À Madame Batho, et aux femmes et hommes politiques de bonne volonté, par Francis Arness

Billet invité.

Nous sommes à un moment crucial, à un tournant politique majeur où la majorité de la population et une partie non négligeable, même si minoritaire, des classes dirigeantes et responsables de bonne volonté – y compris dans le monde politique -, prennent conscience du caractère sans retour de la crise économique si le néolibéralisme continue de faire des ravages – même sous sa forme pseudosociale, comme avec le gouvernement actuel. Face à cette révélation du réel, le système se rigidifie. Nos dirigeants politiques en font de même – à part ceux qui, de bonne volonté, font ce qu’ils peuvent, ou bien sont dans des compromis erronés qui mènent directement à la victoire de la droite dure, si ce n’est extrême, en 2017. Cela ne présage rien de bon, alors que la tentation néoautoritaire, à moyen terme, nous menace, et qu’il nous faut opérer au plus vite, en France et en Europe, un tournant néodémocratique permettant au niveau mondial de stabiliser la situation économique et de mettre en place une politique du grand tournant [1].

C’est dans ce cadre élargi que nous devons considérer l’ensemble des événements qui ont lieu de nos jours et qui ne cesseront de se multiplier. Parmi ces événements, l’on trouve les lancements d’alerte en ce qui concerne la fraude fiscale et la surveillance généralisée. Dernièrement, l’on trouve aussi la censure de l’Affaire Bettencourt contre Mediapart – qu’il nous faut soutenir avec le plus de force possible. L’on trouve encore la révélation – toujours par Mediapart – du caractère hautement problématique des termes du procès contre Kerviel.

A cela vient s’ajouter le fait qu’hier une ministre débarquée du gouvernement – Mme Batho – a eu le courage de faire un pas dans le bon sens, en insistant sur le caractère destructeur de la négligence de la question écologique, de la politique de « rigueur » – ou mieux dit de déflation (Jacques Sapir). Elle s’est ainsi ouvertement opposée au caractère autoritaire de la structure de décision dans le gouvernement. Ce matin, sur BFM, elle a même insisté, d’un ton résonant avec une justesse qui n’est d’habitude pas celle du monde politique, sur la nécessité de la vérité : « J’ai dit quelque chose de vrai, je ne pouvais pas dire l’inverse ». Cela révèle d’ailleurs le rejet par nos dirigeants politiques du dire-vrai et de l’autonomie des personnes, deux principes pourtant fondateurs de la démocratie [2]. Et puis, last but not least, Mme Batho a ouvertement critiqué les compromis ou la collusion de l’Elysée avec les grands groupes économiques comme Vallourec.

Il est intéressant de noter que des membres des classes responsables sont en ce moment mis de côté par les structures de pouvoir (Mme Batho reste tout de même députée). Mais en ce qui concerne ce phénomène qui ne va faire que s’approfondir, il nous faut raison garder. Une large partie des médias – pas tous, il y a d’excellents médias et d’excellents journalistes – fonctionne en termes de pour ou contre, et personnalise sans cesse les questions politiques. Ils transforment ainsi la politique – au sens noble du terme – en un combat de gladiateur. Une large partie des femmes et hommes politiques eux-mêmes en font d’ailleurs de même. C’est là, disons-le, une manière de ne pas donner à voir le réel – ce que doit pourtant être leur travail.

Que gagnons-nous à faire face à ces événements, nous citoyens, nous analystes de la situation ? Eh bien, face à cette « engladiatisation » de la politique, nous devons garder une position de recul, ne pas nous prêter à cette lutte à mort. Ne pas tomber dans le pour ou contre, dans la personnalisation. Nous devons comprendre ce qui arrive à des vraies personnes, dans des conflits bien existants, en mettant en perspective ce qui leur arrive depuis une réflexion sur notre situation globale, écologique, économique, sociale et existentielle – comme j’essaie de le faire ici sur le blog dans mes « Réflexions pour un mouvement néodémocratique ».

Il reste qu’en parlant de vraies personnes, et de vrais conflits, nous devons avant tout avoir à l’esprit ce qui arrive aux anonymes qui, du fait de la crise, tombent dans la misère, la souffrance, et qui eux, plus que tout autre, méritent notre compassion, et que nous nous battions pour eux.

De plus, si, en tant que citoyen ou en tant qu’analyste de la situation, nous pensons devoir soutenir un acte courageux, donner écho à un discours qui éclaire, défendre des personnes et des institutions qui subissent des injustices, nous gagnons à le faire en évitant soigneusement les goulots d’étranglement de la personnalisation et du pour ou contre. Ce sont là des pièges qui sont tendus à la pensée et à la politique véritable. Et cela vaut pour les femmes et hommes politiques eux-mêmes.

En ce qui concerne Mme Batho, elle a fait hier un pas dans le bon sens. Après cela, nous ne pouvons pour le moment savoir si ce pas va en amener un second, par exemple celui qui consisterait à ne plus regretter la « collégialité » révolue du gouvernement, mais à relier son éviction à la structure des institutions de la Vème république et à sa démocratie de basse intensité (Edwy Plenel). Ou encore à ne plus utiliser le terme de « rigueur », qui efface le réel de notre situation, mais plutôt celui de déflation, qui lui décrit ce réel. Car utiliser des mots justes – ce qu’elle a fait en bonne partie hier – est bien notre premier devoir – à nous tous, dont les femmes et hommes politiques – pour faire en sorte que la politique, au sens noble du terme, parle du réel, nous aide à l’assimiler, et à l’inventer dans le bon sens [3].

Bref, du point de vue de notre situation générale, nous devons saluer le geste de Mme Batho, mais nous nous réservons le droit de juger l’arbre à ses fruits. Considéré dans un cadre élargi, son geste est un pas – parmi d’autres, qui ont déjà eu lieu dans le monde politique – vers la possibilité qu’une partie suffisante du monde politique s’oriente, non pas vers d’autres positionnements électoralistes, ni vers une « autre politique », mais plutôt vers un changement de cadre, permettent le grand tournant, et pour cela vers une nouvelle donne démocratique. Même si, avouons-le, le scepticisme voire le désarroi face au monde politique nous habite, nous devons encourager la possibilité d’un tel devenir. En essayant aussi de comprendre leur situation existentielle [4], nous devons inviter les femmes et les hommes politiques de bonne volonté à ne plus nous décevoir.

Dans un discours de 1957, Camus déclarait ceci (sa réflexion est d’une grande actualité) et j’invite Mme Batho, ainsi que les femmes et les hommes politiques de bonne volonté, à méditer ces sages paroles : « Pour qu’une valeur, ou une vertu, prenne racine dans une société, il convient de ne pas mentir à son propos, c’est-à-dire de payer pour elle, chaque fois qu’on le peut. (…) Je ne puis approuver, par exemple, ceux qui se plaignent aujourd’hui du déclin de la sagesse. Apparemment, ils ont raison. Mais, en vérité, (…) aujourd’hui, où (la sagesse) est affrontée enfin à de réels dangers, il y a des chances au contraire pour qu’elle puisse à nouveau se tenir debout, à nouveau être respectée. » Et Camus d’ajouter : « Ma conclusion sera simple. Elle consistera à dire au milieu même du bruit et de la fureur de notre histoire : ’Réjouissons-nous’. Réjouissons-nous, en effet, (…) de nous trouver confrontés à de cruelles vérités. Réjouissons-nous en tant qu’hommes puisqu’une longue mystification s’est écroulée et que nous voyons clair dans ce qui nous menace » [5].

Amis politiques, amis lecteurs, amis journalistes, amis analystes de la situation, plus fraternellement amis citoyens, je vous en prie, écoutons-le.

Et, en ce sens, soutenons en premier lieu Mediapart, comme le font d’ailleurs bien des politiques, journalistes et magistrats affirmant la nécessité d’ « un cadre législatif plus précis »  – ce qui n’est pas sans nous faire espérer qu’à terme, comme le dit Paul Jorion, la chenille deviendra papillon.

 

[1] Voir mes « Réflexions pour un mouvement néodémocratique ». Ici le billet 1 sur tout un feuilleton.

[2] Michel Foucault, Le gouvernement de soi et des autres I. et II ; Cornelius Castoriadis, par exemple La cité et les lois, La création humaine III, Seuil, 2008.

[3] Le projet d’Encyclopédie au XXIème siècle ici sur le blog, va en ce sens.

[4] Je renvoie ici encore à mes « Réflexions pour un mouvement néodémocratique ».

[5] Discours de Suède, Gallimard, 1958, réédition 1997.

Partager :