Tous les articles par Paul Jorion

Les Américains propriétaires de leur logement

Un argument qu’on entend exprimer ces jours–ci, en faveur du climat de laissez–faire qui a caractérisé le prêt au logement aux États–Unis au cours des dix dernières années, est qu’il a permis d’augmenter le nombre de ménages accédant à la propriété de leur logement ; une réglementation plus poussée du secteur, ajoute–t–on, aurait empêché cela. Le taux de ménages américains propriétaires de leur logement a effectivement progressé de manière constante à partir de 1995 après avoir été stationnaire entre 1985 et 1995. C’est la plus–value due à la bulle immobilière au cours la période entre 1995 de 2005 qui a permis que le patrimoine des ménages américains double pratiquement au cours des dix dernières années, passant de 27,6 mille milliards de dollars à 51,8 mille milliards, l’immobilier résidentiel à lui seul constituant 47 % de cet accroissement. La bulle de l’immobilier résidentiel explique donc à peu près pour moitié la différence observée en 2004 entre le patrimoine des propriétaires de leur logement et celui des locataires : 184.400 dollars pour les premiers et 4.000 dollars pour les seconds. Comme je l’expliquais dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » (2007), le placement des économies dans la résidence principale est conçu aux États–Unis comme une manière de constituer un pécule de retraite dans un pays où la protection sociale est rudimentaire ; la formule ne fonctionne bien entendu que tant que le prix de l’immobilier grimpe (p. 82).

La question qui se pose bien entendu à propos de la progression à marche forcée vers la propriété de son logement que le développement du secteur subprime a autorisé dans un contexte qui l’avait rendu possible d’une bulle immobilière, est celle de sa qualité : cette progression peut elle se maintenir ou bien s’est–elle créée de manière toute provisoire, les chiffres devant nécessairement revenir à échéance vers ce qui serait leur niveau « naturel » ?

Edward Gramlich est, on s’en souvient, un ancien gouverneur de la Fed qui, peu de temps avant sa mort, avait reproché à Alan Greenspan son inaction devant les ravages commis par la portion « prêt–rapace » du secteur subprime. Dans un petit livre intitulé « Les prêts subprime. Le plus récent boom et bang américain » publié cette année, il affirmait que les 5 % de croissance du chiffre des propriétaires, de 64 % à 69 %, de 1994 à 2005 étaient sans doute un acquis permanent. Or, comme le montre le diagramme (*) ci–dessous, l’évolution récente semble lui donner tort.
Propriétaires de leur logement
Le pic des 69,3 % avait été atteint en 2004 et est tombé progressivement à 68,1 % au troisième trimestre 2007. Pour les noirs américains, le taux est tombé de son pic de 48,8 % en 2004 à 47,7 % en 2005. Il est impossible de dire à l’heure qu’il est à quel niveau ce taux se stabilisera, il est clair en attendant que la qualité de propriétaire de certains de ceux qui avaient accédé à la propriété au sommet de la bulle de l’immobilier était fondamentalement précaire.

(*) Union des Banques Suisses, Mortgage Strategist, le 30 octobre 2007, p. 7

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Le cyborg vous parle

Il y a quelques années, j’ai commencé à voir double, puis triple. L’autre jour, je regardais la pleine lune et j’ai compté sept images.

L’oculiste m’a dit « Vos cristallins sont pourris, il faut les remplacer ». Il y a deux ans, j’ai eu une hernie. Le chirurgien m’a montré ce qui ressemblait à un morceau de rideau et m’a dit : « On va vous ouvrir et on va vous mettre ça à l’intérieur : c’est plus solide que les muscles qu’on a là dans l’aine ». Passe encore. Mais qu’on vous ouvre l’oeil pour aller remplacer une pièce, l’idée ne me plaisait pas trop. J’ai mis des gouttes, pris des pilules et adressé des prières à Pazuzu.

Il y a quelques semaines, nous partions en week-end à Julian, dans la montagne qui surplombe le désert d’Anza Borrego. Je me suis lancé sur la bretelle de l’autoroute et au moment où j’ai débouché sur la 405, je ne voyais rien : je ne voyais pas les démarcations entre les voies, je ne savais pas où aller. J’ai dit « Je ne peux plus faire ça : je vais tuer quelqu’un ou je vais nous tuer nous ! ». J’ai quitté l’autoroute dès que j’ai pu et nous sommes rentrés à la maison : adieu les pommes juteuses que nous allions cueillir à Julian !

On fait une incision de 3 mm à la limite de l’iris et du blanc. On insuffle un gaz inerte pour que le liquide vitreux ne s’échappe pas. On introduit une aiguille qui émet des ultra–sons et désintègre le cristallin pourri que le Bon Dieu vous avait donné. On aspire les débris et on place la pièce de rechange en plastique. Puis on referme. Vous pouvez rouvrir l’oeil quelques heures plus tard. Le nouveau cristallin est plus petit : au début ça joue un peu.

Là, j’ai un oeil gauche neuf : avec lui, je ne vois plus qu’une seule lune. On change le droit lundi. Adriana me dit : « Ça fait des éclairs ! Ça fait des éclairs dans ta pupille ! » On voit ça dans les bandes dessinées : des yeux qui lancent des éclairs. Ici, c’est le revêtement de la nouvelle lentille, comme des lunettes de soleil polarisantes. « Ça donne la chair de poule : tu as l’air d’un cyborg ! ». Eh ! On n’arrête pas le progrès ! Et puis, « cyborg », je trouve ça assez chic !

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Jacques Brel (1929 – 1978)

C’était l’époque cafardeuse où je ne savais pas quand je reverrais la petite dernière. Elle avait trois ans. Une nuit j’ai rêvé que j’arrivais dans une maison où je savais qu’elle dormait. Un homme est entré dans la pièce où j’attendais et je le reconnais : c’est Jacques Brel et il me dit avec une infinie bonté qui dissipe toute mon inquiétude : « Elle dort ! Tout va bien. Faut pas s’en faire ! ».

Je l’ai vu une fois : en 1968 au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, il était Don Quichotte dans « L’Homme de la Manche ». Dario Moréno était Sancho Pança, et pas moins bête de scène !

Paradoxalement sans doute, de son point de vue, Jacques Brel offrit aux gosses de ma génération, pour qui « être Belge » signifiait « n’être de nulle part », l’hymne national qui leur manquait, des vers sans mièvrerie auxquels s’identifier : « Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu ». J’ai écrit « hymne national » mais il faudrait dire « hymne régional » : je parlais un jour à des Lillois qui s’indignèrent : « Non, il a écrit ça pour nous ! ‘Avec Frida la blonde quand elle devient Margot’, c’est nous ça ! » Il composait en réalité pour la race entière, comme l’ont compris Nina Simone récitant comme une prière « Ne me quitte pas », ou David Bowie interprétant, en vrai Ziggy Stardust, « Dans le port d’Amsterdam ».

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Le quasi–cauchemar

L’autre jour, j’ai été réveillé par la sonnerie du téléphone. Je faisais un rêve qui n’était pas un cauchemar, bien que, logiquement, ç’aurait dû en être un : j’étais condamné à mort et j’allais mourir. Je me promenais librement dans des couloirs mais il était clair que je n’étais pas libre de sortir de l’espace où j’étais confiné. Dans un corridor, j’aperçois deux hommes, l’un a porté un révolver à la tempe de l’autre et fait semblant qu’il va tirer. Je leur fais comprendre que, vu ce qui me pend au nez, et dont ils sont apparemment informés, leurs gestes sont indélicats. Je me rends compte soudain que j’ai mal à la gorge et la pensée qui me vient est celle d’un soulagement : ce genre de désagrément va bientôt se terminer pour moi, une fois pour toutes. Mon sentiment, qui semble fluctuer, est un mélange d’appréhension et de sérénité.

En fait au réveil je reconnais ce sentiment, cette sensation d’être aux portes de la mort et d’onduler entre la peur et la réconciliation avec la mort prochaine : cela date d’il y a plus de trente ans et ce sont mes journées passées à la pêche, les jours de tempête. Se retrouver sur un ligneur de sept mètres entre les récifs du Vas-Pel à Houat, avec force neuf. Avec la mer qui n’est soudain plus en-dessous mais au-dessus, puis le pont qui réapparaît alors que l’eau fout le camp en catastrophe par les bordés, et qu’on se dit :
« Que cette flotte n’aille pas se déverser dans la machine ! » Jusqu’à la vague suivante : « Jésus-Marie-Joseph ! Où est-ce qu’elle va nous emmener celle-là ! » Plusieurs années plus tard, Jean-Michel m’avait dit, « Tu te souviens quand on a eu tellement peur ? »
– Non, quand ?
– Tu te souviens pas : au Vas-Pel ?
– T’avais peur toi ? Je croyais qui avait qu’moi !
Il dit : « Tu rigoles ! », en éclatant de rire lui-même.

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« Le capitalisme n’est pas parfait » déclare Angelo Mozilo

J’ai débattu ces jours derniers de deux thèmes : le retour de Fannie Mae et Freddie Mac à la une de l’actualité (Où l’on reparle de Fannie Mae et Freddie Mac) et Ce que révèlent les situations anormales, à savoir les vraies règles du jeu qui apparaissent alors en surface. On retrouve ces deux thèmes traités aujourd’hui ensemble à la une du Wall Street Journal. Le sous–titre de l’article est une citation d’Angelo Mozilo, le patron de Countrywide, le numéro 1 du prêt au logement américain : « Le capitalisme n’est pas parfait ». L’article de James Hagerty débute ainsi : « Depuis la Grande Crise, le secteur du prêt au logement américain a toujours inclus une bonne dose de socialisme. C’est une chose qu’on a parfois perdu de vue dans la frénésie du boom immobilier récent, à l’époque où Wall Street procurait encore avec enthousiasme les capitaux à prêter. Maintenant que la partie est jouée, le rôle du gouvernement est à nouveau en pleine expansion ». Et Hagerty ajoute : « En dépit de la confiance américaine dans la loi du marché, les politiciens agissent depuis toujours comme si l’immobilier résidentiel était trop important pour qu’on le laisse exposé au plein souffle des forces du marché ».

La Federal Reserve Bank garantit le crédit des banques commerciales américaines. Les douze Federal Home Loan Bank (FHLB) régionales, créées en 1932, jouent le même rôle pour les Caisses d’Épargne. Elles bénéficient elles aussi de la garantie « AAA » du gouvernement des États–Unis. Les FHLB sont des coopératives et les caisses d’épargne membres obtiennent d’elles du financement en échange de la mise en garantie de divers instruments de dette en leur possession, typiquement des prêts au logement titrisés en Residential Mortgage–Backed Securities (RMBS).

En août de cette année Countrywide a doublé la somme qu’elle emprunte à la FHLB d’Atlanta, le montant total de sa dette vis-à-vis d’elle se montant désormais à 51 milliards de dollars. Washington Mutual, la principale Caisse d’Épargne américaine, a de son côté emprunté 31 milliards de dollars aux FHLB. Le total des sommes empruntées aux FHLB en août et septembre s’est monté à 163 milliards de dollars. Pour pouvoir prêter ces sommes, les FHLB ont dû elle–mêmes emprunter davantage sur le marché des capitaux, leur dette croissant de 21 % en deux mois. Leur dette totale se monte maintenant à 1,15 mille milliards de dollars. La plupart des titres qu’elles ont émis pour se procurer ces sommes viennent à échéance en 2009. Si l’argent prêté aux Countrywide, Washington Mutual et aux autres n’est pas rentré dans les caisses à cette date, l’ardoise sera passée à Oncle Sam – qui la présentera bien entendu à son tour aux contribuables américains.

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L’amour condensé

En mai 1998, je me suis décroché un vrai boulot, j’habitais toujours Laguna Beach mais je travaillais à Los Angeles. Le matin je prenais la camionnette jaune et je roulais jusqu’à la gare d’Irvine en empruntant le Laguna Canyon, slalomant à du 130 comme les autres navetteurs du petit matin sur cette route étroite à deux voies enfoncée dans un paysage grandiose. J’abandonnais la voiture sur le parking et une heure plus tard je débarquais du train à Union Station, au coeur du quartier hispanique de la ville aux mille villages. Les cinq dernières secondes du trajet, juste avant l’entrée en gare, sont surprenantes : le train passe alors devant le cimetière des voitures noir et blanc du Los Angeles Police Department – LAPD – et on ne peut s’empêcher de sourire devant le spectacle de ces véhicules martyrisés, cabossés en dépit de toute vraisemblance, confirmant l’expression consacrée que la réalité dépasse parfois la fiction.

Un collègue, Andrew, travaillant dans la même firme que moi, se rendait lui aussi à Los Angeles par le train et nous avions pris l’habitude de nous asseoir sur des sièges adjacents et de bavarder pendant le trajet. Un jour il m’invita chez lui, le but fixé à la soirée étant que nous irions dîner ensemble dans un restaurant où un groupe de musiciens joueraient de la musique traditionnelle sur des instruments anciens.

Ma mère et ma nièce Muriel me rendaient visite à cette époque et nous arrivons donc chez ces gens qui habitent une maison de rêve – au sens de sortie tout droit d’un catalogue. Nous sommes repartis, couverts de fleurs, coupées par Andrew dans le jardin au moment des adieux. Quand vous vous rendez dans une famille américaine pour la première fois, on vous fait visiter la maison de fond en comble. Et alors que ce qui nous frappe aux États-Unis, c’est le puritanisme sous toutes ses formes, on insiste à ce que vous visitiez toutes les pièces. La satisfaction que les maîtres de maison éprouvent à ce que chaque objet soit parfait par rapport à sa finalité (son prix offrant quelquefois l’étalon simple de cette adéquation) transcende toute distinction que nous établirions spontanément entre l’espace public et l’espace privé, et du coup, les hôtes aspirent à ce que vous vous extasiez sur les WC avec le même enthousiasme que vous aviez manifesté déjà à propos de la bibliothèque.

Jusque-là je ne connaissais qu’Andrew, et il me présente ses deux petites filles, et je découvre alors son épouse, une jeune femme blonde et diaphane, resplendissante – dont je n’ai pas retenu le nom, ce qui, comme on le verra, est très injuste. Et nous parvenons donc au restaurant constituant le but de la soirée et il s’avère qu’il est absolument comble. Combien de temps faudrait-il attendre pour qu’une table se libère ? Une heure. Et nous voilà donc contraints de modifier nos plans, et nous nous rabattons sur un autre établissement également connu d’eux, où la même mésaventure se reproduit. La suite importe peu : ce que je voudrais rapporter, c’est un incident qui eut lieu à l’occasion de l’une des autres tentatives infructueuses qui s’ensuivirent. Arrivés à proximité d’un des restaurants appartenant à la liste que nous explorions alors systématiquement, la femme d’Andrew suggère que seuls elle et moi allions nous enquérir de la situation. Je me souviens que, par rapport à l’endroit où la voiture resterait stationnée, l’établissement était situé à gauche derrière un coin. Et dès qu’elle et moi avons tourné ce coin et que nous sommes devenus invisibles aux occupants de la voiture, elle se met à me parler avec précipitation : pour me dire qui elle est à ses propres yeux, comme on le fait aux premiers temps des amours et alors soigneusement étalé sur plusieurs semaines mais ici concentré sur quarante-cinq secondes, et le message est très clair, qui disait : « Disparaissons ensemble, puis arrêtons-nous quelque part, n’importe où, et restons emmêlés l’un à l’autre, pour l’éternité ». Et je me souviens que tandis que nous revenions vers la voiture, porteurs une fois de plus de mauvaises nouvelles, et que nous chemins se séparaient parce que nous devions nous diriger chacun vers sa portière, elle parlait encore avec volubilité.

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« Notes ethnographiques sur les peuples communément appelés Bakuba »

Cela se passait à la même époque de Laguna Beach. Un jour mon amie m’avait dit, « J’ai visité aujourd’hui une très belle maison. Est-ce que tu veux aussi la voir ? » Je me méfiais un peu parce qu’en Californie, « beau » est souvent synonyme de « démesuré » mais Brenda était une peintre à l’oeil infaillible et je lui ai fait confiance. J’ai eu raison parce que cette maison de Corona del Mar est la plus belle que j’ai eu l’occasion de voir.

A priori pour moi, une maison c’est un endroit où l’on fait des choses biologiques : on mange, on dort, et ainsi de suite. Mais dans celle-ci, mes préjugés sur l’architecture dans ses rapports avec le biologique sont tombés. Il y avait dans cette bâtisse tout en arrêtes verticales, enchâssés les uns dans les autres, une multitude d’espaces sans nom, où l’on pouvait aller s’asseoir ou rester debout, avec une assiette, ou avec un livre ou sans raison particulière, juste pour être là à regarder la mer. Les portes-fenêtres ouvraient sur des terrasses ou directement sur des pelouses, et les gens qui passaient dans l’avenue qui domine la plage auraient pu tout aussi bien pénétrer dans cette maison et en découvrir les trésors qui étaient de deux sortes : des pièces du Quattrocento : tableaux, statues, verres, bijoux, et des objets africains, dont les plus récents devaient dater du milieu du XIXè siècle et les plus anciens, du XVIè siècle peut-être. Il y avait en particulier des velours kuba, de très grandes pièces, de la qualité de ceux qu’on peut voir au Musée de l’Afrique Centrale à Tervuren.

Et un peu plus tard ce jour-là, Ann Bernstein (*), la maîtresse de maison, et moi, nous nous sommes retrouvés seuls dans une voiture que je conduisais : un imbroglio si je me souviens bien à propos d’un véhicule à récupérer quelque part. Et pendant que nous roulions, elle m’a dit ceci : « Je vais vous raconter quelque chose parce que j’ai le sentiment que vous pourrez comprendre. Vous avez vu tous ces objets et vous pensez sans doute qu’il a fallu à mon mari et moi de nombreuses années pour les rassembler. Ce n’est pas le cas : il a acheté tout ce que vous avez vu là, en deux heures, chez un antiquaire à Milan. Nous connaissions l’existence de ce marchand et un jour nous sommes allés le voir. Mon mari a examiné les centaines d’objets qu’on lui présentait et il disait, « Celui-ci… et puis celui-là… », et le marchand allait les déposer à l’écart pour que nous puissions les revoir plus tard. Et quand tout a été vu, il devait s’attendre à ce que mon mari se tourne vers sa première sélection et en choisisse un ou deux. Il n’en est pas revenu quand nous lui avons dit que nous prenions le tout. Vous comprenez ? Pour mon mari, ce jour–là, c’était une importante revanche sur la vie. Sur l’histoire surtout ».

C’était l’un de vos secrets, que vous avez confié ainsi, Ann, à un inconnu, alors que tous deux vous étiez parvenus, contre toute logique, et au grand dam sans doute de ceux qui vous avaient présentés l’un à l’autre dix minutes plus tôt, à vous retrouver ainsi seuls, dans l’espace d’une automobile. Je ne me souviens pas, Ann, de ce que je vous ai dit moi ; j’imagine, moi aussi, des choses essentielles sur ma vie et ma personne.

Et vous aviez un autre secret, que Brenda m’avait révélé : que vous aviez été autrefois une femme qui se dévêt, une danseuse de la variété dite « exotique ». Aussi, quand il m’arrive aujourd’hui d’apercevoir une enseigne au néon qui annonce « Nude Girls », je pense aux extraordinaires planches en couleurs de Norman Hardy dans les « Notes ethnographiques sur les peuples communément appelés Bakuba ainsi que sur les peuplades apparentées : les Bushongo » que Torday et Joyce consacrèrent en 1910 aux Kuba, au retour de leurs explorations dans le bassin du Congo.

(*) J’ai modifié les noms et les circonstances, le mari d’« Ann » étant un personnage connu.

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Le réseau comprend un sous-ensemble (les « mots à contenu ») d’une langue naturelle particulière

La pensée comme dynamique de mots. II. Architecture (4)

Dans les langues Indo–Européennes, il existe deux types de mots. Tout locuteur de la langue a un sens intuitif très fort de cet état de choses. Nous n’avons aucune difficulté à définir la signification – c’est à dire à définir les mots du premier type : « une rose est une fleur ayant de multiples pétales, souvent de couleur rose, ayant un parfum marqué et agréable, une tige couverte d’épines », etc. ; « un pneu est l’enveloppe en caoutchouc d’une roue, gonflée d’air », etc. Pour ce qui touche au second type de mots, la définition est beaucoup plus ardue. Par exemple, dans le cas du mot
« néanmoins » : « il est utilisé lorsqu’on entend suggérer que bien qu’une seconde idée apparaisse à première vue contradictoire avec une première idée déjà exprimée, elle est cependant vraie, etc. » Autrement dit, quand on s’efforce de définir un mot comme « néanmoins », on a énormément de mal à dire qu’il « signifie » quelque chose en particulier, il faut plutôt – comme je viens de le faire – affirmer qu’il est « utilisé quand… » et il est alors significatif que l’on se voie forcé d’exprimer cet usage à l’aide – sinon d’un synonyme, du moins comme dans les cas de « bien que » ou « toutefois » – d’un mot qui s’utilise dans des contextes très proches.

Le premier type de mots est souvent appelé « mots à contenu », les seconds, « mots de structure » ou « d’armature » (1). Les dictionnaires ont la tâche facile avec les premiers et du fil à retordre avec les seconds, recourant avec les mots du second type, tel « néanmoins », à l’astuce que j’ai utilisée, de renvoyer à un mot proche avec la signification duquel – en réalité l’usage – le lecteur est censément être plus familier. Le philosophe anglais Gilbert Ryle appelait les premiers, « topic–committed », « engagés quant à un contenu » et « topic–neutral », « neutres quant à un contenu ». Il écrivait « Nous pouvons appeler des expressions anglaises ‘neutres quant à un contenu’ si un étranger qui les comprend et elles seulement, n’obtient grâce à elles aucune indication quant à la signification d’un paragraphe où elles sont présentes » (Ryle 1954 : 116).

Dans le langage sans ambiguïté des logiciens médiévaux, les premiers étaient appelés « catégorèmes » et les seconds « syncatégorèmes » (2). Nous pouvons comprendre intuitivement ces termes comme signifiant que les
« mots à contenu » sont essentiellement consacrés à désigner la « catégorie », la « sorte », l’« espèce » des choses que nous évoquons ; alors que les mots du second type, les « mots d’armature » jouent essentiellement un rôle syntaxique, le rôle d’un « mortier » – ce qui expliquerait pourquoi nous avons du mal à exprimer ce qu’ils « veulent dire » et préférons décrire comment ils sont « utilisés ».

Le réseau dont je parle ici est constitué de « mots à contenu » : ce sont eux les éléments d’un réseau où la fleur « rose » est connectée à la couleur « rose » et la fleur « violette » à la couleur « violet ». Les autres mots, les « mots d’armature », n’appartiennent pas à ce réseau particulier, ils sont stockés d’une manière différente : ils sont convoqués pour lier entre eux les « mots d’armature », comme un mortier d’une nature particulière qui permettra à ces mots combinés de fonctionner ensemble à l’intérieur d’une phrase. Par exemple, à propos de ce qui a été dit lors de ma tentative de définition pour « néanmoins » : que le mot est utilisé quand deux états de choses évoqués ensemble apparaissent à première vue contradictoires. Pour minimiser le choc, pour soulager l’inconfort affectif qui naît précisément quand deux états de choses contradictoires sont évoqués simultanément, un mot tel
« néanmoins » est introduit entre les parties en conflit. Avec « néanmoins », les états de choses évoqués proviennent de localisations éloignées l’une de l’autre dans l’espace que constitue la signification : leur rapprochement crée un déséquilibre qui doit être résolu. Le sujet parlant qui connecte dans sa parole les états de choses rapportés de part et d’autre de « néanmoins » fait la grimace intérieurement. Et pour résoudre la tension, il ou elle glisse entre eux un « isolant de contradiction », une « rustine de compatibilité » telle néanmoins. Et l’équilibre est ainsi restauré. « Le Duc savait qu’il valait mieux pour la Princesse et pour lui qu’il s’abstienne de la voir désormais. Néanmoins, le matin du jour suivant… » Le « néanmoins » m’ôte mon souci et je cesse de me préoccuper désormais du sort du Duc : s’il est bête à ce point, tant pis pour lui! Qu’en ai–je à faire !

Les « mots d’armature » appartiennent à ce que j’appellerai dans la Section 14, l’« enrobage » : ils font partie des couches qui permettent de créer une phrase pourvue de signification à partir des mots découverts le long d’un parcours de longueur finie au sein du réseau.

(1) Toutes les langues ne traitent pas la répartition entre « mots à contenu » et « mots d’armature » de la même manière. Les langues telles le chinois et le japonais sont beaucoup plus économes dans leur usage des « mots d’armature » que ne le sont les langues indo–européennes. Le chinois archaïque en particulier y recourait fort peu : la signification émergeait essentiellement de la rencontre – sans adjonctions supplémentaires – de
« mots à contenu ».

(2) Ernest Moody résume la question de la manière suivante : « Les signes et les expressions à partir desquels les propositions peuvent être construites étaient divisés par les logiciens médiévaux en deux classes fondamentalement différentes : les signes syncatégorématiques, qui n’ont dans la phrase qu’une fonction logique ou syntaxique, et les signes catégorématiques (à savoir les ‘termes’ proprement dits) qui ont un sens indépendant et peuvent être les sujets ou les prédicats des propositions catégoriques. On peut citer les définitions qu’a données Albert de Saxe (1316–1390) de ces deux classes de signes, ou de ‘termes’ au sens large.
‘Un terme catégorématique est celui qui, considéré par rapport à son sens, peut être le sujet ou le prédicat (…) d’une proposition catégorique. Par exemple, des termes comme ‘homme’, ‘animal’, ‘pierre’ sont appelés catégorématiques parce qu’ils ont une signification spécifique et déterminée. Un terme syncatégorématique, quant à lui, est celui qui, considéré par rapport à son sens, ne peut pas être le sujet ou le prédicat (…) d’une proposition catégorique. Appartiennent à ce genre, des termes comme ‘chaque’, ‘aucun’, ‘quelque’, etc. Qui sont appelés signes d’universalité ou de particularité ; et semblablement, les signes de négation comme le négatif ‘ne… pas…’, et les signes de composition comme la conjonction ‘et’, et les disjonctions comme ‘ou’, et les prépositions exclusives comme ‘autre que’, ‘seulement’, et autres mots de cette sorte’ (Logique I).
Au XIVè siècle, il devint habituel d’appeler les termes catégorématiques la matière (le contenu) des propositions, et les signes syncatégorématiques (ainsi que l’ordre et l’arrangement des constituants de la phrase), la forme des propositions ».

Moody, E. A. 1953 Truth and consequence in Mediaeval Logic, Amsterdam : North-Holland

Ryle, G., 1954 Dilemmas, The Tarner Lectures 1953, Cambridge : Cambridge University Press

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Les deux fautifs

En septembre 1997, venu du campus de l’Université de Californie, à Irvine, à une vingtaine de kilomètres de là, j’ai échoué à Laguna Beach : à la plage. C’est ce qui m’a probablement sauvé. C’est Aznavour qui chantait « Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil ». Immigrant de la première heure, je crevais la dalle au paradis. Entre mes moments de vaine agitation, j’arpentais la plage de long en large, ce qui avait le pouvoir de m’apaiser. Un matin d’hiver, au lendemain d’une tempête, j’ai découvert la laisse de mer pareille à un collier de pierreries : une accumulation rutilante d’énormes coquillages ! Au tournant d’un rocher je me suis retrouvé nez à nez avec une femme policier, elle aussi les mains encombrées de ses joyaux : attirée par les trésors de la plage pendant ses heures de service, et assez penaude de tomber sur quelqu’un. Moi aussi, de mon côté, un peu gêné, mais pour la raison inverse : que j’aurais dû plutôt à cette heure-là, être au travail quelque part. Et nous, les deux fautifs, nous avons échangé un sourire, nous nous sommes dit bonjour, et nous rapprochant l’un de l’autre, nous avons comparé nos butins, avec les mots enfantins qui conviennent aux coquillages.

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Réformer l’Université

Alain Caillé vient de transmettre à ses amis du MAUSS (Mouvement Anti–Utilitariste dans les Sciences Sociales) une lettre–manifeste extrêmement complète intitulée « Penser la crise de l’Université (et de la recherche) ». Je lui ai communiqué les commentaires suivants.

L’université française et l’université américaine

Certaines des « universités » américaines auxquelles tu fais allusion sont plus proches de Grandes Écoles que d’universités : Harvard, Yale, Stanford, Caltech, etc. Si ta discussion se limite à l’université, à l’exclusion des Grandes Écoles et IUT, il faudrait logiquement les exclure aussi de la comparaison. Ceci s’applique également aux autres pays qui n’ont pas de Grandes Écoles mais partagent le monde universitaire d’une manière un peu équivalente. Je pense aussi à la manière dont, en Angleterre, Oxford, Cambridge, Imperial College, se distinguent du reste.

Les universités américaines sont de gigantesques entreprises commerciales. Les fondations qui les dirigent sont au premier rang des organismes financiers du pays : le Wall Street Journal de ce matin signale que « Harvard Management » a provisoirement nommé à sa tête un ancien Vice–Président de Goldman Sachs, un exemple typique.

Le coût des études universitaires se monte souvent à des centaines de milliers de dollars. Les jeunes diplômés américains se retrouvent avec le boulet des emprunts qu’ils ont contactés et qu’ils traînent souvent pendant plusieurs dizaines d’années. Les employeurs doivent refléter dans les salaires d’entrée, le montant des remboursements mensuels de ces emprunts ; les étrangers qui parviennent à obtenir ces emplois sont riches instantanément.

Les universités américaines sont authentiquement des établissements internationaux : les universités de Californie ont pour la plupart des populations de 40 %, parfois 50 %, d’étudiants extrême–orientaux. Je ne sais pas quelle proportion exacte de ceux–ci disposent de bourses des gouvernements chinois, sud–coréen et japonais mais la proportion doit être énorme.

Grandes Écoles, IUT, Université

Tu mets en évidence que l’Université est le reste – comme dans une division – quand on a soustrait de l’enseignement supérieur français, Grandes Écoles et IUT. Peut–on vraiment parler du reste sans parler du tout et de la division des fonctions sociales entre les trois ?

La chimie à l’Université devient ce qui est chimique sans être pharmaceutique, produits dérivés du pétrole ; la physique, ce qui n’est pas l’ingénieurerie, pas la technologie qui sous–tend l’informatique, etc. Tu fais allusion à cela quand tu évoques la dimension « anti–utilitariste » de l’Université. On disait autrefois pour ces dimensions–là : chimie « pure », physique « pure » pour les distinguer des dimensions « appliquées ». De ce point de vue–là, l’Université crée des généralistes de leurs disciplines, ce qui est une excellente chose en soi, car qui sait quel sera le prochain secteur de pointe de la physique et de la chimie, et qui d’ailleurs les définira, sinon au sein de l’Université. Plutôt que « généralistes » – qui pourrait suggérer que l’Université ne fait que transmettre de la « culture générale » – j’aimerais dire « universels », comme dans « clé universelle » : l’Université continuera de créer des « savants universels ».

Les disciplines

Tu parles de la nécessité peut–être de « combinaisons bi– ou interdisciplinaires effectivement pertinentes et fécondes (par exemple sociologie et économie, ou philosophie et anthropologie, etc. ) ». Il me semble que c’est là le coeur du problème et la vocation spécifique de l’Université : redéfinir ce que sont les disciplines d’aujourd’hui, assurer leur recherche et les enseigner, plutôt que de se contenter de voir ce qui reste du savoir quand les Grandes Écoles et les IUT ont défini leurs parts et les ont soustraites du tout.

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Ce que révèlent les situations anormales

A partir d’août dernier, la crise des « subprime » a largement débordé son cadre initial : les conséquences immédiates d’un nombre croissant de propriétaires faisant défaut dans le remboursement mensuel de l’emprunt qu’ils ont contracté. L’évocation de « solutions » de type législatif continue cependant de se cantonner dans ce cadre étroit. Pour ce qui touche aux emprunteurs, il s’agit soit de dépanner ceux qui se trouvent en difficulté, soit de prévenir les nouveaux candidats contre des déboires devenus désormais hautement prévisibles. Pour les organismes prêteurs, il s’agit de les ramener dans le droit chemin : de maîtriser l’enthousiasme – et l’avidité – qui leur ont faire perdre toute retenue et réduire – voire parfois éliminer complètement – les critères qu’ils avaient jusque–là utilisés dans l’attribution de prêts immobiliers. Pour Wall Street, le législateur n’a rien prévu, sachant que Wall Street – la chose ayant été historiquement prouvée – ne peut jamais vraiment se tromper. Les membres du Congrès et les Sénateurs se contentent d’observer le gouvernement orchestrer le dépannage des firmes mises à mal dans une perspective où, si rien ne peut jamais être reproché à Wall Street – sinon à l’occasion, de la malchance – il convient cependant de lui venir en aide aussitôt qu’elle se trouve en difficulté, à partir du principe purement pragmatique qu’une absence d’intervention aurait alors des conséquences catastrophiques. Quant aux régulateurs, il faut pour le Congrès et le Sénat, essentiellement les sortir de la torpeur où les ont plongés sept ans d’administration Bush imposant un laissez–faire radical.

Un des moyens envisagés de remédier à bien des problèmes rencontrés consiste à proposer que l’offreur de services, organisme prêteur ou courtier indépendant, se voie désormais obligé d’agir en ayant à l’esprit non seulement son propre intérêt mais aussi celui de l’emprunteur, obligation qui fait d’ailleurs partie depuis 1979 de la législation de l’un des États : la Californie. Alors que l’ensemble des mesures envisagées n’ont rencontré que des protestations molles de la part de ceux qui risquent d’y être désormais soumis, celle–ci provoqua au contraire une levée de boucliers. La Mortgage Bankers’ Association, l’association professionnelle des organismes de prêts au logement, a entrepris une campagne bien orchestrée pour la contrer, publiant une étude détaillée visant à réfuter l’ensemble des arguments en faveur du concept. Principaux arguments de cette contre–offensive en règle : tenir compte de l’intérêt du consommateur irait à l’encontre de la politique favorisant l’accès de tous à la propriété, enfreindrait la législation visant à protéger les minorités ethniques contre la discrimination raciale et, cette fois du point de vue de la profession elle–même, l’exposerait à des poursuites injustifiées et coûteuses de la part de consommateurs impécunieux se retournant contre le prêteur comme étant la source réelle de ses misères.

Certains des arguments contenus dans le rapport produit par la Mortgage Bankers’ Association (*) ne sont pas sans mérite, la virulence de la contre–attaque attirait cependant l’attention sur le fondement même de l’argumentaire : que les intérêts de l’emprunteur et du prêteur ne sont pas seulement distincts mais tout simplement antagonistes, et que forcer le prêteur à tenir compte de l’intérêt de l’emprunteur l’oblige essentiellement à agir contre lui–même. L’équation peut se résumer dans les termes les plus simples : l’intérêt du consommateur est que le taux d’intérêt associé au prêt soit le plus faible possible, celui du prêteur, qu’il soit au contraire aussi élevé que possible.

Ce que je constate, et que j’ai pu observer pour la première fois dans les recherches que j’ai menées dans le milieu de la pêche, en France comme en Afrique de l’Ouest, c’est que les situations de crise ne sont pas, comme on le croit bien souvent, des situations anormales où tout fonctionnerait autrement qu’à l’habitude, mais bien plutôt des situations où les règles implicites, qui président aux comportements dans les conditions ordinaires, apparaissent soudain au grand jour parce que les parties, acculées, sont obligées de les énoncer cette fois en termes explicites pour être sûres de se faire entendre.

(*) Mortgage Bankers Association, « Suitability – Don’t Turn Back the Clock on Fair Lending and Homeownership Gains », MBA Policy Paper Series, Policy Paper 2007-1, mai 2007.

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Les femmes qui sont à louer

La femme la plus enjouée qu’il m’ait été donné de connaître m’avait suivi dans les couloirs de l’hôtel où j’étais descendu à Freetown – Sierra Leone, et qui avait saisi l’instant où je me baissais pour ramasser mes bagages pour bondir dans la chambre avant moi et s’était déjà installée sur le lit avec un rire de victoire qui fendait son charmant minois. J’ai dit « Mademoiselle, vous allez sortir tout de suite ! » Convaincue que je plaisantais, elle n’en a rien fait. J’ai dû la poursuivre autour du lit sur lequel elle bondissait alors comme un cabri en riant de plus belle. Je ne devais pas avoir l’air sérieusement courroucé puisqu’elle s’amusait énormément et avait l’air de considérer mon manège comme une gaminerie constituant une excellente entrée en matière à ce qu’elle avait prévu pour la suite. J’ai fini par l’enlacer mais ce fut seulement pour mieux la pousser vers la porte.

La femme la plus triste que j’aie pu rencontrer exerçait la même profession. Un jour à Aflao, à la frontière du Ghana et du Togo, j’avais également été suivi, cette fois dans l’escalier menant à ma chambre qui occupait seule le sommet du petit hôtel inachevé et, arrivés à la porte, la jeune femme me fait une proposition et je lui dis non, et comme elle insiste, je suis obligé de réitérer, cette fois avec davantage de fermeté. Mais plusieurs minutes plus tard je perçois des bruits furtifs derrière la porte qui me font comprendre qu’elle est toujours là. J’ouvre et je la vois assise sur les premières marches de l’escalier. Je lui dis « Vous savez, ce n’est pas la peine d’attendre : je ne changerai pas d’avis ». À quoi elle répond qu’elle a compris mais qu’elle ne veut pas descendre tout de suite. Je lui demande pourquoi et elle me dit : « Il va me frapper très fort ! » Et je me souviens alors en effet du type avec qui elle se trouvait au bar un peu plus tôt dans la soirée, un très bel homme, jeune, très grand, sapé, mais pas du genre en effet à se distinguer par son sens de l’humour. Je lui ai dit : « Combien vous m’auriez demandé ? » Elle était élancée, très mince, très belle, très élégante, les hommes devaient rarement l’éconduire. Elle a mentionné une somme en cédis et je lui ai donné l’argent. Toutes les femmes à louer n’aiment pas la vie autant que le petit cabri du Sierra Leone, ce qui se conçoit bien quand on n’est pas libre de faire ce que bon vous semble.

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Où l’on devine la partie immergée de l’iceberg

Un vent de panique soufflait sur Wall Street aujourd’hui. L’indice Dow Jones perdait 361 points, soit 2,6 % de sa valeur alors que les actions des organismes financiers subissaient des décotes encore plus considérables, le plus souvent de l’ordre de 5 %. La décote du titre de Countrywide, le numéro 1 du prêt hypothécaire américain, était de 9,25 %, moins cependant que celle de sa rivale Washington Mutual, la principale caisse d’épargne américaine et, elle aussi, un des tout grands du prêt au logement. Washington Mutual perdait 17,2 % de sa valeur et entraînait dans sa chute les deux Government–Sponsored Entities : Fannie Mae et Freddie Mac, dont je parlais longuement dans mon blog d’hier (Où l’on reparle de Fannie Mae et Freddie Mac; voir aussi Esprit du New Deal, es–tu là ?) et dont les titres baissaient respectivement de 10 % et 8,6 %.

La raison de la chute de Washington Mutual et des deux GSE est une assignation des trois firmes par le Procureur Général de l’État de New York qui soupçonne la caisse d’épargne d’avoir encouragé des experts immobiliers à surévaluer la valeur de certains logements pour lesquels elle consentait des prêts hypothécaires. Un prix artificiellement gonflé, en réduisant le rapport entre le montant du prêt et la valeur de l’habitation, permet à certains consommateurs d’obtenir un prêt pour lequel ils ne seraient normalement pas qualifiés ; il augmente évidemment également le montant des commissions qui reviennent à l’organisme prêteur.

L’enquête dont Washington Mutual et ses contreparties Fannie Mae et Freddie Mac sont l’objet n’était cependant pas la seule mauvaise nouvelle qui déprimait Wall Street : depuis plusieurs jours la presse s’amuse à comparer la capitalisation des compagnies d’assurance qui couvrent le risque de défaut de diverses obligations – capitalisation parfois très faible, comme dans le cas d’ACA : 95 millions de dollars – avec la somme de 2,5 mille milliards de dollars que représente ce marché aujourd’hui fragilisé. C’est à la lumière de tels chiffres qu’il faut interpréter par exemple les propos d’Angelo Mozilo, le patron de Countrywide, lors de son exposé aux actionnaires il y a quinze jours, que le portefeuille de la firme en prêts hypothécaires à taux flottant (autorisant des versements mensuels d’un niveau inférieur même aux intérêts dus : Pay Option ARM), ne craint rien parce qu’il est entièrement couvert par une assurance.

Autre mauvaise nouvelle, l’analyse publiée par la Royal Bank of Scotland qui chiffre à 250 à 500 milliards de dollars les pertes qui seront enregistrées à la suite de l’assèchement du crédit de l’été dernier. À titre de comparaison, 500 milliards de dollars, c’est le coût jusqu’ici de l’occupation de l’Irak, ou encore l’équivalent de la valeur additionnée des trois premières banques américaines : Citigroup, J. P. Morgan Chase et Bank of America. Alors que ces pertes pouvaient plus ou moins bien être masquées jusqu’ici par ceux qui les subissent, l’application de la norme comptable 157 (Financial Accounting Standards Board 157) à partir du 15 novembre forcera les organismes financiers à estimer leurs produits au prix du marché – quel que soit celui-ci – plutôt qu’au prix que suggèrent leurs modèles (j’ai expliqué cette question de manière détaillée dans « Juste prix » et « juste valeur »).

À quoi il faut encore ajouter la dépréciation qui va en s’accélérant du dollar par rapport aux autres devises. La nouvelle de la journée qui fit tomber le cours du dollar à 1,4679 euros – du jamais vu – c’est la déclaration de Xu Jian, le directeur adjoint de la banque centrale chinoise que le dollar « est en train de perdre son statut de devise mondiale ». Il faut savoir que le montant actuel de la devise américaine en réserve dans son institution est de 1,43 mille milliards de dollars. Même si une faible fraction seulement de cette somme devait être échangée pour de l’euro, la dépréciation du dollar n’en serait pas moins dramatique (voir mon « Vers la crise du capitalisme américain ? » (2007) où j’envisageais ce scénario : pages 236-238).

L’expression à la mode ces jours-ci est « partie émergée de l’iceberg » : la crise des subprimes en février n’était que la partie émergée de l’iceberg de l’assèchement du crédit qui eut lieu en août… qui n’était elle-même que la partie émergée de l’iceberg de la crise qui se dessine aujourd’hui. Le vent de panique des marchés boursiers découle du fait que l’on commence à deviner la taille de la partie de l’iceberg qui reste invisible sous l’eau !

Ah ! J’oubliais, et pour terminer sur une note optimiste : Monsieur Ben Bernanke, Président de la Fed, a l’intention de mentionner dans le discours qu’il prononcera demain devant le Congrès quelques « aspects souriants de l’économie » (bright spots).

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Où l’on reparle de Fannie Mae et Freddie Mac

J’ai expliqué dans « Vers la crise du capitalisme américain ? » que dans les années 2003 et 2004, les autorités américaines et plus particulièrement Alan Greenspan, alors Président de la Federal Reserve, ainsi que la SEC, la Securities and Exchange Commission, le régulateur de l’activité boursière, avaient mené une offensive contre les Government–Sponsored Entities que sont Fannie Mae et Freddie Mac, entreprises mixtes : mi–privées, mi–étatiques, émettrices de RMBS (Residential Mortgage–Backed Securities), ces obligations que l’on crée en reconditionnant plusieurs milliers de prêts hypothécaires au logement (« titrisation »). L’offensive visait à réduire le risque systémique que représentaient les gigantesques portefeuilles de RMBS que possédaient celles que l’on appelle aussi les « Agencies » (1).

On les avait mises au pas en examinant leurs comptes de très près. Comme toutes les grandes entreprises américaines des années Enron, Fannie Mae et Freddie Mac embellissaient en effet leurs résultats à l’approche de la publication de chaque bilan trimestriel. Prises la main dans le sac, elles avaient dû rendre gorge : leur émission brute de RMBS avait ainsi baissé brutalement de 1.899 milliards de dollars en 2003 à 879 milliards en 2004, une baisse donc de plus de 53 %.

Or, comme on le sait, le danger systémique n’est pas venu des « Agencies » mais des banques privées (« Non–Agency ») qui s’étaient engouffrées dans la brèche. Durant les mêmes années, les émissions de RMBS par celles–ci étaient passées de 405 milliards de dollars en 2003, à 445 milliards en 2004, enfin à 686 milliards en 2005. Les GSE se montraient très sélectives quant aux prêts hypothécaires qu’elles reconditionnaient en RMBS : maisons individuelles, LTV (Loan To Value – montant du prêt par rapport à la valeur de la maison) plafonnée à 80 %, logement devant être occupé par son propriétaire, justificatifs de revenus détaillés exigés et surtout, prêts d’un montant plafonné (revisé chaque année) s’appliquant à l’ensemble des États–Unis. Les banques privées ne se montrèrent pas aussi sélectives : une plaisanterie qui circula en 2005, au sommet de la bulle de l’immobilier, était que la seule condition à remplir pour obtenir un prêt au logement était de pouvoir embuer un miroir placé devant la bouche.

On connaît la suite : la chute fut brutale. La revanche des GSE ne s’est pas fait attendre : au cours de l’été de cette année la demande pour les RMBS « Non–Agency » émises par les banques privées s’est complètement asséchée, la suspicion débordant rapidement le secteur subprime pour envahir également le secteur prime. Les seules obligations qui trouvaient encore preneur furent les « Agency ». Les banques privées furent condamnées à passer sous les fourches caudines des GSE, se respécialisant dare–dare dans les seuls prêts au logement qu’elles étaient sûres de pouvoir leur faire titriser (2). Les choses ne s’arrêtent pas là : le Congrès américain discute en ce moment de la possibilité de déplafonner la quantité de RMBS que les GSE peuvent conserver dans leur portefeuille ; il discute aussi de la possibilité de relever le montant maximum des prêts qu’elles sont disposées à titriser, le plafond actuel de 417.000 dollars étant trop bas pour être d’un grand secours dans les États
« chers » comme la Californie où le prix de la plupart des logements dépasse ce montant.

Le diagramme ci–dessous montre le renversement de tendance des années récentes (3). Les chiffres pour 2007 sont bien entendu incomplets, ne comprenant que ceux des trois premiers trimestres. Les chiffres que j’ai cités plus haut étaient les chiffres bruts des émissions de RMBS pour l’année, ceux utilisés ici sont les chiffres nets, déduction faite donc des prêts remboursés au cours de l’année.
Emissions de RMBS
Il est clair qu’à la fin 2007 les GSE auront rejoint le pic atteint en 2003 et auront repris le leadership. On envisage maintenant qu’en 2008, le chiffre net des émissions soit négatif pour les « Non–Agency », davantage de RMBS venant à échéance qu’il n’en sera alors émis par elles. On l’on reparlera en effet de Fannie Mae et de Freddie Mac !

(1) « Vers la crise du capitalisme américain ? » : pp. 105–108.

(2) Selon un mécanisme sur lequel je reviendrai un de ces jours.

(3) Chiffres empruntés à une bulletin publié par l’Union de Banques Suisses.

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Finalistes du Prix des lecteurs du livre d’économie

Je n’irai malheureusement pas à Paris. Je vous remercie toutefois chaleureusement pour votre vote !

Les trois ouvrages finalistes sont :
– « Désordre dans le capitalisme mondial », Michel AGLIETTA & Laurent BERREBI, Odile Jacob.
– « L’enfer, ce n’est pas les autres: bref essai sur la mondialisation », Pierre DOCKES, Descartes & Cie.
– « Petits Conseils », Laurent MAUDUIT, Stock.

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