La République des consciences, par Bertrand Rouziès-Leonardi

Billet invité.

Le regain révolutionnaire en Égypte provoque un grand embarras chez nos dirigeants démocratiquement élus et chez les commentateurs condescendants qui voient dans les printemps arabes une forme larvaire de la démocratie dont nos états occidentaux représenteraient l’imago, la forme achevée. Coup d’État, pas coup d’État ? L’armée est dans le coup, certes, mais il semble qu’elle se rappelle assez son impéritie durant l’intérim Tantaoui pour s’en tenir cette fois, sous réserve d’une manœuvre machiavélique, au rôle de simple adjuvant d’une contestation populaire qui aura sans doute mis dans la rue plus de gens que le candidat Mohamed Morsi n’avait rassemblé d’électeurs sous sa bannière. Ne pourrait-on pas considérer plutôt, à voir les chancelleries hésiter sur la qualification de l’événement, que la société égyptienne a plusieurs trains d’avance sur la nôtre ? La légitimité, en démocratie, serait-elle hermétiquement scellée par les urnes jusqu’au prochain scrutin ? Une victoire électorale aurait-elle valeur de blanc-seing, pour le ou les représentant(s) qu’elle désigne, de permis de régner en maître(s) sans être comptable de rien ? Pour cela, il faudrait que les élus fussent aussi volontaires que volontaristes, infaillibles dans leur action au service du bien commun, désintéressés dans leur gestion du bien public, il faudrait, en un mot, qu’ils ne fussent pas des hommes. Des millions d’Égyptiens, tous partis confondus (moins celui des Frères Musulmans, dont l’ex-président Morsi était la créature), se sont soulevés, se sont élevés – car le gain en dignité est considérable – contre les injustices et cette dénonciation des injustices fonde et assure pour l’avenir la légitimité de leur révolte, quelle qu’en soit la fin.

Le devoir du citoyen n’est pas seulement le devoir du vote, c’est encore, c’est surtout le devoir de veille. Les oies du Capitole patrouillent dans les rues du Caire. Les Égyptiens ont compris que la politique n’intronise pas des demi-dieux, mais des hommes. Si la démocratie représentative érige des piédestaux, elle doit s’obliger, par contrat, à n’y mettre que des gloires amovibles. Comme nous en sommes loin, sous nos latitudes ! Ce n’est pas que nous ignorions le piteux état dans lequel se trouvent notre République et, au-delà, l’ensemble des démocraties associées dans le projet européen de libre-échange. Nous en sommes bien informés et les consciences grincent au point de se rendre audibles, comme le montre la lettre de Jacques Seignan au Président Hollande, que ce dernier devra recevoir, s’il lui reste une once de jugeote, comme une ultime semonce, ruminée un peu partout par les démocrates de gauche, de droite, du centre et de nulle part, et non comme une alarme isolée. Non, la plupart d’entre nous savent ce qui se prépare. Sachant cela, c’est presque un crime plus odieux de ne rien entreprendre pour sauver la République que de prêter main forte aux accapareurs qui la dénaturent et de trouver des excuses aux lâches qui les laissent faire. Il est plus que temps de passer aux travaux pratiques, maintenant que le cri a été poussé. Comment se dégager de l’infradémocratie ?

À partir d’ici, je voudrais m’appuyer sur un texte moins couru que 1984, mais beaucoup plus secourable : De la désobéissance civile, d’Henry David Thoreau, essai « vécu » (l’auteur a fait de la prison pour avoir refusé de financer par l’impôt la guerre des États-Unis contre le Mexique) publié en 1849. Je vous en propose une synthèse pour que vous ne disiez pas que nous n’avons aucune marge de manœuvre. Thoreau nous rappelle que tout gouvernement n’est, au mieux, qu’une « utilité ». Un gouvernement élu qui nous dit qu’on ne peut pas faire autrement (TINA), qu’il faut aller dans le sens de l’histoire (celle écrite par les nouveaux conquistadores, omet-il de préciser : la bloody success story de l’économie libre de marché), qu’on doit s’accommoder d’un système dominant sous prétexte qu’il transforme des esclaves en travailleurs serviles, un gouvernement qui nous montre ses propres fers en disant : « Vous voyez ? Je dirige le balancement de la chaîne », ce gouvernement-là avoue son inutilité et doit être désavoué sur-le-champ. Remarque : les Byzantins coupaient le nez ou crevaient les yeux des empereurs déchus pour leur interdire de remonter sur le trône, la mutilation étant perçue comme le signe d’une inaptitude à gouverner. Il faut regarder nos dirigeants comme des princes manchots et culs-de-jatte qui indiquent le cap à suivre avec leurs moignons et nous pensent immobiles quand c’est l’effet de leurs empêchements qu’ils découvrent en nous.

Thoreau note qu’il est très facile à un groupe restreint de faire dévier, voire de subvertir le programme d’un gouvernement avant que ceux qui l’ont élu puissent faire quoi que ce soit par les voies ordinaires. Il déplore que le peuple se laisse prendre aux « pétarades » de la représentation démocratique – version moderne : les ors de la République – qui préfigurent les pétarades des aventures militaires. Il ne dit pas : « Point de gouvernement » ; il dit : « Que chacun, au lieu de maugréer dans son coin, fasse connaître l’idée qu’il se fait d’un meilleur gouvernement. » Il proclame la sienne, qui est celle d’un objecteur de conscience : « Ne peut-il exister de gouvernement où ce ne seraient pas les majorités qui trancheraient du bien ou du mal, mais la conscience ? Où les majorités ne trancheraient que des questions justiciables de la règle d’opportunité ? Le citoyen doit-il jamais un instant abdiquer sa conscience au législateur ? À quoi bon la conscience individuelle alors ? » Au-dessus de la loi, qui peut être instrumentalisée et voir ses agents mués en « commis de l’injustice », Thoreau place le bien. Cette « obligation » du bien est ce qui le pousse à être un homme, avant que d’être un sujet, et à ne pas traiter en sujets les autres hommes. Il en tire une définition de l’égalité toute personnelle : « Si je me livre à d’autres activités, à d’autres projets, il me faudrait au moins veiller d’abord à ne pas les poursuivre juché sur les épaules d’autrui. Je dois d’abord en descendre pour permettre à mon prochain de poursuivre, lui aussi, ses projets. » Le combat pour l’égalité n’est pas un combat pour l’aplatissement. L’égalité nettoie le ciel des empilements hiérarchiques afin que chacun puisse dresser ses échelles et décrocher la lune.

La figure inverse, symétrique, de notre long déni des souffrances engendrées par notre modèle politico-économique, c’est la « conscience » promue par Thoreau. Qu’est-ce que cette conscience ? C’est une connaissance sur soi, sur le monde, sur soi dans le monde que l’on acquiert ensemble, par un frottement continuel qui n’use pas, qui n’abuse pas, qui ne ruse pas. « On a dit assez justement qu’un groupement d’hommes n’a pas de conscience, mais un groupement d’hommes consciencieux devient un groupement doué de conscience. » Transposée dans l’imaginaire républicain français, la conscience serait ce qui fait tenir ensemble, par le trait d’union de l’intelligence du cœur, et non de « l’intellect » calculateur, la liberté, l’égalité et la fraternité. Liberté en conscience, égalité en conscience, fraternité en conscience. L’exact contraire de la devise automatique qui s’apprend et ne se vit point. Thoreau compare le bétail civique qui sacrifie à la loi avant de sacrifier au bien à « une file de militaires, colonel, capitaine, caporal et simples soldats, enfants de troupe et toute la clique, marchant au combat par monts et par vaux dans un ordre admirable contre leur gré, que dis-je ? contre leur bon sens et contre leur conscience, ce qui rend cette marche fort âpre en vérité et éprouvante pour le cœur. Ils n’en doutent pas le moins du monde : c’est une vilaine affaire que celle où ils sont engagés. Ils ont tous des dispositions pacifiques. Or, que sont-ils ? Des hommes vraiment ? ou bien des petits fortins, des magasins ambulants au service d’un personnage sans scrupules qui détient le pouvoir ? » Thoreau ajoute aux droits de l’homme et du citoyen un droit à la révolte et décrit deux actions qui devraient, selon lui, amener un individu à l’exercer : « [L]orsqu’un sixième de la population d’une nation qui se prétend le havre de la liberté est composé d’esclaves (les États-Unis), et que tout un pays (le Mexique) est injustement envahi et conquis par une armée étrangère et soumis à la loi martiale, je pense qu’il n’est pas trop tôt pour les honnêtes gens de se soulever et de passer à la révolte. » Appliqué à notre situation présente, cela donnerait : « Lorsque 1 % de la population détient 42 % des richesses et que de nombreux pays prétendument libres et démocratiques voient leurs infrastructures d’utilité publique, leurs administrations et leurs services à la collectivité privatisés ou réduits à la portion congrue avec la complicité de leurs représentants, je pense qu’il n’est pas trop tôt pour les honnêtes gens de se soulever et de passer à la révolte. »

Nul besoin, pour signifier qu’on se révolte, de piller les dépôts d’armes et de marcher sur la Bastille. La révolte commence dès lors que les « honnêtes gens » sautent de la déploration à l’action, du « tout va mal » à « faisons ce qui est bien ». Ce bond est le commencement du bien : « Il y a des milliers de gens qui par principe s’opposent à l’esclavage et à la guerre mais qui en pratique ne font rien pour y mettre un terme ; qui se proclamant héritiers de Washington ou de Franklin, restent plantés les mains dans les poches à dire qu’ils ne savent que faire et ne font rien ; qui même subordonnent la question de la liberté à celle du libre échange et lisent, après dîner, les nouvelles de la guerre du Mexique avec la même placidité que les cours de la Bourse et peut-être, s’endorment sur les deux. Quel est le cours d’un honnête homme et d’un patriote aujourd’hui ? On tergiverse, on déplore et quelquefois on pétitionne, mais on n’entreprend rien de sérieux ni d’effectif. On attend, avec bienveillance, que d’autres remédient au mal, afin de n’avoir plus à le déplorer. Tout au plus, offre-t-on un vote bon marché, un maigre encouragement, un « Dieu vous assiste » à la justice quand elle passe. Il y a 999 défenseurs de la vertu pour un seul homme vertueux. » La tolérance aux crimes commis par l’État contre la collectivité, prévient Thoreau, nous conduit imperceptiblement à les laisser glisser du plan de l’immoralité vers celui de l’amoralité. On sait à quels excès l’économie s’est portée en s’autorisant d’un tel glissement.

Thoreau ne croit pas à la vertu du vote : « Voter pour ce qui est juste, ce n’est rien faire pour la justice », car c’est abandonner au hasard le soin de décider. Il croit bien plus à la vertu de l’exemple. Être citoyen, c’est d’abord l’être dans sa vie.

La désobéissance civile n’a de sens que si elle couronne une citoyenneté active. Pour Thoreau, la désobéissance civile a pris la forme d’une grève de l’impôt : « D’aucuns requièrent l’État de dissoudre l’Union, de passer outre aux injonctions du Président. Pourquoi ne pas la dissoudre eux-mêmes – l’union entre eux et l’État en refusant de verser leur quote-part au Trésor ? N’ont-ils pas vis-à-vis de l’État la même relation que l’État vis-à-vis de l’Union ? Et les mêmes raisons qui les ont empêchés de résister à l’Union, ne les ont-elles pas empêchés de résister à l’État ? » La grève de l’impôt, dans le moment présent, pourrait signifier deux choses : que nous désapprouvons l’actuelle répartition des recettes fiscales et des économies budgétaires entre les postes et que nous entendons priver de ses moyens un État qui les utilise moins pour maintenir et améliorer ses services de compensation sociale que pour liquider toute idée de service. Deux options s’offrent au désobéissant : refus motivé de payer l’impôt sur le revenu, avec provisionnement notifié de la somme demandée jusqu’à ce que l’état de justice prime dans les faits l’état de droit ; limitation de la consommation aux biens essentiels, de façon à faire s’effondrer les recettes de la TVA, qui représente 47 % du total des recettes fiscales, soit le plus gros rendement (solution alternative : un accord est passé entre associations de consommateurs et associations de commerçants pour ne pas reverser la TVA à l’État, les sommes dues étant provisionnées). Les mêmes exigences pourront être formulées à l’échelon local d’imposition. L’important, comme l’écrit Thoreau, est de dire pourquoi l’on désobéit. Pour ma part, je considère que l’aspiration à plus de justice est une justification suffisante et légitime. Les fonctionnaires étant concernés au premier chef par la baisse des recettes fiscales, la machine de l’État risque de s’enrayer par là, même si la police et l’armée seraient a priori les derniers secteurs à en souffrir. Thoreau pense que les serviteurs de l’État ont un rôle essentiel à jouer : « Si le percepteur ou quelque autre fonctionnaire me demande, comme ce fut le cas : « Mais que dois-je faire ? », je lui réponds : « Si vous voulez vraiment faire quelque chose, démissionnez ! » Quand le sujet a refusé obéissance et que le fonctionnaire démissionne, alors la révolution est accomplie. » Sans aller jusqu’à cette extrémité, une obstruction coordonnée de tous les services, à tous les niveaux de décision, aurait un gros impact sur l’exécution des tâches. Comme il convient de mettre à bas un système de gouvernance et non l’État lui-même, il ne faut pas négliger de s’attaquer dans le même temps, pour plus d’efficacité, au maillon faible de l’économie globale totalitaire, à savoir le secteur bancaire. Too big to fail ? À voir. On se rappelle la mini panique provoquée par l’appel d’Éric Cantona à vider nos comptes en banque. On pourrait ajouter, comme mesure radicale, l’évitement, sauf nécessité absolue, du crédit, ce qui passe, s’agissant par exemple de l’immobilier, par une dénonciation de l’injonction à devenir tous propriétaires. C’est nous qui tenons les banques, et pas l’inverse. D’aucuns qualifieront ces préconisations d’irresponsables, mais il me paraît infiniment plus irresponsable de ne toucher à rien quand l’humanité saigne aux parties vitales.

Il va de soi que de telles actions, surtout si elles ne parvenaient pas à s’articuler, remettraient en question, tout le temps que durerait la révolte, ce qu’il nous reste de confort. Quant à moi, je n’ai pas grand-chose à perdre. Je fais partie des précaires. D’autres croient avoir beaucoup à perdre parce qu’ils ont une petite place. Ils ne voient pas ou feignent de ne pas voir que cette place est grignotée de tous les côtés. Commencer à calculer ses pertes quand tout s’effondre, cela revient à se glorifier d’être parmi les derniers à mourir. Plus nous tardons à renverser la table, plus il y a de chances qu’elle nous écrase en s’affaissant sur nous. Et puisqu’il faut d’ores et déjà réfléchir à ce qu’on met à la place du monstre qu’on abat, méditons sur la République des consciences telle que la rêvait Thoreau, il y a plus de 160 ans : « Je me plais à imaginer un État […] qui se permettrait d’être juste pour tous et de traiter l’individu avec respect, en voisin ; qui même ne trouverait pas incompatible avec son repos que quelques-uns choisissent de vivre en marge, sans se mêler des affaires du gouvernement ni se laisser étreindre par lui, du moment qu’ils rempliraient tous les devoirs envers les voisins et leurs semblables. Un État, qui porterait ce genre de fruit et accepterait qu’il tombât sitôt mûr, ouvrirait la voie à un État encore plus parfait, plus splendide, que j’ai imaginé certes, mais encore vu nulle part. »

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