Archives de catégorie : Arts

Paul Newman (1925 – 2008)

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Il y a beaucoup de très grands acteurs dans le monde anglo-saxon, surtout des Britanniques. Les Américains sont à mon sens beaucoup plus rares. Il y en a cependant : l’un d’entre eux vient de s’éteindre.

Dans Cool Hand Luke, au pénitencier pour être une tête-brûlée, il apprend la mort de sa mère. Il se retire à l’écart, prend son banjo et chante « Plastic Jesus » : le petit Christ en plastique phosphorescent sur le tableau de bord de sa voiture.

The Hustler (L’arnaqueur)

(*) Un « article presslib’ » est libre de reproduction en tout ou en partie à condition que le présent alinéa soit reproduit à sa suite. Paul Jorion est un « journaliste presslib’ » qui vit exclusivement de ses droits d’auteurs et de vos contributions. Il pourra continuer d’écrire comme il le fait aujourd’hui tant que vous l’y aiderez. Votre soutien peut s’exprimer ici.

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Quand un homme aime une femme

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Dans Who’s That Knocking at My Door ?, un projet d’étudiant de Martin Scorsese, qui finit par devenir, après moult additions et remontages, son premier long-métrage, le héros (incarné par Harvey Keitel) demande à l’héroïne (incarnée par Zina Bethune) si elle connaît Percy Sledge. Elle répond « Quoi ? », et il hausse les épaules : « Laisse béton ! »

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Jo Stafford (1917 – 2008)

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Vous avez dû être surpris que je ne vous parle pas, le 16 juillet, de la mort de Jo Stafford. Eh bien voilà, cela m’avait échappé, alors que ça s’est passé à deux pas de chez moi. Oui : voilà ce qui arrive, on finit par tant se passionner pour la fin du monde qu’on en oublie les choses importantes.

Alors, avec un peu de retard, dont il faut m’excuser, la plus belle voix féminine de la chanson de variétés au XXe siècle (l’opéra, ce sera pour une autre fois).

« You belong to me »

Et ici, en public, elle n’apparaît qu’à la deuxième minute et demie, mais il y a du très beau monde pour vous faire patienter (un exemplaire de L’implosion, pour qui peut nommer [correctement] tout le monde ou presque).

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Le degré zéro de la rébellion

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Je vous ai ménagé jusqu’ici. Ce n’est peut–être pas le sentiment que vous avez mais je vous ai épargné mon amour pour le Country & Western.

Je vous ai déjà parlé des amis qui me faisaient écouter l’Incredible String Band en 1971 (les futurs Aksak Maboul). Ils vous diraient : « Paul aimait la même musique que nous mais il avait aussi cet amour bizarre pour le country ! » Et si c’est à Vincent que vous parlez, il ajoutera : « J’ai toujours des 33 tours à lui : un Hank Williams, un Jeannie C. Riley avec Harper Valley P.T.A. et un Hank Loughlin. Je m’en voudrai toujours de ne pas les lui avoir rendus ! »

Qu’est ce que j’aime dans le Country ? Le fond de ballade irlandaise mâtiné d’un million d’autres influences. La dimension guimauve propre au style n’est pas ma tasse de thé mais j’ai un faible pour le degré zéro de la rébellion qu’on y trouve surtout.

Waylon Jennings est mort en 2001. Il avait été, à ses débuts, le bassiste de Buddy Holly et il devait la vie au fait d’avoir cédé à « Big Bopper », l’auteur de Chantilly Lace, son siège dans l’avion marqué du sceau du destin.

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Mendocino Hotel

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A l’Est d’Eden d’Elia Kazan, d’après le roman de John Steinbeck est, avec Géant de George Stevens, l’un des grands films qui consacrèrent James Dean.

L’action d’A l’Est d’Eden se passe à Salinas et Monterey, à 200 km au Sud de San Francisco. Quand le film fut réalisé en 1954, Monterey avait trop changé par rapport à 1917 – l’époque où se situe le film, étant devenu entre-temps un grand port industriel. Mendocino, à 300 km au Nord de San Francisco, sur un bout de côte désolé, avait conservé son cachet désuet. Certaines scènes du film furent tournées au Mendocino Hotel où nous avons logé dimanche soir.

Mendocino est très beau.

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Une journée éclatante de soleil !

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Je suis arrivé aux Etats-Unis, le 26 mars 1997, ayant coupé mes ponts. J’étais fauché. J’avais stocké tout ce que je savais, toutes mes notes accumulées au fil des années, mes manuscrits, les logiciels que j’avais écrits, sur des disquettes mais je n’avais pas d’ordinateur. J’ai placé l’argent qui me restait dans un Toshiba Satellite. On m’offrait un séjour de trois mois à l’Université de Californie à Irvine comme « Regents’ Lecturer » : j’en profiterais pour écrire.

Je me suis rendu à la libraire, qui vendait aussi des ordinateurs et où j’avais droit à une ristourne grâce à mon statut de professeur invité. Je suis retourné à mon petit appartement de fonction sur le campus et j’ai ouvert le portable où l’entièreté de ma fortune avait été investie.

Il y avait un gimmick : quand Windows démarrait, une vidéo s’affichait et Jimmy Cliff se mettait à chanter « Bright, Sunshiny Day ».

Dans les jours qui suivirent, je me réveillais le matin et l’inquiétude ne tardait pas à m’envahir. Je me mettais aussitôt à l’écriture. Je m’asseyais à la table, j’ouvrais mon portable et la chanson de Jimmy Cliff inondait la pièce de sa lumière, porteuse de sa promesse de lendemains qui chantent : ce serait une belle journée, éclatante de soleil !

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La chanson de l’étranger

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J’aurais voulu que la Cinquième Avenue ait gardé le souvenir de ses pistes indiennes. J’aurais voulu être natif d’une ville minière, avoir les manières rudes et les convictions que me viendraient d’un vieil oncle athée, pilier de bistrot et honte de la famille. J’aurais voulu foncer à travers l’Amérique dans un train plombé, le seul homme blanc admis par les nègres au traité de la convention. J’aurais voulu me rendre dans les cocktails avec une mitraillette. J’aurais voulu dire à une ancienne copine – que mes méthodes révoltent, que la révolution n’est pas un dîner de gala, qu’on ne peut pas prendre ceci et puis laisser cela, et voir sa robe en lamé s’humidifier dans l’entrejambe. J’aurais voulu me battre contre la prise du pouvoir par la Police Secrète, mais de l’intérieur du Parti. J’aurais voulu qu’une vieille dame ayant perdu ses fils me mentionne dans ses prières au fond d’une église de torchis, parce qu’elle les aurait pris au mot. J’aurais voulu me signer chaque fois que j’ai entendu des vilains mots. J’aurais voulu qu’on tolère des vestiges de paganisme, contre l’avis de la Curie, dans le rite villageois.

Vous savez qui a écrit ça ? C’est Leonard Cohen, dans Beautiful Losers, Les perdants magnifiques, l’histoire de Catherine Tekakwitha, la sainte iroquoise au XVIIe siècle, mêlée à celle de Leonard Cohen à Montréal, au début des années soixante.

Il y a des chanteurs qui chantent des poèmes et puis il y a des poètes qui chantent leur poésie, et Cohen appartient à la seconde catégorie. Mon poème préféré, c’est The Stranger Song.

And then leaning on your window-sill he’ll say one day you caused his will to weaken with your love and warmth and shelter.
And then taking from his wallet an old schedule of trains, he’ll say I told you when I came I was a stranger.

Et s’accoudant sur l’appui de ta fenêtre, il te dira un jour « C’est toi qui a fait plier ma volonté avec ton amour, ta chaleur et ton nid douillet ».
Et tirant de son portefeuille un vieil horaire de la SNCF, il te dira « Je t’avais prévenu dès le début que je ne serais jamais qu’un étranger ».

J’ai ajouté à The Stranger Song un duo avec Judy Collins. Ils sont comme larrons en foire : ils ont l’air de se connaître très, mais alors très très bien. J’ai évoqué les gens qui chantent à l’unisson à propos des Everly Brothers, ici, c’est le contraire : elle entrelace sa voix dans et autour de la sienne, c’est – comment dire – tout à fait charmant.

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Le système à la part

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Un extrait de mon manuscrit « Le Prix ».

Dans l’illustration musicale, Alpha Blondy ne chante pas « Apartheid is Nazism » auquel mon texte fait allusion et que je n’ai pas trouvé sur la toile, mais son premier grand succès : « Brigadier sabari ».

Mes compagnons de voyage m’avaient abandonné pour quelques jours au motel d’El Mina sur le littoral ghanéen, et plutôt que de poursuivre la lecture de Proust à laquelle ils me croyaient condamné, je m’aventurai le long de le côte rocheuse à la recherche d’un campement de pêcheurs. Je n’eus pas à aller très loin, à deux cents mètres à peine se trouvait un hameau de paillotes en palmes de cocotiers tressées où des femmes fumaient le poisson sur des fours faits de barils de fioul déroulés à la masse. On me conduisit selon la coutume auprès du doyen qui battait le carton avec des jeunes gens. Quand se furent terminées les présentations, il m’apprit que tous étaient pêcheurs Kéta, originaires d’Anlogan, à plusieurs centaines de kilomètres plus à l’Est, non loin de la frontière togolaise. Il m’apprit aussi qu’il avait été lui–même fonctionnaire des pêches et qu’il était expert sur la question.

Nous nous revîmes plusieurs fois. Nous parlions de la pêche et des migrations nombreuses des pêcheurs Kéta qui les conduisent jusqu’aux confins de la Sierra Leone, où j’avais en effet rencontré certains d’entre eux quelques semaines auparavant : forçats de la senne de plage sans grand espoir de retour au pays. Un jour, il m’annonça qu’il allait me révéler un secret. Il avait réfléchi au fil des années aux raisons profondes des difficultés de la pêche piroguière au Ghana, jusqu’à ce qu’un jour les écailles lui tombent soudain des yeux. La révélation méritait un décor plus solennel que l’enclos d’une paillote et je l’invitai à venir prendre un verre à la terrasse de l’El Mina Motel, le lendemain.

Tandis qu’en fond sonore Alpha Blondy adjurait le peuple américain de faire connaître aux partisans de l’apartheid le sort autrefois réservé aux Nazis, le vieil homme me fit connaître ses conclusions qui passaient par une description détaillée du système de métayage appelé à la petite pêche, « système à la part », système où chacun se voit allouer un certain nombre de parts déterminé par sa contribution à l’effort commun : autant pour qui fait partie de l’équipage, autant pour qui possède la pirogue, autant pour le propriétaire du moteur ou des filets, etc. Voilà quelles étaient, selon lui, dans ce système infâme, les causes profondes de la déchéance de la pêche au Ghana.

Les faits qu’il croyait me révéler ne m’apprenaient hélas rien car j’avais étudié les détails de ces diverses proportions depuis plusieurs années, et ce qu’il ignorait en sus, c’était que les mêmes pratiques se rencontrent non seulement sur la côte africaine, en tout cas de Dakar au Sénégal à Pointe-Noire au Congo, pour la partie que j’avais personnellement parcourue, mais aussi de Saint-Jean de Terre-Neuve jusqu’aux rives du Bosphore, et, à ma connaissance, à peu près partout dans le monde où se pratique une pêche artisanale.

Non, les malheurs du Ghana en 1986 ne pouvaient pas provenir de là et mon vieil homme avait pris pour des conditions particulières un des traits communs de la pêche à l’échelle planétaire. Il pouvait se rassurer, car il n’était pas seul : combien d’anthropologues qui étudièrent trois kilomètres de côte n’ont-ils pas attribué les caractéristiques du système à la part, qui, à l’âme africaine, qui, à l’esprit du protestantisme, voire au fier tempérament des indigènes des îles Orcades !

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Quand je vous parlerai de l’Afrique

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Je ne vous parle pas de l’Afrique. J’y fais allusion comme dans Aide au développement mais comme avez dû voir, il y a trop de colère. Parce que j’ai beaucoup à dire. Je vous parlerai un jour de mon ami Gbehon. Je vous parlerai du fort d’El Mina. Et aussi de ma prise de bec dans un hôtel d’Accra. Mais il faudrait d’abord que je me calme un peu.

En attendant, je vous rappelle que l’Afrique nous a donné la musique.

Madame Mbilia Bel !

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Le bonheur suprême

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Quand nous étions petits, ma sœur et moi, notre bonheur suprême c’était de voir mon père mettre un 78 tours sur le phonographe (mon dieu, je suis né au Moyen Âge !) et que ce soit The Tennessee Waltz. Il inviterait alors ma mère à danser et pour nos yeux ravis, ils valseraient, pour deux minutes et vingt secondes, la valse lente.

Dans les familles laïques, les intrusions du sacré sont peu fréquentes, et The Tennessee Waltz nous offrait, entre la Noël et la Saint-Nicolas, une de ces rares occasions où les cieux s’entrouvraient comme dans un tableau du Greco.

La première version que je vous offre est celle de notre 78 tours, celle de Patti Page, dont la réputation fut également établie par le jappement inoubliable de (How Much Is) This Doggie in the Window ?, devenu en français et par la grâce de Line Renaud, Le chien dans la vitrine (« Ouaf ! Ouaf ! »).

La deuxième version, moins mièvre sans doute, car débarrassée de la sentimentalité qui caractérisait ces années bienheureuses où l’on croyait encore à « l’an 2000 », est celle de Norah Jones.

Une découverte après coup : la version de Sam Cooke. Je l’ajoute sans hésitation !

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Serge Gainsbourg (1928 – 1991)

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A la Noël 1990, je me trouvais pour la première fois en Californie, à l’invitation d’un professeur américain qui avait demandé à me rencontrer alors qu’il séjournait à Paris. Nous avions fraternisé et nous nous sommes mis à écrire ensemble des articles d’algèbre de la parenté. Le premier soir, nous dînerions avec l’un de leurs amis, un critique d’art. Alors que nous l’attendions, mon hôte me fit lire son article le plus récent. Il écrivait dans un style très sobre, et son enthousiasme pour une peintre qui exposait à cette époque à La Jolla en ressortait davantage.

Mes amis connaissaient également la peintre et me demandèrent un jour si je souhaitais la rencontrer. Je leur dis que oui, bien entendu. Nous nous marièrent quelques années plus tard et de notre union naquit une petite fille.

Alors que ma femme était enceinte, elle exposa dans une galerie de la rue Jacob. Nous discutions les termes et lorsque le marché fut conclu, le propriétaire de la galerie nous invita à déjeuner en nous annonçant une surprise. Arrivé au restaurant, il échangea quelques propos complices avec le maître d’hôtel. Une fois assis, il nous annonça, très satisfait : « La table de Serge et de Jane ! ».

Lorsque notre petite fille avait deux ans, l’appartement au-dessus de celui qui servait d’atelier à ma femme était à vendre. Nous apercevions de temps à autre dans le jardin des étrangers accompagnés de la concierge, allant visiter l’appartement. Un jour nous avons croisé une dame qui, posant un instant la main sur sa tête, dit : « Oh, la jolie petite fille ! ». Serge était mort depuis cinq ans, la dame, c’était Jane.

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L’analyse des mythes

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Vous ne serez pas choqué outre mesure d’apprendre que mon irrévérence – voire mon insolence – ne date pas d’hier. En 1963, j’étais inscrit en première année de faculté. Luc de Heusch, mon professeur d’anthropologie, était un passionné de l’anthropologie structurale de Claude Lévi-Strauss qu’il appliquait lui-même avec talent aux mythes africains.

Cinq ans plus tard, Lévi-Strauss me ferait l’honneur de m’accepter dans son séminaire. J’ai déjà eu l’occasion de dire tout le bien que je pense de l’œuvre de mon maître Lévi-Strauss (tout particulièrement en anglais dans une encyclopédie) mais son analyse structurale ne m’a jamais convaincu : d’emblée toutes les interprétations m’y apparaissaient possibles. Et c’est pourquoi, dans mon premier devoir, appelé à appliquer la méthode, et pour marquer mes distances, je choisis comme matériel d’analyse non pas des mythes mais deux chansons de l’époque, toutes deux un peu caricaturales, consacrées à des motards condamnés à une mort brutale.

Lévi-Strauss avait mis en évidence la manière dont les mythes se transmettent de culture en culture par le maintien de certains éléments et l’inversion de certains autres. Le deux chansons que j’avais retenues étaient Black Denim Trousers and Motorcycle Boots de Stoller et Leiber, immortalisée en français par Edith Piaf sous le titre de L’homme à la moto et Leader of the Pack de Morton, Barry et Greenwich dont la version originale est celle des Shangri-Las et la version française est due à Frank « Biche, ô ma biche » Alamo, sous le titre : Le chef de la bande.

J’ai été attristé tout à l’heure en visionnant le court extrait d’une interview récente de Lévi-Strauss, à l’approche de son centenaire, et où il se déclare prêt à quitter ce monde sans regret, convaincu qu’il est condamné, victime de l’empoisonnement que notre espèce lui inflige. Son opinion est inattaquable et il est vrai qu’il n’assistera pas aux premiers succès de nos tentatives audacieuses de renverser la vapeur à trois mètres des récifs (souvenir de mes jours à la pêche). J’espère toutefois que je tiendrai des propos plus optimistes à l’approche de mon centenaire et au moment où l’on explorera les caves de la Faculté des Sciences Economiques, Politiques et Sociales de l’Université Libre de Bruxelles, à la recherche de mon texte perdu sur L’homme à la moto, en vue d’une édition complète de mes œuvres dans la bibliothèque de La Pléiade. Je viens de réfléchir à ce que j’aimerais dire alors et en voici le début : « Mes amis, quel spectacle : merci au metteur en scène d’avoir mis le paquet pour que l’époque de mon passage soit celle d’un véritable feu d’artifices ! Pas un ralentissement, pas un moment creux, pas un moment d’ennui ! Quelle planète ! Quelle espèce : des Bons à la sainteté époustouflante, des Méchants à la cruauté, à la bassesse et à la stupidité sans limites ! Quelle invention ! Quelle imagination ! … »

Le texte de mon devoir est sans doute perdu mais il m’a suffi de relire les deux textes pour que les principaux points de son analyse me reviennent en mémoire. Appelons L’homme à la moto, le mythe « A », et Le chef de la bande, le mythe « B ». Le thème commun est celui d’un couple : le motard maudit et sa meuf. Dans les deux versions, le motard se crashe méchamment.

Dans B, le motard aime sa meuf de manière excessive : les larmes percent sous son mauvais sourire quand elle le laisse tomber dans la nuit pluvieuse :

He sort of smiled and kissed me goodbye
The tears were beginning to show
As he drove away on that rainy night

dans B, le motard aime sa meuf de manière insuffisante : c’est lui qui la quitte et le bruit de ses sanglots est couvert par la pétarade assourdissante de la moto qui démarre et noyé dans le brouillard de l’huile de moteur cramée :

But her tears were shed in vain and her every word was lost
In the rumble of an engine and the smoke from his exhaust

Dans A, le motard aime sa mère de manière excessive :

On the muscle of his arm was a red tattoo
A picture of a heart saying « Mother, I love you »

(Sur le gras de son biceps se trouvait un tatouage
Un cœur disant « Maman, je t’aime »)

Alors que dans B, le père de la meuf aime sa fille de manière insuffisante :

One day my dad said, « Find someone new »
I had to tell my Jimmy we’re through

(Un jour mon père me dit : « Trouve toi un autre mec »
J’ai dû dire à Jimmy que c’était râpé)

Je ne me souviens pas de la suite mais ce n’est peut-être pas essentiel. Dans la vidéo des Shangri-Las, les anthropologues parmi vous apprécieront la ruche utilisée à cette époque comme parure de tête.

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Derniers baisers

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Voici, pour les vacances, un extrait de mes notes de l’été 2003 : une promenade sur la plage de Pismo Beach, en Californie Centrale.

Il est temps de se baigner. Mais aïe, il s’est passé quelque chose durant la nuit, et quelque chose de pas très sympathique. L’eau fait sur ma jambe comme une morsure : elle me vient déjà jusqu’au genou, et j’ai pratiquement perdu la sensation dans le pied et le mollet. Et la morsure se fait sentir sur toute la surface qu’une nouvelle vague vient lécher. J’ai l’eau pratiquement jusqu’à la taille quand la conclusion s’impose, inévitable : le bain de mer, dans ces conditions, ce n’est plus très agréable. La température a atteint à la baisse mon seuil de déplaisir. Je réfléchis : on est aujourd’hui le 28 août, je pars demain, c’est bon, je n’avais pas trop mal calculé mes dates : on a fini l’été en beauté, et je me résigne à sortir de l’eau bien que seulement à moitié mouillé.

Je marche, sur cette plage dont on ne voit pas la fin, un air me trotte en tête : « Quand vient la fin de l’été, sur la plage, Il faut alors se quitter, peut-être pour toujours, Oublier cette plage et nos baisers ». C’est Dick Rivers qui chantait ça, avec les Chats Sauvages. En anglais, ou plutôt en américain, la version originale, c’était Brian Hyland, le chantre du trop petit bikini. Il susurrait : « Though we’ve got to say goodbye for the summer, Darling I promise you, I’ll send you all my love every day in a letter, Sealed with a kiss… » Bien que nous devions nous quitter pour l’été, Je te promets, Chérie, de te faire parvenir chaque jour, mon amour tout entier, dans une lettre, Scellée d’un baiser…

Vous avez noté l’inversion ? Elle signale deux cultures très différentes à l’époque : en français, ce sont des amours de vacances qui se terminent ; en américain, on se situe juste avant les vacances : ce sont des « high school kids », qui sortent ensemble, qui vont « steady » et qui sont obligés de se séparer pour la durée des vacances scolaires et se font à titre préventif des serments de fidélité estivale. Les enfants américains travaillaient dur pendant les vacances, pour eux l’été serait « froid et solitaire ». Les petits Français se bécotaient en faisant le plein d’ultra-violets : « Le soleil est plus pâle mais nos deux corps sont bronzés ». Deux cultures, inversées !

Je n’ai pas trouvé la version des Chats Sauvages sur YouTube. Voici, à la place, C. Jérôme. On n’y perd pas, si ce n’est que – comme le noteront les plus perspicaces d’entre vous – il s’est passé quelque chose entre l’époque de Dick Rivers et celle de C. Jérôme !

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Le combat du siècle (le XXème)

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Vous souvenez-vous de Salut les copains ? J’espère pour vous que la question ne se pose même pas. Mais si vous étiez un fan de l’émission de Frank Ténot et Daniel Filipacchi sur Europe No 1 entre 1959 et 1968, vous vous souviendrez que le président d’honneur d’Hachette Filipacchi Media avait le talent très sûr de passionner son public pour des matchs bien plus excitants que Sarkozy contre Trichet. Je me souviens en particulier de la tension qui montait autour du combat de titans qui opposait en 1962-63, Solomon Burke, le challenger, à Ray Charles, le champion en titre.

Il y avait sans doute un peu d’esbroufe dans ces rivalités mises en scène par Filipacchi mais il avait probablement mis le doigt dans ce cas-ci sur davantage que de la frime. En effet, dans l’une de ses chansons, Can’t nobody love you, après avoir affirmé

Can’t nobody love you
Like I’m loving you, baby?
‘cause they don’t know how to love you like I do

[Pourquoi personne ne t’aime
Comme je t’aime moi, poulette ?
Parce qu’ils n’ savent pas comment t’aimer, comme j’le fais moi]

Burke n’ajoutait-il pas explicitement :

Ray Charles called you his sunshine…

[Ray Charles t’appelle « mon rayon de soleil »… ]

Oh ! Oh ! Il y avait vraiment de la bagarre dans l’air !

J’ai trouvé sur YouTube pour Ray Charles, un document d’époque. Pour Solomon Burke, il s’agit d’un passage relativement récent à la BBC. Le vieux diable chante assis, mais il a encore du souffle ! Régalez-vous !

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