LE TEMPS QU’IL FAIT LE 5 AVRIL 2013

L’affaire Cahuzac et ses retombées… qui ne font que commencer !

J’évoque ceci dans la vidéo, mon billet du 20 janvier 2010 : Top 10 du Post des blogs politiques qui montent.

J’écris à l’époque : 160.000 accès mensuels ; pour mettre en perspective, aujourd’hui : 303.000 accès mensuels.

Sur YouTube, c’est ici.

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LE MONDE, « Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient frappés », jeudi 4 – vendredi 5 avril 2013

Le texte qui suit est plus long que celui qui paraît dans Le Monde. La raison en est que le format qui m’avait été communiqué dans la matinée était de 6 500 signes maximum. On me signalait en début d’après-midi qu’il serait en réalité de 5 200. C’est moi qui ai abrégé.

Sur le site du Monde : La crise accroît l’intolérance à la fraude fiscale des élites.

Quand Mme Lamblin, élue EELV de Paris, fut accusée de blanchiment d’argent sale, son avocat affirma en substance : « Beaucoup de bruit pour rien ! » parce qu’il n’y avait là selon lui qu’un cas banal d’évasion fiscale. Cela se passait en octobre 2012, il y a six mois de cela. Deux ans plus tôt, M. Woerth, ministre du budget, ensuite ministre du travail, considérait qu’on lui cherchait querelle quand on lui rappela que la profession de son épouse, Florence Woerth, était l’« optimisation » fiscale — dont Denis Healey, ancien ministre des finances britanniques, avait dit un jour que la différence entre elle et l’« évasion » fiscale, ne dépasse pas l’épaisseur d’un mur de prison. Voilà le climat d’une époque pas si lointaine : un créneau qui se situe donc entre il y a deux ans et six mois.

Ceci pour dire que M. Cahuzac, qui vient de tomber pour avoir eu un compte en banque en Suisse et en avoir peut-être encore un à Singapour, ne constitue certainement pas un cas isolé : il y a fort à parier qu’il se trouvait en bonne compagnie dans la classe politique et que la banalité de son cas aux yeux de l’opinion il y a encore à peine six mois, explique qu’on n’ait attaché au départ qu’une attention distraite à des ragots dont l’Internet fourmille après tout. Ce qui signifie que d’autres dominos sont maintenant là alignés, comme l’étaient à une époque Bear Stearns, Lehman Brothers et Merrill Lynch, et comme l’ont été plus récemment la Grèce, l’Irlande, le Portugal et Chypre, pour mentionner seulement les membres de la cordée pendant déjà dans le vide.

Pourquoi les mieux nantis au sein de nos sociétés veulent-ils à tout prix échapper à l’impôt et pourquoi ont-ils jusqu’à très récemment considéré le fait de s’y soustraire comme un péché véniel dont on plaisante d’ailleurs entre gens du beau monde ? Parce que leur sentiment était que les sommes qui leur sont réclamées servent à une redistribution de la richesse dont ils sont par construction les donateurs et non les bénéficiaires. Or, de ce point de vue-là en tout cas, les choses ont radicalement changé depuis le début de la crise en 2007 : si la concentration de la richesse s’est accélérée en France depuis cette époque, c’est parce que les États de la zone euro, tout comme les États-Unis d’ailleurs, ont réglé rubis sur l’ongle, aux frais du contribuable, la totalité des reconnaissances de dette, y compris d’ailleurs celles sans rapport aucun avec l’économie réelle que sont les paris spéculatifs, ce qui a multiplié la somme due environ par cinq. La rengaine : « Nous avons vécu au-dessus de nos moyens » – entendez : « Surtout vous ! », s’est hissée au rang de mauvaise plaisanterie insultante à l’égard du public. Depuis 2007 donc, et même si l’affaire de Chypre signale un retournement de situation éventuel, les mieux nantis ont été au contraire les principaux bénéficiaires de la solidarité nationale.

Pourquoi alors, le climat a-t-il soudain changé ? Pour une raison qu’avait très bien perçue John Kenneth Galbraith dans le livre remarquable qu’il consacra en 1954 au « grand krach de 1929 » (*), parce que les apparences sont trompeuses, parce que, à l’opposé de ce qu’il semblerait, la fraude et la corruption n’augmentent pas en période de crise : la raison pour laquelle elles deviennent plus visibles, c’est uniquement parce que la tolérance à leur égard est à la baisse. Quand les affaires vont bien, chacun vaque précisément à ses affaires mais quand elles vont mal, chacun est aux aguets de la turpitude de l’autre comme une cause possible du pourquoi elles vont maintenant si mal.

Et c’est à cela que sont aujourd’hui exposés les abonnés aux paradis fiscaux, jusqu’ici généreusement exonérés à leurs propres yeux : une fois la tolérance de l’opinion publique à la baisse, il est impossible pour la classe politique (qui comprend sans nul doute certains d’entre eux) de déterminer à quel niveau finira par se stabiliser l’étiage. Rien n’exclut en effet que la baisse ne soit vertigineuse.

Notre régime proclamé de démocratie fondée sur le suffrage universel suppose l’égalité des citoyens ainsi que la transparence. Or dans son fonctionnement quotidien, notre démocratie est quasi-censitaire car le pouvoir se détermine au prorata de la fortune dont chacun dispose. Grâce à la formule juridique du « trust » opérant dans le secret des paradis fiscaux, les individus disposent du pouvoir désormais élargi qui revient aux personnes morales. Les États quant à eux pratiquent une Realpolitik que toute transparence menace directement ; l’affaire Wikileaks et la brutalité de la réponse des États, l’a pleinement mis en lumière. Les paradis fiscaux, qui sont en réalité paradis de l’opacité en général, jouent dans l’exercice de cette Realpolitik un rôle clé : ils sont utilisés comme on le sait pour le financement illicite de campagnes électorales et, par le truchement de fonds secrets, pour celui de mercenaires à l’étranger, voire encore pour des transactions secrètes avec des terroristes preneurs d’otages, avec qui il est politiquement exclu de traiter.

La question qu’il convient de poser aujourd’hui, c’est celle-ci : est-il de notre intérêt que les membres de la classe politique ayant encore aujourd’hui des comptes en banque dans des paradis fiscaux tombent l’un après l’autre, pareils à des dominos, et que quand le dernier aura chu, notre degré de confiance dans la démocratie aura atteint à la baisse le niveau qu’on lui a connu, pour mentionner une date, en 1934 ?

Il faut conseiller à tous ceux qui se trouvent dans la position devenue inconfortable de détenteur d’un ou de plusieurs comptes dans un paradis fiscal, d’envisager un coming out collectif simultané. Notre respect pour la poignée d’incorruptibles qui émergerait du lot par contraste nous rassurerait sur l’avenir de la démocratie et l’on saurait comment situer les autres quant au degré de confiance à leur accorder, selon la gravité des faits qui leur seront reprochés ; il ne s’agirait pour les coupables que d’un mauvais moment à passer. Les choses pourraient reprendre leur cours dans un système qui se serait rapproché en amont de son idéal d’« un citoyen, une voix » et où les considérations habituelles de Realpolitik justifiant aujourd’hui tout et n’importe quoi, en auraient pris pour leur grade, au soulagement de tous.

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(*) John Kenneth Galbraith, La crise de 1929. Anatomie d’une catastrophe financière, Petite Bibliothèque Payot 2011

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LE TEMPS QU’IL FAIT LE 17 AOÛT 2012

Julian Assange et le siège de l’ambassade de l’Équateur à Londres
Ringolevio d’Emmett Grogan
La banque Standard Chartered et les régulateurs

La vidéo sur YouTube.

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L’ÉQUATEUR OFFRE L’ASILE POLITIQUE À JULIAN ASSANGE

The English version of this post can be found here.

Avec la Grande-Bretagne qui menace du coup de prendre d’assaut l’ambassade équatorienne à Londres, m’est avis qu’on en reparlera. M’est avis que cela pourrait être cette fameuse petite étincelle qui met le feu à la plaine. M’est avis que l’on a ici le potentiel d’une dépêche d’Ems, d’un certain assassinat à Sarajevo, d’un certain incident dans le Golfe du Tonkin.

Une intuition, une intuition seulement.

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LES ÉCHOS, Chute du monde ancien ? Enjeux de « La guerre civile numérique »

Un compte-rendu de La guerre civile numérique (Textuel 2011) par Pascal Ordonneau dans Les Échos.

Le texte se trouve ici.

Et si cette guerre civile numérique que décrit Paul Jorion était le commencement d’un renversement radical, non pas simplement des autorités et des pouvoirs mais avant tout, des idées, des méthodes, du rapport de l’homme à une nouvelle conception de l’ordre des choses, des voies et moyens de construire le bonheur et d’œuvrer à l’émergence monde vraiment « mondialisé », où « sans frontières » n’est pas synonyme d’impunité, ni « ouverture » synonyme de droit « de pillage » ?

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LE MONDE OÙ NOUS VIVONS

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Révolté par la bavure du 12 juillet 2007 à Bagdad, quand neuf hommes furent abattus par deux hélicoptères, dont deux correspondants de guerre de l’agence de presse Reuters, et un père de famille qui se portait au secours d’un des journalistes qui n’était encore que blessé, et dont les deux enfants furent grièvement blessés, le soldat Bradley Manning a communiqué à WikiLeaks les enregistrements des « incidents », ainsi que 260 000 dépêches diplomatiques américaines. Il attend – dans des conditions de détention brutales – d’être jugé par une cour martiale. Il y a vingt-deux chefs d’accusation retenus contre lui, dont « collusion avec l’ennemi ».

Révolté par la bavure du 12 juillet 2007 à Bagdad, Julian Assange, en a fait circuler au nom de WikiLeaks une vidéo intitulée « Meurtre collatéral », et a rendu public une partie des 260 000 dépêches diplomatiques transmises par Manning et en particulier celle où la Secrétaire d’État Hillary Clinton enjoint aux diplomates américains de se consacrer, comme faisant désormais également partie de leur mission, à l’espionnage. Le Vice-Président des États-Unis, Joe Biden a qualifié Assange de « terroriste haute technologie ». Newt Gingrich, une personnalité du parti républicain qui envisage d’être candidat aux prochaines élections présidentielles américaines, a qualifié Assange de « combattant ennemi », le terme inventé aux États-Unis pour désigner les prisonniers qui peuvent être détenus indéfiniment sans jugement, en contravention avec les principes élémentaires du droit. Une rumeur veut qu’un grand jury s’est déjà réuni pour déterminer si Assange peut être inculpé d’espionnage.

Révolté par l’existence de l’islam, le pasteur Terry Jones a solennellement brûlé un coran le 20 mars dernier. Hier, à Mazar-I-Sharif, en Afghanistan, une foule en colère à la suite de cet acte, a tué sept membres du personnel de la représentation des Nations-Unies : quatre Népalais, un Suédois, un Roumain et une Norvégienne. Le pasteur Terry Jones va bien, merci.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction numérique en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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LE TEMPS QU’IL FAIT, LE 4 MARS 2011

Présidentielles françaises en 2012
Sergent Manning
Julian Assange
Sergey Aleynikov
La manipulation du prix des actions
Lloyd Blankfein
Le prix à payer pour sauver un système à l’agonie
La nuit du 4 août 1789

Note, le 5 mars : Hier matin j’émettais dans la vidéo ci-dessus l’hypothèse qu’il existe désormais un « accord de coopération » à l’amiable entre les dirigeants de Goldman Sachs et les autorités américaines, judiciaires et/ou financières. Ce qui le fait supposer, c’est qu’aucun des dirigeants de la firme n’a été inculpé en dépit de la gravité de l’accusation portée à son encontre lors de l’audition au Sénat le 27 avril 2010 : qu’en vue d’un gain, elle a procédé à une destruction délibérée du système financier américain par une utilisation massive de CDO (Collateralized Debt Obligations) synthétiques portant sur des CDO structurés par ses propres soins de manière à ce que leur dépréciation soit maximale.

Cette hypothèse a reçu un début de confirmation dans l’après-midi puisque le Wall Street Journal titrait : Goldman’s Blankfein Agrees to Testify at Insider-Trading Trial : « Blankfein de chez Goldman accepte de témoigner dans un cas de délit d’initié ». Blankfein témoignera à charge, à la demande du procureur.

Pourquoi Blankfein a-t-il accepté, se demande le Wall Street Journal, au risque de présenter sa firme sous un éclairage défavorable ? Si mon hypothèse est correcte, la question du WSJ pèche par sa naïveté.

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LE MONDE ECONOMIE, LUNDI 10 – MARDI 11 JANVIER 2011

La face cachée, révélée

WikiLeaks dévoile aussi comment fut gérée la crise bancaire

Un câble diplomatique américain, mettant en scène Mervyn King, le président de la Banque d’Angleterre, Robert Kimmitt, alors Sous-Secrétaire au Trésor américain et Robert Tuttle, l’Ambassadeur des États-Unis en Grande-Bretagne, a récemment été divulgué par Wilkileaks. Il montre ces acteurs s’accordant le 17 mars 2008 sur un diagnostic de la crise selon lequel elle a cessé dès l’été 2007 d’être une crise de liquidité pour devenir une crise d’insolvabilité généralisée du secteur bancaire. Bien que ce diagnostic ait été largement partagé par les commentateurs de la presse financière à l’époque, ce sera cependant le diagnostic inverse que ces acteurs choisiront de présenter à l’opinion, position dont ils ne se départiront jamais. Ce câble offre une réponse tardive à une question que l’on se posait alors, tant les décisions prises contrevenaient à celles qu’il aurait fallu prendre : les instances dirigeantes faisaient-elles preuve d’incompétence ou de rouerie ? La réponse est claire désormais : il ne s’agissait pas d’incompétence.

La dissimulation des faits avait pour seul objectif de justifier pourquoi, entre deux décisions possibles, c’était systématiquement la pire qui était prise. Il ne s’agissait donc pas, comme on le constate parfois, d’une ruse paternaliste permettant de faire valoir l’intérêt général contre des intérêts particuliers mal avisés, non, il s’agissait exactement de l’inverse : il fallait faire prévaloir l’intérêt particulier de la coterie à laquelle appartiennent ces preneurs de décision, contre l’intérêt général. Il y a donc deux versants à l’information financière, dont le contenu est cependant le même : la face visible que l’on trouve dans les écrits de commentateurs sans responsabilité que sont journalistes, chercheurs et autres blogueurs, s’exprimant au nom de l’intérêt général, et la face cachée des décideurs, partageant la vision des premiers, mais affirmant le contraire pour pouvoir mettre en application des mesures qui ne bénéficieront qu’au petit groupe de privilégiés dont ils font partie.

Il y eut une époque où constituaient un rempart, des fonctionnaires intègres, empreints du sens de l’État, dont le crédo était précisément que leur intérêt particulier propre s’efface devant l’intérêt général dont ils étaient les porte-paroles et se considéraient les défenseurs. La pratique du lobbying a eu raison d’eux. C’est l’intérêt particulier qui trouve désormais accès aux instances supérieures pendant que l’intérêt général négligé languit dans les antichambres. Les défenseurs des intérêts particuliers l’ont emporté, sous le prétexte – né à Vienne et grandi au département d’économie de l’Université de Chicago – que l’intérêt général, même s’il existait, est impossible à définir, alors que les intérêts particuliers de ceux qui disposent des moyens de se faire entendre sont eux parfaitement clairs.

La leçon du câble divulgué par Wikileaks est sans ambiguïté : il n’y a pas deux cultures financières, l’une faite d’incompétents chargés de présider à notre destin, l’autre faite de sages informant le public par les voies de la presse, de la radio et de la télévision, il n’y en a en réalité qu’une seule, faite entièrement d’hommes et de femmes compétents mais partagés : d’un côté ceux qui veillent à la défense de leurs propres intérêts et qui ont accès aux manettes du pouvoir, de l’autre, ceux qui dénoncent ce scandale et sont soigneusement maintenus à distance des centres de décision.

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LE PIEGE WIKILEAKS

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Un article du New York Times : Prospect of WikiLeaks Dump Poses Problems for Regulators par Andrew Ross Sorkin, attire l’attention sur le fait que les documents que Wikileaks s’apprête à diffuser à propos d’une grande banque, embarrasseront davantage les régulateurs du monde financier que cette banque elle-même.

C’est vrai. J’ai eu entre les mains (dans le cadre de mon activité légitime au sein de banques américaines !) les documents que l’OCC (Office of the Comptroller of the Currency), le régulateur des banques américaines, et l’OTS (Office of Thrift Supervision), le régulateur des caisses d’épargne, adressaient à l’entreprise pour laquelle je travaillais, pour lui suggérer de modifier son comportement dans tel ou tel domaine ou sur tel ou tel aspect de son activité. Les régulateurs étaient bien informés, mais infiniment compréhensifs. Une lettre assurant qu’il serait apporté sans délai remède au problème soulevé vous offrait un sursis d’un an au moins. Dans le pire des cas, si le problème soulevé était vraiment gênant, on pouvait toujours… changer de régulateur. J’ai assisté à cela chez Countrywide : quand l’OTS est devenu un peu trop pressant, la compagnie a changé son statut de caisse d’épargne à celui de banque pour dépendre dorénavant de l’OCC. Ici aussi, la transition offrirait un sursis d’une durée confortable.

L’absence de régulation ne découle donc pas du fait que les régulateurs ne savent rien, mais du fait qu’ils n’agissent qu’avec une extrême mollesse. Et la raison là, c’est un rapport de force qui leur est défavorable. J’ai rapporté dans Comment on devient l’« anthropologue de la crise », une conversation que j’avais eue (ou plutôt qu’avait eue avec moi) un dirigeant de banque : « Il y a une chose que vous n’avez pas l’air de comprendre mon petit Monsieur : le régulateur, ce n’est pas lui qui me dira ce que je dois faire. Non, ce n’est pas comme ça que les choses se passent : c’est moi qui lui dirai quels sont les chiffres, il ne mouftera pas et les choses en resteront là. Un point c’est tout ! ».

Une simple question de rapport de force. Mais comme on l’a vu avec la publication du livre The Big Short de Michael Lewis, le fait que le public sache désormais aussi ce que le régulateur savait déjà, modifie soudain le rapport de force : on avait finance contre régulateur, et le régulateur était KO au premier round mais avec régulateur et opinion publique d’un côté, contre finance de l’autre, on commence à faire attention aux points.

Bien sûr le régulateur doit justifier alors le fait de ne pas avoir agi, bien qu’il ait su. Mais on l’a vu à propos de l’audition de représentants de la firme Goldman Sachs au sénat américain, il existe une astuce à laquelle on peut avoir recours : mettre en scène une audition, et prétendre que l’on apprend tout le jour-même. Ce n’est pas très convaincant, ne serait-ce que parce que certains des auditeurs ne pourront pas s’empêcher de faire les malins, en posant des questions insidieuses qui trahissent qu’ils en savent beaucoup plus qu’ils ne le prétendent.

« WikiLeaks produira des documents dans lesquels des banquiers discutent de la manière dont ils ont roulé un client, dont ils ont maquillé leurs chiffres ou même comment ils ont roulé les régulateurs dans la farine », suppute Sorkin dans l’article du New York Times. Au vu de la turpitude de dirigeants de grandes banques américaines, le même renversement du rapport de force aura lieu : le régulateur obtiendra le renfort de l’opinion publique.

La réaction des autorités pourrait être la même que dans le cas des faits rendus publics dans The Big Short : une audition au Congrès ou au Sénat. Mais il y a un hic – et un hic sérieux ! – Wikileaks a été désigné comme organisation techno-terroriste par le Vice-Président Joe Biden, ce qui suggère avec insistance que l’on doive ignorer ce qu’elle raconte. Le régulateur aura reçu le renfort de l’opinion publique, et celle-ci comprendrait très mal qu’il n’intervienne pas vu la gravité des faits révélés – même sur le tard, mais l’information aura été procurée par une organisation présentée comme terroriste dans un autre contexte : celui des 250 000 câbles diplomatiques américains transmis à la presse internationale. Peut-on traiter à la fois les informations diffusées par WikiLeaks comme la propagande d’une organisation terroriste et comme des données sur la foi desquelles la justice se doit d’intervenir ? La raison d’État fait le premier choix et le peuple (quel empêcheur de tourner en rond décidément !), le second.

Il y a là un piège, et particulièrement machiavélique. Un certain nombre de personnes doivent s’activer à l’heure qu’il est pour que l’information sur les banques n’apparaisse jamais au grand jour. Il y a deux semaines exactement, je signalais le début de la guerre civile techno ; et ce n’est pas une « drôle de guerre » : il s’y passe plein de choses !

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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BFM RADIO, LUNDI 20 DECEMBRE A 11h39 – LE CONSOMMATEUR DESARME

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Les crises ont cet effet que des choses jusque-là invisibles apparaissent soudain en surface. Il en va ainsi du déséquilibre qui devient désormais très palpable entre les droits du consommateur et ceux du prestataire de service. Ainsi, dans un cas très récent, le fait que l’organisation d’initiative citoyenne WikiLeaks, s’est vue refuser les services de Visa, Mastercard et Paypal, sans autre justification que le fait d’avoir « peut-être » agi illégalement en publiant des informations communiquées par des « whistleblowers », des employés dénonçant les pratiques scandaleuses de leur employeur, qu’il s’agisse d’une firme ou d’un gouvernement.

Hier, alors que la presse avait signalé il y a quelques jours que Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, s’apprêtait à divulguer des informations relatives à Bank of America révélant « des manquements à l’éthique » au niveau de sa direction, la banque a décidé de refuser de traiter les dons faits à WikiLeaks. Comment imaginer que ce refus de service soit sans rapport avec l’annonce faite dans la presse ?

Or, même si des personnalités politiques américaines appellent à l’assassinat d’Assange et de ses collaborateurs, et si le Vice-Président Joe Biden le qualifie de « terroriste high-tech » et laisse entendre que l’on s’active en ce moment à fabriquer les preuves qui permettront de l’inculper de « complot » (on doit s’étonner que les personnalités politiques d’autres pays s’abstiennent de commenter une telle agitation hystérique), son statut se limite à l’heure actuelle à ce qu’une cour suédoise veuille l’entendre sur des faits qui relèvent de la vie privée et qui impliquent la validité du témoignage d’une personne endormie au moment des faits. L’existence d’un tissu de lois tatillonnes permet semble-t-il aux autorités d’exercer désormais des représailles contre tout individu dont le comportement les irrite.

Une justice privée de mauvais aloi est en train de se mettre en place, fondée sur l’intimidation et qui ne juge pas même nécessaire de se justifier. Les firmes qui refusent leurs services à WikiLeaks se contentent de dire que son fondateur a « peut-être » commis des actes illégaux ou, de manière plus nébuleuse encore, qu’une infraction à été commise à l’un de leurs règlements – qu’elles s’abstiennent de préciser. On pense à Kafka : « Vous serez probablement convoqué prochainement pour que nous évoquions ensemble une affaire dont nous vous ferons connaître l’objet en temps utile… »

Or des firmes comme Visa ou Mastercard, Paypal, vu la nature des services qu’elles offrent, se trouvent en position de monopole ou d’oligopole. La loi dans certains pays oblige les sommes importantes, comme les salaires, à transiter par les banques. Que se passerait-il si les banques refusaient de vous ouvrir un compte parce qu’elles n’aiment pas vos opinions ou vos agissements – bien qu’ils soient légaux ? Une compagnie téléphonique pourrait-elle résilier votre abonnement parce qu’elle n’aime pas ce que vous dites publiquement – et qu’elle soupçonne que vous pourriez éventuellement le répéter au téléphone ? À l’inverse, le particulier s’est vu refuser dans de nombreux pays la possibilité d’appeler au boycott des compagnies qui se conduiraient de manière arbitraire envers lui, le boycott ayant été interdit par la loi.

Aux États-Unis en particulier, où les représentants du peuple sont toujours élus mais sont indirectement rémunérés par des compagnies privées et où le droit pour ces dernières d’injecter des sommes d’un montant illimité dans les campagnes électorales leur permet de fait d’exercer un véto contre les candidats qui n’ont pas l’heur de leur plaire, une réponse commence à apparaître au sein de réseaux de vigilance citoyenne qui traquent l’asymétrie entre consommateur et prestataire de service. Ces réseaux sont ainsi parvenus récemment aux États-Unis à bloquer une proposition de loi (le Président Obama a opposé son véto à HR-3808) qui, en accordant statut légal aux documents produits par une association d’établissements financiers accordant des prêts hypothécaires, aurait encore aggravé l’asymétrie de traitement entre eux et leurs clients. Et ils attirent en ce moment-même l’attention sur une manœuvre de la Federal Reserve, la banque centrale américaine, qui s’apprête, à la demande de ces établissements de crédit, à éliminer la procédure de recours pour invalidité contre la saisie d’un logement, dite « rescision », pour couper l’herbe sous le pied du Consumer Financial Protection Bureau qui sera mis en place en juillet de l’année prochaine. D’autres initiatives citoyennes agissent dans le même esprit à l’échelle mondiale, ainsi, l’organisation canadienne Avaaz.org, créée en 2007, et qui affirme compter déjà plus de six millions de membres.

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LA GUERRE CIVILE TECHNO

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Paypal et Mastercard ont cessé de transmettre les dons à WikiLeaks parce que le site se livre, je cite : « à des activités illégales », et font du coup l’objet d’attaques dites de « déni de service » par des vengeurs masqués qui rendent leurs sites toile inaccessibles. Le site WikiLeaks faisait déjà lui-même l’objet d’attaques du même genre depuis la divulgation des dépêches diplomatiques américaines.

« Sites miroir » contre « déni de service » : la guerre civile mondiale a commencé, et c’est une guerre techno : personne dans les rues.

Personnellement, je regretterai les « Un million de manifestants selon les syndicats, cinq cent cinquante, selon la police », mais eh ! faut être de son temps !

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WIKILEAKS : LA MAIN DANS LE SAC

Ce texte est un « article presslib’ » (*)

Il est difficile de prévoir quelles seront les conséquences de la divulgation par WikiLeaks de 250.000 messages échangés par des diplomates américains et leur ministère des affaires étrangères. On saura dans les jours qui viennent s’il s’agit d’un tournant dans l’histoire récente des États-Unis. Ce soir en tout cas, la chose n’apparaît pas impossible.

Même si aucun message « Top secret » ne fait partie des documents publiés par WikiLeaks, la politique étrangère américaine n’en est pas moins mise à plat assez complètement et assez crûment. Nulle surprise bien entendu que la version officielle de la politique étrangère soit assez éloignée de la réalité des faits, ceci n’enlève cependant rien au fait que la vérité cachée et révélée aujourd’hui soit parfois étonnante, car s’ouvre ici à nos yeux médusés une caverne d’Ali-Baba débordant d’informations relatives aux rapports des États-Unis avec, entre autres, les responsables afghans, dont l’un se rend aux Emirats Arabes Unis avec 52 millions de dollars dans la poche avec, sinon l’approbation, du moins la complicité bienveillante des Américains, les responsables pakistanais, à propos desquels on tente de déterminer pour chacun s’il fait partie des bons ou des méchants, ou différents pays arabes qui ne sont pas parmi les plus tièdes à vouloir en découdre avec l’Iran, etc.

Pour tout ce qui touche à cela, et quoi qu’il arrive demain, le mal est fait : la realpolitik dans les relations avec tel ou tel pays est désormais visible en surface et ce qu’on en a raconté aux populations n’est pas nécessairement ce qui s’est vraiment passé et que l’on lira demain matin dans la presse locale.

Bien entendu, on fera aussi en sorte dès demain matin du côté américain pour que de tels courriers diplomatiques ne s’étalent plus à la une des journaux, et la politique étrangère sera redéfinie dans chacun des pays, sinon avec les mêmes interlocuteurs, dont pas mal sont sans doute définitivement grillés par les révélations d’aujourd’hui, du moins avec d’autres. Ce qui sera plus difficile à réparer, ce sera la confiance entre les États-Unis et les nations qui se considéraient jusqu’ici comme leurs amis. On découvre en effet dans les documents divulgués que l’espionnage n’est pas réservé aux agences dont la fonction officielle est le renseignement, comme la CIA ou la NSA, mais que le corps diplomatique américain s’y consacre dans sa totalité et à temps plein. Il ne sera pas même possible d’affirmer qu’il s’agit de pratiques anciennes puisque certaines circulaires qui enjoignent au personnel diplomatique de se livrer à l’espionnage sont signées Hillary Clinton (celle portant par exemple sur l’obtention de renseignements relatifs aux instances dirigeantes des Nations-Unies, comme le numéro de leurs cartes de crédit, leurs mots de passe sur l’internet, leurs horaires et habitudes de travail, etc.).

Sachant que tout diplomate américain qui vous approche a peut-être pour instructions de chercher à se procurer une photo haute définition de votre iris ou l’un de vos cheveux pour établir la carte de votre ADN, il est devenu désormais extrêmement difficile d’établir entre lui et vous un climat d’absolue franchise.

Bien sûr, on affirmera de source américaine qu’il s’agit de pratiques révolues. Ce n’est pas encore le cas ce soir toutefois puisque l’on semble encore sous le choc. Si l’ambassadeur américain en France, après avoir déclaré que « La France est le plus ancien allié des Etats-Unis, et la force, l’étendue et la profondeur des relations entre nos deux pays n’ont jamais été plus grandes qu’elles ne le sont aujourd’hui », exprime les regrets des Etats-Unis, il ne s’agit pas de regrets portant sur les pratiques douteuses qui ont été révélées grâce aux documents rendus publics et qui les montrent pris la main dans le sac, il s’agit des États-Unis regrettant « la divulgation de toute information qui était destinée à rester confidentielle ». Ce regret là en tout cas est sincère.

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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