TOUS ÉPICIERS ?, par Jean-Luce Morlie

Billet invité.

A partir de 1995, l’Argentine a vu se développer une économie de troc médiatisée par une monnaie, le credito. 7% de la population active semble y avoir été impliquée 2.500.000 ACTFS, 6.000.000 de bénéficiaires. Il semble que c’est parce que la philia aristotélicienne : la bonne volonté individuelle en faveur de la bonne marche des choses et la solidarité ne se sont pas manifestées que ce réseau s’est effondré.

Cela demande réflexion… Flaubert aurait dit : « il y a trois sortes d’hommes, premièrement les épiciers, deuxièmement les épiciers, et troisièmement les épiciers ». Faut-il dire que « l’économie néolibérale » intériorise une mentalité d’épicier chez les dominés ? 

Les causes de cet effondrement sont analysée par Bruno Mallard Essor et faillite des réseaux de « troc » en Argentine : l’échec d’une refondation sociale 

Je reprends ci-dessous trois passages de l’article de B Mallard.

Une composante solidaire surévaluée

La grande majorité des troqueurs se sont montrés bien moins concernés par la mise en œuvre à grande échelle d’une économie plus humaine et plus juste, que, plus prosaïquement, par la meilleure façon de remplir le “panier de la ménagère” ou de faire de bonnes affaires. Sur le terrain, il était même frappant de constater l’écart séparant la rhétorique humaniste et aux accents lyriques des idéologues des réseaux et la vie concrète de beaucoup de clubs d’échange, dominée par les “comptabilités d’épicier” et les considérations utilitaires. Ce n’est que lorsque les clubs ont fini par être rongés par les stratégies opportunistes et les abus en tous genres que les coordinateurs ont reconnu l’urgence « d’éduquer les prosommateurs à défendre les bases du système » (Víctor Solmi, Clarín, 10/07/2002).

b) La massification du système

« Faire des foires de troc des réunions de masse est nocif, car les participants au troc doivent être des personnes de confiance, qui s’apprécient mutuellement ; si, par contre, il y en a des milliers dans un club, apparaissent tout de suite le profit, le marché et toutes ses tares » (Nuevo Mundo, 10/04/2003).

Par ailleurs, sur la question cruciale du lien social, les militants soutenaient que la pratique du troc était fondée sur l’idée que « l’argent n’est pas la condition de la satisfaction des besoins » et avait « démontré que la qualité de vie a beaucoup moins à voir avec la quantité de choses possédées qu’avec la qualité des relations entre les personnes » (Primavera, 2000a). Le fonctionnement réel des réseaux a finalement illustré une tout autre réalité. Dans la plupart des clubs, il a été essentiellement question de quantités de créditos échangés et d’acquisitions matérielles. Et avec l’extension du système, les raisonnements utilitaires et marchands n’ont fait que se développer, réduisant de plus en plus l’horizon de pensée et de vie des participants aux transactions opérées grâce à la “monnaie sociale”. C’est dire que même si elle a pu se montrer vigoureuse dans certains clubs pendant un temps, la dynamique proprement relationnelle et de culturelle portée par les troqueurs militants n’a pas réussi à s’imposer comme le phénomène central du mouvement.

… sur ce dernier point, la leçon semble claire : l’institution, même réaménagée, de la logique économique et de la culture utilitaire du marché pousse moins vers de nouveaux horizons qu’à la reproduction tendancielle de l’ordre établi.

Je commente maintenant. « Culture utilitaire du marché », faut-il entendre « par imprégnation néolibérale » ? Peut-être. Si oui, alors

1)   (haut les cœurs ! joie !) 6.000.000 d’individus floués par le système reconstruisent ensemble un réseau d’échange « solidaire »,

2)   pourquoi cela foire-t-il ?

Au livre 8 de l’Éthique à Nicomaque Aristote distingue deux formes de philia : « Mais il est vrai aussi que de la philia, il y a deux conceptions, la philia utile et la philia véritable celle-ci ordonnée non plus à la jouissance mais à l’eudaimonia (le bonheur). (Voir LE CADRE INVISIBLE, l’ENTENTE ET ARISTOTE, par Dominique Temple).

C’est sur le terrain, heure par heure, qu’il faudra extirper les repousses incessante de la « philia utilitaire ». La philia c’est l’extension aux étrangers du philum réglé de proche en proche sur l’ordre hiérarchique familial initial. La « philia vraie » se construira, il me semble en veillant à ce que les dispositifs d’échange soit réglés par une réciprocité complète obligatoire comme c’est le cas du bancor de John Maynard Keynes, dont il est beaucoup question ici sur le blog.

Mais qu’est-ce que vous voulez, la réciprocité complète demande de reconsidérer le principe de hiérarchie. En France, en Belgique, comme en Grèce, chacun cherchera à s’intégrer dans de néo-réseaux de protection, c’est à l’échelle de coopératives communales autogérées qu’émergeront des manières de faire qui seront de complète réciprocité, et le sentiment de satisfaction généré ainsi pourrait alors aussi bien s’appeler philia.

Comme me l’écrivait il y a quelques temps Dominique Temple

Nombre de constitutions qui s’inspirent de la Déclaration des droits de l’homme, et qui l’ont améliorée grâce aux luttes sociales, ont tenté de corriger ou de limiter les abus de la classe dominante. Cependant, cette notion de classe s’est dissoute et ne permet plus de dessiner un front de lutte : le front de classe s’est fragmenté en une multitude de rapports de force dans lesquels chacun est à la fois avantagé par rapport à un autre et désavantagé par rapport à un autre. Ainsi personne ou presque ne semble vouloir remettre en cause sa situation de dominé par crainte d’être obligé de remettre en cause sa situation de dominant, ou le système de peur de perdre ses avantages fussent-ils à terme la cause d’un effondrement général ou d’une implosion sociale. Ainsi, tout un chacun se retrouve dans la triste situation de l’indigné résigné parce que compromis. Pourtant personne ne doute que l’on doit dépasser le système capitaliste.

D’où deux constats :

1) À l’intérieur du système capitaliste, personne ne sait rien de ce qui pourrait prendre le relais du libre-échange et construire un autre système.

2) À l’extérieur, personne ne conteste que le socialisme réel soit mort ni que les tentatives du socialisme utopique depuis la Révolution française aient échoué parce qu’elles ne rompent pas avec les présupposés de l’économie capitaliste : la propriété privée et le libre-échange.

 

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