Archives de catégorie : Arts

Bo Diddley (1928 – 2008)

Bo Diddley faisait les choses à sa manière, sur sa guitare carrée, en loup solitaire. Son style répétitif, fondé sur le rythme davantage que sur la mélodie, très proche du tam-tam ouest-africain, fut l’une des influences fondamentales du rythm ‘n’ blues mais aussi du rock ‘n’ roll naissant du milieu des années cinquante et on en retrouve les échos aussi bien chez Elvis Presley que chez Buddy Holly, ainsi que, dix ans plus tard, chez les Rolling Stones.

Le texte de ses chansons – en général hilarant – empruntait lui aussi à la tradition africaine, recourant par exemple à la joute verbale, comme dans « Say Man » (1958), ou au proverbe, comme dans « You Can’t Judge A Book By Its Cover » (1962) écrit pour lui par Willie Dixon, où l’adage que l’on ne peut juger un livre à sa couverture est utilisé pro domo par le narrateur pour dénier les apparences accusatrices : « I look like a farmer but I’m a lover ».

Un grand musicien « créole », comme il aimait se définir lui-même : « Français, Africain, Indien, tous mélangés », est mort aujourd’hui. Un très grand musicien tout court.

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Quiet days in Santa Monica

Ce matin, Adriana travaillait mais j’ai eu envie d’une belle promenade, d’une parenthèse après avoir été à la bourre toute la semaine : le bouquin part à l’impression la semaine prochaine et l’entretien jeudi s’est bien passé. Je vous ai raconté ma dernière journée de travail (Grande tragédie et petit drame) mais c’était il y a six mois et l’économie n’est plus ce qu’elle était ma bonne Dame, et mes économies à moi, elles ont fondu. C’était bien agréable tant que ça durait, allez.

Nous habitons à 16 pâtés de maison de la plage, et d’y aller tout droit ça fait déjà un bon kilomètre et demi de marche à pied. Je connaissais le nom de « Santa Monica » avant de venir y habiter mais quand il a fallu choisir un quartier de Los Angeles en 2003, au moment où nous sommes descendus de San Francisco, je me suis souvenu du commentaire grinçant entendu la première fois que j’y étais venu : une référence désabusée à la « République Populaire de Santa Monica ». Dans le contexte du « chacun pour soi » d’une certaine Amérique, ce genre de qualificatif ne peut pas manquer de vous rassurer.

On me demande régulièrement : « Ça ne vous gène pas, cette bienveillance à l’égard des clochards, à Santa Monica ? », et je réponds invariablement : « Non, je trouve ça plutôt sympathique » bien que la plupart soient du genre misanthrope et un peu vociférant. Il y en a un qui dort juste derrière le coin. Dans la journée il est ici ou là à bougonner dans sa chaise roulante. Il dort devant le coiffeur, jusqu’à ce que celui–ci rouvre sa boutique le matin. Il se couche et dresse alors ses deux jambes de bois – qu’il a peintes en vert pomme – comme un rempart entre le trottoir et son corps allongé.

J’arrive à la plage et je vais marcher au bord de l’eau. Encore un peu frisquet : il faudra encore attendre une semaine ou deux avant de pouvoir se baigner. Hier un nageur s’est fait happer par un requin à Solana Beach, juste au Nord de San Diego, à deux heures de route d’ici. Ça arrive malheureusement de temps à autre. Je passe sous le fameux « Santa Monica Pier », l’estacade et son « Luna Park » – comme on disait à l’époque d’Yves Montand. Je suis le rivage du Pacifique sur trois ou quatre kilomètres, jusqu’à Venice Beach.

J’aime bien Venice Beach. Trois enclaves hippy–kitsch ont survécu en Californie depuis 1967 : Telegraph Avenue à Berkeley, le quartier Haight–Ashbury à San Francisco et à Los Angeles, Venice Beach. Au cours des dix dernières années, des étrangers sont venus en Californie, portés par la prospérité de la bulle. Maintenant que la bulle a crevé, ils vont être obligés de repartir. Alors, les vrais Californiens : les Hippies, les surfeurs et les artistes reprendront possession du monde qui leur était destiné. La décroissance, le troc, il ne faudra pas les leur apprendre : ça fait quarante ans qu’ils répètent : ils sont prêts. Les Hippies dans la clandestinité – suivez mon regard ! – vont refaire surface. En six mois, les cheveux m’ont repoussé. Je m’étais demandé pour jeudi – c’est une boîte très classique, très comme il faut – est-ce qu’il faut aller chez le coiffeur ? J’ai choisi la voie moyenne, je lui ai dit : « La longueur, c’est bon : juste un peu rafraîchir ! ». Ils ont été très courtois et sensibles aux temps qui changent : ils n’ont pas bronché.

Au moment où j’arrive sur la digue, je tombe sur un couple dans la trentaine en train de se chamailler, la femme se met à frapper le type : « You’re a fucking drug dealer ! A fucking drug dealer ! » Ambiance, ambiance. Je vais prendre un verre à « On the Waterfront », le café où, au début de Million Dollar Baby, la boxeuse et future euthanasiée est serveuse. En été il y a davantage de monde que dans la bande dessinée de Régis Franc mais l’hiver, c’est mon « Café de la Plage ». La patronne ici est suisse, avec un accent allemand à couper au couteau.

Il y a un autre café un peu plus loin : celui où les Doors ont débuté. Il faut que je vous dise : quand Jim Morrison chante :

C’mon baby, take a chance with us
And meet me at the back of the blue bus
Doin’ a blue rock
C’mon yeah
Kill, kill, kill, kill, kill, kill
This is the end…

n’allez pas incriminer l’abus de substances intoxicantes : les bus à Santa Monica, ils sont vraiment bleus.

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Ode à la mégalomanie

J’ai mentionné dans mon plus récent billet le Palais Hearst sans en dire davantage. C’était une erreur. J’avais également pris des notes à son sujet en 2003 que je sors à votre intention de la naphtaline. Pour que tout cela ne reste pas trop abstrait cependant, j’agrémente mes pensées profondes de photos – prises samedi dernier.

J’avais aperçu la flèche indiquant Hearst Castle en descendant la côte sans qu’il soit très clair à quelle distance de la route exactement se trouve le château en question. Ce que j’en sais est très vague : le magnat de la presse Hearst a servi de modèle à Orson Welles pour le personnage de « Citizen Kane » et Hearst Castle, à « Xanadou », la demeure mégalomane de Kane, le nom de « Xanadou » étant celui du palais mythique de Koubla Khan dans le poème de Coleridge portant son nom :

À Xanadou, où la rivière sacrée Aleph traverse des cavernes
dont l’homme ne peut concevoir la mesure
puis s’écoule dans une mer inconnue du soleil,
Koubla Khan décréta qu’existerait
un dôme de plaisir en forme de palais.

Le peu qu’on en voie dans le film n’encourage guère à aller voir l’original qui apparaît essentiellement comme une préfiguration de Disneyland dans les années trente. Seule ma présence dans la région me fait sauter le pas.

On n’est plus à Big Sur ici et ce n’est pas la montagne plongeant dans l’océan : ce ne sont pas les Alpes mais les ballons d’Alsace, la montée vers le palais n’en est pas moins raide, en lacets sur la quasi-totalité du parcours. Et l’on arrive en haut et l’on vous fait descendre du bus au pied d’escaliers qui semblent s’avancer dans un village, et c’est là qu’a eu lieu pour moi une conversion qui m’a fait dire à Armel, quand je l’ai appelé à Guérande quelques jours plus tard, que cela avait littéralement changé ma vie.

Ce qui en prend pour son grade, c’est d’abord la condescendance que peut avoir un Européen pour tout ce qui est américain. Et dans un deuxième temps, le mépris que l’on a pu concevoir au cours d’une vie pour l’ambition que l’on qualifie de « démesurée ». Ce que j’ai découvert là comme un sentiment qui m’était jusque-là étranger, c’est un respect pour la folie des grandeurs, la révélation des vertus de la mégalomanie.

Parce que rien n’est plus étranger à Disneyland que la folie de William Randolph Hearst. J’étais venu là avec hésitation et prêt à sourire du kitsch qui allait m’être proposé et je me trouvais proprement baisé.

Je ne vais pas vous décrire les différentes bâtisses à la fois modestes et fastueuses, les jardins, les terrasses, les salles qui reproduisent sans erreur – sans improvisation américaine – les chapelles, les salons, les réfectoires d’Oxford et de Cambridge, les bains romains extérieur et intérieur. Vous avez peut-être vu des photos mais je vous assure, ça ne rend pas, il faut aller voir, il faut monter cette colline et admirer d’en haut les constructions étagées au flanc du coteau provençal qui descend tout en courbes jusqu’au Pacifique vaporeux. Et admirer, toute honte bue, le fou et l’incarnation de son ambition.

Le palais Hearst 1

Palais Hearsr 2

Palais Hearst 3

Palais Hearst 4

Palais Hearst 5

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Alain Robbe-Grillet (1922 – 2008)

Alain Robbe-Grillet, quand je vous ai découvert, à l’âge de quinze ans, j’avais déjà lu une infinité de romans mais surtout ceux qu’on m’avait dit de lire. Quand j’ai eu douze ans, une fille, une « grande » qui en avait treize, m’avait glissé, comme un de ces secrets érotiques que l’on chuchote dans les secondes qui suivent le moment où les parents s’absentent un court instant de la pièce : « Lis La nausée, Vipère au poingL’étranger ! ». Je l’avais fait, et j’avais grandi d’un seul coup : j’avais soudain accédé au monde des grandes personnes, des adultes de ma propre époque, pas celui, splendide mais suranné de Salammbô, ni celui apprivoisé, des Hommes de bonne volonté – dont j’avais pourtant dévoré les vingt–sept volumes.

Alain Robbe–Grillet, à quinze ans je suis allé voir L’année dernière à Marienbad et dans ces interminables couloirs sur les moulures desquels glissait majestueusement la caméra de Sacha Vierny, j’ai entendu votre voix et les cieux se sont entr’ouverts : Julien Green m’avait fait deviner qu’un tel monde existait peut–être et le rideau se levait triomphalement et ce monde était là, devant moi : la littérature française, telle que je l’espérais secrètement : au carré ou au cube ! J’ai alors tout lu : tout ce que vous aviez écrit : l’errance des Gommes, l’anneau de fer du Voyeur, la lumière qui perce à travers La jalousie, le sang qui perle dans La maison de rendez–vous. A l’athénée – comme on appelle le lycée en Belgique – mon professeur de français avait la délicatesse de me demander de dresser moi–même la liste des livres que j’emporterais quand le prix me serait décerné en fin d’année. Et je repartais avec ces volumes de Robbe–Grillet, de Claude Simon ou de Robert Pinget, à qui j’offrais l’occasion d’une brève incursion annuelle dans un univers qui ne savait sinon rien d’eux.

Vous étiez aussi pleinement de votre temps : vous avez accepté le principe de l’Académie Française – et en effet, pourquoi pas ? – mais vous en avez rejeté le style convenu et vous êtes mort dans ses limbes. N’oublions pas non plus que durant des années très noires, vous avez signé Le Manifeste des 121 qui se termine par ces mots : « La cause du peuple algérien, qui contribue de façon décisive à ruiner le système colonial, est la cause de tous les hommes libres ».

——
Ce texte a été repris sur le site Causeur.

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Les passantes

Quand on est assis dans un restaurant, à moins qu’on n’ait le regard fixé sur la porte, ce sont les gens qui entrent qui vous aperçoivent avant que vous ne les voyiez vous–même. Ce sont donc eux qui ont le loisir de poser le regard sur vous. La scène se passe à l’heure du déjeuner à « House of Nanking » sur Kearny à San Francisco et donc cette femme entre, et en fait elles sont deux, mais c’est la première qui me regarde. Je commence du coup par la seconde, une Chinoise américaine, trente ans, très américanisée ; c’est au maquillage et aux cheveux bouclés qu’on peut mesurer l’américanisation des Chinoises. Et l’autre, à mon avis, c’est une Iranienne, pas une trace d’accent, donc probablement née ici, grande, la cinquantaine blue-jeans. Et là, paf ! Dieu sait, c’est peut-être moi qui l’ai regardée le premier ?

Toujours est-il qu’elle vient tout droit s’asseoir à côté de moi, et c’est elle qui engage la conversation, qui dit, en s’adressant à Raoul, et en montrant notre plat, « C’est quoi ça, ça a l’air très bon ! », et Raoul lui répond, il dit, « Oui. Ce sont des coquilles Saint-Jacques mais ça n’a pas du tout le goût de ce dont ça a l’air », ce qui est tout à fait vrai parce qu’elles sont panées, au même titre d’ailleurs que les champignons de Paris qui composent également le plat. Mais moi je ne me mêle pas de tout ça. C’est seulement plus tard, au moment où elle essaie de retirer son blouson, très joli d’ailleurs en cuir marron, très fin, en le faisant tomber de ses épaules, et qu’elle s’empêtre parce que ça ne veut plus glisser dans le mélange de tissu et de cuir qui s’ensuit, que je participe à la manoeuvre, en retenant sa manche. Et quand elle comprend qu’elle n’a pu se dégager que grâce à mon intervention, elle se tourne vers moi et, sans rien dire, en me fixant dans les yeux, elle me tapote deux fois sur l’épaule, comme on dit « Brave garçon ! » ou plutôt « Brave toutou ! »

Ces moments de familiarité, entre gens qui ne se connaissent pas, comme cette fille dont j’ai parlé sur le bateau, qui me montre sa glotte (La luette), font venir à la surface la complicité possible, et qui n’aura jamais lieu, parce qu’il y a trop de circonstances dans une vie, trop de choses qui se passent en parallèle et qui réclament chacune de l’attention, trop de rouages qui tournent en sens inverse les uns des autres et chacun à sa propre vitesse, concentré sur son histoire à lui.

Baudelaire a écrit « À une passante » et c’est effectivement « écrit », peut-être un peu trop écrit,

Un éclair… puis la nuit ! – Fugitive beauté
Dont le regard m’a fait soudainement renaître,
Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?

Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être !
Car j’ignore où tu fuis, tu ne sais où je vais,
Ô toi que j’eusse aimée, ô toi qui le savais.

Mais sur ce sujet, je préfère de loin ce que Monsieur Antoine Pol, Capitaine d’artillerie, né à Douai le 23 août 1888 – mort à Seine-Port le 21 juin 1971, a écrit durant la Grande Guerre (je l’imagine notant ceci dans un petit calepin, les pieds dans la boue d’une tranchée, et des nuées de gaz jaune lui passant par-dessus la tête), avant que Monsieur Georges Brassens ne le chante, bien des années plus tard :

Je veux dédier ce poème
A toutes les femmes qu’on aime
Pendant quelques instants secrets,
À celles qu’on connaît à peine
Qu’un destin différent entraîne
Et qu’on ne retrouve jamais.

À la compagne de voyage
Dont les yeux, charmant paysage
Font paraître court le chemin.
Qu’on est seul, peut-être, à comprendre
Et qu’on laisse pourtant descendre
Sans avoir effleuré sa main.

À la fine et souple valseuse
Qui vous sembla triste et nerveuse
Par une nuit de carnaval.
Qui voulut rester inconnue
Et qui n’est jamais revenue
Tournoyer dans un autre bal.

Je suis d’accord que ce n’est pas très bien écrit, c’est un peu rocailleux et si les mots finissent par tomber à la bonne place, tout ça sent quand même le dictionnaire de synonymes, et en même temps, c’est très très bien dit. Lui, Capitaine d’artillerie, et moi, tâtant les mots, essayant de faire comprendre ce qui se passe entre les hommes et les femmes à la veille du printemps.

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Le vase brisé

Un journaliste m’appelle tout à l’heure, me demandant un papier sur la chute de la bourse. J’ai en gros repris ce que je venais d’écrire dans Le krach pour demain ? La conclusion est différente : la voici.

L’image qui me vient pour illustrer cela, c’est un poème du XIXè siècle, de Sully Prudhomme (1839-1907), je le cite dans son entier car il décrit parfaitement la situation dans laquelle le système financier se trouve aujourd’hui dans son ensemble, et aussi, il faut parfois le rappeler, parce que la poésie – contrairement à la bourse – fait partie de ces choses essentielles qui nous font aimer la vie.

Le vase brisé

Le vase où meurt cette verveine
D’un coup d’éventail fut fêlé ;
Le coup dut l’effleurer à peine,
Aucun bruit ne l’a révélé.

Mais la légère meurtrissure,
Mordant le cristal chaque jour,
D’une marche invisible et sûre
En a fait lentement le tour.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte,
Le suc des fleurs s’est épuisé ;
Personne encore ne s’en doute,
N’y touchez pas, il est brisé.

Souvent aussi la main qu’on aime,
Effleurant le coeur, le meurtrit ;
Puis le coeur se fend de lui-même,
La fleur de son amour périt ;

Toujours intact aux yeux du monde,
Il sent croître et pleurer tout bas
Sa blessure fine et profonde :
Il est brisé, n’y touchez pas.

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Où sont–il donc ?

Samedi, notre dernière journée à Paris, nous l’avons passée sur la Butte. Déjeuner au Bouillon Chartier (station obligée pour Adriana à Paris). Puis, l’escalade.

Y’en a qui vous parlent de l’Amérique
Ils ont des visions de cinéma.
Ils vous disent « Quel pays magnifique :
Notre Paris n’est rien auprès d’ça ».
Ces boniments-là rendent moins timide,
Bref, l’on y part, un jour de cafard…
Ça fera un de plus qui, le ventre vide
Le soir à New York cherchera un dollar.
Au milieu des gueus’s, des proscrits,
Des émigrants aux cœurs meurtris ;
Il pensera, regrettant Paris :
« Où est-il mon moulin de la Place Blanche ?
Mon tabac et mon bistrot du coin ?
Tous les jours étaient pour moi Dimanche !
Où sont-ils les amis les copains ? ». (1)

La Butte
Ça s’applique à moi, non ? Ce n’est pas à New York mais plus logiquement encore à Hollywood que mes « visions de cinéma » m’ont conduites, et je regrette « Piment–Café » et le bar-tabac de la Place Saint-Paul (comment s’appelle-t-il ? c’est un nom comme « Le Belvédère »), où Jean-Claude Brialy – plus Pierre Brasseur que jamais – m’a un jour pris à témoin : « On n’a plus le temps de rien faire, n’est-ce pas, Monsieur ? ». Et moi, avec mon à-propos habituel, je lui ai répondu : « Vous avez mille fois raison ! ».

(1) Pépé le Moko (2), c’est–à–dire Jean Gabin, recueilli, écoute Tania, jouée par Fréhel, chanter Où est–il donc ? (3). Il est loin de la Butte, les larmes lui roulent sur les joues. Il est prisonnier et le sait : s’il quitte la Casbah, il perd automatiquement la liberté. Mais il vit dans un monde, le nôtre, où règnent les belles femmes captivantes – entendez que pour elles, les hommes sont prêts à perdre même leur liberté. Pour les hommes, en effet, rien n’est simple.

(2) Pépé le Moko de Julien Duvivier 1937.

(3) Paroles de L. Carol et A. Decaye, musique de Vincent Scotto.

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La vie d’artiste

Nicolette, tu venais chez moi rue Saint-Paul, en 1986-87. On n’était pas, ni toi ni moi, à l’apogée de notre carrière. On n’avait pas beaucoup de ronds, j’en avais un tout petit peu plus que toi parce que toi, tu n’avais vraiment pas un radis. Rosella m’avait dit « On répète en ville que vous êtes en train de vous clochardiser ». On s’était rencontrés rue de l’Université à une soirée de poètes américains à Paris ; Dieu sait ce que j’étais aller y faire : aller à ta rencontre probablement. Tu restais sur le divan et moi j’écrivais ; on ne se disait rien. Puis quand le soleil s’était couché, je t’invitais à Piment-Café, rue de Sévigné, de l’autre côté de la rue Saint-Antoine.

Il y a quelques années j’ai lu une interview de toi dans un magazine anglais, tu disais :

Une chose est sûre : à aucun moment, à aucun moment, vous dis-je, je n’ai douté de moi-même.

Ah ben tiens, il vaut mieux entendre ça que d’être sourd. Mais t’as raison, Nicolette, t’as raison : moi, si on me posait la question, sur moi à cette époque, je dirais exactement la même chose.

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Edith Piaf (1915–1963)

J’ai assisté, enfant, à un concert d’Edith Piaf, à l’Ancienne Belgique à Bruxelles. Nous y allions souvent : les spectacles avaient lieu en matinée, on était assis à une table, on buvait des grenadines et on mangeait des petits gâteaux. C’était un music–hall : il y avait des jongleurs, des acrobates, des chiens savants, des magiciens, et en clôture de la première partie, quelques chansons vite fait d’un chanteur peu connu. En deuxième partie, après une très longue ouverture par un orchestre jeune et dynamique : la vraie vedette du jour ! J’y ai entendu du beau monde : Juliette Gréco, Gilbert Bécaud, Marcel Amont, Charles Aznavour.

Je crois me souvenir qu’Aznavour passait en vedette américaine d’Edith Piaf. Je ne suis pas sûr : c’était il y a longtemps et je n’étais pas bien grand.

Je me souviens de plusieurs choses : d’abord, qu’elle était tout en noir. Je ne voyais des femmes habillées de cette manière que dans la rue : dans les lents cortèges qui suivaient les corbillards encore tirés par des chevaux. Ensuite, qu’elle était toute voûtée (j’entendais mentalement ma mère lui dire : « Tiens toi droite ! »).

Ce dont je me souviens surtout, c’est qu’elle m’avait terrorisé avec « Bravo pour le clown ! » (paroles : Henri Contet ; musique : Louiguy). L’ancienne chanteuse des rues savait encore, quand il le fallait, pousser le volume et quand elle lança « Pour ton nez qui s’allume, Bravo ! Bravo ! », chaque « Bravo ! » était une véritable salve de canon qui me faisait me tasser un peu davantage sur mon siège. Celui qui me fit le plus peur, ce fut le « Bravo ! » auquel le clown avait droit pour « sa femme infidèle ».

J’expliquais il y a quelques jours dans L’avenir de la Belgique ? (I. Le passé), la capacité à la solennité dont disposait pour moi le wallon de Charleroi, du fait que je n’y comprenais pas grand–chose. Je devrais attendre de nombreuses années encore pour découvrir ce qu’était une femme infidèle mais pour que ce soit mis par la chanteuse sur le même plan que des « cheveux que l’on plume », je comprenais déjà que ce ne pouvait être en effet qu’une abomination. Une autre interrogation du même genre me taraudait à l’époque : les « amants désunis » dont la mer effaçait inexorablement les pas sur le sable des « Feuilles mortes », la chanson de Prévert et Kosma. Que pouvaient bien être des « amants désunis » pour dégager tant de mélancolie ? La réalité, quand je la découvris, était évidemment encore bien plus sombre.

P.S. : Marion Cotillard, chapeau !

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François Truffaut (1932–1984)

Hier soir, nous regardions un film. Je la serrais contre moi et elle s’est endormie, la tête sur mon épaule. Catherine s’apprêtait à quitter Jules pour Jim. Jeanne Moreau s’est mise à chanter, pour moi, dans le silence de la nuit. L’tourbillon d’la vie s’est figé un instant, le monde avait atteint sa perfection, et moi, la sérénité.

Jeanne Moreau et Serge Rezvani

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Ceux qui excellent dans leur discipline

Il existe des disciplines où ceux ou celles qui y excellent dépassent de beaucoup par leur stature celle de leurs rivaux même les plus proches. Je pense pour la musique à Mozart, et pour le théâtre, à Shakespeare.

Le théâtre n’était pas l’élément clé de la culture qu’il est aujourd’hui avant qu‘Eschyle, Sophocle et Eurypide n’y apportent leur contribution. De même sans doute pour la musique avant Josquin des Prés (Josken van de Velde). Ce sont des bonds qualitatifs de cette vitalité qui transposent ce qui n’était sans doute considéré jusque-là que comme un « art mineur », en un art au sens plein du mot.

Lorsque j’étais enfant, on parlait aussi de la bande dessinée comme d’un « art mineur » mais avec Akira (1982–1990) de Katsuhiro Otomo, cet « art mineur » cessa bientôt lui aussi d’être « mineur ».

 
Tetsuo 1
Testsuo 3
Tetsuo 2
Tetsuo 4

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Jacques Brel (1929 – 1978)

C’était l’époque cafardeuse où je ne savais pas quand je reverrais la petite dernière. Elle avait trois ans. Une nuit j’ai rêvé que j’arrivais dans une maison où je savais qu’elle dormait. Un homme est entré dans la pièce où j’attendais et je le reconnais : c’est Jacques Brel et il me dit avec une infinie bonté qui dissipe toute mon inquiétude : « Elle dort ! Tout va bien. Faut pas s’en faire ! ».

Je l’ai vu une fois : en 1968 au Théâtre de la Monnaie à Bruxelles, il était Don Quichotte dans « L’Homme de la Manche ». Dario Moréno était Sancho Pança, et pas moins bête de scène !

Paradoxalement sans doute, de son point de vue, Jacques Brel offrit aux gosses de ma génération, pour qui « être Belge » signifiait « n’être de nulle part », l’hymne national qui leur manquait, des vers sans mièvrerie auxquels s’identifier : « Avec un ciel si gris qu’un canal s’est pendu ». J’ai écrit « hymne national » mais il faudrait dire « hymne régional » : je parlais un jour à des Lillois qui s’indignèrent : « Non, il a écrit ça pour nous ! ‘Avec Frida la blonde quand elle devient Margot’, c’est nous ça ! » Il composait en réalité pour la race entière, comme l’ont compris Nina Simone récitant comme une prière « Ne me quitte pas », ou David Bowie interprétant, en vrai Ziggy Stardust, « Dans le port d’Amsterdam ».

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Léo Ferré (1916–1993)

Un été pluvieux, sans doute celui de 1971. La nuit, au Vieux–Bourg–de–Pléhérel, Côtes d’Armor, il pleut des cordes. Les affiches le jour d’avant annonçaient la venue de Léo Ferré. Comme des chiens mouillés et transis, sous le chapiteau détrempé, nous sommes en tout et pour tout, sept.

Il est arrivé et il a chanté.

Quand sur la ville tombe la pluie
Et qu’on s’demande si c’est utile
Et puis surtout si ça vaut l’coup
Si ça vaut l’coup d’vivre sa vie (*)

Il a chanté de tout son coeur, de toute son âme pour les trois pelés et deux tondus qui se trouvaient là et qui auraient accueilli avec tristesse sans doute mais avec indulgence l’annonce d’un présentateur navré que la soirée était annulée. Il a chanté pour nous parce qu’il aimait la musique et la poésie et tous ceux qui les aiment aussi et il a balayé de son souffle puissant les préventions que j’avais amenées avec moi honteusement à l’égard d’un anarchiste paradoxal se déplaçant en limousine.

Chapeau l’artiste !

(*) « Comme à Ostende », texte de Jean-Roger Caussimon, musique de Léo Ferré

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Toute une époque !

La scène se passe sur la plage de Santa Monica au coucher du soleil. De Santa Monica, la plage et la digue de mer se prolongent vers le Sud sur une dizaine de kilomètres, jusqu’au port plaisancier de Marina del Rey. C’est une belle promenade qui traverse Venice Beach, une des dernières enclaves de la culture psychédélique en Californie, avec Telegraph Avenue à Berkeley et Haight–Ashbury à San Francisco.

Je suis en train de me changer dans un de ces édicules qui ponctuent la promenade et qui servent à la fois de vestiaire et de toilettes. Et, j’entends venant de l’extérieur une voix profonde d’homme qui entonne une chanson des Drifters datant de 1964 : « Under the boardwalk ». Vous la connaissez :

Oh when the sun beats down and burns the tar up on the roof.
And your shoes get so hot you wish your tired feet were fire-proof.
Under the Boardwalk, down by the sea
On a blanket with my baby, is where I’ll be.

C’est un air du bord de mer qui parle de se bécotter sous les planches de la promenade, de manger des hot–dog avec des frites et qui sent bon l’Ambre solaire et retentit du cri des mouettes en bande sonore. Comme les Platters avant eux, les Drifters (*) constituaient un de ces choeurs harmonieux qui semblent en permanence réclamer du renfort. Et au moment où mon chanteur caché entonne « Under the boardwalk, Man, we’ll be having some fun ! », je reprends avec lui à l’unisson et nous terminons ensemble la chanson.

Au moment où je sors, j’aperçois mon chanteur guettant avec curiosité l’arrivée de son acolyte inconnu, un sourire fendant son visage d’une oreille à l’autre. Il est noir et je reconnais l’un des clochards qui dort la nuit sur la plage de Santa Monica. Il me lance « Hey, man ! Cool, man ! ». Et je réponds avec nostalgie : « Hey, man ! Those were the days ! Those were the days ! » Oui, toute une époque !

(*) Deux d’entre eux firent des carrières solos prestigieuses : Ben E. King
(« Stand by Me ») et Clyde Mc Phatter (« Ta, Ta »)

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L’arrogance de la jeunesse


Stef
et moi habitions le même petit immeuble au bord de la voie ferrée à Saint–Job. J’étais descendu d’un étage pour habiter ce qui ressemblait davantage à un véritable appartement et je lui abandonnais mon grenier venteux. De temps à autre ma mère, sous prétexte de nettoyer la cuisine, venait vérifier que je ne tournais pas mal. Elle me disait en aparté, à propos de mes amis couchés sur le divan ou par terre, à lire mes BD et mes exemplaires d’Oz ou de l’International Times en fumant des joints : « C’est qui ces gens dans ton salon ? ». Je disais : « C’est des amis : un jour ils seront célèbres ».

Noël approchait et nous étions lui et moi sans femme. Nous nous promenions en Bretagne. Un jour semblable à une nuit nous nous sommes perdu dans la purée de pois près du Cap Fréhel. Finalement, nous avons vu une flèche qui indiquait « Crêperie ». Nous avons encore longuement tourné en rond avant de la trouver. Et là, dans ce troquet du bout du monde, que seuls deux Belges à moitié polonais ou hollandais auraient pu trouver, il y avait deux jeunes filles, toutes seules dans la lande désertée, qui nous ont accueillis comme des chevaliers revenant des croisades. Pourquoi nous avons quitté cet endroit au milieu de l’après-midi, je ne me l’expliquerai jamais : l’arrogance de la jeunesse, ou un sens du devoir mal placé. Si nous avions eu un tant soit peu de jugeotte, nous leur aurions fait l’amour, nous les aurions épousées, et le monde en aurait été meilleur. Mais nous étions jeunes, moi j’avais vingt-six ans et Stef un peu moins. Il écrivait déjà.

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