée et ce, d’autant plus que la population mondiale a été multipliée par quatre en un siècle.

Les hommes ont développé un nombre impressionnant de technologies – commettant au passage des erreurs absolument catastrophiques : selon la logique marchande, dès lors qu’une invention trouve acheteur, elle deviendra présente sur le marché. L’inventivité et la versatilité qui découlent de l’opportunisme manifesté par l’être humain lui ont certes permis d’allonger l’espérance de vie mais également de créer des armes de destruction massive. Cet opportunisme n’offrira-t-il pas, à terme, des outils efficaces pour enfin maîtriser son comportement colonisateur ?

Une telle perspective permet de renverser la problématique. Il ne s’agit plus de promouvoir une science purement désintéressée dont certaines découvertes font progresser, de manière accidentelle, les sciences appliquées. Notre défi serait au contraire de nous doter d’outils capables de juguler les problématiques que pose notre comportement colonisateur.

Notre essence d’espèce animale sociale compense, dans une certaine mesure, son comportement colonisateur et les débordements destructeurs de son inventivité et de sa versatilité. Toutefois, pour être parfaitement efficiente, cette capacité doit être canalisée vers un modèle équivalent à celui propre aux insectes sociaux. La question qu’impose à nous ce constat est la suivante : souhaitons-nous fonder une « société termite », même si celle-ci s’impose comme la seule voie de salut immédiate et au long terme ?

FIN

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